LE BENIN APRES LA MASCARADE : IL Y A 30 ANS LE PRESIDENT AHOMADEGBE S’ADRESSAIT AUX DAHOMEENS. Par Olympe BHÊLY-QUENUM. |
( Paru en ligne sur le site Africatime.com le 10/04/2002)
Dans sa lettre de 12 septembre 1972, mon père, Paul Kpossy-Gbhêly-Quenum, en me faisant parvenir un texte paru dans Daho-Express du 3 août 1972, qu’on lira plus loin, précisait :
« Justin Ahomadégbé m’a personnellement demandé de t’envoyer ce coupon ; il a dit devant ta mère et moi ceci que je te répète : « Olympe est un patriote loyal, intellectuellement honnête ; il est il est direct et ses jugements sont sans équivoque ; pour cela j’aimerais connaître son avis, à cause ma sympathie pour les Zadonou qui ont toujours des reproches à faire aux gens d’Abomey. »
En 2001, le deuxième tour de l’élection présidentielle au Bénin a été à juste titre qualifiée de mascarade ; écrivain et socio-anthropoloque solidement engagé dans des luttes politiques depuis 1957(1), j’ai soutenu l’opposition béninoise qui avait pris la décision de boycotter ce deuxième tour à causes de l’ostracisme dont était victime la majorité des Béninois de l’extérieur dont 85% étaient pro-Soglo ; mon soutien était concrétisé par mes appels à Lionel Agbo, Adrien Houngbédji, François Kouyami et Nicéphore Soglo.
Acte délibérément concocté, le processus d’un tel ostracisme débuta sur le terrain, au Bénin et les préfets étaient mis au pas ; mais subodorant le dessous des cartes des mouvements, Richard Adjaho, ancien ministre de l’Intérieur, ensuite ambassadeur en France du gouvernement de Soglo, dénonça dans Jeune Afrique/L’Intelligent les méthodes par lesquelles la coterie au pouvoir régentait les préfets en vue de l’élection d’une personnalité bien ciblée. Tout laissait prévoir que, contre vents et marées, le président Mathieu Kérékou, démocratiquement élu en 1996, serait réélu en 2001, si les empêcheurs de gouverner en rond que seraient ces Béninois de la diaspora ne mettaient pas, par leur vote, des poignées de sable dans l’engrenage ; pour les en empêcher, il fallait développer extra-muros, en l’occurrence dans les ambassades, le processus par lequel les préfets étaient progressivement canalisés.
On assista alors à des tactiques administratives dont personne ne fut dupe : beaucoup de résidents béninois en France ont la double nationalité, de même que leurs conjoints et enfants qui ont sollicité et obtenu la nationalité béninoise ; si des Béninois de cette catégorie votent aussi au Bénin, c’est, sans mystère en ce qui concerne les enfants du pays, par fierté nationale et adhésion aux problèmes de la terre natale à un moment précis de sa vie politique ; pour les autres, à cause de leur attachement à la terre de leur conjoint, de leur père ou de leur mère.
En France, en Italie, en Grande-Bretagne, Allemagne, Suisse, Hollande, aux USA, etc. bien que leurs passeports et cartes d’identité consulaires fussent en règle, les chancelleries de la République du Bénin signifièrent aux Béninois, assez tard pour que la majorité pût être bannie du scrutin, qu’ils devaient s’inscrire plusieurs mois plus tôt à l’ambassade. L’immense toile arachnéenne, ourdie au Bénin et fixée dans les préfectures, avait été déployée jusqu’à l’étranger pour y étouffer les votes des enfants de ce pays. Dans ce cas de figure où un machiavélisme de bas étage s’apparentait au manque d’intelligence, à la bêtise et à la volonté délibérée de nuire qu’est la béninoiserie, un Béninois, qui, par exemple, résiderait en Arizona, aurait dû prendre l’avion pour s’inscrire sur la liste électorale à l’ambassade du Bénin, à Washington, en revenir, y retourner pour le vote.
L’application de cette réalité dans le monde entier autorise à en inférer que, Juifs errants d’Afrique, les Béninois de la diaspora qu’on essaye maintenant de courtiser pour qu’ils investissent dans leur pays, ont été ostracisés pour que le candidat Mathieu Kérékou pût être réélu, soutenu même par une ex-ambassadeur de France qui voyait en lui « le moindre mal.»
Un ami avocat me laisserait entendre que le décret concernant la période des inscriptions avait été voté par l’Assemblée nationale ; je veux bien, mais quid des agissements dénoncés par Richard Adjaho ? L’Assemblée nationale aurait-elle, d’autre part, enjoint aux ambassadeurs de ne pas prévenir suffisamment à temps leurs concitoyens pour qu’ils ne pussent pas s’inscrire sur la liste électorale ? De deux choses l’une : ou les ambassadeurs ont été complices des machinations, ou ils ont été considérés comme des guignols mis devant le fait accompli ; dans ce dernier cas, l’homme que je suis, et dont nul ne saurait bafouer la dignité, aurait donné sa démission.
Un autre aspect de l’ostracisme : avant le premier tour de l’élection, l’Association des Béninois de France avait, en vain, demandé sa représentation ès-qualités observateur auprès de la CENA sur laquelle pesait un lourd discrédit ; j’ai appuyé cette requête ; un autre fait qui corrobore l’idée de l’organisation de l’ostracisme : après le premier tour de scrutin, la colère des Béninois de l’extérieur a fait prendre, depuis Washington, la décision de saisir la Cour constitutionnelle ; Innocent Diogo était l’auteur de cette requête qui m’a été transmise et que j’ai cautionnée en la communiquant à la presse béninoise ; Le Matin, quotidien « indépendant » l’a publiée, assortie d’un chapeau dont le texte n’avait aucun besoin ; mais il fallait un garde-fou, quand « indépendant » n’est pas synonyme de financièrement libre ; la Cour constitutionnelle n’a eu cure de cette saisine ; j’ai alors beaucoup pensé à une phrase du philosophe Emmanuel Lévinas, mise en exergue vingt ans plus tôt de l’un de mes romans paru seulement l’année dernière, et qui disait :
« Revenir à soi, ce n’est pas s’installer chez soi, fût-on dépouillé de tous acquis; c’est, comme un étranger, être pourchassé jusqu’à chez soi, contesté dans son identité et dans sa pauvreté même. »
Un Béninois m’écrivait récemment, qui, ayant cité cette phrase, ajoutait : « la citation est terrible, car je me suis senti chassé de ma terre natale. Doyen, le pire est que la réélection honteuse de Kérékou et les méthodes d’exclusion, de nous autres de l’extérieur, ont laissé ce sentiment à moi et à ma famille ; même pour les vacances, j’ai une sorte de malaise à retourner au pays. »
Ce sentiment caractérise la plupart des Béninois rencontrés dans les pays d’Afrique et d’Europe où j’ai été invité de juillet 2001 à Févier 2002 : « désaffection », « dégoût » « rester loin et ne rien faire là-bas », « manque de confiance, même à un frère de la même mère que soi » ; « quand on parle de ce qui se passe dans ce pays, on vous dit : c’est la misère qui veut qu’il en soit ainsi, quelle misère quand le pouvoir politique privatise massivement et se remplit les poches ? » « Ces privatisations, ça profite à qui ? Pas au peuple, mais au sommet du pouvoir politique et à ses affidés! » « On vous connaît et on peut vous parler : on a honte, vraiment de plus en plus honte de dire qu’on est Béninois ; car on fait aussitôt référence au fameux Quartier Latin d’Afrique, ensuite aux trafics d’enfants, aux hommes dont aurait volé le sexe et aux lynchages, parfois à mort, du prétendu voleur de pénis ! » « Vous avez lu ce qui s’est passé au sujet de la grève des étudiants ? Il y aurait eu deux morts ! Les CRS se sont comportés comme dans votre nouvelle Insurrection des mille haches, des filles ont été mises nues, peut-être même violées comme dans votre texte et les parents ne peuvent rien dire ! On croit revenir aux temps de la pensée unique, dans un pays qu’on dit être un exemple de la démocratie en Afrique! »
On a voulu savoir ce que je pensais « des gens du Parquet qui ont eux aussi empoché… » Ma réponse était : « Où est la faute ? De quoi se plaint-on ? Bien entendu, je ne suis pas homme à approuver de tels agissements et autres détournements de fonds, mais on ne fait qu’imiter le pouvoir politique qui donne l’exemple. »
Nombre des Béninois avec lesquels j’ai eu des occasions de m’entretenir, font construire ou achètent leur maison dans le pays où ils vivent, préférant ne pas avoir un simple pied-à-terre au pays natal. Dira-t-on que c’est l’opposition, depuis le Bénin, qui les incite à concrétiser leurs déceptions en prenant de telles décisions ? On est en droit de poser cette question quand on a lu dans la « Revue de presse quotidienne laraignée.org » : « Les partis d’opposition ne sont pas conscients de ce que leurs critiques peuvent aider le pouvoir en place à mieux faire. » Tenir de tels propos, c’est mal connaître ce pouvoir et celui qui le régente; c’est aussi passer sous silence la perversion et le cynisme qui en constituent les ressorts ; on connaît, en France où je vis depuis plus d’un demi-siècle, un autre homme de ce tissu que l’auteur de la phrase citée ci-dessus semble admirer.
DAHO-EXPRESS Jeudi 3 Août 1972. LE PRESIDENT AHOMADEGSE A LA NATION.
Etre Dahoméen, c'est aimer passionnément ce pays.
Dahoméennes ! Dahoméens!
« Nous voici à nouveau, pour la douzième fois, sur le point de célébrer l’anniversaire de notre Indépendance. Cette Indépendance, nous l’avions souhaitée, nous l’avions voulue, nous l’avions réclamée et obtenue sans toujours comprendre les exigences qu’elle comportait pour nous. Et le Dahomey, peut-être plus qu’aucun autre pays africain, sait aujourd’hui en mesurer le prix, tant il est vrai que, pour nous, l’Indépendance ne s’est pas confondue avec la paix et la concorde intérieures, avec la prospérité.
Assez souvent, nous avons déploré les convulsions politiques qui ont secoué notre pays, qui l’ont ébranlé dans ses fondements mêmes et dont nous ne sommes pas encore arrivés à mesurer toutes les conséquences. Nos divisions stupides, nos fanatismes de toutes sortes, nos égoïsmes ont été les principaux facteurs de notre destruction et nous avons cru -suprême dérision, suprême illusion - que nous bâtissions notre pays, alors que nous le démolissions. Mais, las d’assister, indifférents et résignés, à la mort que nous avons nous-mêmes préparée, nous avons compris, depuis, bientôt trois ans, que, de même que la cohésion est nécessaire à l’existence des multitudes, de même l’unité nationale est indispensable à la survie d’une Nation.
Parce qu’elle est une source d’enrichissement pour chacun de ses membres, puisqu’elle leur permet de s’épanouir en mettant en commun et en partage leurs volontés, leurs compétences qui cessent ainsi d’être étanches pour entrer en symbiose et communiquer entre elles tels des hases communicants.
Cette œuvre que nous avons entreprise depuis bientôt trois ans, nous devons la poursuivre sans relâche, jusqu’au bout, avec une vigilance chaque jour accrue. Je sais qu’elle le n’est pas facile. Elle paraît même si difficile que beaucoup de Dahoméens de bonne volonté commencent à être gagnés par un sentiment d’impuissance et en sont arrivés à un tel degré de découragement qu’ils ont cessé d’y croire. Oui, beaucoup d’entre vous sont aujourd’hui anxieux parce que les décisions hardies qui devraient logiquement suivre la journée mémorable du 7 mai n’ont pas encore été prises. Mais nous ne devrons pas oublier que, dans le gouvernement des hommes, notre devoir est de faire conspirer au bien commun « non des parfaits, mais des imparfaits, non des esprits, mais des hommes ».
Qu’est-ce à dire, sinon que, dans notre volonté inébranlable de gagner le pari, celui que nous lancions le 7 mai en disant : « ce que nous savons de notre peuple et de son histoire nous permet d’affirmer que ce pari sera nécessairement gagné », que donc dans notre volonté inébranlable de gagner ce pari, nous devons toujours avoir à l’esprit que nous avons à faire à des hommes, êtres « ondoyants et divers ». Les problèmes - je dirai plutôt les faux problèmes - se sont multipliés depuis et tout cela, provoqué par une savante conjonction des forces conjurées du mal. Mais les difficultés sont faites, pour être vaincues, et je puis vous assurer que nous briserons, contre vents et marées, tous les obstacles qui se dressent sur notre chemin, afin que notre pays puisse aller de l’avant et qu’ensemble nous risquions pour lui.
Car le risque est inhérent à toute création, il en est même la dimension authentique. Risquer, pour nous Dahoméens, à l'heure actuelle, c'est consentir à vivre ensemble, en d’autres termes, consentir à croire au Dahomey. Et croire au Dahomey, par les temps qui courent, c’est prendre une conscience plus aiguë décomposition de notre pays et vouloir travailler pour qu’il renaisse plus puissant.
II faut ressusciter notre pays ; et le ressusciter, c’est s’en faire une idée, y mettre son cœur, faire de cette idée une raison de vie. Non que nous soyons appelés tous à être des Héros. Nulle part, sauf au royaume des utopies, il n’existe de nation constituée essentiellement de surhommes. Mais consentir à être Dahoméen, c’est comprendre une fois pour toutes, que Indépendance ne se conjugue pas avec facilité, c’est prendre que chaque Dahoméen doit avoir ce réflexe de santé qu’est le désir de changer.
Il est en effet une évidente qui s’impose actuellement à toutes les consciences éclairées, c’est l’ardent désir de changement qui jaillit des profondeurs de notre peuple, avec souvent un accent qui confère à ce désir, une âpreté particulière, parfois un radicalisme particulier. Les mobiles ne manquent pas de vouloir ces changements, du reste si nombreux qu’ils ne peuvent être l’œuvre d’une génération. Mais l’important est que les mutations nécessaires s’opèrent doras l’intérêt supérieur du Bien commun et qu’elles soient la manifestation de la volonté populaire. II s’agira donc de doter notre pays de structures nouvelles, conçues en fonction de nos réalités et de nos possibilités, visant d’abord l’efficacité. C’est dans cet esprit que se tiendra, cette semaine, un séminaire d’études sur les problèmes financiers et économiques. Le but de ce séminaire n’est pas de nous offrir l’occasion dé bavarder et de prendre des résolutions vite enfouies dons les tiroirs, mais de repenser l’ensemble de notre système financier et économique, pour le réadapter aux exigences modernes.
Ainsi nous parviendrons petit à petit, mais assez rapidement, à doter notre pays d’un ensemble de structures aptes à créer les conditions d’une révolution psychologique capable de permettre aux Dahoméens de briser les schémas mentaux qui entretiennent chez eux, aujourd’hui, l’enlisement moral mortel dans lequel ils tendent à se complaire et qui se caractérise par ce manque total de fierté, de dignité, d’abnégation, toutes qualités grâce auxquelles nos ancêtres et les Dahoméens de l’époque coloniale étaient respectés et craints.
Au total, la tâche urgente qui s’impose à nous et qui doit être entreprise rapidement est de réinventer le Dahomey, le réinventer en créant les conditions qui obligent les Dahoméens à vouloir changer, à devenir vraiment Dahoméens. Et être Dahoméens comme nous l’affirmions le 7 mai dernier, c’est aimer et aimer passionnément ce pays ; être Dahoméen, c’est reconnaître que la Raison d’Etat est audessus de tout ; être Dahoméen enfin, c’est savoir taire certains de ses intérêts au profit du Bien commun.
Tant que nous n’aurons pas fait nôtres ces qualités essentielles qui font qu’un homme peut se vanter d’être citoyen, il ne sera pas possible de réinventer ce pays, de s’en faire une idée au nom de laquelle on peut accepter tous les sacrifices.
Dahoméennes ! Dahoméens ! Nous avons la réputation d’être un peuple intelligent. Nous devons tout faire pour mériter cette réputation. II faut que nous mettions cette intelligence au service de notre pays en montrant que nous avons su profiter de notre liberté, de notre indépendance pour penser à sa construction et à son développement ; en montrant que, nous aussi, à l’instar des grandes nations, nous sommes capables de concevoir pour notre pays une politique.
Dahoméennes, Dahoméens. C’est donc à un effort constant de penser aux exigences de l’Indépendance que je vous invite, en ce jour anniversaire, avec une angoisse que je ne peux dissimuler pour des raisons que les uns et les autres vous comprendrez aisément.
J’ai donc l’espérance que ces heures de fête et de joie légitime seront aussi pour tous des heures de réflexion, d'une réflexion profonde et féconde qui permettra à chacune et à chacun, de prendre conscience de l’ampleur des problèmes qui se posent à nous avec la détermination de contribuer à les résoudre pour sauver enfin ce pays. J’en appelle à votre conscience, j’en appelle à toutes les bonnes volontés, de nos villes jusque dans nos hameaux les plus reculés.
Et puisque nos compatriotes de l'Ouémé ont, cette année, l’insigne privilège de voir ce douzième anniversaire célébré chez eux, c’est à eux plus particulièrement que je que je vaudrais m’adresser, avec la certitude qu’ils sauront se hisser au veau de l’événement, qu’ils prendront une part plus active aux immenses mutations à venir, et qu’ils seront parmi ces forces et ces ferments qui vont travailler au renouveau du Dahomey.
Joyeux anniversaire à tous ! Bonne fête pour tous ! et que vive le Dahomey. »
Par Olympe BHÊLY-QUENUM.