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LE BLANC EN LITTERATURE

EN RELISANT LE LYS DANS LA VALLÉE.



Intervention d’Olympe BHÊLY-QUENUM.

Assemblée générale de l’Association internationale de la critique littéraire.

( Saché, château de Balzac)



« Pourquoi donc aimai-je à mettre une robe blanche? Ainsi je me croyais mieux votre lys; ne m’aviez-vous pas aperçue, pour la pre­mière fois, ici, en robe blanche? »

Honoré de Balzac.

Le Lys dans la vallée. [1]



Les lettres de Balzac aux imprimeurs-éditeurs qui n’étaient point écrivains mériteraient d’être connues : remerciements quand ils lui signalaient des fautes d’orthographe, colère quand ils confondaient coquilles et fautes d’orthographe, l’ire tonnait quand l’écrivain subodorait la censure dans la suppression d’un bout de phrase, voire d’un seul mot ; l’horreur du blanc dû au diktat d’un éditeur générait une polémique, parfois, une situation irrémédiable. Nombre des pages des quatre volumes des Lettres à Madame Hanska,[2] fournissent des preuves des colères légitimes d’Honoré de Balzac dénonçant les agissements de tel et tel imprimeurs.

Ce ne sera ni du blanc qu’une éventuelle censure aurait créé dans Le Lys dans la vallée qu’il s’agira ici ; ni du blanc exprimant un silence volontaire de Balzac, ni d’une sorte d’aphasie dans la création, ni de ce que j’appellerais « aphasie créatrice ». Si la phrase « Pourquoi donc aimai-je à mettre une robe blanche? Ainsi je me croyais mieux votre lys; ne m’aviez-vous pas aperçue, pour la pre­mière fois, ici, en robe blanche? » citée en exergue donne le la, le blanc dans ce très grand roman, c’est aussi la blancheur du dos de la comtesse de Mortsauf quand Félix de Vandenesse l’a vue pour la première fois à Tours ; mais le blanc sans équivoque c’est la vertu, qui, comme un linceul, étouffait la passion amoureuse de Blanche, Henriette de Lenoncourt, comtesse de Mortsauf, pour Félix de Vandenesse jusqu’à faire d’elle une amante platonique ; si d’entrée il faut lever le voile, je préciserai que le blanc, en substance, c’est la non-satisfaction de la libido qui rendait pâle l’épouse d’un vieil hypocondriaque ; ce blanc-là, nous le verrons dans la blancheur de la robe de chambre de la comtesse, parce que sa transparence offrira à Félix la nudité qu’Henriette ne pouvait lui monter autrement.

Il ne sera pas excessif de souligner d’emblée que puissamment structuré, Le Lys dans la vallée introduit le lecteur dans la société d’une époque précise ; la politique est instrumentée par les séquences des Cent-Jours, dernière période du règne de Napoléon Ier, de son entrée à Paris le 20 mars 1815, à sa seconde abdication le 22 juin. D’autre part, la Restauration, c’est-à-dire le retour des Bourbons, est l’épicentre de ce chef d’œuvre incomparable dont autant la force que l’éblouissante intelligence qui en font la grandeur et la beauté résident dans les repères que voici : à la mort de Louis XVII en 1795, Louis Stanislas Xavier de France, prince frondeur, subtil, cultivé, intrigant, conscient de son intelligence, devient pour les royalistes le nouveau roi de France sous le nom de Louis XVIII ; le monarque rétablit la dynastie des Bourbons sur le trône après la chute de Napoléon 1er ; s’il a su conserver les acquis de la Révolution en matière civile, il a dû peu à peu accepter de gouverner avec les ultras ; cette situation qui aura caractérisé la Restauration sera à l’origine de la Révolution de 1830. Lors de la première Restauration, Louis XVIII nomme Lieutenant général du royaume son neveu, Louis Antoine de Bourbon, duc d'Angoulême ; la désertion des troupes royales ne permet pas au duc de repousser l'armée de Napoléon lors des Cent-Jours ; parti de Bordeaux, pour rejoindre son oncle à Paris, le duc d’Angoulême, à son passage dans chaque ville, reçoit des ovations préparées par l’enthousiasme qui saisit la vieille France au retour des Bourbons.

Si la littérature est un art, Le Lys dans la vallée en est une preuve magistrale ; d’une lecture créatrice, il glisse le lecteur dans la trame du tissu que tisse l’écrivain ; ainsi, voici d’abord « La Touraine en émoi pour ses princes légitimes, la ville en rumeur, les fenêtres pavoisées, les habitants endimanchés, les apprêts d’une fête, donnèrent l’envie d’assister au bal offert au prince.» C’est ensuite -comme reflété par un miroir- le portrait que Félix de Vandenesse, un des personnages-clefs du roman, fait de sa propre mère dont la froideur réprime son essor de tendresses : « obligé de l’observer pour reconnaître s’il y avait en son cœur des endroits friables où je pusse attacher quelques rameaux d’affection, je vis en elle une grande femme sèche et mince, joueuse, égoïste, impertinente comme toutes les Listomère chez qui l’impertinence se compte dans la dot ; mon frère aîné semblait avoir absorbé le peu de maternité qu’elle avait au cœur. »

Ce fils mal aimé exprime-t-il à sa mère trop malade pour assister à la fête en l’honneur du

duc d’Angoulême, son désir d’y être, la réponse de Mme de Vandenesse est sans aménité : « Arrivais-je du Congo pour ne rien savoir ? Comment pouvais-je imaginer que notre famille ne serait pas représentée à ce bal ? En l’absence de mon père et de mon frère, n’était-ce pas à moi d’y aller? N’avais-je pas une mère? ne pensait-elle pas au bonheur de ses enfants? En un moment le fils quasi désavoué devenait un personnage. »



C’était la première fête publique à laquelle il assistait. « J’étais poussé par une foule d’hommes et de femmes qui se ruaient les uns sur les autres et se heurtaient dans un nuage de poussière. Les cuivres ardents et les éclats bourboniens de la musique militaire étaient étouffés sous les hourras de :

- Vive le duc d’Angoulême! Vive le roi ! Vivent les Bourbons!

« Cette fête était une débâcle d’enthousiasme […] Impossible de sortir, je me réfugiai dans un coin au bout d’une banquette abandonnée, où je restai les yeux fixes, immo­bile et boudeur.»

Les passages cités font entrer le lecteur non seulement dans une époque de l’histoire de France, mais aussi dans la douce Touraine ; il y découvrira la vie privée dans un château de la Loire où sera campée l’éducation sentimentale de Félix de Vandenesse ; les liens d’amitié se tisseront, s’amorcera la passion qui nourrira la jalousie et engendrera le désespoir, tandis que dans la France tout entière gronderont les tempêtes politiques : suivant les faits étape après étape, le lecteur attentif accède au cœur d’une création littéraire sans artifice et appréhende des réalités tant sociologiques que psychologiques.

Coup de foudre dans une fête populaire.

Dans la cohue ovationnant le duc d’Angoulême à son arrivée à Tours, Félix de Vandenesse découvre une femme et écrira à Natalie, personnage à qui Le Lys dans la vallée est censé être destiné :

« […] Trop timide pour inviter une danseuse, et craignant d’ailleurs de brouiller les ligures, je devins naturellement très grimaud et ne sachant que faire de ma personne. Trompée par ma chétive apparence, une femme me prit pour un enfant prêt à s’endormir en attendant le bon plaisir de sa mère, et se posa près de moi par un mouvement d’oiseau qui s’abat sur son nid. Aussitôt je sentis un parfum de femme qui brilla dans mon âme comme y brilla depuis la poésie orientale. Je regardai ma voisine, et fus plus ébloui par elle que je l’avais été par la fête; elle devint toute ma fête. […] Tout me fit perdre l’esprit. Après m’être assuré que personne ne me voyait, je me plongeai dans ce dos comme un enfant se jette dans le sein de sa mère, et je baisai toutes ces épaules en y roulant ma tête.

« Cette femme poussa un cri perçant, que la musique empêcha d’entendre; elle se retourna, me vit et me dit : « Monsieur ? » Je fus pétrifié par un regard animé d’une sainte colère, par une tête sublime couronnée d’un diadème de che­veux cendrés, en harmonie avec ce dos d’amour. […] Elle s’en alla par un mouvement de reine. […] Saisi par le premier accès charnel de la grande fièvre du cœur, j’errai dans le bal devenu désert, sans pouvoir y retrouver mon inconnue » ; peu importe, « une âme nouvelle, une âme aux ailes diaprées avait brisé sa larve. J’aimai sou­dain sans rien savoir de l’amour. »



Certes, mais l’immersion dans la foule, le contact avec un aspect de la réalité sociale, en faisant éclater le carcan familial, ont contribué à la libération de la larve ainsi qu’à son essor ; si la grossière impulsivité du jeune homme dénote la frustration d’affection maternelle dont il souffre, Balzac fournit aussi des preuves de la manière dont la littérature, en l’occurrence le roman, fait capter l’invisible comme l’entomologiste pêche au vol des papillons d’une beauté rare ; dès lors, Le Lys dans la vallée progressera à grands pas vers des lieux et des gens dont Félix découvrira la vie privée et il écrira à Natalie :



« Quelques jours après ce bal mémorable ma mère attribua l’abandon de mes travaux, mon indifférence à ses regards oppresseurs, mon insouciance de ses ironies et ma sombre attitude, aux crises naturelles que doivent subir les jeunes gens de mon âge. La campagne, cet éternel remède des affections […] fut regardée comme le meilleur moyen de me sortir de mon apathie. Ma mère décida que j’irais passer quelques jours à Frapesle, château situé sur l’Indre, entre Montbazon et Azay-le-Rideau, chez l’un de ses amis, à qui sans doute elle donna des instructions secrètes. »



La description des paysages, de l’itinéraire aussi informe sur la géographie et la topographie du lieu du départ du voyageur à sa destination : les landes dites de Charlemagne, terres en friche situées au sommet du plateau qui sépare le bassin du Cher et celui de L’Indre ; le chemin de traverse que l’on prend à Champy, bouquet de bois, le chemin de Saché, nom de la commune d’où dépend Frapesle. Chemin qui débouche sur la route de Chinon, bien au-delà de Ballan, plaine ondulée sans accidents remarquables, jusqu’au petit pays d’Artanne, d’où se découvre une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles collines ; une magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent. « A cet aspect, je fus saisi d’un étonnement voluptueux que l’ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé. Si cette femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans le monde, ce lieu, le voici ! » s’écrie Félix, qui, gravissant une crête, admi­re « pour la première fois le château d’Azay, diamant taillé à facettes, serti par l’Indre, monté sur des pilotis masqués de fleurs. Puis je vis dans un fond les masses romantiques du château de Saché, mélancolique séjour plein d’harmonies ! »

Monsieur de Chessel, son cicérone, le renseigne :

- Ceci est Clochegourde, une jolie maison appartenant au comte de Mortsauf, le représentant d’une famille historique en Touraine, dont la fortune date de Louis XI, et dont le nom indique l’aventure à laquelle il doit et ses armes et son illustration. […] Ce bien est à sa femme, une demoiselle de Lenoncourt, de la maison de Lenoncourt-Givry, qui va s’éteindre : madame de Mortsauf est fille unique et […] une femme qui pourrait occuper partout la première place.

- Vient-elle souvent à Tours ?

- Elle n’y va jamais. Mais, dit-il en se reprenant, elle y est allée dernièrement, au passage du duc d’Angoulême qui s’est montré fort gracieux pour monsieur de Mortsauf.

- C’est elle ! m’écriai-je.

- Qui, elle?

- Une femme qui a de belles épaules.

- Vous rencontrerez en Touraine beaucoup de femmes qui ont de belles épaules, dit-il en riant. Mais si vous n’êtes pas fatigué, nous pouvons passer la rivière, et monter à Clochegourde, où vous aviserez à reconnaître vos épaules. »



« En mon­trant le chemin qui côtoie Clochegourde, j’admirais ces masses si bien disposées, j’y respirais un air chargé de bonheur.[…] Mon cœur palpi­tait à l’approche des événements secrets qui devaient le modifier à jamais, comme les animaux s’égayent en prévoyant un beau temps. La Nature s’était parée comme une femme allant à la rencontre du bien-aimé, mon âme avait pour la première fois entendu sa voix, mes yeux l’avaient admirée aussi féconde, aussi variée que mon imagination me la représentait dans mes rêves de collège. »



Les aboiements du chien de garde ne désagrègent ni le lyrisme, ni l’ardent désir de revoir le personnage rencontré par hasard dans une cohue, mais dont les atouts sont à l’origine de la naissance de l’amour : « Poussé par une avidité d’enfant, je me précipitai dans la longue anti-chambre qui traverse la maison.

- Entrez donc, messieurs ! dit alors une voix d’or.

« Quoique madame de Mortsauf n’eût prononcé qu’un mot au bal, je reconnus sa voix qui pénétra mon âme et la remplit comme un rayon de soleil remplit et dore le cachot d’un prisonnier. En pensant qu’elle pouvait se rappeler ma figure, je voulus m’enfuir ; il n’était plus temps, elle parut sur le seuil de la porte, nos yeux se rencontrèrent. Je ne sais qui d’elle ou de moi rougit le plus fortement. »



Les passionnés de Stendhal connaissent la cristallisation au cœur de La Chartreuse de Parme et dans d’autres romans de l’auteur ; chez Félix de Vandenesse, la cristallisation s’accentue lors de sa nouvelle rencontre avec la femme dont il a furtivement embrassé le dos dans la foule ; son impertinence est celle d’un collégien : on l’a ramené à Tours depuis quelques mois quand la guerre avait menacé Paris. La référence à la politique ne pouvait laisser indifférente la fille du duc de Lenoncourt en fonction à la cour de Louis XVIII ; elle retient à dîner ses hôtes ; la forces des choses opérant, Félix de Vandenesse est épris de la comtesse de Mortsauf, chrétienne fervente, mère de deux enfants, aussi fidèle à son mari hypocondriaque qu’aux normes et principes de la religion catholique ; n’empêche, la présence du jeune homme crée fortement en elle la réciprocité des désirs. Créer ? je dirais plutôt tapis : c’est la Gradiva[3] contre laquelle elle va lutter mais qui évoluera vers une passion à laquelle elle opposera une résistance dont les séquelles font autant la force que la splendeur de ce très grand roman par moments traversé par les convulsions sociétales d’une époque jugulée par des difficultés. Le trictrac, auquel le comte de Mortsauf aura initié Félix de Vandenesse qui l’y battra, est un jeu politique ; ses complexités, à l’insu du vieil homme, ajoutent à la trame des liens d’amour platonique entre sa femme et le jeune homme.



Portrait de jeunesse de la comtesse.

De la nature et de l’éducation de la comtesse de Mortsauf et de celles de Félix de Vandenesse transparaissent des affinités que le critique littéraire ne saurait passer sous silence, d’autant moins que la réplique du portrait, en pied, de Mme de Vandenesse par son fils, surgit des souvenirs d’enfance de la future comtesse chez ses parents, le duc et la duchesse de Lenoncourt :



« Nous avons eu la même enfance ! […] Le cœur où je devais attacher les premières racines de la tendresse, le cœur de ma mère, s’est fermé pour moi, malgré ma persistance à y chercher un pli où je pusse me glisser. J’étais jeune fille, je venais après trois garçons morts, et je tâchais vainement d’occuper leur place dans l’affection de mes parents ; je ne guérissais point la plaie faite à l’orgueil de la famille. Quand, après cette sombre enfance, je connus mon adorable tante, la mort me l’enleva promptement. »

Pour avoir eu l’occasion d’observer la duchesse de Lenoncourt de près, Félix de Vandenesse présente la mère et sa fille comme dans un miroir à deux faces :



« La duchesse, femme sèche, froide, calculée, ambitieuse, envahissante, moins chagrine qu’humiliée du mauvais mariage de sa fille, procédait par des considérations qui n’admet-taient point de répliques. Cette mère n’avait jamais rien eu de cohérent avec sa fille ; elle ne sut deviner aucune des véritables difficultés qui l’obligeaient à ne pas profiter des avantages de la Restauration, et à continuer sa vie solitaire. Elle crut à quelque amourette entre sa fille et moi. Le séjour que fit la duchesse de Lenoncourt à Clochegourde fut un temps de gêne perpétuelle. » Quant à « la comtesse, pleine de cette onctueuse et fraîche bonté qui ne tarit jamais, il faudrait se figurer le lys auquel mon cœur l’a sans cesse comparée, broyé dans les rouages d’une machine en acier poli. »



Le soupçon serait-il une calomnie ? Gravement malade, la comtesse lance-t-elle pas un bouleversant appel à Félix de Vandenesse ?

« […] je suis atteinte par un invincible dégoût de la vie […] Clochegourde est triste : monsieur de Mortsauf y règne sans obstacle. Ô mon ami, vous ma gloire ! vous devez bien m’aimer pour m’aimer encore, pour m’aimer inerte, ingrate, et pétrifiée par la douleur. »

Comme au scanner, ce cri de désarroi a motivé l’exécution d’une sorte de tomographie du père de la comtesse :



« Je travaillais dans le cabinet du roi qui devait sortir à quatre heures ; le duc de Lenoncourt était de service ; en le voyant entrer le roi lui demanda des nouvelles de la comtesse ; je levai brusquement la tète d’une façon trop significative ; le roi, choqué de ce mouvement, me jeta le regard qui précédait ces mots durs qu’il savait si bien dire.

- Sire, ma pauvre fille se meurt, répondit le duc.

- Le roi daignera-t-il m’accorder un congé ? dis-je, les larmes aux yeux en bravant une colère près d’é­clater.

- Courez, mylord, me répond-il en souriant de mettre une épigramme dans chaque mot et me faisant grâce de sa réprimande en faveur de son esprit.

Plus courtisan que père, le duc ne demanda point de congé et monta dans la voiture du roi pour l’accom­pagner. En acceptant un bouquet de fleurs qu’il laissa tomber à ses pieds, le roi me jeta un regard plein de ces royales ironies accablantes de profondeur, et qui semblait me dire : « Si tu veux être quelque chose en politique, reviens? Ne t’amuse pas à parlementer avec les morts. »

« Le duc me fit avec la main un signe de mélancolie. »

*

Extraordinaire connaisseur de la nature humaine, de son époque et des sociétés qu’il aime à décrire, Balzac, en brossant en quelques lignes le portrait psychologique du duc de Lenoncourt, donne ici une leçon de l’art de créer et d’écrire qu’à coup sûr on ne trouvera pas dans les séances d’écriture de nos jours. Mais ne l’oublions pas, j’ai fait allusion à la libido et aux désirs étouffés de Félix de Vandenesse ; la comtesse n’a-t-elle pas, peut-être inconsciemment, fait l’aveu de l’oppression de ses désirs quand le jeune homme a reçu de Tours une lettre portant le cachet du cabinet du roi qui le rappelait ? Il lui tend la lettre qu’elle lit d’un regard.

- Il s’en va ! dit le comte.

- Que vais-je devenir ? dit la comtesse à Félix.

Quid d’un tel cri de déréliction, bien qu’elle ait déjà déclaré :

« Qu’ai-je voulu dans votre cœur ? La place laissée vide par madame de Vandenesse.

Oh ! oui, vous vous êtes toujours plaint de ma froideur ! Oui ! je ne suis bien que votre

mère. » ?

Ces propos seront renforcés par ceux-ci :

« Si vous saviez avec quelles anxiétés je vous suivrai dans votre route, quelle joie si vous allez droit, quels pleurs si vous vous heurtez à des angles ! Croyez-moi, mon affection est sans égale ; elle est à la fois involontaire et choisie. Ah ! je voudrais vous voir heureux, puissant, considéré, vous qui serez pour moi comme un rêve animé. »

Le syntagme est sans équivoque : « rêve animé », c’est la Gradiva: une fixation traduisant le fait que la libido s’attache fortement à des personnes ou à des imagos ; dans le tréfonds de la comtesse se tapit la pulsion sexuelle d’où s’exfiltrait l’ambivalence de son désir en tant que mouvement de concupiscence quand, évoquant sa jeunesse chez ses parents, elle déclarait :

« Si j’eusse été donnée à quelque jeune homme ardent et voluptueux, il aurait eu des succès, peut-être n’aurais-je pas su le conserver, il m’aurait abandonnée, je serais morte de jalousie. Je suis jalouse ! »

Quid aussi de ce qu’après « - Que vais-je devenir ? » elle entraîne Félix dans sa chambre, le fait asseoir sur son canapé, fouille le tiroir de sa toilette, se met à genoux devant lui et dit ? :

- Voilà les cheveux qui me sont tombés depuis un an, prenez-les, ils sont bien à vous, vous saurez un jour comment et pour­quoi.

« Je me penchai lentement vers son front, elle ne se baissa pas pour éviter mes lèvres, je les appuyai sain­tement, sans coupable ivresse, sans volupté chatouil­leuse, mais avec un solennel attendrissement. Voulait-elle tout sacrifier? Allait-elle seulement, comme je l’avais fait, au bord du précipice? Si l’amour l’avait amenée à se livrer, elle n’eût pas eu ce calme profond, ce regard religieux, et ne m’eût pas dit de sa voix pure :

- Vous ne m’en voulez plus? »

D’accord, mais comme plus loin les frémissements et l’irradiation d’hormones dans ses profondeurs transparaissent, quand elle dit : « Voici le maître que j’aurais voulu, voilà mon rêve! »

Une mère n’aurait pas donné ses cheveux à son fils et le geste de la comtesse dénote autant l’ambivalence de la mère qu’elle désire être pour Félix que celle de l’amante, qui, bien malgré elle, se bat pour demeurer fidèle à son mari et pour ne pas enfreindre les principes de sa religion ; la vérité éclate quand elle confesse :

- Donner mes cheveux, n’était-ce pas me promettre? Pourquoi donc aimai-je à mettre une robe blanche? Ainsi je me croyais mieux votre lys; ne m’aviez-vous pas aperçue, pour la pre­mière fois, ici, en robe blanche?

Elle se dévoilera davantage plus tard en précisant:

- Je ne sais plus ce qu’est la vertu et n’ai pas conscience de la mienne!

« Nous restâmes pétrifiés tous deux, écoutant le son de cette parole comme celui d’une pierre jetée dans un gouffre. »

*

Dans Le Lys dans la vallée, c’est la période intitulée Les premières amours ; la comtesse lutte sans cesse pour demeurer une mère tout en se promettant ; il y a eu, en présence de Félix, une scène de ménage caractérisée par le bref dialogue sans ambages que voici :

- Elle est vierge à mes dépens ! hurle le comte.

- Monsieur ! s’écrie la comtesse.

- Qu’est-ce que c’est que votre monsieur, ne suis-je pas le maître ? faut-il enfin vous l’apprendre ?



L’hypocondrie est dans une phase de démence ; « cette tempête horrible » à peine apaisée, la comtesse rejoint son amant platonique enfermé dans sa chambre de l’hôte de Clochegourde, pour l’entretenir de la maladie de son mari ; quand elle l’a quitté, il écrit dans la nuit une lettre et la lui remet le lendemain ; on y lit entre autres :



« Près de vous je ne puis que sentir. Néanmoins j’oserai vous dire, ma chère Henriette, jamais, dans les nombreuses joies que vous avez faites, je n’ai ressenti de félicités semblables aux délices qui remplirent mon âme hier quand, après cette tempête horrible où vous avez lutté contre le mal avec un courage surhumain, vous êtes revenue à moi seul, au milieu du demi-jour de votre chambre, où cette malheureuse scène m’a conduit. Moi seul ai su de quelles lueurs peut briller une femme quand elle arrive des portes de la mort aux portes de la vie, et que l’aurore d’une renaissance vient nuancer son front […] »

« Les yeux de la comtesse « devinrent humides, elle se leva, puis me dit avec un ton de supplication désespérée :

- Ne m’écrivez plus ainsi ! »



Désirs étouffés virtuellement avoués, il faut se protéger contre le danger que représentent les faiblesses qu’elle ne cesse de sentir pour le jeune homme ; mais qui de la mère, et de l’amante, fille d’un homme politique d’importance, s’exprime en des termes que voici où corps et âme réapparaît l’amante aux désirs refoulés inassouvis ?



« Dès que le roi sera dans Paris, allez-y, quittez Clochegourde. Autant il est dégradant de quêter des places et des grâces, autant il est ridicule de ne pas être à portée de les accepter. Il se fera de grands changements. Les hommes capables et sûrs seront nécessaires au roi, ne lui manquez pas; vous entrerez jeune aux affaires et vous vous en trouverez bien ; car, pour les hommes d’Etat comme pour les acteurs, il est des choses de métier que le génie ne révèle pas, il faut les apprendre. Mon père tient ceci du duc de Choiseul. Songez à moi, faites-moi goûter les plaisirs de la supériorité dans une âme toute à moi. N’êtes-vous pas mon fils?

- Votre fils? repris-je d’un air boudeur.

- Rien que mon fils, dit-elle en se moquant de moi, n’est-ce pas avoir une assez belle place dans mon cœur ? »

Malgré la déréliction la lettre par laquelle le roi rappelle Félix fera ressurgir la force d’une tendresse toute maternelle :

- Mon cher Félix, […] vous allez entrer dans le monde, et je veux vous y accompagner en pensée. Ceux qui ont beaucoup souffert ont beaucoup vécu ; ne croyez pas que les âmes solitaires ne sachent rien de ce monde, elles le jugent. Si je dois vivre par mon ami, je ne veux être mal à l’aise ni dans son cœur ni dans sa conscience; au fort du combat il est bien difficile de se souvenir de toutes les règles, permettez-moi de vous donner quelques enseignements de mère à fils. Le jour de votre départ je vous remettrai, cher enfant ! une longue lettre où vous trouverez mes pen­sées de femme sur le monde, sur les hommes, sur la manière d’aborder les difficultés dans ce grand remue­ment d’intérêts; promettez-moi de ne la lire qu’à Paris? Ma prière est l’expression d’une de ces fantai­sies de sentiment qui sont notre secret à nous autres femmes; je ne crois pas qu’il soit impossible de la comprendre, mais peut-être serions-nous chagrines de la savoir comprise ; laissez-moi ces petits sentiers où la femme aime à se promener seule.

- Je vous le promets, lui dis-je en lui baisant les mains. »



Elle lui donnera des lettres pour le duc et la duchesse et il leur rend visite le lendemain de son arrivée à Paris.



- Vous avez du bonheur, me dit le duc, dînez ici, avec moi ce soir au château, votre fortune est faite. Le roi vous a nommé ce matin, en disant : « Il est jeune, capable et fidèle! » Et le roi regrettait de ne pas savoir si vous étiez mort ou vivant, en quel lieu vous avaient jeté les événements, après vous être si bien acquitté de votre mission. »



« Le soir j’étais maître des requêtes au Conseil d’État, et j’avais auprès du roi Louis XVIII un emploi secret d’une durée égale à celle de son règne, place de confiance, sans faveur éclatante, mais sans chance de disgrâce, qui me mit au cœur du gouvernement et fut la source de mes prospérités. Madame de Mortsauf avait vu juste, je lui devais donc tout : pouvoir et richesse, le bonheur et la science ; elle me guidait et m’encourageait, purifiait mon cœur et donnait à mes vouloirs cette unité sans laquelle les forces de la jeunesse se dépensent inutilement. »



Ainsi, plus qu’une feuille de route, la lettre que Félix de Vandenesse ne doit « lire qu’à Paris » est la clef qui lui ouvrira les portes du palais de Louis XVIII, celle de son cœur aussi et des milieux mondains ; il le reconnaît et n’hésitera pas en soulignant :

- Apprenez que tout ce que je puis avoir de grand en moi vient de vous. Ne savez-vous donc plus que je suis votre ouvrage ?

*



Craignant l’adultère, elle élève un barrage contre l’inceste en considérant Félix comme un fils ; mais se méprendrait-on en subodorant que, virtuellement, voire avec un joli érotisme, l’une et l’autre transgressions s’exfiltrent de leurs comportements pendant « une indisposition du comte » ? Veillant chacun à son tour le vieil hypocondriaque, une plus grande intimité se crée entre les deux amants ; une preuve en est le souvenir de « la lumière qui éclairait la chambre d’Henriette pendant la nuit où je m’étais fiancé à elle en robe de chambre transparente, où elle semble s’offrir à moi.»

« Ces cinquante jours et le mois qui les suivit furent les plus ­beaux moments de ma vie. Bientôt nous fûmes comme deux êtres échoués dans une île déserte; car non seulement les malheurs isolent, mais encore ils font taire les mesquines conventions de la société. Puis l’intérêt du malade nous obligea d’avoir des points de contact qu’aucun autre événement n’aurait autorisés. Combien de fois nos mains, si timides auparavant, ne se rencontrèrent-elles pas en rendant quelque service au comte ! Ne venait-elle pas me relever aux premiers chants de l’oiseau dans ses vêtements du matin qui me permirent de revoir parfois ses éblouissants trésors que, dans mes folles espérances je considérais comme miens ? Tout en restant imposante et fière, pouvait-elle ainsi ne pas être familière ? D'ailleurs, pendant les premiers jours le danger ôta si bien toute signification passionnée aux privautés de notre intime union, qu'elle n'y vit point de mal; puis, quand vint la réflexion, elle songea peut-être que ce serait une insulte pour elle, comme pour moi que de changer ses manières. Nous nous trouvâmes insensiblement apprivoisés, mariés à demi. Elle se montra bien noblement confiante, sûre de moi comme d’elle-même. J’entrai donc plus avant dans son cœur. La comtesse redevint mon Henriette, Henriette contrainte d'aimer davantage celui qui s'efforçait d'être sa seconde âme.

« Bientôt je n'attendis plus sa main toujours irrésistiblement abandonnée au moindre coup d'œil solliciteur; je pouvais, sans qu'elle se dérobât à ma vue, suivre avec ivresse les lignes de ses belles formes durant les longues heures pendant lesquelles nous écoutions le sommeil du malade. Les chétives voluptés que nous nous accordions, ces regards attendris, ces paroles prononcées à voix basse pour ne pas éveiller le comte, les craintes, les espérances dites et redites, enfin les mille événements de cette fusion complète de deux cœurs longtemps séparés, se détachaient vivement sur les ombres douloureuses de la scène actuelle. Nous connûmes nos âmes à fond dans cette épreuve à laquelle succombent souvent les affections les plus vives qui ne résistent pas au laisser-voir de toutes les heures, qui se détachent en éprouvant cette cohésion constante où l'on trouve la vie. Je m’entretenais souvent le soir avec elle, dans sa chambre […] dans une complète inno­cence, mais non sans cet intime plaisir qu’éprouve la plus vertueuse femme du monde à trouver un biais où se réunissent la stricte observation des lois et le contente­ment de ses désirs inavoués. Quelle joie quand je découvris en elle la pensée vaguement conçue peut-être, mais délicieusement expri­mée, de me révéler tout le prix de sa personne et de ses qualités, de me faire apercevoir le changement qui s’opé­rerait en elle si elle était comprise! Cette fleur, incessam­ment fermée dans la froide atmosphère de son ménage, s’épanouit à mes regards, et pour moi seul; elle prit autant de joie à se déployer que j’en sentis en y jetant l’œil curieux de l’amour. »



Les deux femmes



Les deux femmes est la troisième partie de Le Lys dans la vallée ; Balzac décrit magnifiquement l’atmosphère tant politique que sociale, non seulement du faubourg Saint-Germain bourdonnant de plaisirs, mais aussi celle de la France tout entière, sans omettre de souligner : « L’occupation étrangère avait cessé, la prospérité reparaissait, les plaisirs étaient possibles et des personnes illustres par leur rang, ou considérables par leur fortune, abondèrent de tous les points de l’Europe dans la capitale d’intelligence où se trouvent les avantages des autres pays et leurs vices agrandis, aiguisés par l’esprit français. »



C’est alors l’inauguration des relations amoureuses de Lady Dudley et du très jeune Maître des Requêtes au Conseil d’Etat qui soupçonnera la « sphère supérieure », en l’occurrence le roi et le duc de Lenoncourt, d’avoir peut-être ébruité « l’histoire à la fois romanesque et simple d’un jeune homme qui adorait pieusement une femme belle sans public, grande dans la solitude, fidèle sans l’appui du devoir. » A coup sûr, sans une « lettre odieuse » de la duchesse de Lenoncourt à sa fille, celle-ci n’aurait pas eu rapidement vent des orageuses amours de Félix de Vandenesse et de la marquise Arabelle, (Lady Dudley), amante passionnée décrite comme « une organisation de fer » ; d’une force à ne rien craindre dans une lutte, sa passion est tout africaine ; son désir va comme le tourbillon du désert, le désert dont l’ardente immensité se peint dans ses yeux, le désert plein d’azur et d’amour, avec son ciel inaltérable, avec ses fraîches nuits étoilées. Quelles oppositions avec Clochegourde ! L’orient et l’occident, l’une attirant à elle les moindres parcelles humides pour s’en nourrir, l’autre exsudant son âme, enveloppant ses fidèles d’une lumineuse atmosphère ; celle-ci, vive et svelte ; celle-là, lente et grasse. »



Au travers de cette synthèse des platoniques épanchements troubles de la comtesse de Mortsauf et de Félix de Vandenesse, paraît le contraste entre les satisfactions sexuelles de ce dernier avec lady Dudley et le refoulement de « l’agitation d’un amour plein de désirs contenus » de la comtesse, mais qui la travaille, qu’elle soit seule avec le jeune homme et entende « les cris de sa chair révoltée » sans oser franchir le Rubicon, ou qu’elle pense à lui pendant les crises d’agressivité de son mari.

Quand elle revoit Félix en qui elle n’a jamais vu qu’un enfant, « elle baissa son regard vers la terre par un mouvement d’une tragique lenteur ; elle se laissa prendre et baiser la main sans témoigner ce plaisir intime dont j’étais averti par son frissonnement de sensitive ; et quand elle releva son visage pour me regarder encore, je la trouvai pâle. »



C’est dans la trame de cette séquence que se tapit le tachyon dont la vitesse, supérieure à celle de la lumière dans le vide, surprend la duchesse, déclenche l’ocytocine qui la désarçonne et la pâlit ; sans en faire d’ailleurs mystère elle confirme implicitement la jouissance érotique qui irradie en elle :

«Voici le maître que j’aurais voulu, voilà mon rêve! »

Et l’amant frustré qui n’en est pas dupe souligne :

« Tout ce qu’il y avait d’aveux dans cette action, où l’abaissement était de la grandeur, où l’amour se trahissait dans une région interdite aux sens, cet orage de choses célestes me tomba sur le cœur »



Il est à rappeler ici qu’il y aura eu la « lettre odieuse » de la duchesse de Lenoncourt et on assistera à un revirement de situation. Félix de Vandenesse en présente le contexte :



« J’écrivais fidèlement à ma chère Henriette, qui me répondait une ou deux lettres par mois. Un jour, le duc était de service, j’écrivais sous la dictée du roi, qui, voyant entrer le duc de Lenoncourt, nous enveloppa d’un regard malicieux :



- Hé ! bien, ce diable de Mortsauf veut donc toujours vivre ? dit-il de sa belle voix d’argent à laquelle il savait communiquer à volonté le mordant de l’épigramme.

- Toujours, répondit le duc.

- La comtesse de Mortsauf est un ange que je voudrais cependant bien voir ici, reprit le roi, il sera plus heureux. Vous avez six mois à vous […] Amusez-vous bien à Clochegourde, monsieur Caton! Et il se fit rouler hors du cabinet en souriant.



Quand celui qu’avec malice Louis XVIII a appelé Monsieur Caton est revenu à Clochegourde, la comtesse l’accueille par les trois mots que voici :

- Ah ! vous voilà !

Et il constate « la faiblesse indifférente de cette voix jadis pleine de vie, la pâleur mate du son révélaient une douleur mûrie, exhalaient je ne sais quelle odeur de fleurs coupées sans retour. »

Il a beau avoir déjà déclaré dans une autre circonstance:

- Henriette […] je suis incapable de fausseté. Je puis me jeter à l’eau pour sauver mon ennemi qui se noie, lui donner mon manteau pour se réchauffer ; enfin je lui pardonne- rais, mais sans oublier l’offense. Oui, je donnerais l’éternité pour un seul jour de bonheur.



Mais qu’il soit devenu l’amant de lady Dudley est inconcevable :

«L’ouragan de l’infidélité, semblable à ces crues de la Loire qui ensablent à jamais une terre, avait passé sur son âme en faisant un désert là où verdoyaient d’opulentes prairies. Je fis entrer mon cheval par la petite porte ; il se coucha sur le gazon à mon commandement, et la comtesse, qui s’était avancée à pas lents, s’écria :

- Le bel animal !

« Elle se tenait les bras croisés pour que je ne prisse pas sa main, je devinai son intention.

- Je vais prévenir monsieur de Morstauf, dit-elle en me quittant.



« Je demeurai debout, confondu, la lissant aller, la contemplant, toujours noble, lente, fière, plus blanche que je ne l’avais vue, mais gardant au front la jaune empreinte du sceau de la plus amère mélancolie, et penchant la tête comme un lys trop chargé de pluie.



- Henriette ! criai-je avec la rage de l’homme qui se sent mourir.

« Elle ne se retourna point, elle ne s’arrêta pas, elle dédaigna de me dire qu’elle m’avait retiré son nom, qu’elle n’y répondrait plus, elle marchait toujours. »



La jalousie générée par la trahison de la duchesse de Lenoncourt qui la corrode est manifeste dans les syntagmes :

« - Ah !vous voilà !

« - Le bel animal !

« Elle se tenait les bras croisés pour que je ne prisse pas sa main.

« - Je vais prévenir monsieur de Morstauf, dit-elle en me quittant. »

Comprenant « combien il est difficile de devenir l’ami d’une femme longtemps désirée » qui ne peut être à lui, Félix utilise le langage de vérité :



- Henriette, il est des mystères de notre vie que vous ignorez. Je vous ai rencontrée dans un âge auquel le sentiment peut étouffer les désirs inspirés par notre nature; mais plusieurs scènes dont le souvenir me réchaufferait à l’heure où viendra la mort ont dû vous attester que cet âge finissait, et votre constant triom­phe a été d’en prolonger les muettes délices. Un amour sans possession se soutient par l’exaspération même des désirs; puis il vient un moment où tout est souffrance en nous, qui ne ressemblons en rien à vous. Nous possédons une puissance qui ne saurait être abdiquée, sous peine de ne plus être hommes. Privé de la nourriture qui le doit alimenter, le cœur se dévore lui-même, et sent un épuisement qui n’est pas la mort, mais qui la précède. La nature ne peut donc pas être longtemps trompée; au moindre accident, elle se réveille avec une énergie qui ressemble à la folie. Non, je n’ai pas aimé, mais j’ai eu soif au milieu du désert.

- Du désert ! dit-elle avec amertume en montrant la vallée.



*

On a vu, rapidement esquissés, les traits du caractère du roi Louis XVIII, du duc et de la duchesse de Lenoncourt et de Madame de Vandenesse ; on connaît davantage le comte et la comtesse de Mortsauf, et Félix de Vandenesse. Les amours de ce dernier avec la marquise Dudley, ébruitées depuis Paris par des rumeurs accentuées par la « lettre odieuse » de la duchesse de Lenoncourt, ont déclenché la jalousie de sa fille ; l’aristocrate anglaise est l’hypocentre de cette perturbation pasychologique. Jeune, beau, intelligent, proche du roi et homme d’importance, Félix de Vandenesse, fréquente les milieux où l’Angleterre a installé ses modes de vie et « je connus tout à coup au sein de ce luxe anglais une femme peut-être unique en son sexe, qui m’enveloppa dans les rets de cet amour renaissant de son agonie et aux prodigalités desquelles j’apportais une continence sévère, de cet amour qui a des beautés accablantes. […] Lady Arabelle contente les instincts, les organes, les appétits,les vices et les vertus de la matière subtile dont nous sommes faits ; elle était la maîtresse du corps. Madame de Morstauf était l’épouse de l’âme. »



« Par vanité d’amant » il a voulu « révéler la sublimité du caractère d’Henriette à cette orgueilleuse créature », mais la marquise brosse un autoportrait ravalant comme au karcher le personnage de la comtesse avant de le descend en flammes :



- Je suis enchantée de connaître ton goût pour ces sortes de conver­sations chrétiennes. […] La morale anglaise, cher enfant, est aussi supérieure à celle de Touraine que notre coutellerie, notre argenterie et nos chevaux le sont à vos couteaux et à vos bêtes. […] Je ne suis que femme, mon amour, je sais aimer, je puis mourir pour toi si tu le veux; mais je n’ai point étudié à Eton, ni à Oxford, ni à Édimbourg; je ne suis ni docteur, ni révérend; je ne saurais donc te préparer de la morale, j’y suis tout à lait impropre, je serais de la dernière maladresse si j’essayais. Je ne te re­proche pas tes goûts, tu en aurais de plus dépravés que celui-ci, je tâcherais de m’y conformer; car je veux te faire trouver près de moi tout ce que tu aimes, plaisirs d’amour, plaisirs de table, plaisirs d’église, bon claret et vertus chrétiennes. Veux-tu que je mette, un cilice ce soir? Elle est bien heureuse, cette femme, de te servir de la morale ! Dans quelle université les femmes françaises prennent-elles leurs grades? Pauvre moi! je ne puis que me donner, je ne suis que ton esclave... »

- Alors, pourquoi t’es-tu donc enfuie quand je voulais vous voir ensemble ?

- Tu es fou my Dee ? J’irais de Paris à Rome déguisée en laquais, je ferais pour toi les choses les plus déraisonnables; mais […] crois-tu qu’il soit digne d’une femme de faire avaler à un homme des tartines beurrées de vertu pour lui per­suader que la religion est incompatible avec l’amour? Suis-je donc une impie ? On se donne, ou l’on se refuse; mais se refuser et moraliser, il y a double peine, ce qui est contraire au droit de tous les pays. Ici tu n’auras que d’excellents sandwiches apprêtés par la main de ta servante Arabelle, de qui toute la morale sera d’imaginer des caresses qu’aucun homme n’a encore ressenties et que les anges m’inspirent.

« Je ne sais rien de plus dissolvant que la plaisanterie maniée par une Anglaise[…] c’est un acide qui corrode si bien les êtres sur lesquels il tombe qu’il en fait des squelettes lavés et brossés.

- Mon ange, me dit-elle, je viens de me faire de la morale aussi, moi! Je me suis demandé si je commettais un crime en t’aimant, si je violais les lois divines, et j’ai trouvé que rien n’était plus religieux ni plus naturel. Pourquoi Dieu créerait-il des êtres plus beaux que les autres si ce n’est pour nous indiquer que nous devons les adorer ? Le crime serait de ne pas t’aimer, n’es-tu pas un ange? Cette dame t’insulte en te confondant avec les autres hommes, les règles de la morale ne te sont pas applicables, Dieu t’a mis au-dessus de tout. N’est-ce pas se rapprocher de lui que de t’aimer? pourra-t-il en vouloir à une pauvre femme d’avoir appétit des choses divines? Ton vaste et lumineux cœur ressemble tant au ciel que je m’y trompe comme les moucherons qui viennent se brûler aux bougies d’une fête! les punira-t-on, ceux-ci, de leur erreur ? d’ailleurs, est-ce une erreur, n’est-ce pas une haute adoration de la lumière? Ils périssent par trop de religion, si l’on appelle périr se jeter au cou de ce qu’on aime. J’ai la faiblesse de t’aimer, tandis que cette femme a la force de rester dans sa chapelle catholique ! Ne fronce pas le sourcil! tu crois que je lui en veux? Non, petit ! J’adore sa morale qui lui a conseillé de te laisser libre et m’a permis ainsi de te conquérir, de te garder à jamais; car tu es à moi pour toujours, n’est-ce pas ?

- Oui.

- A jamais?

- Oui.

- Me fais-tu donc une grâce, sultan? Moi seule ai deviné tout ce que tu valais! Elle sait cultiver les terres, dis-tu ? Moi je laisse cette science aux fermiers, j’aime mieux cultiver ton cœur. »



Estocade aussi cruelle que sublime ; comme il commence à sentir la pesanteur de son joug, l’amant à qui lady Arabelle s’abandonne ainsi l’informe de l’état de santé de Blanche, Henriette, comtesse de Mortsauf et l’Anglaise rétorque :

- Cette dame est en parfaite santé ! […]

- Je te défends de hasarder une seule de tes plai­santeries à triple dard sur madame de Mortsauf, lui répondis-je.

- Serait-ce déplaire à Votre Grâce que de remar­quer la parfaite santé dont jouit un être cher à votre précieux cœur ? Les femmes françaises haïssent, dit-on, jusqu’au chien de leurs amants; en Angleterre, nous aimons tout ce que nos souverains seigneurs aiment, nous haïssons tout ce qu’ils haïssent, parce que nous vivons dans la peau de nos seigneurs. Permettez-moi donc d’aimer cette dame autant que vous l’aimez vous-­même. Seulement, cher enfant, dit-elle en m’enlaçant […] si tu me trahissais, je ne serais ni debout ni couchée, ni dans une calèche flanquée de laquais, ni à me promener dans les landes de Charlemagne, ni dans aucune des landes d’aucun pays d’aucun monde, ni dans mon lit, ni sous le toit de mes pères! Je ne serais plus, moi. Je suis née dans le Lancashire, pays où les femmes meurent d’amour. Te connaître et te céder ! Je ne te céderais à aucune puissance, pas même à la mort, car je m’en irais avec toi !

*

La comtesse depuis longtemps n’a plus de relations sexuelles avec son mari ; bien que bridée et refoulée, l’envie d’en avoir avec Félix est néanmoins en travail dans ses profondeurs ; quand, après sa discussion avec la marquise Dudley Félix retourne auprès de la comtesse de Mortsauf, il la trouve livide.

- Ma chère Henriette, qu’avez-vous?

- Henriette n’existe plus. Ne la faites pas renaître, elle était exigeante, capricieuse; maintenant vous avez une paisible amie dont la vertu vient d’être raffermie par des paroles que le Ciel vous a dictées.

- Henriette existe, je suis toujours aimé, vous me blessez avec une intention évidente de me

bri­ser le cœur ; je puis encore être heureux.

- Il ne restait plus qu’un lambeau de la femme, dit-elle avec épouvante, et vous l’emportez

en ce moment. Dieu soit béni ! Lui qui me donne le courage d’endurer mon martyre mérité.

Oui, je vous aime encore trop, j’allais faillir, l’Anglaise m’éclaire un abîme.

Quelques instants plus tard elle ajoute « de sa voix d’or » :

- Ne vous irritez point contre moi, ceci, cher, est ma punition. Vous ne serez jamais aimé comme vous l’êtes ici, reprit-elle en posant sa main sur son cœur. Ne vous l’ai-je pas avoué? La marquise Dudley m’a sauvée. A elle les souillures, je ne les lui envie point. A moi le glorieux amour des anges! J’ai parcouru des champs immenses depuis votre arrivée! J’ai jugé la vie, levez l’âme, vous la déchirez ; plus vous allez haut, moins de sympathie vous rencontrez au lieu de souffrir dans la vallée, vous souffrez dans les airs comme l’aigle qui plane en emportant au cœur une flèche décochée par quelque pâtre grossier. Je comprends aujourd’hui que le ciel et la terre sont incompatibles. Oui, pour qui veut vivre dans la zone céleste, Dieu seul est possible. Mon cœur ira plus haut que ne va l’ai­gle; là est un amour qui ne me trompera point. Les jouissances que donne la passion sont horriblement orageuses, payées par d’éner­vantes inquiétudes qui brisent les ressorts de l’âme. Je suis venue au bord de la mer où s’agitent ces tempê­tes, je les ai vues de trop près ; elles m’ont souvent enveloppée de leurs nuages, la lame ne s’est pas tou­jours brisée à mes pieds, j’ai senti sa rude étreinte qui froidit le cœur ; je dois me retirer sur les hauts lieux, je périrais au bord de cette mer immense. »



Quand il repart pour Paris « au commencement de la nuit », elle l’accompagne par la route

de Frapesle, et ils s’arrêtent au noyer qu’il lui montre en rappelant com­ment, de là, il l’avait

aperçue quatre ans auparavant:

- La vallée était bien belle! m’écriai-je.

- Et maintenant ? reprit-elle vivement.

- Vous êtes sous le noyer, lui dis-je, et la vallée est à nous!

Elle baissa la tête, et notre adieu se fit là. »

*

Aux premiers signes de la camarde, elle lance un S.O.S. Félix revient près d’elle aux grands galops et c’est une pathétique débandade physiologique : l’action de l’ocytocine se manifeste par “l’audace aggressive du désir et des menaces réprimées” libérées et malgré la présence du comte et du curé, les démonstrations d’amour de la comtesse pour Félix sont sans retenue : elle a des “vertiges excités moins par l’effroi de la mort que par une ivresse interne, fleurs fanées de sa jeunesse qui fermente en frétrissant.” Quand on n’est ni sexologue, ni psychanalyste, il faudrait avoir lu Aristote pour se faire quelques idées du débridement dans le tréfonds de la comtesse des liens du désir sexuel longtemps refoulés. Voici le tableau:



«- Ah c’est la mort, mon pauvre Félix, me dit-elle, et vous n’aimez pas la mort ! la mort odieuse, la mort de laquelle toute créature, même l’amant le plus intré­pide, a horreur. Ici finit l’amour : je le savais bien. Lady Dudley ne vous verra jamais étonné de son chan­gement. Ah! pourquoi vous ai-je tant souhaité, Félix? vous êtes enfin venu: je vous récompense de ce dévoue­ment par l’horrible spectacle qui fit jadis du comte de Rancé un trappiste, moi qui désirais demeurer belle et grande dans votre souvenir, y vivre comme un lys éternel, je vous enlève vos illusions. Le véritable amour ne calcule rien. Mais ne vous enfuyez pas, res­tez. Monsieur Origet m’a trouvée beaucoup mieux ce matin, je vais revenir à la vie, je renaîtrai sous vos regards. Puis, quand j’aurai recouvré quelques forces, quand je commencerai à pouvoir prendre quelque nourriture, je redeviendrai belle. A peine ai-je trente­-cinq ans, je puis encore avoir de belles années. Le bonheur rajeunit, et je veux connaître le bonheur. J’ai fait des projets délicieux, nous les laisserons à Clochegourde et nous irons ensemble en Italie. »



Des pleurs humectèrent mes yeux, je me tournai vers la fenêtre comme pour regarder les

fleurs ; l’abbé Birotteau vint à moi précipitamment, et se pencha vers le bouquet:

- Pas de larmes! me dit-il à l’oreille.

- Henriette, vous n’aimez donc plus notre chère vallée? lui répondis-je afin de justifier mon brusque mouvement.

- Si, dit-elle en apportant son front sous mes lèvres par un mouvement de câlinerie; mais sans vous, elle m’est funeste…sans toi, reprit-elle en effleurant mon oreille de ses lèvres chaudes pour y jeter ces deux syllabes comme deux soupirs.

- Comme autrefois vous allez me rendre à la santé, Félix, dit-elle, et ma vallée lui sera bienfaisante. Comment ne mangerais-je pas ce que vous me pré­senterez? Vous êtes un si bon garde-malade ! Puis, vous êtes si riche de force et de santé, qu’auprès de vous la vie est contagieuse. Mon ami, prouvez-moi donc que je ne puis mourir, mourir trompée! Ils croient que ma plus vive douleur est la soif. Oh! oui, j’ai bien soif, bon ami. L’eau de l’Indre me fait bien mal à voir, mais mon cœur éprouve une plus ardente soif. J’avais soif de toi, me dit-elle d’une voix plus étouffée en me prenant les mains dans ses mains brûlantes et m’attirant à elle pour me jeter ces paroles à l’oreille: mon agonie a été de ne pas te voir ! Ne m’as-tu pas dit de vivre? Je veux vivre. Je veux monter à cheval aussi, moi ! je veux tout connaître, Paris, les fêtes, les plaisirs.

- Oui, vivre! dit-elle en me faisant lever et s’ap­puyant sur moi, vivre de réalités et non de mensonges. Tout a été mensonge dans ma vie, je les ai comptées depuis quelques jours, ces impostures. Est-il possible que je meure, moi qui n’ai pas vécu? moi qui ne suis jamais allée chercher quelqu’un dans une lande?

Elle s’arrêta, parut écouter, et sentit à travers les murs je ne sais quelle odeur.

- Félix ! les vendan­geuses vont dîner, et moi, moi, dit-elle d’une voix d’enfant, qui suis la maîtresse, j’ai faim. Il en est ainsi de l’amour, elles sont heureuses, elles!

- Kyrie eleison ! disait le pauvre abbé, qui, mains jointes, l’œil au ciel, récitait les litanies.

« Elle jeta ses bras autour de mon cou, m’embrassa violemment, et me serra en disant :

- Vous ne m’é­chapperez plus ! Je veux être aimée, je ferai des folies comme lady Dudley, j’apprendrai l’anglais pour bien dire My Dee.

« Elle me fit un signe de tête comme elle en faisait autrefois en me quittant, pour me dire qu’elle allait revenir à l’instant :

- Nous dînerons ensemble, me dit-elle, je vais prévenir Manette...

*

« Elle fut arrêtée par une faiblesse qui survint, et je la couchai tout habillée sur son lit. Ma vie était manquée aussi ! Le désespoir me suggérait les plus étranges idées. Tantôt je voulais mourir avec elle, tantôt aller m’enfermer à la Meilleraye où ve­naient de s’établir les trappistes. Mes yeux ternis ne voyaient plus les objets extérieurs. Je contemplais les fenêtres de la chambre où souffrait Henriette, croyant y apercevoir la lumière qui l’éclairait pendant la nuit où je m’étais fiancé à elle. L’angélus sonna au clocher du bourg. Les flots de l’air adouci jetèrent par ondées les tintements qui nous annonçaient qu’à cette heure la chrétienté tout entière répétait les paroles dites par l’ange à la femme qui racheta les fautes de son sexe. Ce soir, l’Ave Maria nous parut une salutation du ciel. La prophétie était si claire et l’événement si proche que nous fondîmes en larmes. Les murmures du soir, brise mélodieuse dans les feuillages, derniers gazouil­lements d’oiseau, refrains et bourdonnements d’insectes, voix des eaux, cri plaintif de la rainette, toute la campagne disait adieu au plus beau lys de la vallée, à sa vie simple et champêtre. Cette poésie religieuse unie à toutes ces poésies naturelles exprimait si bien le chant du départ que nos sanglots furent aussitôt répétés.

« Le curé de Saché lui donna le viatique. Quelques moments après, sa respiration s’embar-rassa, un nuage se répandit sur ses yeux qui bientôt se rouvrirent, elle me lança un dernier regard, et mourut aux yeux de tous, en entendant peut-être le concert de nos sanglots. Par un hasard assez naturel à la campagne, nous entendîmes alors le chant alter­natif de deux rossignols qui répétèrent plusieurs fois leur note unique, purement filée comme un tendre appel. Au moment où son dernier soupir s’exhala, dernière souffrance d’une vie qui fut une longue souf­france, je sentis en moi-même un coup par lequel toutes mes facultés furent atteintes. Le comte et moi, nous restâmes auprès du lit funèbre pendant toute la nuit, avec les deux abbés et le curé, veillant à la lueur des cierges, la morte étendue sur le sommier de son lit ; maintenant calme, là où elle avait tant souffert. Ce fut ma première communication avec la mort. Je demeurai pendant toute cette nuit les yeux attachés sur Henriette, fasciné par l’expression pure que donne l’apaisement de toutes les tempêtes, par la blancheur du visage que je douais encore de ses innombrables affections, mais qui ne répondait plus à mon amour. Quelle majesté dans ce silence et dans ce froid ! Combien de réflexions n’exprime-t-il pas ? Quelle beauté dans ce repos absolu, quel despotisme dans cette immobilité : tout le passé s’y trouve encore et l’avenir y commence. Ah ! je l’aimais morte, autant que je l’aimais vivante.

« Au matin, le comte s’alla coucher […] Je pus alors, sans témoins, la baiser au front avec l’amour qu’elle ne m’avait jamais permis d’exprimer. Le surlendemain, par une fraîche matinée d’automne, nous accompagnâmes la comtesse à sa dernière demeure. […] Nous descendîmes par le chemin que j’avais si joyeusement monté le jour où je la retrouvai; nous traversâmes la vallée de l’Indre pour arriver au petit cimetière de Saché; pauvre cimetière de village, situé au revers de l’église, sur la croupe d’une colline, et où par humilité chré­tienne elle voulut être enterrée avec une simple croix de bois noir, comme une pauvre femme des champs, avait-elle dit. »



Le blanc en littérature. L’aura-t-on remarqué in fine ? Le Lys dans la vallée le déroule lentement ; il apparaît, semblable à la mer étale jusqu’à l’horizon et c’est, je le souligne : « l’expression pure que donne l’apaisement de toutes les tempêtes, la blancheur du visage que je douais encore de ses innombrables affections, mais qui ne répondait plus à mon amour. Quelle majesté dans ce silence et dans ce froid ! Quelle beauté dans ce repos absolu, quel despotisme dans cette immobilité !»

Pour mon plaisir, j’avais, en 1953, lu Le Lys dans la vallée emprunté à la bibliothèque du lycée de Rennes ; la première Assemblée générale de l’A.I.C.L. à Saché, dans ce château de Balzac, m’a donné l’envie de le relire et je m’y suis replongé ; procédant à une sorte de dissection ou de déstructuration, j’ai essayé de faire revivre la grande Dame qui avait lutté et expiré en regrettant de n'avoir pas vraiment vécu une passion partagée. Triomphe de la vertu ? La physiologie, malgré ses sourds hurlements dans les profondeurs de la comtesse de Mortsauf n’a pu être satisfaite et l’ocytocine a fonctionné à vide ; Félix de Vandenesse n’a pu obtenir aucune satisfaction sexuelle de celle qu’il aimait réellement et sa passion frustrée fut mise par terre telles les « fleurs coupées sans retour. »

Magnifique écrivain inégalable ! Quel romancier d’aujourd’hui, tâchant d’aller profondément dans le cœur de l’être humain, pourrait le peindre avec autant d’économie qu’Honoré de Balzac ?



© by Olympe BHÊLY-QUENUM. Garrigues-Sainte-Eulalie, 22 août 2005.




[1] La Comédie humaine. Tome 6, édits du Seuil, Paris 1966.. [2] Les Bibliophiles de l’Originale, édits du Delta, Paris 1967. [3] Cf. Freud : Délires et rêves dans la Gradiva de Jensen.