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Olympe BHÊLY-QUENUM'S WORKS DESERVE TO BE KNOWN
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MIGRATION, MYTHE, RITUEL ET CULTURE

Conférence d'OLYMPE BHÊLY‑QUENUM

Parler à cette époque des mythes, du ou des rituels et de l’immigration n’est pas chose aisée en ; i1 s’agit même d’une gageure que je vais essayer de tenir, situant mes propos dans un contexte africain en commençant par l’immigration, troisième volet du sujet. D’aléatoire qu’elle était après la deuxième Grande Guerre où elle consistait en transferts de main-d’œuvre africaine à bas prix sollicités par des pays occidentaux en situation précaire, 1’immigration a pris peu à peu l’allure d’exodes de personnes en difficultés économiques ou chassées de leur pays d’origine pour des raisons politiques.

Si elle est devenue inquiétante, préoccupante et l’objet de beaucoup de débats sociopolitiques, c’est moins à cause des difficultés de certains Occidentaux à intégrer des gens qui ne veulent pas perdre leurs racines et leur culture que parce que l’Europe majoritaire­ment repue, a peur de manquer de superflu. Cette assertion résulte de constats sociologique que voici : on se plaint de l’immigration même dans des milieux où les immigrés n’engendrent pas le chômage, mais en revanche investis­sent en devenant propriétaires de leur domicile.

On considère encore un tel reflex comme une des séquelles de la guerre hit­lérienne où un peu partout en Europe on avait manqué de l’essentiel vital. Peut-être ; mais la guerre est finie depuis plus d’­un demi-siècle et c’est aussi un constat que n’étaient pas nés nombre de ceux que la hantise de l’immigré africain, maghrébin, voire d’Europe de l’est fait pratiquer l’exclusion ; aussi le sociologue, habitué à observer les êtres et les faits sur le terrain objectif, pourrait-il déclarer sans craindre de cho­quer : l’intégration n’est qu’un synonyme de l’assimila­tion avec les connotations que cette idéologie recelait à l’époque coloniale.

Il appert qu’en France les difficultés que rencontre la politique intégrationniste proviennent, en grande partie, du fait que ces promoteurs ou­blient qu’ils ont affaire à des êtres humains à qui, peut-être in­consciemment, ils demandent de se défaire de leur essence et de leur personnalité fondamentale, pour être et agir comme ceux chez qui ils ont cherché et trouvé asile. Or, celui qui veut intégrer n’est pas toujours, loin s’en faut, plus intelligent, ni plus instruit, ni plus cultivé que celui qu’il s’attend à voir s’intégrer. Essayer de saborder la culture de l’immigré au nom d’une in­tégration tendant à faire de lui un être essouché de sa terre natale, pour n’être qu’un ectoplasme ou un simple numéro sur 1es feuilles de taxes locales et d’impôt sur le revenu est une conception inadmissible, parce qu’aberrante. L’acceptation d’une telle politique ramènerait les Africains en Europe à l’idée que Hegel se faisait des nègres ; au contraire de Léo Frobenius, qui avait parcouru l’Afrique, fréquenté des Noirs avant d’écrire ses livres, Hegel, qui n’avait jamais mis les pieds sur le continent noir, écrivait doctement dans Philosophie de l’esprit :

« On doit se repré­senter les nègres comme une nation d’enfants qui ne sort pas de son état de simplicité, état où l’on ne prend pas, et qui ­n’offre pas d’intérêt...Leur religion a quelque chose d’enfantin. Ils ne s’attachent pas à ce qu’ils sentent de plus élevé. I1 n’y a là qu’une pensée fugitive qui, pour ainsi dire, leur traverse l’esprit. Cet être élevé, ils l’identifient avec la première pierre venue, et ils s’en font leur fétiche, dont ils se débarrassent au moment où ils ne leur est pas utile. »

Je ne commenterai pas cette mise au pilori des Africains par un très grand philosophe: nous en verrons d’autres appréciations jalonnées dans le temps, et qui font rire les Nè­gres maintenant qu’ils parcourent l’Occident et observent les faits, les hommes et les mœurs. Ce qui les préoccupe le plus pourrait se résumer au questionnement que voici : pourquoi çà et là en Europe assiste -t-on à un repli sur soi en même temps qu’à l’émergence d’une psychologie de rejet de l’autre, alors que l’Europe est en pleine expansion économique et qu’en technologie elle se développe au point qu’elle n’a pour rivaux réels que les Etats-Unis d’Amérique et le Japon ?

Est-ce que celui qu’on rejette même s’il a la nationalité de son pays d’adoption sans renier les traditions et la culture de sa terre natale, ne ferait pas partie du peuple des Etats de droit que sont nombre des nations européennes ? N’ayant pas de réponse toute faite, j’inviterais à lire un ar­ticle de Jacques Attali intitulé L’immigration:un débat piégé [1] ; pour lui, l’immigration des ressortissants notamment des ex-colonies françaises ou britanniques d’Afrique est définitivement indispensable aux anciennes puissances coloniales ; les faits qu’ils exposent sont d’une telle évidence que les adversaires les plus acharnés de l’immi-gration ne parviennent pas à justifier leur motifs.

II

Le deuxième volet de l’intitulé à trait au mythe et des allusions ont été faites à la culture du pays d’origine de l’immi­gré et à ses liens avec sa terre natale. Quelque importants que soient les acquis socioculturels dans le pays d’immigration, l’Africain immigré, mutatis mutandis, demeure un enfant de sa terre natale s’il y avait reçu l’éducation traditionnelle et appris à être at­tentif aux messages de l’Afrique des profondeurs. Les contes et légendes, véhicules essentiels des mythes, trans­mettent aussi des informations et des messages sur la culture des peuples ; nous savons que les mythes ont existé de tous les temps et dans toutes les régions : mythes égyptiens, mythes grecs de Prométhée, d’Œdipe, des Dioscures, etc. De la Batrachomyomachie,d’Homère, récit d’où, dans leur marche contre les grenouilles, les rats imitent les Géants, fils de la Terre, s’exfiltrent l’ironie et l’humour de Jupiter, le refus de Minerve d’intervenir en invoquant des ar­guments savoureux ; dans d’autres récits de ce genre on découvre sans difficulté à quel point la mythologie grec­que regorge d’événements politico-religieux. Bellérophon se saisit de Pégase, le cheval ailé, puis il tue la Chimère. Persée s’envole dans les airs et tranche la tête de la mère de Pégase, la Gorgone Méduse, etc.

Il y a plus près de nous le mythe de La chanson des Nibelungs ; celui du Serpent Vert merveilleusement décrit par Goethe nous plon­ge dans d’autres univers, d’autres réalités mythiques, d’autres cultures aussi. I1 en va de même dans Trois légendes africaines [2] , Les contes d'Amadou Koumba, Les nouveaux contes d'Amadou Koumba [3] ainsi que d’autres récits de même nature qui constituent des trésors de mythes. D’une région à l’autre il s’agit toujours de représentations amplifiées et déformées par la tradition populaire, de personna­ges ou de faits historiques qui prennent force de faits dans l’imagination collective.

Que lit-on dans le dictionnaire Bescherelle ?

« Le mythe s’entend surtout d’un fait, d’une tradition, qui, au premier coup d’œil ne renfer­me que des particularités plus ou moins fabuleuses, mais qui examinée de plus près, laisse voir sous l’enveloppe de l’al­légorie une grande généralité historique, physique ou philo­sophique. Ainsi le mythe des Myrmidons, peuple que la fable fait venir des fourmis, signifie la diligence et le zèle de ce peuple pour les travaux de l’agriculture.

Ce qu’il y a de capital pour la connaissance de la nature du mythe, c’est le rapport de la forme et du fond dans le récit traditionnel des temps anciens. Le fond peut être une idée, une croyance, un sentiment ou une conception de l’esprit ; il peut être un fait, un phénomène du monde physique ou du monde moral, un événement de la nature ou de l’histoire. »

Hegel ne dit pas autre chose quand il déclare:

« Lorsqu’on compare entre elles les diverses formes de la con­naissance, on est facilement amené à considérer la première, celle de la connaissance immédiate, comme la plus adéquate, la plus belle et la plus haute. Dans cette forme entrent ce qu’on appelle innocence sous le rapport moral, le sentiment reli­gieux, la confiance naïve, l’amour, la foi et la croyance na­turelle...Dans le mythe de la chute sur les sommets de la lo­gique, l’objet de celle-ci est la connaissance, et dans ce my­the aussi il s’agit de la connaissance, de son origine et de sa signification...La philosophie doit se garder de considé­rer de semblables mythes et en général les représentations religieuses comme choses vieilles et sans valeur, car ce sont des choses qui ont été honorées pendant des siècles parmi les nations. » ( Hegel, Petite logique)

Africains d’aujourd’hui, que faisons-nous de nos mythes quand nous vivons en Europe, aux Etats-Unis d’Amérique ou ailleurs dans le monde ? Je ne formule pas seulement une inter­rogation ; c’est aussi, c’est surtout une problématique face à laquelle ceux qui finalement en ont pris conscience se de­mandent :

Qui suis-je ? D’où suis-je venu ? Où vais-je ? Pour­quoi ? Avec quels moyens et pour qui ?

C’est à ce stade des interrogations que l’Africain face aux situations du monde actuel fait quelques pas en arrière, considère ou reconsidère les va­leurs culturelles, voire cultuelles de son pays pour en ti­rer des enseignements. Les mythes, qui véhiculent et transmettent ces enseignements perdent alors leurs aspects naïfs : c’est dans leur compréhen­sion que nous saisissons les fondements de la civilisation né­gro-africaine ; sans risque d’erreurs on pourrait donc en inférer que les mythes sont une propédeutique à l’approche du rituel ; ils nous aident à apprécier l’art nègre et son symbolisme ; c’est ce que j’ai voulu faire appréhender dans L’Initié [4] , roman que la regrettée Franca Marcato Falzoni m’a semblé avoir été la seule Européenne à avoir compris ; c’est à livre qu’elle a consacré sa communication intitulée : L’INITIÉ DI OLYMPE BHËLY-QUENUM : UN CRISTO NERO.[1]

Son travail apporte de l’eau au mou­lin de Léo Frobenius, qui, parlant des Noirs pour les avoir connus sur le terrain, compris et apprécié leurs problèmes culturels, devait écrire :

« Civilisés jusqu’à la moelle des os ! L’idée du nègre barbare est une invention européenne. »

Soyons aussi précis que sans équivoques: c’est la méconnaissance, ou l’ignorance, à moins que ce ne soit la négation de toute civilisa­tion à l’Afrique noire qui motive les partisans de l’hégémonie de l’homme blanc sur le Noir à parler des mythes des peuples nègres avec moins de considération que ceux de l’Egypte des pharaons, de la Grèce et de la Rome antique.

Pour avoir lu, étudié et enseigné, je sais qu’Europe fut d’abord un mythe avant de subir la métamorphose qui l’a transformée en une réalité géopolitique devenue une entité po­litico-économique depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Fille d’Agénor, fils de Libye par Poséidon, et de Téléphassa appelé aussi Argiopé, la beauté d’Europe frappe Zeus métamorphosé en taureau blanc qui la séduit. Le récit nous apprend aussi que Zeus, dans son rapt l’emmène en Crète où il devient un aigle qui viole son amoureuse dans un bois de saules, près d’une source. Nous sommes de plain-pied dans le merveilleux caractéristique des my­thes.

Mais Hérodote concrétise et déclare [5] : « Certains Grecs abordèrent à Tyr en Phénicie et enlevèrent Europe, la fille du roi. »

I1 ne s’agit plus des amours d’une jeune fille et d’un taureau ni de son viol par un rapace, mais du rapt d’une princesse tyrienne et par des Grecs. Hérodote dit aussi :

« En Crète, jadis, les fils d’Europe, Sarpédon et Minos, se dis­putèrent la royauté. »

Au Livre II-44, il mentionne les « Phéniciens partis en mer, à la recherche d’Europe ». On a affaire à une ambiguïté mais le voile est levé quand le cé­lèbre historien écrit :

« Pour l’Europe, il est certain que personne ne peut dire si, du côté du soleil levant et du vent du nord, une mer la borne ; on sait en revanche qu’en longueur elle s’étend aussi loin que ­l’Asie et la Libye ensemble. » ( L'Enquête. IV,45).

L’article défini le, élidé, montre clairement qu’il ne s’agit plus d’Europe, la Tyrienne, mais d’un espace géographique. Si j’ai beaucoup cité Hérodote, c’est parce qu’il m’a paru opportun de souligner l’évolution ­d’un mythe depuis sa naissance jusqu’à sa réalité géopolitique, politico-écono­mique et humaine d’aujourd’hui qui génère des luttes, des combats entre Européens, comme en Afrique où des Noirs se tuent avec des armes qu’ils ne fabriquent pas.

III

Disons-le donc sans barguigner : si on se moque des Nègres encore traités comme avant la Conférence de Berlin, c’est qu’il y a du faisandé dans l’esprit des hommes, en d’autres termes, du racisme. Léopold Sédar Senghor, négro-africain qui ne disait pas des balivernes a écrit dans Le Dialogue des Cultures, ouvrage d’études et de conférences introuvable :

« Certains faits de la Préhistoire prouvent le rôle majeur de l'Afrique, du Continent noir dans l'élaboration de la premi­ère civilisation digne de ce nom. Or, il y a eu mépris cultu­rel ...On a voulu tout rationaliser, juridiciser. » [6]

Etait-il possible qu’esprit tant supérieur que très curieux, Hegel n’eût pu rien connaître « des faits de la Préhistoire » sur l’Afrique et les Africains ? Découvrons la terre de nos ancêtres dans Introduction à la Philosophie de l’Histoire [7] où le grand Hegel déclare doctement :

« L’Afrique proprement dite est la partie de ce continent qui en fournit la caractéristique particulière. Ce continent n’est pas intéressant du point de vue de sa propre histoire, mais par le fait que nous voyons l’homme dans un état de barbarie et de sauvagerie qui l’empêche encore de faire partie intégrale de la civilisation[...]Ce qui caractérise en effet les nègres, c’est précisément que leur conscience n’est pas parvenue à la contemplation d’une quelconque objectivité solide, comme par exemple Dieu, la loi, à laquelle puisse adhérer la volonté de l’homme, et par laquelle il puisse parvenir à l’intuition de sa propre essence. Dans son unité indifférenciée et concentrée, l’Africain n’en est pas encore arrivé à la distinction entre lui, l’individu singulier, et son universalité essentielle ; d’où il suit que la connaissance d’un être absolu, qui serait autre que le moi et supérieur à lui, manque absolument. »

Le philosophe avait l’excuse de vivre dans un autre siècle. Pourquoi avoir cependant porté des jugements de valeur pré­judiciables sur des êtres humains et des faits qu’il ignorait ? Léopold Sedar Senghor était un homme très pondéré dans ses pro­pos cités plus haut. Quant à moi, je dirais qu’il y a pire qu’au temps de Hegel. Deux années avant le II ème Congrès des Ar­tistes et Ecrivains noirs, donc en 1957, René Huyghe, professeur au Collège de France, reléguait dans L’Art et l’Homme l’art nègre non pas dans la préhistoire, ni dans la protohis­toire, mais en marge de l’histoire, en compagnie de l’art des enfants et des aliénés. Que penser d’un tel mépris sinon que le racisme emprunte parfois d’insoupçonnables layons pour atteindre son but ? Si enfin nous observons nombre de choses beaucoup plus près de nous puisque nous sommes à l’ère de l’électronique et du multimédia, nous constatons que subsiste la vo­lonté de ne jamais considérer les Noirs comme des êtres capa­bles de s’attacher à ce qu’il y a de plus profond en eux, dans leur culture aussi qu’ils veulent faire valoir en en transmet­tant la richesse et les beautés.

On me comprendra mieux quand on aura pris connaissance de l’article « Afrique, nouvelle frontière de l'Eglise », paru le 9 avril 1994 dans Le Monde ; sûr de lui, un journaliste qui y fait autorité écrivit :

« Dans les villages, des lieux sacrés sont vénérés, comme ces arbres où, pour se protéger des mauvais esprits ou obtenir une faveur, l'homme vient déposer de la volaille, des œufs, des ignames, des moutons ou simplement de la banane écrasée. »

Convaincu d’être plus au fait des problèmes de l’Afrique des profondeurs qu’un anthropologue africain qui parle au moins trois langues de la sous-région à laquelle il consacrait ses contrevérités, ce journaliste ajoutait :

« Dès qu’un malheur arrive dans une famille - un deuil une mala­die, un accident - bien qu’on soit chrétien, musulman ou adepte d’une secte, on va consulter le marabout. »

Ce que l’auteur n’a pas compris, ne comprendra pas et ne voudra ja­mais comprendre relève des constats que voici d’un Africain lauréat de l’Académie française en 1938 : « la vie de l’Africain bai­gne tout entière dans les rites. » « Par les rites que l’Africain s’efforce de faire pression sur la nature et de la contrain­dre à agir dans un sens déterminé[...]Dans un monde ainsi agencé, on se propose, avec les rites, de maîtriser et de libérer les forces de la nature ; ensuite, de s'en servir pour accroître la puissance de l'homme et déposer entre ses mains la direc­tion des événements. » [8]

Philosophe et sociologue afri­cain, Maximilien QUENUM savait de quoi il parlait et la conception péda­gogique de son livre souché sur son exceptionnelle connaissance des us et coutumes endogènes en fait une fenêtre ouverte sur les rites dans la vie quotidienne dans l’Afrique attachée aux réalités terriennes. Il n’ignorait pas en effet le sens ni l’importance des sacrifices raillés par le journaliste français qui humiliait les Nègres et persiflait leurs cou­tumes.

Les choses n’étant pas si simples que le pense plus d’un allogène, j’ai voulu, pour l’information des Occidentaux et des Africains déracinés, apporter sur le fond du problème des précisions dans un rectificatif qu’on n’a jamais publié, bien que mes réfé­rences fussent empruntées au Dictionnaire fon-français du R.P.Segurola [9] qui avait vécu au Bénin ; en voici l’essen­tiel :

« Sacrifice, offrande gratuite ordonnée par le Fa. On sacrifie un objet de prix en le jetant en pure perte : animal, pagne, bijou, etc. » Concernant le syntagme Sà vó , Segurola précise: « Offrir un sacrifice: on tue un animal ou on prend un objet de valeur et on va jeter la bête ou l’objet dans la brousse, sur un chemin ou à un car­refour, au bord d’un cours d’eau ou d’une source, au pied de grands arbres fétiches, pour conjurer les coups du sort. »

Voilà l’admirable pédagogue dont je ratifie les explications parce que ce que le journaliste parisien aurait vu déposer au pied des arbres n’était pas n’importe quoi : il s’agissait des produits d’une cérémonie entée sur un rituel, et qui a été réalisée conformément aux révélations de l’ora­cle le Fa [10] , chez les Fons (Bénin); Ifa, chez les Yoruba (Nigeria) ; les révélations de l’augure avaient dû être d’abord explicitées par bòkÓnÒ ou babaláwo, c’est-à-dire le devin. S’il est de haut niveau, bòkÓnÒ est aussi un mystagogue, le contraire d’un vulgaire charlatan.

Son rôle ne diffère pas de celui décrit par Plutarque dans ses Œuvres morales où il relate l’événement que voici à propos de la signification du mot grec Ei :

« L’empereur Néron vint à Delphes pour consulter l’oracle sur une prédiction des astrologues, qui lui annonçaient qu’il serait dépouillé de l’empire. Le dieu lui répondit de prendre garde à la soixante-treizième année ; réponse équivoque comme l’étaient toutes celles des oracles, qui fit croire à Néron qu’il régnerait tranquillement au moins jusqu’à la soixante-treizième année de son âge, mais qui, par l’événement, se trouva convenir à Galba, qui était âgé de soixante-treize ans lorsqu’il détrôna Néron. »

C’est dans L’Initié que j’ai présenté un devin-charlatan mis en échec par un intellectuel africain au fait du mécani­sme des forces obscures d’Afrique noire. Que ce soit au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Nigeria ou au Sénégal, aucun Africain ne s’aventure à «déposer de la volaille » etc. au pied d’un arbre ou à un lieu sacré « pour se protéger des mauvais esprits ou obtenir une faveur », sans que d’abord il y ait eu la consultation d’un haruspice et la cérémonie de Vš définie ci-dessus.

L’Influence qui guérit [11] ouvrage de Tobie Nathan auquel un tapage publicitaire télévisé a été consacré, a pu permettre au public français de se faire quelques idées des problèmes que certains écrivains ou chercheurs africains appréhendent depuis des lustres ; mais hélas ! les considérant comme autant d’ « archaïsmes, superstiti­ons, mystifications » que d’ « histoires d’un autre mon­de », les moyens d’information étouffent les réalités de l’Afrique des profondeurs.

J’ai souligné sans ambages l’ignorance des problèmes religieux d’Afrique noire du journaliste du quotidien français Le Monde ; mais s’il relisait l’Odyssée, il s’apercevrait, au chant XI, les vers ci-dessous que j’ai traduits et mis en exergue à mon roman Les Appels du Vodún parce que les analogies entre le rituel, les gestes et les faits décrits par Homère et ceux que l’anthropologue pourrait observer, même dans l’Afrique contemporaine sont frappantes:

« Euryloque et Périmède saisissent les victimes ; moi, tirant mon glaive à pointe qui me battait la cuisse, je creuse une fosse large et profonde ; sur'ses borde je fais en l'hon­neur de tous les morts les trois libations de lait miellé, de vin doux et d'eau pure ; je répands une blanche farine tout autour du trou.

Quand j'ai eu fait la prière et l'invocation au peuple des défunts, je saisis les victimes, leur tranche la gorge sur la fosse où le sang coule en noirs torrents et, du fond de l’Erèbe je vois se rassembler les ombres des défunts qui dor­ment dans la mort.

C’est alors que surgit l'ombre de ma mère, Anticlée, la fille du fier Autolycos, que j'avais laissée pleine de vie à mon départ pour la sainte Ilion. A sa vue la pitié remplit mes yeux de larmes.» [12]

Comme si c’était le monopole des Africains, on n’a pas hésité à écrire en France où les marabouts africains n’ont pas que des clients africains : « Dès qu’un malheur arrive dans une famille -un deuil, une mala­die, un accident-, bien que l’on soit chrétien, musulman ou adepte d’une secte, on va consulter le marabout. »

Une telle généralisation requiert aussi des précisions : on ne va pas consulter le marabout ou le devin « dès qu’un malheur arrive dans une famille »: « bien que l'on soit chrétien » ; on y va quand on ne sait à quel saint se vouer après avoir consulté des médecins, utilisé des remèdes achetés dans des pharmacies ; alors, on revient au bercail. « Bien malgré toi, sous la pression d’une dure nécessité ». [13]
IV

La maladie de l’ex-Président de la République du Bénin, Nicéphore-Dieudonné Soglo, à une époque précise de sa course vers le sommet du pouvoir politique exemplifie le phénomène des forces obscures dont il fut victime, en pleine campagne électorale ; quinze ans auparavant, un événement de cette nature avait été décrit dans L’Initié qui ne fut publié qu’en 1979. Que dans l’imaginaire du romancier comme dans la réalité les faits se soient passés dans les mêmes contextes politiques constitue une preuve que l’anthropologie culturelle demeure un domaine où le romancier, s’il a reçu la for­mation et les connaissances appropriées, évoluerait loin des avenues trop fréquentées et des poncifs.

Le théologien Alphonse Quenum, auteur du Rôle des églises chrétiennes dans la traite négrière, [14] n’a pas nié l’existence du phénomène de Cakatú [15] : en fut victime un de ses frères qui ne serait plus de ce monde sans l’intervention d’un « connaisseur », comme ç’avait été le cas pour Nicéphore Soglo. La question se pose en l’occurrence de savoir si un chrétien, catholique ou protestant, devrait ou pourrait croire à ces choses-là. Pour l’an­thropologue, comme pour le romancier qui opère bien plus dans l’imaginaire qu'avec des constats, i1 ne s’agit pas d’y croire ou de ne pas y croire; l’important est de ne pas perdre de vue certains faits significatifs, notamment les constantes repérées sur le terrain objectif et de les décrire avec la plus grande loyauté, quitte à ne pas être un auteur à la mode et à être taxé d’archaïsme.

Dans cette position et approche des faits, il ne m’appartient pas de dire si oui ou non «le christiani­sme et l’urbanisation n’avaient touché qu’une partie de la population... » Ce qu’en revanche je peux affirmer, c’est que l’Africain, même profondément chrétien, voire pratiquant, reste un Nègre attaché à ses racines. En demi-siècle d’observations et de recherches, je n’en ai pas encore rencontré un seul qui se soit intégralement essouché de son... essence!

On s’en rend compte assez facilement : les rites mystiques existaient chez Homère, tels qu’aujourd’hui on en voit encore les manifestation en Afrique noire où ils font « partie des croyances et des faits qu’on a beau­coup de mal à exprimer en termes conceptuels, précisément parce que les rites sont les produits authentiques de cette partie du monde où l’affectivité apparaît comme la meilleure source de spéculation. » [16]

Un peu comme le Protocole en affaires diplomatiques, le rite, quasi intangible, régule la stricte observance des coutumes familiales, claniques, tribales ; c’est en le mettant en application dans les différentes phases de sa conception qu’on fait entrer un individu dans son groupe de classe d’âge, pour que son être s’y réalise.

Cette intronisation est consubstantielle à la société négro­-africaine ; Senghor écrit fort justement qu’« i1 s’agit d’une société fondée essentiellement sur les rap­ports humains, plus encore peut-être sur les rapports des hom­mes et des « dieux », d’une société animiste, je veux dire une société qui s’intéresse moins aux « nourritures terrestres » qu’aux nourritures spirituelles. Ici, les faits matériels, sur­tout « Les faits sociaux ne sont pas des Choses. » I1 y a, ca­chées derrières eux, des forces qui les régissent, animant ces ­apparences, leur donnant couleur et rythme, vie et sens. C’est précisément cette signification qui s’impose à la conscience et provoque l’émotion. Plus justement encore, l’émotion est cette saisie de l’être intégral-conscience et corps- par le monde irrationnel, l’irruption du monde magique dans le monde de la détermination. Ce qui émeut le Négro-Africain, ce n’est pas tant l’aspect de l’objet que sa réalité profonde, sa sur­réalité, pas tant son signe que son sens. » [17]

Définition forte et magnifique, des illustrations en existent aussi bien dans L’Initié que dans Loni loni jè [18] où le rituel, bien compris et assimilé, guide le comportement des personnages durant leur vie en ouvrant devant eux des portes de l’Afrique des profondeurs. C’est conformément aux prescriptions d’un tel enseignement que le mystagogue procède à l’entrée d’un profane initiable dans une société religieuse ou secrète ; pour d’autres raisons, le même processus permet d’assurer sa sécurité à un individu dans la vie ou sa protection contre les forces du mal.

Dans AKE, LES ANNEES D'ENFANCE 19, Wole Soyinka relate sa pro­pre initiation dans les pages qu’on pourrait lire avec d’au­tant plus d’intérêt qu’il s’agit de la présentation en creux d’un processus rituel mystique ; à la fin de la cérémonie l’opérateur commu­nique à l’initié les mots et phrases du transfert de pouvoir qui, traduits, perdent tout de leur force opératoire (Texte)

« Je me réveillai tôt. Père était penché sur moi, une lampe à huile à la main. Il ne faisait pas jour encore, mais il y avait déjà deux autres personnages dans la maison. J’aperçus leurs silhouettes dans un coin de la pile ; l’un d’eux était sans nul doute un homme d’un certain âge, l’autre était un jeune garçon à peine plus grand que moi. Instinctivement je regardai autour de moi pour voir si mon père était là, mais il n'y était pas. Je supposai qu'il dormait encore profondément dans la pièce du fond. Pensant toujours à une excur­sion, je demandai :

- Où est-ce qu’on va ?

- Est-ce que tu es bien réveillé ?

Je fis un signe de tête affirmatif.

- Va te laver. J’ai laissé un seau d’eau dans la cour.

J’obéis. En passant devant les deux silhouettes, je remarquai à leurs pieds

un plat en argile, une bouteille d’huile de palme, plusieurs petites boîtes en fer-blanc remplies de poudres, de couleur sombre pour la plupart. Une assiette plate contenait des instruments en métal et ce qui ressemblait à un fragment de coquillage. Intri­gué, je me lavai, frissonnant dans la fraîcheur de l’air matinal et saisi d’un pressentiment.

Lorsque je revins, je remarquai que les tabourets et les chaises avaient changé de place. Le siège tout en hauteur fait dans un tronc de palmier n'était plus contre le mur mais presque au centre de la pièce. Un petit tabouret, un ipeku, était placé devant, et l'in­connu d'âge mûr était en train de s'y installer. L'enfant était à genoux à côté de lui, occupé à disposer les bouteilles, les pots, les plateaux et l’étrange assorti­ment d’instruments.

- Viens t’asseoir ici, ordonna Père en m’indiquant le siège en tronc de palmier.

J’obéis. Quittant la porte, il vint se mettre en face de moi.

- Tu te rappelles ce que nous avons dit hier ?

- Oui, répondis-je.

- Bon. Maintenant écoute-moi bien. Ce que tu vas subir est douloureux mais... REGARDE-MOI !

J’arrachai vivement mon regard au sinistre plateau et le plongeai dans ses yeux brûlants.

- C’est mieux. Ecarte toujours ton esprit des sour­ces de douleur. Bien, tu vois ce garçon. Il a ton âge. C’est à toi de décider si tu veux te couvrir de honte en pleurant devant lui.

Il s’arrêta, me transperçant du regard. Il semblait attendre une réponse et je lui dis :

- Non, je ne pleurerai pas.

- Je sais bien que non. Je voulais seulement te rappeler, au cas où tu oublierais. Ça va te faire mal évidemment ; tu n’es pas en bois, ça va sûrement te faire mal. Mais tu ne dois pas pleurer.

J’étais maintenant totalement paralysé par la peur, mais cela n’empêchait pas mon cœur de battre folle­ment. Je m’attendais au pire. Je n’avais toujours pas la moindre idée de ce qui allait se passer, je savais seulement qu’on ne voulait pas que je pleure, si dou­loureux que ce fût. Et puis je me souvins :

- Lorsque Folasade est morte, j’ai pleuré.

Père s’arrêta court. L’inconnu se figea également, regarda Père d'un air intrigué. Je vis que Père était un peu déconcerté, qu'il ne savait que penser.

- Folasade ? dit-il enfin. Ah oui. Hm. (Il se mit à songer.) Cette enfant était abami. Je l'ai dit à Ayo à l'époque, abami gidi * ! S’en aller comme ça, le jour même de son anniversaire, hm. En tout cas, ça n’était pas la même chose. On ne discute pas avec son âme. Iba­nuje, ko m’omode, ko m’agba **.

Il fit un bref signe de tête à l'inconnu. Je sentis ma cheville droite brusquement prise dans un étau, le talon appuyé contre le sol. Tout aussi vivement, la main saisit la plante de mon pied, la pressant vers le bas et main­tenant le talon contre le sol. Le jeune garçon me passa sur la cheville un tampon imbibé de quelque chose. L'instant suivant l’homme saisit l’instrument qui res­semblait le plus à un scalpel, le plongea dans le plat d'argile et une vive douleur partit de ma cheville et, à travers mon corps, monta jusqu’à ma tête. Je hurlai. La main gauche maintenait mon pied fermement contre le sol. Tout en criant, je cherchais à me tordre mais deux mains solides, celles de Père, maintenaient mes épaules contre le dossier du siège. Comme en rêve, je baissai les yeux et vis la même lame plonger dans le plat et sur ma cheville jusqu’à ce que la douleur ne fût plus dans ma chair qu’un trait ininterrompu. Les morsures de la lame se confondaient et j’avais les yeux rivés, fascinés, sur l'arc d'incisions, sur le sang qui suintait autour de ma cheville et pro­gressait pour finir par y former un anneau. Après le premier cri aigu mon corps s'était forcé au silence, mais les larmes qui se pressaient à mes yeux à cet instant continuaient de couler librement pendant que je serrais les dents et réprimais mes sanglots. Les doigts de Père s'enfonçaient dans mes épaules tandis qu’à chaque incision mon corps se contractait. Je ne pouvais plus regarder.

Je fermai les yeux, serrai les mâchoires et attendis la fin de l'épreuve. Les larmes coulaient, librement. Un pansement enserrait ma cheville. Lorsque je bais­sai les yeux j’aperçus une large bande dans le plat rempli de liquide. Autour de ma cheville se trouvait maintenant le bout de tissu qui y avait été imbibé. L'enfant avait des gestes très doux. C’était fini, je jouissais du soulagement. Mais, à ce moment même, la lame mordit dans mon autre cheville. Cependant la pre­mière commotion était passée, et la surprise de la dou­leur. Après les chevilles ce fut au tour des poignets de recevoir des incisions. Je grimaçais de temps en temps, du moins mes mâchoires demeuraient-elles serrées. J’observais chacun des gestes, commençais même à admirer la précision et l'habileté de celui qui maniait le couteau.

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* Enfant étrange, vraiment étrange.

** Le chagrin ne connaît ni enfant ni vieillard. (N. de l'A.)

Lorsque ce fut fini, je n'arrivais pas à croire que tout se fût passé si rapidement. Dehors le soleil commençait à projeter des ombres sur le seuil. Dans le coin de la pièce, l’inconnu parlait à voix basse tandis que Père semblait approuver en grommelant et en hochant la tête. Puis l’ancien se dirigea vers ses instruments et se mit à les emballer. Tandis que l’enfant lavait le plat devant la case, il nettoya ses lames, versa les poudres qui restaient dans de petits pots qu’il remit dans un sac profond que j'apercevais pendu près de la porte. Père les raccompagna et referma la porte.

Il vint vers moi, s'assit sur le tabouret vide et dit :

- Wole, tu as été fort. Tu t’es comporté comme un vrai Akin*.Maintenant écoute-moi, écoute-moi très attentivement, et ceci malgré tout ce que tout le monde, TOUT LE MONDE pourra te dire... Si on te dit le contraire, dis que c’est moi qui l’ai dit...

Lentement, avec des mouvements mesurés comme si prendre une prise était l'opération la plus risquée du monde, il avança la main vers une étagère fixée sous la table à sa droite, sortit sa boîte à tabac, l'ouvrit, la secoua pour en verser un peu dans sa main gauche, paume en creux afin que rien ne se perdît, replaça la boîte sur ’étagère, puis se mit en devoir de saisir une pincée et de régaler sur chacune de ses narines d'une égale quantité de tabac. Pour une raison inconnue, probable­ment à cause de cette immersion imprévue que je venais de subir, chacun de mes sens était douloureusement aiguisé et le moindre détail de ses gestes prenait une vie propre, si bien qu'il me, semblait les voir pour la pre­mière fois.

Mon ouïe avait acquis une acuité folle. Lorsqu'il éternua, je fis un bond sur ma chaise, et l'écho se prolongea dans ma tête tandis qu'il se mettait à parler.

- Si on t’offre de la nourriture, prends-la. Mange-la. N’aie pas peur, aussi longtemps que ton cœur dit : mange. Si ton esprit doute, même un instant, ne prends pas, et ne remets jamais les pieds dans cette maison. Tu comprends ce que je te dis ?

Je ne pus que donner un signe affirmatif, muet.

- Je dis : on t’offre à manger ou à boire. Si ton esprit n’hésite pas, vas-y. C’est moi qui te le dis. Mais si tu éprouves un seul instant de doute, tourne le dos à cette maison et n’y re tourne jamais. Deuxièmement, n’évite lamais le combat. Où tu seras l’année prochaine ou l’année sui vante, je l’ignore. Autant que je sache, on ne te laissera peut-être pas revenir ici avant ton départ pour cette école, mais cela n'a pas d'importance. Où que tu te trouves, ne te sauve pas du combat. Ton adversaire sera probablement plus grand que toi ; la première fois il te rossera. Lorsque tu le rencontreras à nouveau, défie-le. Il te battra une seconde fois. La troisième fois, je te le promets, ou bien tu le vaincras ou bien il se sauvera. Tu écoutes ce que je te dis ?

- Oui, Père.

- La première fois, la deuxième fois, ne t’en fais pas s’il te bat. Mais reviens. Tu finiras par lui faire honte : ou bien tu le rosseras ou bien il se sauvera. (Il se leva.) J’ai envoyé tes parents et les autres enfants à Sagamu. Ils doivent être partis maintenant ; il y a là-bas des tas de gens auxquels ils n'ont pas encore rendu visite. Nous sommes seuls.

- Je croyais que Papa était là, dis-je en me tournant vers l’autre pièce.

Il sourit et hocha la tête. »

__________________

* Homme. (N. du T.)

V

Les épreuves de la Fraternité d’âge révèlent d’autres fondements des traditions culturelles en Afrique noire où « ce sont moins les âges que les cérémonies d’initiation qui déterminent une classe. » Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit encore de devenir un Homme et Senghor écrit avec beaucoup de pertinence : « La fraternité d’âge est essentiellement une école. Mais c’est d’abord un ordre religieux comme tout groupe social en Afrique noire. On y entre comme novice, on commence par s’y soumettre aux cérémonies d’initiation. Celles-ci, avec leur symbolisme suggestif, ont pour but de faire, de l’ignorant un homme-qui sait ; de l’anarchie enfantine, une liberté orga­nisée ; de la mort à l’enfance, la naissance à la vie. »

Après vingt-sept ans de détention arbitraire parce qu’il combattait le racisme et l’apartheid en Afrique du sud, Nelson MANDELA, dans son autobiographie intitulée UN LONG CHEMIN VERS LA LIBERTÉ [20] , donne deux exemples d’entrée dans une classe d’âge, de liberté or­ganisée et de naissance à la vie. Je n’hésite à souhaiter que l’extrait ci-dessous figure dans tous les manuels scolaires pour que les jeunes Africains puissent prendre conscience de nombre des valeurs tant culturelles que cultuelles de nos pays :

*

« En janvier 1934, alors que j’avais seize ans, le régent décida qu’il était temps que je devienne un homme. Dans la tradition xhosa, on n’y parvient que d’une seule façon : la circoncision. Dans ma tradition, un homme non circoncis ne peut hériter de la richesse de son père, ni se marier, ni officier dans les rituels tribaux. Un Xhosa non circoncis est une contradiction dans les termes car il n’est pas du tout considéré comme un homme mais comme un enfant. Pour les Xhosas, la circoncision représente l’incorporation formelle des hommes dans la société. Ce n'est pas seulement un acte chirurgical, mais un rituel long et élaboré de préparation à l’âge adulte. En tant que Xhosa, je compte mon âge d’homme à partir de ma circoncision.

La cérémonie traditionnelle de l’école de circoncision fut principa­lement organisée pour Justice. Les autres - vingt-six en tout -étaient là surtout pour lui tenir compagnie. Au début de la nouvelle année, nous sommes allés jusqu’à deux huttes de paille dans une vallée retirée su bord de la rivière Mbashe, connue sous le nom de Tyhalarha, le lieu traditionnel de circoncision des rois thembus. Il s’agissait de huttes de retraite oh nous devions vivre isolés de la société. C’était une période sacrée; j'étais heureux et comblé de prendre Part à une coutume de mon peuple et prêt au passage de l’enfance à l’âge adulte.

Nous nous étions installés à Tyhalarha, au bord de la rivière, quelques jours avant la cérémonie de circoncision elle-même. Jai passé ces derniers jours d’enfance avec les autres initiés et j’ai beaucoup aimé notre camaraderie. Les huttes se trouvaient près de chez Banabakhe Blayi, le garçon le plus riche et le plus populaire da l’école de circoncision. C’était un compagnon attachant, un champion de combat au bâton et un séducteur dont les nombreuses petites amies nous fournissaient des friandises. Il ne savait ni lire ni écrire mais , c’était un des plus intelligents du groupe. Il nous racontait ses voyages à Johannesburg, un endroit où aucun de nous n'était jamais allé. Il nous faisait tellement vibrer avec des histoires sur les mines qu'il m'a presque persuadé que devenir mineur était plus alléchant que devenir monarque. Les mineurs avaient une mystique ; être mineur signifiait être fort et audacieux : l’idéal de l’homme adulte. Beaucoup plus tard, je me suis rendu compte que c'était les histoires exagérées par des garçons comme Banabakhe qui entraînaient tant de jeunes à se sauver pour aller travailler dans les mines de Johannesburg où ils perdaient souvent leur santé et leur vie. A cette époque, travailler dans les mines était un rite de passage presque équivalent à l'école de circoncision, un mythe qui aidait plus les propriétaires des mines que mon peuple.

Une des coutumes de la circoncision veut qu’on réalise un exploit audacieux avant la cérémonie. Autrefois, cela pouvait être un vol de bétail ou même une bataille, mais à notre époque les exploits étaient plus malfaisants que martiaux. Deux nuits avant notre arrivée à Tyhalarha, nous avons décidé de voler un porc. À Mqhekezweni, un homme de la tribu possédait un vieux cochon rouspéteur. Pour ne pas faire de bruit et ne pas donner l’alerte, nous nous sommes arrangés pour que le cochon fasse le travail à notre place. Nous avons pris des poignées de résidus de bière africaine artisanale, qui avaient une très forte odeur et que les cochons aimaient beaucoup et nous en avons semé pour attirer l’animal. Le cochon était tellement excité par l’odeur qu’il a réussi à se sauver de son kraal et il a suivi la trace lentement jusqu’à nous, en soufflant, en grognant, et en mangeant les résidus. Quand il est arrivé, nous l’avons attrapé, mis à mort, puis nous avons fait un grand feu et nous l’avons fait rôtir sous les étoiles. Aucun morceau de porc ne m’a jamais semblé aussi bon, ni avant ni depuis.

La nuit qui a précédé la circoncision, il y eut une cérémonie près de nos huttes avec des chants et des danses. Des femmes sont venues des villages voisins et nous avons dansé tandis qu’elles chantaient en battant des mains. Alors que la musique devenait plus rapide et plus forte, notre danse est devenue plus frénétique et, pendant un moment, nous avons oublié ce qui nous attendait.

À l’aube, alors que toutes les étoiles brillaient encore dans le ciel, nous avons entamé les préparatifs. On nous a escortés jusqu’à la rivière pour prendre un bain dans l’eau très froide, un rituel de purification avant la cérémonie. Elle avait lieu à midi, et on nous a donné l’ordre de nous mettre sur une file dans une clairière à quelque distance de la rivière où se trouvait la foule de nos parents, y compris le régent, ainsi que des chefs et des conseillers. Nous ne portions qu’une couverture et quand la cérémonie a commencé et que les tambours ont résonné, on nous a demandé de nous asseoir sur une couverture posée sur le sol, les jambes étendues devant nous. J’étais inquiet et incertain de la façon dont je réagirais au moment critique. Sursauter ou pleurer était un signe de faiblesse et entachait le passage à l’âge adulte. J’avais décidé de ne déshonorer ni le groupe, ni mon tuteur, ni moi. La circoncision est une épreuve de courage et de stoïcisme ; on n’utilise aucun anesthésique ; un homme doit souffrir en silence.

À ma droite, du coin de l’œil, j’ai vu un homme âgé sortir d’une tente et s’agenouiller devant le premier garçon. II y eut de l’agitation dans la foule, et j’ai légèrement frissonné en sachant que le rituel allait commencer. Le vieil homme était un célèbre ingcibi, un spécialiste de la circoncision, venu du Gcalekaland, qui se servait de sa sagaie pour nous transformer d’un seul coup d’en-fants en hommes.

Brusquement, j’ai entendu le premier garçon crier: «Ndiyindoda! » (Je suis un homme!), les mots qu'on nous avait appris à dire au moment de la circoncision. Quelques secondes plus tard, j’ai entendu la voix étranglée de Justice qui criait la même phrase. Il restait deux garçons avant que l’ ingcibi arrive à moi, mais mon esprit a dû avoir un passage à vide parce que, avant que je m’en rende compte, le vieil homme était agenouillé devant moi. Je l’ai regardé droit dans les yeux. Il était pâle, et malgré la fraîcheur de la journée, la sueur faisait briller son visage. Ses mains allaient si vite qu’elles semblaient contrôlées par une force d’un autre monde. Sans un mot, il a pris mon prépuce, il l’a tiré et d’un seul geste il a abattu sa sagaie. J’ai eu l’impression que du feu se répandait dans mes veines ; la douleur était si violente que j’ai enfoncé le menton dans la poitrine. De nombreuses secondes ont passé avant que je me souvienne du cri, puis j’ai retrouvé mes esprits et j’ai hurlé: «Ndiyindoda! »

J’ai baissé les yeux et j’ai vu une coupure parfaite, propre et ronde comme une bague. Mais j’ai eu honte parce que les autres garçons m’avaient semblé beaucoup plus forts et plus fermes que moi ; ils avaient crié plus rapidement. J’étais désespéré parce que la douleur m’avait réduit à l’impuissance, même brièvement, et je fis de mon mieux pour dissimuler mon angoisse. Un enfant peut pleurer ; un homme cache sa douleur.

J’avais franchi la principale étape de la vie de chaque homme xhosa. Maintenant, je pouvais me marier, fonder un foyer, et labourer mon champ. Je pouvais être admis dans les conseils de ma communauté ; on prendrait mes paroles au sérieux. Au cours de la cérémonie, on m’a donné mon nom de circoncision, Dalibunga, qui signifie « Fondateur du Bungha », l’organe dirigeant traditionnel du Transkei. Pour les Xhosas traditionalistes, ce nom est plus acceptable que mes deux prénoms précédents, Rolihlahla ou Nelson, et j’étais fier d’entendre prononcer ce nouveau prénom: Dalibunga.

Immédiatement après le coup de sagaie, un assistant qui suivait le maître de la circoncision ramassa le prépuce et l’attacha à un coin de la couverture. Ensuite, on appliqua sur la blessure une plante cicatrisante dont les feuilles étaient piquantes à l'extérieur mais douces à l'intérieur, et qui absorbait le sang et les autres sécrétions.

À la fin de la cérémonie, nous sommes revenus dans nos huttes où brûlait un feu de bois vert qui répandait une fumée supposée aider la guérison. On nous a donné l’ordre de nous coucher sur le dos dans nos huttes enfumées, avec une jambe allongée et une autre repliée. Nous étions maintenant des abakhweta, des initiés dans le monde adulte. Un amakhankatha, ou tuteur, s’occupait de nous et il nous expliqua les règles que nous devions suivre pour entrer comme il faut dans le monde adulte. La première tâche de l'amakhankatha fut de peindre nos corps nus et rasés, de la tête aux pieds, avec de l’ocre blanche, ce qui nous transforma en fantômes. La chaux blanche symbolisait notre pureté, et je me souviens encore de la raideur de la terre séchée sur mon corps.

Au cours de cette première nuit, à minuit, un assistant ou ikhankatha fit le tour de la hutte pour nous réveiller doucement. On nous dit de nous en aller à petits pas dans la nuit pour enterrer nos prépuces. D’après la tradition ils seraient ainsi cachés avant que des sorciers puissent les utiliser pour faire le mal, mais symboliquement nous enterrions aussi notre jeunesse. je ne voulais pas quitter la chaleur de la hutte pour m'en aller dans l'obscurité; mais je suis quand même parti sous les arbres et après quelques minutes, j'ai détaché mon prépuce et je l'ai enfoui dans la terre. J'ai senti que je m'étais débarrassé du dernier reste de mon enfance.

Nous avons habité dans nos deux huttes - treize dans chacune -en attendant la guérison de nos blessures. A l’extérieur, nous étions enveloppés dans une couverture car nous n'avions pas le droit d'être vus par les femmes. Ce fut une période de calme, une sotte de préparation spirituelle aux épreuves de l’âge adulte qui nous atten­daient. Le jour de notre réapparition, nous sommes descendus très tôt à la rivière pour nous laver de la terre blanche dans l’eau de la Mbashe. Quand nous avons été propres et secs, on nous a enduits d’ocre rouge. La tradition voulait qu’on couche avec une femme qui plus tard pouvait devenir votre épouse, et elle enlevait la terre rouge avec son corps. Mais dans mon cas, on l’a enlevée avec un mélange de graisse et de lard.

À la fin de notre retraite, on a brûlé les huttes et tout ce qu’elles contenaient, détruisant ainsi nos derniers liens avec l’enfance, et une grande cérémonie eut lieu pour nous accueillir dans la société en tant qu’hommes. Nos familles, nos amis et les chefs locaux se réunirent pour des discours, des chansons et des cadeaux. On me donna deux génisses et quatre moutons, après quoi je me sentis plus riche que je ne l’avais jamais été. Moi qui n'avais jamais rien possédé, j’avais soudain quelque chose. C’était une sensation enivrante même si ce que j’avais reçu représentait bien peu à côté des cadeaux de justice, qui avait hérité de tout un troupeau. Je n'étais pas jaloux. Il était fils de roi; j'étais, moi, destiné à devenir seulement conseiller du roi. Ce jour-­là, je me suis senti fier et fort. Je me souviens que je marchais différemment, je me sentais plus droit, plus grand, plus sûr de moi. J’étais plein d’espoir et je pensais qu’un jour j’aurais peut-être de la richesse, des propriétés et une place importante dans la société.
Incarcéré, Nelson Mandela mettra en application le rite de la circoncision dans la prison de Rubben Island, pour que ses co-détenus se comportent en hommes.

« Tous les débats n’étaient pas politiques. La circoncision par exemple entraînait de longues discussions. Certains parmi nous soutenaient que ce rituel pratiqué par les Xhosas et d’autres tribus était non seulement une mutilation inutile mais en plus un retour au tribalisme que l’ANC cherchait à anéantir. L’argument ne manquait pas de pertinence, mais la conception dominante avec laquelle j’étais d’accord présentait la circoncision comme un rituel culturel qui n’offrait pas seulement un avantage de santé mais aussi un important effet psychologique. Il s’agissait d’un rite qui renforçait l’identifica­tion du groupe et qui inculquait des valeurs positives.

Un certain nombre d’hommes se prononçaient sans détour en sa faveur et le débat se poursuivit pendant des années. Un prisonnier qui travaillait à l’hôpital et qui avait exercé comme ingcibi organisa une école secrète de circoncision et beaucoup de jeunes prisonniers y furent circoncis. Ensuite, nous organisions une petite fête avec du thé et des biscuits pour les hommes et, pendant un jour ou deux, ils marchaient enveloppés dans une couverture comme le voulait la coutume. »
*

Exposer, montrer des faits, être assez explicite pour qu’on se ren­de compte qu’en Afrique noire comme parfois ailleurs dans le monde, la vie en société est soumise à des rites ; tel est l’enseignement livré par les autobiographies de Nelson Mandela et de Wole Soyinka ; à ce stade des faits il ne serait pas excessif d’affirmer : en Occident hyperindus­trialisé et hypersophistiqué comme dans une organisation traditionnelle d’Afrique, il y a, codifié ou imprescripti­ble, un rite qui canalise les problèmes. Les comportements dans une classe politique ne ressemblent en rien à ceux qu’on observe dans une réunion diplomatique parce que tout protocole implique des normes et qu’implacablement le rituel s’impose dès que les acteurs entrent en action.

Le vécu m’a initié à la vigilance et à demeurer toujours en éveil. Aussi est-ce sans surprise que j’ai été émerveillé par Capitalisme et Confucianisme [21] de Michio Morishima.

Ce n’est pas un mystère que tant par son industrialisation que par son dévelop­pement, le Japon pose des problèmes au monde ; mais en lisant Capitalisme et Confucianisme, on est sidéré ou on éclate de rire quand on constate que les intellectuels, technocrates, voire les ingénieurs les plus redoutés ne renient pas les fondements de l’enseignement de Bouddha et de Confucius.

Et l’Africain s’interroge : pourquoi donc se moque-t-on des Africains et de leurs coutumes ritualisées, quand, au Bénin, au Nigeria - pour ne citer que deux pays - ils se conforment aux prescriptions de l’oracle FA explicitées par le BòkÓnÒ ?

Oracles et haruspices existent dans La Guerre des Gaules, de Jules César, dans Les Annales, de Tacite ; Plutarque, dans Œuvres morales, en a exposé des prédictions et leurs résultats.

Grosso modo, tels sont en Afrique aussi quelques-uns des éléments et faits qui ont pu contribuer à façonner la personnalité de nom­bre d’immigrés qui les traînent dans leur vie. Qu’on lise ou qu’on relise L’Initié et la nouvelle intitulée Loni loni jè où j’ai exemplifié des problèmes ; dans l’un et l’autre ouvrage les données ont pu conduire aux évidences que voici : dans les relations humaines comme dans des situations socioculturelles, la mise en action du rituel génère parfois des approches relevant de l’anormalité, voire du numineux. C’est le cas dans Le Veilleur de nuit [22] et dans Le Pacte de Sang au Dahomey [23] . Ce l’est aussi dans le contexte des spécificités d’une confrérie telle que celle du Vodùn dont j’ai essayé d’appréhender et de présenter les complexités.

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©.Olympe BHÊLY-QUENUM.

Rue Damon.

30190.Garrigues-Sainte-Eulalie




[1] Le Revenu Français, vendredi 27 Juin 1995.

[2] Maximilien Quenum, édit. Présence Africaine, Paris.

[3] Birago DIOP, édit. Présence Africaine, Paris.

[4] Réédition : Présence Africaine, Paris. 2003.

[5] La Pléiade, édit Gallimard, Paris. Enquête. I,2,

[6] Edition du Seuil, Paris 1993.

[7] Edit 10/18. Morceaux choisis.

[8] L’Afrique Noire. Rencontre avec l’Occident, édit. Fernand Nathan, Paris.

[9] Enédit: 2 volumes ronéotypés qui m'ont été offerts par l'auteur.

[10] Oracle et méthode divinatoire, au Bénin et au Nigeria, voire le Togo.

[11] Edit Odile Jacob, Paris,1994.

[12] Homère. L’Odyssée. Chant XI, vers 23‑40 ; 84‑87

[13] Homère, L’Iliade, in Simone Weil. La source grecque. Simone Weil. édit; Gallimard, Paris 1953. (Sa traduction est remarquable)

[14] Editions Karthala, Paris.

[15] Processus inexplicable permettant d’empoisonner à distance, en faisant pénétrer de menus objets dangereux dans le corps d’un adversaire. Deux atteintes par le truchement de Cakatú sont décrites dans L’Initié.

[16] L.S.Senghor, LIBERTE I, Seuil, Paris; mais aussi Présence Africaine.

[17] Ibidem.

[18] La naissance d’Abikou, édit Phœnix Afrique ; cité dans Hommage à L S.Senghor. Maroc, Asilah,1990.

[19] Wole Soyinka. AKE,THE YEARS OF CHILHOOD, Rex Collings Ltd, London. Edit française : Belfond, Paris 1984.

[20] LONG WALK TO FREEDOM,édit:Little,Brown & Company, rioston,I994. Edit française: Fayard, Paris,I995. Pages utilisées: 32‑38. 446‑447.

[21] Edit. Flammarion, Paris,I987

[22] Gunter Narr Verlag Tübingen. Mais aussi in La naissance d’Abikou. édit. Phœnix Afrique, Bénin.

[23] Institut d’Ethnologie. Paris,1937.