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DE LA TRANSCRIPTION DES RÉALITÉS AFRICAINES

In Memoriam

Chapitre 1


La transcription des réalités d'un pays et d'un peuple qu'on décrit relève autant de la sociologie que de l'anthropologie sociale et culturelle; si on admettait qu'une telle démarche intervient dans le travail du romancier, du dramaturge et du poète aussi, il ne serait pas excessif d'en inférer qu'il y a de l'ethnographe chez ces créateurs. Les œuvres de Stendhal, Balzac, Tolstoï, James Joyce, Aragon et Baudelaire, entre autres, démontrent que ces hommes n'étaient pas de purs esprits et que des réalités de leur temps et de leurs pays, événementielles, statiques ou dynamiques, s'étaient imposées à eux aussi.

Qu'entend-on par réalités africaines ? Où les découvre-t-on si elles existent ? Sont elles différentes de celles des autres pays du monde, hormis la couleur locale, les connotations et le poids que leur confèrent nos langues maternelles, notre spiritualité, nos mœurs, notre culture traditionnelle, le sous développement et son cortège de dettes nationales, qui, désormais, apparaissent aussi comme notre idiosyncrasie ?

À quelques exceptions près, la littérature africaine d'avant les indépendances privilégiait la description des rapports entre colonisateurs et colonisés, dénonçait le colonialisme, présentait la vie des Africains et leur condition de dominés, humiliés et de résignés. Tous nos malheurs semblaient provenir d'une situation historique. C'étaient des états de faits ; il y en avait d'autres. " Tant de maux sont nés en même temps que moi", écrivait Hobbes au XVII ème siècle.

Ma naissance au monde, je veux dire, ma prise de conscience du fait que les réalités de mon pays et celles de tout pays africain que je visiterai ou dans lequel je vivrai doivent être soumises à une observation clinique est le résultat de deux événements qui m'avaient terrorisé : je n'avais pas dix ans quand je vis promener à travers ma ville natale un homme mis en croix, porté sur leur tête par d'autres hommes et accompagné des vociférations d'une foule haineuse ; quelques mois après cet événement, une horde de criquets s'était abattue sur des hectares de champs de maïs de mon père qu'elle ravagea entièrement. Un quart de siècle plus tard, ces deux spectacles d'horreur surgiront dans Un piège sans fin,(1) mon premier roman publié.

Il y aura eu la lecture, en 1949, des ouvrages tels que Doguicimi et Le Pacte de sang au Dahomey, de Paul Hazoumé, Au pays des Fons, de Maximilien Quenum, mais aussi l'inoubliable Facing Mount Kenya, de Jomo Kenyatta, le singulier Chaka, de Thomas Mofolo, et Ulysse, le chef d'œuvre célèbre de James Joyce. Pourquoi James Joyce dans les réalités de nos pays ? C'est en lisant son roman dont rien de ce qui se passait le jour où se déroulait l'action fameuse ne concernait l'Afrique, que je fus soudain ramené sur le continent noir ; d'abord, par l'évocation de la guerre des Boers qui massacraient les Nègres aussi ; il me paraissait en l'occurrence assez intéressant de connaître la position de Joyce ; mais le livre d'autre part me ramena dans mon propre pays quand je tombai sur le passage que voici :

" Venez avec moi au bureau du sous shérif, dit il. Je veux vous faire voir le chef d'œuvre d'huissier que vient de se payer Rock.Une espèce de compromis entre Béhanzin et Lynchehaum. II en vaut la peine, je vous assure. "
Se référant plus loin au journal Patriote irlandais, un personnage du roman déclare :
" - Une délégation des principaux magnats du coton de Manchester fut présentée hier à Sa Majesté l'Alaki d'Abékuta par le chef du protocole, Lord Tumarches de la Marche sur des Œufs, et offrit à Sa Majesté les remerciements émus des commerçants anglais pour les facilités qui leur ont été données dans ses Etats. La délégation fut invitée à un lunch à la suite duquel le monarque basané, dans un discours des plus heureux, librement traduit par le chapelain anglais, le Révérend Ananias Espérandieu Sacdos, offrit ses meilleurs remerciements à Missié Tumarches et exalta les relations cordiales établies entre Abékuta et l'Empire britannique... " (2)

Toute la scène mériterait d'être lue, qui expose dans une sorte de flash un aspect des relations diplomatiques entre le Nigeria et la Grande-Bretagne à une époque de l'histoire. À coup sûr, le compte rendu officiel de cette réception a dû être plus long, plus précis, plus aimable aussi que la description de Joyce dont la ravageuse raillerie n'épargnait ni l'Angleterre qui dominait l'Irlande, son pays, ni le Nigeria qui se laissait exploiter. Il n'empêche que ce faisant, James Joyce avait constaté ou créé pour le livrer à l'éternité un instant de cette réception diplomatique que le lecteur un peu perspicace n'oublierait pas, surtout s'il est Africain et que dans ses veines circule du sang yoruba.

Chapitre 2


J'ai voulu d'entrée de jeu me référer à Joyce parce que la nature de réalités dont il s'agissait ne s'enfermait pas dans le continent : elles le transcendaient en le débordant ; on ne va pas ici en dresser un bilan tel que le sociologue les aura appréhendées et que le romancier les utilise dans ses créations ; l' important, c'est de démontrer que de tout temps le talent de l'écrivain se nourrit des réalités qu'il traverse, côtoie, voit, observe ou ne voit pas mais qui l'interpellent et qui, qu'il le veuille ou non, constituent le magma informe d'où parfois émergent à son insu des esquisses de certains de ses propres personnages, des scènes et les faits qu'il crée, la vie qu'il façonne etc. qui, en quelque sorte, constituent les matériaux de l'œuvre qu'il réalise en la transformant grâce aux mots dont il se sert, à la langue qu'il utilise et à son style.

À l'évidence, l'écrivain ne calque pas les réalités observées. Savoir qu'elles existent, l'environnent et s'intègrent dans l'œuvre en cours d'élaboration est une réalité existentielle. À moins qu'il ne soit un journaliste de talent, un néo-naturaliste ou qu'il ne veuille présenter sous forme de roman un reportage sur un pays africain réel ou fictif, je ne pense pas qu'un écrivain du continent digne de ce nom envisagerait d'écrire un roman, une pièce de théâtre ou un poème qui ne serait que la photocopie des réalités d'un pays réel.

Certains pourraient ne pas se sentir concernés par ce que je vais dire : ce que l'écrivain africain présente dans ses livres, ce qui fait que la réalité sortie de son imagination apparaît parfois plus vraie, plus puissante, voire plus tragique que l'évidente réalité, c'est qu'il l'a créée. Quelles sont aces réalités eidétiques plus réelles que nature ? Elles sont armées de fourmis et protéiformes, complexes, extrêmement imprévisibles. Elles façonnent ou brisent l'homme dans nos sociétés comme dans toute organisation humaine. On croit avoir tout dit quand on a décrit l'Afrique des coups d'Etat militaires ou civils, des camps de concentration, des guerres tribales, des ghettos où des Nègres sont chargés de zigouiller des Nègres, des guerres où nous nous exterminons avec des armes qui ne sont pas de notre invention, l'Afrique des ossuaires que les reporters filment et vendent pour que de telles images soient exhibées dans le monde entier ; les commerçants d'armes ont ainsi des possibilités d'admirer l'excellent usage que font leurs clients des engins sophistiqués qu'ils leur vendent.

Cette Afrique-là avait rempli des pages de journaux au début des indépendances. Qui affirmerait qu'aucun auteur africain n'avait imaginé et décrit un coup d'Etat en Afrique avant que le continent eût fait ses premiers pas en la matière ? Tout est possible, même le pire et je voudrais m'en expliquer sans vanité, ni en tirer aucune fierté : entre 1961-1962, stagiaire en diplomatie à l'ambassade de France à Rome, j'ai écrit, sans savoir quel diable m'avait décidé à le faire, une nouvelle intitulée Mashoka elfu moja (3), expression en langue kiswahili dont la signification est mille haches ; la nouvelle avait pour sous-titre L'Insurrection de mille haches ; il s'agissait d'un coup d'État tragique perpétré sans armes importées d'Europe, ni des Etats-Unis d'Amérique, ni d'Asie, mais à coup de shoka, hachettes de fabrication locale, donc des armes traditionnelles.
Eh bien, à moins d'un an plus tard, au Togo, le capitaine ou lieutenant Etienne Eyadéma, maintenant Général Gnassingbé Eyadéma, assassinait le chef de l'Etat qu'était Sylvanus Olympio et c'était le premier coup d'Etat des pays de l'Afrique indépendante en 1960. L'imagination créatrice était ainsi en avance sur la réalité ; il s'ensuivra la chaîne des massacres racistes de Soweto, les génocides d'Amin Dada, la guerre fratricide au Tchad, ethnique au Nigeria avec ce qu'on a appelé le Biafra ; et puis l'Angola, le Rwanda, le Burundi, le Zaïre de Mobutu auquel emboîtera le pas le Congo démocratique, mais aussi le Congo Brazzaville.

Le bruit des canons ne s'est pas plus tôt estompé que l'Afrique de la famine, de la cachexie et de ses victimes s'est imposée tel un piège énorme inévitable avec son cortège d'actions humanitaires dont les profits parfois allégrement détournés sont utilisés à des fins inavouables. Consternant le nombre d'enfants en bas âge, qui, quotidiennement meurent de la faim en Afrique.
II y a quelques années, en mission dans un pays africain dont je tais le nom mais d'où j'avais écrit à ma femme et à mes enfants j'ai pris la fuite devant une scène de la misère humaine après avoir vidé mes poches des pièces de monnaie locale dans les mains des enfants et des femmes haves, squelettiques, véritables cadavres ambulants, qui m'avaient assailli dans la nuit quand je venais de dîner tranquillement dans un restaurant. Qualifier de sinistre ou de révoltant un tel tableau ne sert à rien; le stupéfiant de cette réalité de nos pays est de n'avoir pu la supporter en cherchant un refuge dans la fuite.

Retourné le lendemain sur les lieux, j'y ai reconnu quelques uns des acteurs de la veille au soir ; je ne leur ai pas distribué des pièces de monnaie ; ils ont vociféré en chœur des propos dans une langue que je ne comprenais pas. Est ce qu'ils m'injuriaient ou me maudissaient ? Cela n'avait aucune importance: je n'ai ni le talent, ni la célébrité d'un Bruce Chatwin, qui, ne comprenant aucune langue africaine, alla loin dans la mystification et le mensonge en traduisant dans son roman Le Vice-Roi de Ouidah, (3) ma ville natale : " Ago ! Yovo ! Ago Yovo ! " expression fon de ma langue maternelle, par : " Va-t'en, sale Blanc ! " alors que cela signifiait et signifie toujours : " Yovo (homme blanc) excuse, faites-moi place " comme on l'entend des millions de fois dans les marchés du Sud Bénin quand quelqu'un encombre le passage.
En revoyant ces mendiants sous le soleil, je n'avais pas interprété leurs propos de la nuit précédente ; j'ai sorti de mon sac les tablettes de chocolat et les biscuits apportés à leur intention que je leur ai distribués. Ils m'ont d'abord semblé étonnés ; puis, les yeux baissés, les mains jointes comme pour prier, ils m'ont remercié et prirent congé. On le sait, l'Afrique ne se résume pas à ce tableau de la misère humaine : y existent aussi de grandes et belles réalités telles des femmes qu'on ne peut s'empêcher de se retourner pour les regarder après les avoir croisées.

Contrairement aux créatures de cette nature, nombre des réalisations qui forcent l'admiration à première vue s'avèrent d'une absolue inutilité ; c'est l'Afrique des immeubles à trente ou quarante étages dans des pays où sidère l'immensité des espaces libres : superbes hôtels équipés comme on n'en trouve qu'à Paris, Londres, Rome, New York ou Los Angeles, etc. Ces magnifiques réalisations sont souvent sous-utilisées ; aussi n'est-il pas rare de s'apercevoir qu'il n'y a qu'une trentaine de clients dans un hôtel prévu pour en accueillir deux à trois cents. À moins de cinquante mètres de tels immeubles, et même assez proche de luxueuses propriétés privées, on tombe de haut en découvrant des taudis innommables ; plus loin, le cadavre d'un enfant ou d'un vieillard décharné sur des dépotoirs jouxtant des poubelles gorgées de pain, des poulets rôtis à moitié entamés. Voici un filon : quiconque l'explorerait aboutirait au constat que la réalité de certaines agglomérations humaines s'appréhende aussi dans le ventre des poubelles que j'hésite rarement à consulter.

Chapitre 3


En Afrique comme partout dans le monde actuel, les réalités sont livrées au public par les réseaux que constituent les NTIC, c'est-à-dire les nouvelles technologies de l'information et de la communication ; on a donc pu avoir lu dans des journaux, vu à la télévision ou su par l'Internet certains des constats dont j'ai fait état ; peut être ne sont ils pas absents des romans, ni des poèmes aux accents déchirants d'écrivains africains ; mais qui lit nos poèmes, pièces de théâtre et romans ? Moins de 0,01 des intellectuels de nos pays lit les écrivains du continent noir. Je m'interroge: ces intellectuels, est ce qu'ils lisent ? L'intellectuel africain ne serait pas une espèce en voie de disparition, une réalité d'autrefois qu'on cesserait de rencontrer, qu'on douterait même qu'ils aient jamais existé si nous n'y prenions garde ?

Il y a des réalités sont plus importantes et plus préoccupantes que les intellectuels africains ; elles se nomment délinquance, criminalité, épizooties, le SIDA dont on s'était hâté de découvrir l'origine en Afrique où on mange du singe. Il va sans dire : Aliquid novi semper ex Africa.
L'analphabétisme, les difficultés que depuis plus d'un quart de siècle rencontre l'alphabétisation fonctionnelle : non pas en anglais ou en français, mais dans des langues africaines flexibles qui permettraient à des autochtones, notamment aux jeunes qui ne peuvent pas fréquenter les écoles institutionnelles héritées du colonialisme, dont les programmes en anglais ou en français, d'avoir accès à un enseignement dispensé dans leurs langues maternelles. " La question de la langue- écrivait James Joyce -devrait avoir le pas sur le problème économique ". Je dirais plutôt qu'elle devrait aller de pair avec les problèmes économiques et de développement. L'économie nationale caractérisée par une gestion mauvaise, la constante détérioration des termes de l'échange dont nous rebat les oreilles depuis l'An I des indépendances, les biens et patrimoines de nos pays dilapidés par certains hommes politiques chasseurs de pots de vin grâce auxquels ils s'enrichissent en favorisant la mainmise étrangère sur l'économie nationale, etc. sont des faits qui ont largement contribué à la situation que le Président François Mitterrand, clôturant la Conférence des Prix Nobel réunie à Paris, n'avait pas hésité à dénoncer en déclarant :

" Je sais bien qu'il n'y a pas d'arithmétique du malheur, mais puisqu'il s'agit de chiffres, je voudrais évoquer le problème de la dette du Tiers- Monde, et d'abord le terrible constat : ce ne sont pas les pays du Nord qui contribuent à financer les pays du Sud, mais l'inverse. La Banque Mondiale vient de le confirmer : en 1987, comme en 1986, les " transferts nets " des pays du Sud vers les pays du Nord ont atteint près de 30 milliards de dollars. "
À la réunion en 1994 du Groupe des Sept pays les plus industrialisés, le même Président Mitterrand, qui avait personnellement répondu à une de mes lettres, soulignait encore en ces termes l'échange inégal entre le Nord et le Sud et l'augmentation de l'endettement du Sud malgré l'importance des remboursements :
" Vous savez qu'en dépit des sommes considérables affectées aux aides bilatérales et multilatérales le flux des capitaux qui viennent d'Afrique vers les pays industriels est plus important que le flux des capitaux qui vont des pays industriels vers ce continent. "

Voilà qui est clair et lamentable à la fois ; mais la réalité dans l'Afrique actuelle est plus cruelle bien que, comme disent les Evangiles, " À celui qui a l'on donnera et il aura du surplus, mais à celui qui n'a pas on enlèvera même ce qu'il a ". Il se trouve que dans nos pays, on ne donne pas à celui qui a : c'est lui qui crée les réseaux, en coordonne les ramifications, dépouille celui qui n'a pas en générant le système des " transferts ".
II conviendrait de ne pas passer sous silence les questions que voici : quid des " autres transferts " que la Banque Mondiale ne saurait évoquer sans être taxée d'ingérence dans les affaires intérieures d'un Etat indépendant ? Quid des corrupteurs multinationaux créditeurs des fonds favorables aux transferts ? Si au lieu de les transférer 80% des sommes restaient dans leurs pays d'origine, les gouvernements de ces derniers ne recourraient guère à l'étranger pour équilibrer si ce n'est pour renflouer leurs budgets chroniquement déficitaires ; les 20% restant de ces transferts ne priveraient de vivre largement ceux qui stockent à l'étranger dans des paradis fiscaux la totalité leurs détournements.

Ce problème non négligeable contribue au phénomène de distorsions extrêmement graves dont souffrent nos pays ; c'est aussi une situation de sous développement, un des aspects négatifs de la modernité ; or -on l'admet de plus en plus- le sous- développement n'est pas seulement la persistance à une période donnée des formes de structure sociale et économique de misère, telles qu'elles existaient dans le passé ; c'est aussi la résultante d'agissements consistant à délester son pays de ses ressources financières ; l'intelligentsia politique de l'Afrique indépendante n'oublie jamais de dénoncer ces méfaits ; mais çà et là sur le continent, une portion de cette sorte de classe sociale commence à s'impliquer dans les compromissions en s'appariant avec des coteries du pouvoir politique.

On ne saurait objectivement contester que ces tableaux, brossés à grands traits, entrent dans le cadre des problèmes qui obèrent l'Afrique. Plusieurs enquêtes effectuées sur le terrain prouvent l'évolution de ces réalités, naguère statiques, maintenant entretenues par des compromis de toutes sortes contre lesquelles s'achoppent les bonnes volontés qui finissent par démissionner.
On m'a parlé, en Italie ou en Angleterre, du dynamisme implexes des réalités africaines ; j'ai répliqué : " l'entropie n'en manque pas ; on le voit de son état initial à sa phase finale ; Sisyphe et les Danaïdes aussi en donnaient des preuves. " Que gagnerions-nous à traiter par l'humour des évidences qui tuent l'Afrique ?

Si nous jetions un regard prospectif sur le continent noir, nous nous apercevrions que la plupart des pays vivent dans des systèmes économiques qui s'apparentent au capitalisme ; mais au lieu de produire et de vendre avec profit, ils vendent avec perte, ou ne vendent pas du tout parce que les moyens d'achat manquent cruellement à ceux qui aimeraient acquérir des produits endogènes ; cette situation relève bien plus de celle que génère la surproduction au regard des potentialités et des capacités solvables du marché intérieur, que de la sous-production.

Les observations de géopoliticiens et d'économistes africains ont corroboré les constats de leurs collègues des pays industrialisés ; sans être spécialiste ni dans l'un, ni dans l'autre domaine de compétence, j'ai, en tant que romancier et socio-anthropolgue, accumulé dans C'était à Tigony (4) des preuves factuelles permettant que quantités de matières premières, richesses du sous-sol, des sources d'énergie, sols aisément exploitables restent en friche, gaz naturel non capté qui brûle inutilement tandis que l'Afrique importe des bouteilles de butane, etc.
" En pays sous développé ce n'est pas le pain qui manque, c'est le gagne pain.", écrivait Alfred Sauvy.

Chapitre 4


Un autre exemple encore d'actualité : dans son " Bilan économique et social 1986 ", le quotidien français Le Monde mentionnait quelques rares pays africains qui assuraient leur auto suffisance alimentaire. De fréquents retours en Afrique m'ont permis d'observer cette réalité appréciable dans mon propre pays confronté avec d'autres, plus dures. Mais que de pays africains, ayant tout pour pourvoir à leur autosuffisance alimentaire, vivent cependant dans la quasi dépendance des Prisunics, Supermarchés et autres grandes importées !
Des tonnes de denrées alimentaires qu'on aurait pu produire sur place sont importés d'Europe, des Etats Unis d'Amérique et d'Asie ! On trouve de tout dans ces grands magasins, sauf des produits du terroir; nombre de pays arrivés à un point de non retour plongent dans une économie monétaire de strangulation qui les privent de moyens financiers de satisfaire leurs besoins alimentaires. C'est aussi par de tels procédés qu'on crée le blocage des forces de production. On constate néanmoins quelques avancées et il serait honnête de souligner que, bien que ce soit chichement, des portes commencent à s'ouvrir à des produits endogènes.

Le spécialiste des problèmes économiques, se basant sur la fréquence des situations rapidement évoquées, en conclurait qu'en l'occurrence, l'insuffisance du pouvoir d'achat du marché intérieur est surtout la cause fondamentale du freinage économique. Le romancier décrirait plutôt des hommes, des femmes, enfants et vieillards victimes de cette insuffisance, rêvant, misérables, face à des produits de la terre natale. Nul ne nierait les réalités que voici dont s'aperçoit même l'observateur moyen : dans plus d'un pays africain, les secteurs économiques dynamiques sont ceux qui sont branchés sur les marchés extérieurs constitués par les pays développés parce que c'est là qu'on trouve des débouchés. Un rapport de la Banque Mondiale le soulignait sans concession, mais ce n'est pas dans les rapports officiels, fussent ils de la Banque Mondiale, que le sociologue ou le romancier traque les visages, les soubresauts et les métamorphoses caméléonesques de nos pays.
" Bienvenue, ô vie! je pars, pour la millionième fois, chercher la réalité de l'expérience et façonner dans la forge de mon âme la conscience incréée de ma race ! " s'écriait James Joyce dans Dedalus
( A Portrait of the Artist as a Young Man).
Ce credo adopté voici un demi-siècle serait incomplet si ne s'y ajoutait l'appel de Zarathoustra entendu à vingt ans, et qui s'est définitivement installé en moi:
" Mes frères, restez fidèles à la terre, avec toute la puissance de votre vertu !
Que votre amour qui donne et votre connaissance servent le sens de la terre, je vous en prie et vous en conjure...
Que votre esprit et votre vertu servent le sens de la terre, mes frères, et la valeur de toutes choses se renouvellera par vous! C'est pourquoi vous devez être des créateurs " (Nietzsche).

Oui, quel que soit le lieu où on les affronte, on triche difficilement avec les réalités qui ne sont pas toujours des faits d'évidence, quand on est engagé dans la vie culturelle et dans la création littéraire avec une poétique et une éthique qui enseignent à n'avoir peur d'aucune vérité.
Est-on intellectuellement honnête quand on taxe de " pessimisme morbide " un auteur dont un ouvrage est traité de " rébarbatif ", bien que l'auteur d'un tel jugement ne soit certainement pas allé au bout de sa lecture ? Pour le lecteur africain, un romancier est il pessimiste parce qu'il a décrit des alarù,(1) (portefaix) des éclopés, des paralytiques et autres handicapés physiques abandonnés à eux mêmes, qui, errant dans des villes, mendiaient en rampant tels des reptiles ou marchaient à quatre pattes tels des animaux? Fallait il taire ces réalités même si on en avait pitié ou honte, ou bien, adopter l'illustre politique de l'autruche quand l'écriture et la création mettent en mouvement une ville, ou un pays tout entier dans lequel le créateur avait vu et voit encore ces permanences qui étaient et sont, non pas perçues comme au travers d'une diffraction, mais inévitables ?

Les présenter comme des épiphénomènes ou spécimens dérisoires d'un nouvel exotisme comme on parle d'une nouvelle écriture- eût été une sale tricherie; c'eût été aussi une tentative pour dissimuler aux yeux de l'Afrique quelques uns des spectacles générés par ses régimes politiques, ses structures sociales, médicales, etc. Décrire les réalités qui le contraignent à s'interroger sur sa signification d'écrivain est un acte de courage et de sincérité devant lequel le créateur littéraire ne devrait pas reculer. Je n'oublierai jamais l'effet qu'en 1949 avait produit sur moi le livre de Jomo Kenyatta déjà mentionné. Qui n'a pas lu Chaka, de Thomas Mofolo, comprendra difficilement l'histoire et la psychologie de cette partie de l'Afrique du Sud décrite par l'auteur. Qui n'a pas lu la vie de Steve Biko, de Nelson Mandela pour ne citer que ceux là ne comprendra rien aux problèmes de l'Apartheid en Afrique du Sud, ni aux raisons pour lesquelles ces réalités là dont on constate des atténuations, étaient aussi celles que des écrivains dénonçaient en les décrivant sans ambiguïté. Être écrivain, faire œuvre d'artiste tout en prenant la résolution de ne rien camoufler des problèmes de son propre pays est un acte de folie qu'il faut oser perpétrer.

Un pays qui stagne dans une vie végétative, une vie culturelle bâclée, sans consistance, sans structures opérationnelles dignes de ce nom est un syndrome préoccupant ; la fuite des cerveaux qui caractérise l'Afrique Noire depuis les indépendances est une conséquence des ressources humaines que le pouvoir politique ne recense pas et qui demeurent inexploitées, ou dont il n'ignore pas l'existence mais les étouffe. Personne ne niera que des artistes, intellectuels et écrivains africains ont connu la prison, la torture, des condamnations à mort sans procès pour avoir eu l'audace de dénoncer des états de faits générés par l'idéologie de la pensée unique.

 

Chapitre 5


.J'ai fait allusion à des réalités qui ne sont pas évidentes ; avant d'aborder cet aspect des problèmes, je voudrais mentionner ceci: après l'attribution du Prix Nobel de Littérature à Wole Soyinka, un colloque international devait se tenir à Lagos ; dans le projet qui m'en était adressé par l'ambassade de France au Nigeria, une phrase frappa de prime abord mon attention ; je la cite : " l'appropriation d'une langue, à travers l'expérience de ceux qui font profession de la manier. "

Je m'interroge : y a t il " appropriation " de la langue française par les écrivains africains francophones ? Est ce que, écrivant en français, ils maîtrisent vraiment cette langue ? N'y aurait-il pas en permanence au cœur de l'être de l'écrivant africain francophone un sabir qui lui fait jeter le doute sur ses compétences et prétentions lexicales, sémantiques voire syntaxiques ?
Pour avoir autrefois enseigné le français, le grec et le latin, l'expérience m'a convaincu que le français est une langue complexe, subtile, semée de chausse trapes ; je la sais flexible s'adoptant assez facilement à toutes les situations humaines, pour peu qu'on en ait bien assimilé les problèmes de morphologie, maîtrisé la syntaxe qui n'est pas une sinécure.

Dès 1949, époque de ma première nouvelle intitulée Promenade dans la forêt, (5) écrite après ma rencontre avec André Breton, je m'étais posé la question que voici : Africain imprégné de deux langues maternelles qui s'entrechoquent en moi, comment parviendrais je à me rendre maître de la langue française pour que, par le truchement d'un tel instrument, je puisse faire véhiculer en le rendant absolument transparent ce qu'il y a de fondamentalement nègre dans ma création littéraire ? En somme, intégrer en moi le génie de cette langue en la contraignant à restituer sans le trahir le génie du peuple nègre auquel j'appartiens, moi, usager du français.

II ne s'agit pas d'un dilemme : je n'ai pas une âme de métaphysicien ; n'empêche, le problème est là, plutôt apodictique qu'assertorique ; je vis avec depuis plus d'un demi siècle et il me rappelle à l'ordre chaque fois que je remanie ou corrige un manuscrit. Cette réalité, bien qu'elle ne soit que mienne, fait partie de l'essentiel d'une poétique et ne saurait être écartée des rapports que l'art entretient avec la vie sociale.

Au Bénin comme au Nigeria, la notion de culture ne fait pas partie du passé; il n'y a pas de dichotomie entre la culture dite traditionnelle et la culture dite moderne. La culture est globale, permanente dans les réalités quotidiennes, comme dans celles qui sont figées mais soumises à d'immuables rituels : ni l'influence des apports culturels allogènes, ni celle de la civilisation contemporaine des pays du Nord fortement véhiculée et déversée sur nos pays par les moyens technologiques les plus perfectionnés ne parviennent à anéantir ou à simplement altérer la notion de culture.

AKÉ, les années d'enfance, de Wole Soyinka,(6) en fournit des preuves avec une pertinence magnifique. Une lecture plurielle de ce récit est singulièrement enrichissante pour quiconque comprend le yoruba dont les mots, partout où ils interviennent dans l'ouvrage, font surgir des images et la réalité des non-dits en transmettant plus de messages que n'en reçoit le lecteur lambda ; c'est en effet dans les mots et expressions yoruba que résident, enchâssés, les non dits de Soyinka; comment, réellement, parvenir au cœur de certains des problèmes posés, si on n'est pas dans l'économie des non dits ? Cela ne signifie pas que l'auto biographie de Soyinka s'adresse avant tout aux seuls Yoruba et aux yorubaphones lettrés, ce qui serait une aberration culturelle; AKÉ, sans les habituelles sophistications de Soyinka, est aussi autrement enrichissant pour ceux qui comprennent le yoruba, car ils s'y ressourcent, plongent dans les folies et turbulences de toutes sortes, reniflent les odeurs d'un peuple avec lequel ils sont en symbiose.

J'ai frémi en suivant les démarches des àbiku, qui, pour moi, n'appartiennent pas à la sphère l'irréel. On se souvient aussi, peut être, des manifestations des Ogboni, de l'initiation du jeune Wole par son grand père, de l'incident d'igba ebo, la calebasse de sacrifice, ou surtout, du plus stupéfiant qu'est la scène des Egungun au tout début du livre. Ici comme ailleurs, Soyinka, se contente de montrer les faits en les décrivant ; délibérément, il passe sous silence l'opération implexe qui a provoqué l'effondrement du temple chrétien touché par la baguette d'egungun dans l'être de qui une force nègre s'était mise en action dès que le Révérend J. J. a eu refusé d'obtem-pérer à l'interdit du détenteur des secrets initiatiques de la société secrète.

Evoquant cet événement dans le quotidien français Libération, j'ai fait allusion à Kpé ; quelques jours plus tard, j'ai reçu de New York une lettre dans laquelle on me demandait, entre autres, d'expliquer davantage ce mot en le situant dans le contexte des forces obscures du monde africain, si c'en était le cas au sujet des egungun.
Nous voilà de plain pied dans le domaine des réalités non évidentes de la vie culturelle africaine ; on en trouve la description chez Jomo Kenytta, Camara Laye, Nazi Boni, Seydou Badian Kouyaté, Chinua Achebé, Olympe Bhêly Quenum, quand ce dernier organise l'intrigue d'Un piège sans fin autour d'une prédiction d'Ifa Aidégun, l'oracle chez les Fon et les Yoruba. Nathaniel Akinremi Fadipe, Biobaku et beaucoup d'autres chercheurs se sont intéressés à la société des 0gboni; Aïdegun a fait l'objet d'un grand nombre d'études et d'exégèses inaccessibles en langue française.
Nos confrères africains, qui n'ont aucune notion de ce dont il s'agit, alors que cela fait partie des racines et des fondements culturels de leur continent, traitent de superstitions, de magie, de sorcellerie, de vodou ou de mystification ces interventions du surnaturel ou du surréel dans la création littéraire de ceux qui les décrivent. II faut oser le dire sans équivoque possible : ces réalités relèvent du religieux, du cultuel et de la mystagogie; si, cependant, je les observe et en donne parfois une description phénoménologique, c'est parce qu'elles sont des matériaux constitutifs, voire génétiques de certaines de mes créations et qu'ils me sont aussi indispensables que la langue française ; quelque chose d'irremplaçable, une sorte de folie nécessaire manquerait à mon identité d'Africain imprégné de culture vodou et de culture yoruba, si je m'insurgeais contre la résurgence en moi de cette part de ma génétique, ou si je l'étouffais sous prétexte de modernité ou de civilisation européenne.

La raison ou des raisons de cette acceptation du surnaturel ou du spirituel comme on voudra , c'est sa pérennité qui ajoute à la crédibilité du réel. En voici un exemple : six ans après que j'ai eu terminé Les appels du vodou, (7) roman dans lequel j'avais essayé de condenser soixante dix ans de vie quotidienne, de sociologie et d'anthropologie culturelle à Gléxwé, c'est-à-dire Ouidah, ma ville natale, j'ai revu dans cette même ville, en janvier 1988, un défilé de grands prêtres et de grandes prêtresses hiérophores, tel que ceux qui impressionnaient mon enfance dans les années 1936.
S'il en était ainsi, aurais-je dû, comme le préconisaient certains ténors de " l'écriture nouvelle ", abandonner ces spécificités qui relèveraient du passé ? Ne font elles pas partie des réalités culturelles endogènes ? Gléxwé est impensable sans les temples et couvents vodou, comme il est difficile d'envisager la vie culturelle d'Abéokuta, Ibadan, de toute l'aire géo culturelle yoruba sans lfa, Egungun, Oro, Ogboni, etc. En écrivant Les Appels du Vodou pour rendre hommage à la mémoire de ma mère et à ma ville natale, j'ai essayé de remonter aux lointaines sources du passé, pour faire prendre conscience de la passerelle que l'histoire et les acquis culturels endogènes ont pu me permettre de construire, comme Homère avait dû le faire pour l'Iliade et l'Odyssée.

" Vous êtes un classique !" m'a t-on hurlé comme une injure. Classique, que je sache, n'est pas synonyme d'archaïque, ni de fossilisé. Le classique connaît la juste valeur des mots ; il vise au sens profond de la langue qui en est le creuset, la respecte en transmettant, avec les mots de tous les jours, autant les frémissements de l'âme que l'intime signification des choses : c'est ainsi qu'il réussit à faire appréhender et sentir des réalités de la vie.

 

Chapitre 6

 

" Un peuple sans mémoire n'est pas un peuple ", disait le Président François Mitterrand. Quand il décrit en incorporant des faits d'autrefois dans ses romans, poèmes, pièces de théâtre, l'écrivain africain contribue à l'édification comme à la sauvegarde de la mémoire de son pays qui devient aussi celle des peuples d'Afrique; de ce fait, il est à la fois cultivateur et archiviste de son peuple ; c'est grâce à lui et à sa création que survivront nos authentiques valeurs culturelles, transcendant la mode et l'événementiel, qui, parce qu'ils n'auront pas été négligés, seront parties constitutives de l'histoire de demain.
" L'ivrogne dans la brousse ", " La flèche de Dieu ", " Les bouts de bois de Dieu ", pour ne citer que quelques uns, justifient mes propos. Dans les années 1956, l'anthropologie culturelle avait attiré mon attention sur ce que corroborerait par la suite la lecture de certains auteurs africains au fait des problèmes de tous ordres de leur pays; les cultures des peuples ont pour fondements les lois intrinsèques qui ont pris racine dans des processus sociaux. Qu'on lise Le serpent vert, de Goethe et qu'on le compare avec la légende de Dan Aïdoxwèdo, des Fons, au Bénin. Qu'on suive le rituel d'une cérémonie Vodou, Shango ou Orisha et qu'enfin on lise ce qui se passe dans ce passage du chant XI de l'Odyssée que j'ai traduit :

" Euryloque et Périmède saisissent les victimes; moi, tirant mon glaive à pointe qui me battait la cuisse, je creuse une fosse large et profonde; sur ses bords, je fais en l'honneur de tous les morts les trois libations de lait miellé, de vin doux et d'eau pure; je répands ensuite une blanche farine tout autour du trou.
" Quand j'ai eu fait la prière et l'invocation au peuple des défunts, je saisis les victimes, leur tranche la gorge sur la fosse où le sang coule en noirs torrents et, du fond de l'Erèbe, je vois se rassembler les ombres des défunts qui dorment dans la mort... C'est alors que surgit l'ombre de ma mère, Anticlée, la fille du fier Autolycos, que j'avais laissée pleine de vie à mon départ pour la Sainte Ilion. A sa vue, la pitié remplit mes yeux de larmes. " (8)

Nous sommes en l'occurrence face à une réalité courante de la vie spirituelle du monde négro-africain ; c'est pourtant Homère qui fait assister à la mise en pratique du rituel de la consultation des morts dans la Grèce de son temps. Qu'on lise ou relise Thucydide, ou, longtemps après lui, Les Annales, mais aussi Histoires, de Tacite. Les analogies sont sidérantes, non seulement celles qui donnent l'impression qu'on a affaire à des pratiques religieuses ou de la spiritualité dans certains de nos pays, mais aussi les coups d'Etat des années 1963 et 1975, les tentatives réussies ou avortées de guerres civiles ou tribales, les carnages et camps de concentration.
Bien-sûr, il n'y a pas que cela dans Thucydide ou dans Tacite : il y a aussi la maîtrise d'une langue et un style qui font frémir ou jubiler d'admiration. " La littérature est le meilleur moyen et le plus facile, pour que le peuple connaisse le peuple ", disait Gorki. Il en est ainsi parce que l'écrivant véhicule dans l'acte créateur la pertinence des faits du terroir, réalités endogènes qu'il sait vulnérables et ne veut pas contribuer à réduire à néant, ni à profaner. On ne lui demande pas d'aspirer sans cesse de l'inépuisable passé du monde noir qui participe de notre identité culturelle, voire spirituelle, mais de ne pas le reléguer aux oubliettes, et, n'agissant pas ainsi, de rendre compte des interférences de ce passé dans nos actes d'Africains qui travaillent dans le présent en forgeant l'avenir.
"... mon œil coule à pic dans la chose
non plus regardée mais regardante
... d'un dodelinement de vague, je saute
ancestral aux branches de ma végétation ",
écrit Aimé Césaire.

Telle est la démarche de l'écrivain africain quand il n'agit pas en homme essouché. Son rapport avec le vaste monde est conditionné par la sincérité de ceux qu'il entretient avec l'Afrique des profondeurs. S'il veut être universel énorme ambition, immense vanité il lui faudrait d'abord être essentiellement nègre. Tous les écrivains en font de même: on l'a vu avec Homère et James Joyce à l'écoute de leur pays pour rendre compte de ce qui le caractérisait ou le singularisait, qu'il s'agît de réalités événementielles ou fossilisées.

Il est donc impossible de démarrer une œuvre dans un espace vierge ou à partir d'une tabula rasa : matérielles, politiques, spirituelles, économiques, dans leur banalité comme dans leur insignifiance les réalités entrent comme fatalement dans la construction de toute œuvre de l'esprit. Je ne dit pas de les calquer ni de les aligner, mais de les présenter en tant que faits d'une culture dont l'auteur est le produit. Un long chemin vers la liberté, l'autobiographie de Nelson Mandela, en est le plus récent, mais aussi le magistral archétype que je connais.

En voici un autre: il y a quelques années, je consacrais une étude à l'érotisme chez Léopold Sédar Senghor ; " sujet tabou " m'avait-on averti. Eh bien, non seulement j'ai affronté le tabou, mais j'en ai offert le résultat à l'académicien qui n'en a pas été du tout fâché, puisqu'il m'a écrit pour me confier ses impressions, plutôt élogieuses pour le critique littéraire.
Retourné au Sénégal deux ou trois ans après ce travail, j'ai eu l'occasion d'assister à un spectacle de danses sénégalaises d'un magnifique érotisme, communicatif aussi qui me donna l'impression que je relisais des poèmes de Senghor dont les phrases dans toutes leurs ampleurs comme les rythmes syncopés se poursuivaient dans ma tête.
J'ai compris, alors, à quel point le poète, tant par son style que par sa maîtrise des mots français et wolof, avait su incruster dans une œuvre d'art des réalités chorégraphiques sénégalaises qui resteront pérennes, inimitables tant qu'il y aura des Sénégalaises sensuelles qui sauront danser pour rendre palpable, pourrais je dire, l'âme de leur peuple.


Chapitre 7

 

Que conclure? Citons deux noms pour ne pas remonter trop loin. Depuis Olaudah Equiano et Amo Antonius Guiliemus, des Africains écrivent au sujet de leur pays ou soulèvent des problèmes concernant le continent noir tout entier; ils s'efforcent de scruter, d'appréhender, de déchiffrer et de traduire l'inconscient de leurs peuples; ils côtoient la misère ou y vivent, constatent des humiliations et des injustices, les subissent aussi et savent, par expérience, que la justice n'est pas une volupté et qu' à ses risques et périls l'écrivain pourrait en contester des applications. Pour ces hommes, il ne s'agit pas seulement de décrire ce qui est, mais aussi, essentiellement, d'envisager le possible et de le raconter; ce faisant, ils sont des créateurs d'œuvres littéraires.


Nous sommes réellement devant un constat permettant d'affirmer que les contes, légendes, poésies, pièces de théâtre, nouvelles et romans dont les auteurs se trouvent être des Africains constituent ce qu'il est convenu d'appeler littérature négro-africaine. Ces écrits - qu'on lise ou relise Equiano's Travels, qui à ma connaissance n'est pas traduit en français reflètent les sentiments et la vie des peuples d'Afrique sans omettre leurs propres problèmes. Ces hommes font partie de ce qu'on pourrait nommer intelligentsia africaine. Lénine, je crois, disait : " l'intelligentsia ne constitue pas le cerveau de la nation, mais en est la merde. "
Si la manifestation de la volonté de contribuer à faire subir à son pays, en quelque sorte le spectacle héraclitéen du changement total qu'invoquait Nietzsche, suffisait pour déclasser un être humain parce qu'il est aussi un intellectuel, et le ranger au-dessous des marginaux, pas un écrivain africain digne de ce nom et de son pays n'aurait honte du moins je l'espère d'être partie intégrante du dernier avatar de la digestion.

Quelle que soit la discipline dans laquelle ils sont à leur aise, les écrivains africains que je lis sont en effet, peut être à leur insu, peu ou prou des archivistes de la culture de leur pays : ils savent que leurs productions ainsi que les mythes qu'il leur arrive parfois de développer sont des concentrations de la vie nationale," réservoirs profonds où dorment le sang et les larmes des peuples. "
Serait-il excessif d'affirmer que toute notre littérature est en partie fondée sur cette vérité formulée par Baudelaire que j'ai cité, en partie sur l'observation de la vie quotidienne, le travail de l'imagination créatrice dans le monde où nous vivons circonvenus par mille problèmes et, bien malgré nous, obligés d'affronter " une âme collective qui interroge, qui pleure, qui espère, et qui devine quelquefois " ? (Baudelaire).

Qu'est-ce à dire, si ce n'est que nos préoccupations d'écrivains africains originaires de pays sans infrastructures propres à imprimer, éditer valablement, critiquer dans des journaux, à la radio et à la télévision en demeurant constructifs, à diffuser et à mieux divulguer nos œuvres aussi bien dans nos pays qu'au-delà de nos frontières, ne sont pas seulement culturelles ou spirituelles ? Ces préoccupations sont aussi je dirais de plus en plus fondamentalement économiques, industrielles, sociales, éducationnelles, politiques, en englobant le développement dans son intégralité.
II faut le dire sans fausse humilité : l'écrivain africain qui porte en lui le vécu ethnique, endogène et national, est, plus que tout autre, mieux à même de servir de lien entre son peuple et les autres, soutenu qu'il est par une complicité que j'appellerais dimension intérieure de la terre natale que personne d'autre ne saurait faire sentir dans sa beauté simple ou tragique, ou dans son innommable laideur. Telle est la grande réalité. Les autres, nous les avons vues, incontournables ou manipulées par des dirigeants autocrates ; nous savons aussi que beaucoup d'écrivains africains dissèquent les nouveaux rapports qu'entretient le continent noir sur le plan planétaire et que des questions surgissent.
Liberté ou dépendance pire qu'à l'époque coloniale ?
Est-ce que nous ne sommes pas des complices objectifs ou occultes du déclin de nos traditions longtemps étouffées, dénigrées ou ignorées ?
Quels efforts faisons nous en faveur de nos langues africaines et de la littérature orale qu'il faut sauver?
Quels sont nos sentiments quand Américains, Allemands et Russes étudient et parlent nos langues devenues des sabirs pour nos propres enfants ?
Quelles actions entreprenons-nous pour que nos parents, frères et sœurs qui ne lisent aucune langue européenne, puissent comprendre l'essentiel des problèmes que soulève la littérature dont nous sommes les créateurs, et qui est conçue et véhiculée dans des langues occidentales grâce auxquelles nous communiquons avec l'univers international ?

Ecrivains africains francophones, que savons nous, par exemple, de Daniel Olorunfemi Fagunwa, singulier auteur dont je n'ai pu lire qu'un seul ouvrage que grâce à une traduction de Wole Soyinka ? Combien d'écrivains africaines francophones sont au courant de l'existence d'un ouvrage tel que Sixteen Great Poems of lfa, de Wande Abimbola,(9) inconnu en français, bien que ce soit une mine d'authentiques réalités que toutes les Madame Soleil du monde envieraient à l'Afrique ? Enfin comment est-ce que nous combattons le racisme ça et là dans le monde ? Comment luttions nous contre l'Apartheid ? Avons nous conscience des répressions et oppressions que nos frères et sœurs subissent en Afrique ? Dans quelle mesure ne sommes nous pas complices des méfaits dont sont victimes certains pays du continent noir ?
Ecrivains noirs du monde entier, soyons fidèles à la terre et restons " poreux à tous les souffles du monde ", mais c'est sur nos silences, nos compromissions et nos complicités face aux réalités de nos pays que l'avenir nous jugera.




(1) Edit. Stock Paris 1960 ; ensuite 2è 3è 4è 5è éditions : Présence Africaine, Paris.
(2) cf :pp. 327, éd. Gallimard, 1948) ; en anglais : cf. p. 334, Vintage Books,
Random House, New York).
(3) Cette nouvelle figure dans La naissance d'Abikou, recueil de nouveles. Edit Phoenix Afrique. Bénin.
(3) Edit Grasset, Paris. (4 ) Edit. Présence Africaine, Paris.
(5) Edit SAGEREP- L'Afrique Actuelle, Paris. Chez l'auteur.
(6) Edit .Pierre Belfond. Paris.
(7) Edit. L'Harmattan. Paris.
(8) Homère, L'Odyssée, ch. XI, vers 23 40; 84 87.
(9) Edit. Unesco, Paris.
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