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Olympe BHÊLY-QUENUM'S WORKS DESERVE TO BE KNOWN
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RITUEL VODUN DANS L’ILIADE ET L'ODYSSEE D'HOMERE

par OLYMPE BHÊLY‑QUENUM

CONFERENCE DE LECCE

Voici plus d’un demi-siècle, dans Ce que l'homme noir apporte, une étude riche d’une densité singulière, Léopold Sédar SENGHOR écrivait :

« On connaît assez les défauts des Noirs pour que je n’y revienne pas, et celui-ci, impardonnable parmi d’autres, de ne pas s’assimiler dans leur personnalité profonde. Je ne dis pas de ne pas laisser assimiler leur style. Seuls m’intéressent, ici, sont intéressants les éléments féconds qu’apporte leur culture, les éléments du Style nègre.Et celui­-ci demeure aussi longtemps que demeure l'âme nègre, vivace, dirais-je éternel ? »

J’ai découvert en 1948 cette étude en feuilletant un ouvrage dont le titre L'Homme de couleur[1] avait attiré mon attention. Relu récemment, ma conviction d’il y a cinquante-trois ans demeure que les intellectuels négro-africains gagneraient à ne pas négliger, ou à découvrir ce magnifique travail qui contraint à baisser la tête pour plonger le regard dans le creuset culturel du continent noir.

Fils d’une Africaine qui fut aussi une Grande Prêtresse du Vodù, j’ai passé ma prime enfance dans un couvent où les hymnes qu’au crépuscule comme à l’aube les initiés adressaient à leurs divinités imprégnaient le bébé que j’étais. Bien que baptisé assez tôt parce que mon père était catholique et que je sois chrétien convaincu, les chants de l’univers vodou auquel j’ai plus tard consacré une étude d’anthropologie culturelle sont restés consubstantiels à mon ipséité. Ainsi, en toute tranquilité et sincérité, je puis dire que j’ai assimilé ma personnalité profonde et que je vis en parfaite harmonie avec cette culture sans être un initié du Vodù.

Il est ici essentiel de dissocier d’abord Vodù de la magie et d’autres forces obscures qu’une étude comparatiste m’a permis de déceler même chez Homère, aussi bien dans l’Odyssée que dans l’Iliade. Par exemple, la magie, nous la découvrons, dramatiquement opératoire dans l’Odys­sée, quand Circé métamorphose les compagnons d’Ulysse en une cohorte de cochons lamentables ; cette transmutation n’a rien à voir avec le Vodù, tel que le culte est pratiqué au Bénin ; ce n’est pas non plus de la sorcellerie.

Dans son auto­biographie intitulée AKE, les années d'enfance, Wole SOYINKA rapporte un phénomène dont le processus implexe a pu être le même que chez Circé. Voici comment le Prix Nobel de Littérature relate l’événement :

«Un jour, dans un des villages du pays ijebu, il arriva au Révérend J.J. une terrible aventure. On l’avait averti de ne pas prêcher un certain jour où l’egúngún devait sortir, mais il s’obstina et organisa un office. Le cortège de l’egúngún passa, et la voix ancestrale dit au prédicateur d’arrêter immediatement, de renvoyer ses gens et de sortir rendre hommage. Le Révérend J.J. continua comme si de rien n’était. Alors l’egúngún s’en alla, emmenant ses hommes avec lui. Mais en passant devant le portail, il frappa dessus avec sa baguette, par trois fois. Le dernier homme du cortège avait à peine quitté la cour de l’église que le bâtiment s’écroula. Les murs s’effondrèrent et le toit se désin­tégra. »

Cet authentique fait divers, Homère l’aurait pu relater, de même que celu’on peut lire dans L'INITIÉ, mon roman publié en 1979 : il y est rapporté qu’en pays yoru­ba, un mystagogue considéré comme un fou a ressuscité un garçon mort depuis cinq jours et dont les parents avaient déjà préparé le cadavre pour l’enterrer. Bien sûr, de tels propos feraient sourire non seulement les Européens et d’excellents cartésiens, mais aussi les Africains ignorants des tréfonds de leur pays.

Dans « Lettre à un ami africain » adressée à Alioune Diop, Fondateur de Présence Africaine, Emmanuel Mounier, philosophe personnaliste, stigmatisait ces Africains traités d’« ennemis de leur propre passé…ces renégats qui n’arriveront qu’à produire, dans l’écume de quelques grandes villes, de faux Européens, des Européens en contre-plaqué. »

Il en existe, hélas ! qui auront peut-être besoin de lire Homère pour apprendre à mieux observer l’Afrique des profondeurs. Ceci aussi mérite d’être souligné : outre l’opération de Circé, ou trouve chez Homère d’autres démarches complexes que certains n’hésiteraient guère à traiter de gri-gri, s’ils en lisaient la description dans le roman d’un écrivain négro-africain. Un bref exposé comparatiste de ce qui a cours dans l’Afrique actuelle et des faits que rapporte Homère nous mettra, en quelque sorte, in medias res.

Les hommes étant ce qu’ils sont, une méfiance réciproque caractérise nombre de leurs relations. Chez Homère comme en Afrique, ils entreprennent peu de démarches communes en toute confiance, tant qu’au préalable il n’y aura pas eu un serment de loyauté et d’honnêteté entre eux. Au Bénin, en milieu Adja-Fon comme chez les Yoruba, au Nigeria, pour ne parler que de ce que je sais, Le Pacte de sang, auquel Paul Hazoumé a consacré une étude relativement exhaustive, instaure entre les êtres humains cette confiance et cette loyauté dont il devient l’incontour­nable gardien. Dans l’Odyssée, Ménélas, représentant de la puissance du peuple, procède à une cérémonie de serment entre Troyens et Achéens. C’est un initié ; le devin Calchas lui avait communiqué les instructions augu­rales et il dit :

« Apportez un agneau noir pour Gaïa et un agneau blanc pour Hélios, et nous en apporterons autant pour Zeus. Vous amènerez Priam lui-même, pour qu’il se lie par des serments, car les enfants sont parjures et sans foi, et que personne ne puisse violer les serments de Zeus. »

Le pacte ainsi annoncé est scellé par une cérémonie qu’en langue fon on appelle vo si sa, c’est-à-dire l’accomplissement, la réalisation des prescriptions augurales. Dans l’Iliade, l’officiant, c’est Agamemnon, responsable des hostilités de la guerre de Troie. Homère écrit fort pertinemment:

« Agamemnon, tirant le couteau toujours suspendu à côté de la grande gaîne de son épée, coupe du poil sur la tête des agneaux et les hérauts les distribuent aux princes des Troyens et des Achéens au milieu desquels l’Atréide Agamemnon prie à haute voix, les mains tendues :

«Père Zeus, qui commandes du haut de l’Ida, très-glori­eux, très-grand Hélios, qui vois et entends tout !

Fleuves et Gaïa ! Et vous qui, sous la terre, châtiez les parjures, soyez tous témoins, scellez nos serments inviolables... »

L’immense poète ajoute après cette invocation :

« De l’airain cruel il tranche la gorge des agneaux et les jette palpitants sur la terre où ils rendent l’âme. Et tous, Troyens et Achéens, puisant le vin du cratère avec des coupes, ils le répandent et prient les Dieux qui vivent toujours. »

Comme dans le pacte de sang, la cérémonie de vo si sa a pour conclusion la précision des calamités qu’encour­ra tout éventuel violeur des serments ; en voici la formulation dans l’Iliade :

« Zeus, très glorieux, et vous, Dieux mortels ; que la cervelle de celui qui violera le premier ce serment, et la cervelle de ses fils soient répandues sur la terre comme ce vin, et que leurs femmes soient outragées par autrui. »

La cérémonie à laquelle nous venons d’assister chez Homère ne relève pas du vodù proprement dit, mais le Bokonon, le devin, y procède dans le contexte des faits vodù quand le Fa, l’oracle, l’exige ; le volet africain de cette cérémonie, je l’emprun­terai à Birago Diop, mais aussi à moi-même. Les nouveaux contes d'Amadou Koumba est un ouvrage de Birago Diop préfacé par L.S. Senghor ; on y lit un conte intitulé Le Boli. Birago Diop écrit :

« Le vieux Noumouké avait donc rapporté, la dernière fois qu'il put trainer jusqu'au Bois sacré, le Boli, la statuette la plus vieille de toutes les statuettes, taillée on ne sait plus dans quel bois : jambes torses, bras noueux, nombril proéminent, oreilles pointant vers le ciel et larges comme des calebasses. Il l’avait placé contre le gros piquet qui soutenait le toit en chaume de son atelier. Mais le Boli avait laissé, avant le lever du soleil, son ombre sur le seuil de la forge. Et tous les matins, le vieux Noumouké, avant d’allumer le feu de sa forge, versait une calebassée de lait aigre aux pieds panards de la statuette et la saluait longuement :

« Boli, porte mon salut à ceux de là-bas

Et témoigne que je n'ai jamais fait

Que ce qu’ils ont toujours ordonné ! »

Voici Le Veilleur de nuit, une de mes nouvelles qu’on peut retrouver dans La Naissance d’Abikou, mon dernier recueil de nouvelles, mais aussi dans "Mélanges offerts à Aimé Césaire pour ses soixante-­dix ans", ouvrage édité en Allemagne. Ce Veilleur de nuit lui aussi est une statuette ; en fon, nous l’appellons Bochio-Xwéli ; il avait été profané par l’ignorance des hommes d’aujourd’hui, mais il sera rituellement réintégré dans ses fonctions des temps primordiaux, quand le bokonõ aura consulté l’oracle. Le voici :

« Tête ronde, regard froid mais pénétrant ; corps solide, membres passablement proportionnés, Bochio-Xwéli repré­sentait un janus biséxué. Le statuaire l’avait ainsi conçu debout sur un socle d’un mètre de haut taillé en cône renversé, les bras en angles obtus collés à ses flancs, visiblement sur le-qui-vive et à tout ins­tant prêt pour la riposte. »

Les prescriptions augurales exigeaient de l’installer sur un tumulus cons­truit à un endroit où aurait été enterré, debout, un chien égorgé chargé d’objets sacrificiels. Aussi le vieux Akpoto, le mystagogue, « avait-il mis au fond de la fosse les herbes, feuilles et racines soigneusement sélectionnées. Il y avait eu une libation et il avait prononcé une incantation suivie d’une prière avant d’immoler l’animal. On construit ensuite le tumulus et le vieux Akpoto y enfonce le socle de Bochio-Xwéli jusqu’aux chevilles.

« Dès cet instant – souligna l’auteur - s’instaura entre les deux symboles qui faisaient corps, une fraternité psychique et char­nelle cristallisée par la stricte observance du rituel mis en action par le sage Akpoto, et Bochio-Xwéli, racine essentielle du foyer, se tenait maintenant debout dans la cour de la concession. »

Le mystagogue procéda à la consécration ainsi :

« Bochio-Xwéli, gardien des lieux

Veilleur des nuits du monde

Depuis que le monde est monde !

Ouvre tes yeux,

Ranime tes forces puisées du cœur de la terre

Et veille sur nous tous et sur tout

Dans cette concession confiée

À tes pouvoirs jusqu’à ses limites

Les plus lointaines.

Que la nuit soit dure, pénible et impitoyable.

L’obscurité opaque, ostile et confondante

Pour tout malfaiteur

Qui rôde autour de cette demeure.

Hé ! Bochio-Xwéli !

Fais ton travail !

Eloigne les esprits méchants,

Endigue-les en les engluant

Dans leur propre lutte

Et, avec le concours des mânes ancestraux,

Rends-nous la nuit calme,

Le sommeil paisible... »


Dans la cérémonie présentée par Agamemnon, dans celles relevées dans Les nouveaux contes d’Amadou Koumba, enfin dans Le Veilleur de nuit, les dieux ont exaucé les sacrifices offerts par les humains et ont agi en leur faveur. Je conclurai cet exposé des démar­ches qu’on pourrait qualifier de gri-gri, par ces lignes qu’on peut lire dans l’Odyssée. On sait que dans le bonheur comme dans le malheur, Ulysse est toujours à l’écoute des signes que les dieux lui envoi­ent. La Déesse Leucothéa a accouru quand le héros en danger était réellement angoissé et elle lui dit :

« Prends cette écharpe divine ; l’attachant sous ton sein, brave les abîmes et bannis de ton cœur la crain­te du trépas. Dès que tes mains auront saisi le rivage, souviens-toi de délier l’écharpe et, sans te retour­ner, jette-la dans la profonde mer. »

Description pré­cise, passage extraordinaire, pensée merveilleuse d’Homère qu’un bokonon du Bénin, babalawo du Nigéria et tous les devins africains ratifieront sans hésitation.


Après cette rapide présentation des territoires et de l’essentiel de la magie et du gri-gri qui n’ont absolument rien à voir avec le vodù, examinons le rituel : c’est lui qui soutend l’univers vodù, guide les pas de l’initié ; sa connaissance théorique contribue aux recherches du profane ; on en trouve des traces aussi bien dans l’Iliade que dans l’Odyssée. C’est dans la stricte observance du rituel et du cérémonial que la présence du Vodù se profile dans l’œuvre d’Homère. Dès le chant premier de l’Iliade, le poète présente Calchas qualifié d’« excellent divinateur » et sou­ligne qu’ « il savait les choses présentes, futu­res et passées, et avait conduit à Ilion les vaisseaux achéens, à l’aide de la science sacrée dont l’avait doué Phoebus Apollon. » Calchas dit l’oracle, en interprête les symboles et allégories. Aussitôt après ses augures, les Achéens, sans tergiverser, passent à l’action, rangent la riche hécatombe dans l’ordre sacré, autour de l’autel bâti selon le rite. Puis ils se lavent les mains, préparent les orges salées. Alors Chrysès, le prêtre d’Apollon, les bras levés, prie à haute voix pour les Achéens :

« Entends-moi, Porteur de l’arc d’argent, qui protège Khrysé et la divine Killa, et commande fortement sur Ténédos. Déjà tu as exaucé ma prière ; tu m’as honoré et tu as couvert d’affliction les peuples des Achéens. Maintenant écoute mon voeu et détourne loin d’eux la contagion. »

La prière terminée, le célèbre mystagogue répand les orges salées sur Gaïa, c’est-à-dire la Terre en tant que divinité ; alors :

« Les Achéens, renversant en arrière le cou des victimes, ils les égorgent et les écorchent. On coupe les cuisses, on les couvre de graisse des deux côtés et on y pose les entrailles crues. »



La précision dans la description et la rigueur dans l’observance du rite sont admirables. On aura remarqué la distinction établie par Homère entre Calchas, le devin, et Chrysès, le Grand-Prêtre d’Apollon. Ceux qui ont lu l’Iliade et s’en souviennent un peu se rappellent, peut-être, qu’alors que le repas des dieux est cons­titué du sang et des entrailles crues de l’hécatombe sacrée offerte au Dieu Apollon par Agamemnon qui lui demande pardon de l’avoir offensé en la personne de son prêtre, celui des mortels est fait de morceaux de viande transfixés de broches et cuits avec soin.

L’herméneutique nous place ici dans le domaine du comparatisme ; soulignons donc la répartition des fonc­tions : le devin Calchas, c’est l’homo- logue de bokónõ chez les Aja-Fon (Bénin), de babalawo chez lesYoruba (Nigeria). On trouve ce personnage dans certains ouvrages de Wole SO- YINKA, Chinua ACHEBE, Nazi BONI, les miens aussi et chez tout écrivain africain quand les forces obscures du monde négro-africain interviennent dans l’évolution d’un roman. Ce sont les présages tout en nuances du bokónõ qui servent de fil d’Ariane dans le tragique dénouement d’Un Piège Sans Fin, mon premier roman publié en 1960.



À l’opposé de Calchas, il y a Chrysès, le Grand-Prêtre. Son confrère africain est le vieux Akpoto, qui, dans Le Veilleur de nuit, procède aux sacrifices, libations et dit une invocation. Si dans l’Iliade on remplaçait le Dieu Apollon par le Vodù Alladahui, tout, aux yeux des connaisseurs, se passerait comme si chez Homère les cérémonies avaient eu lieu dans un des plus vieux couvents de Ouidah, au Bénin. Je dis bien Bénin, car le Vodù authentique, qui a ses origines et ses racines dans ce pays, est assez différent du vodù haïtien trop marqué par le syncrétisme ; le culte de Shango pratiqué à Bahia, au Brésil et dans d’autres pays d’Amérique latine, doit beaucoup, certes, au Vodù du Bénin et à l’Orisha du Nigeria, mais le rituel et les cérémonies les éloignent assez du Creuset.



Ce qui frappe profondément le connaisseur du rituel vodù, quand il est aussi lecteur d’Homère, ce n’est pas seulement la similitude des gestes chez les devins de la Grèce antique et ceux de l’Afrique actuelle, ni 1e rythme des invoca­tions des prêtres d’un côté comme de l’autre ; ce sont aussi les ressemblances des séquences cérémonielles souchées sur le rituel. Rendons-nous à des évidences. Le sacrifice offert par Agamemnon à Apollon est composé de six séquences également propres au Vodù. Je les résumerais ainsi pour que chacun s’en rende compte en reli­sant l’Iliade :



1° Le devin Calchas dans son rôle.

2° Le Grand-Prêtre d’Apollon, c’est-à-dire Chrysés en sa qualité de mystagogue.

3° La prière du Grand-Prêtre à la Divinité.

4° Le sacrifice de l’hécatombe sacrée basé sur les instructions de Calchas et dans l’observance du rituel.

5° Le repas des dieux.

6° La ripaille des mortels.



Tels sont les faits. Si Homère avait été un théoricien, un essayiste, il nous aurait présenté cette succession d’actes avec une rigueur à coup sûr exem­plaire ; mais nous aurait-il permis d’appréhender l’essen­ce des choses ou de palper la trame de leur tissu comme il le fit, poète unique au monde ? Je n’en suis pas sûr. Ce qu’en revanche je puis affirmer, c’est qu’aucun Vodùsi, c’est-à-dire épouse de Vodù, ne contes­terait l’authenticité vodù des six séquences présen­tées plus haut qui figurent dans l’Iliade. Je vais aller plus loin dans la mise à jour des traces du Vodù, ou plus généralement, de la spiritualité négro-africaine dans l’œuvre d’Homère. A sa mère Hécube, qui, le voyant épuisé à son retour de bataille, lui propose du vin mielleux, Hector répond qu’il lui faut se purifier d’abord et précise :



« Je craindrais de faire des libations de vin pur à Zeus avec des mains souillées, car il n’est point permis, plein de sang et de poussière, d’implorer le Krôniôn. »



Achille, lui non plus, bien que fils de la déesse Thétis, ne s’adressera pas à Zeus sans s’être d’abord purifié. Et Homère souligne :



« Ayant retiré de son coffre une coupe d’un beau tra­vail, il la purifie avec du soufre, puis il la lave avec de l’eau pure et claire ; il se lave les mains aussi, puis, puisant le vin ardent, il fait des liba­tions et, regardant l’Ouranos, il prie debout au milieu de tous ; alors, Zeus qui se réjouit de la foudre l'entend. »



Ces détails et précisions, qui pourraient sembler inutiles, tendent à prouver que, comme le Vodù, Zeus n’exauçait pas de sacrifice dont l’officiant ne s’était pas purifié. Qu’on relise le chant XXIII de l’Iliade où les funérailles de Patrocle s’étendent sur trois jours. Achille conduit le deuil. Le rituel qui entre en action est du plus pur style vodù : c’est celui, précisément, de l’enterrement d’un Grand-Prêtre ou d’une Grande Prêtresse qui dure trois ou sept jours. Je ne citerai pas les passages mêmes les plus importants de ce chant ; je vais simplement relever celui, significatif, où Homère écrit :



« Achille commence les lamentations funèbres en posant ses mains tueuses d’homme sur la poitrine de son ami. Les Myrmidons quittent leurs splendides armes d’airain, détèlent leurs chevaux hennissants et s’asseyent en foule autour du vaisseau du rapide Ajaxiade, qui leur offre le repas funèbre. Il leur ordonne ensuite de se couvrir de leurs armes et de monter sur leurs chars, guerriers et conducteurs. Derrière les cavaliers s’a­vancent les nuées d’hommes de pied au milieu desquels Patrocle est porté par ses compagnons, qui couvrent son cadavre de leurs cheveux qu’ils arrachent tandis que, triste, le divin Achille soutient la tête de son irréprochable compagnon qu’il va envoyer dans le Hadès.



« Quand le cortège est parvenu au lieu marqué par Achille, les compagnons y déposent le corps, cons­truisent le bûcher. Achille eut une autre pensée. Il se retire à l’écart, coupe sa chevelure blonde et, gémissant, il la dépose entre les mains de son cher compagnon. »



Une telle description se passe de tout commentaire ; l’organisation et la succession hiérarchisée des person­nages, les faits, les gestes etc. à quelques nuances près, mutatis mutandis, je les avais mainte fois obser­vés dans des circonstances analogues dans les milieux vodù. En ma qualité de fils d’une Grande Hypostase du Vodù Alladahui, j’ai personnellement participé à une tenue de cette nature, lors des funérailles de ma mère, en 1980. J’ai décrit, comme l’avait fait Homère, les hommes et les faits dans LES APPELS DU VODOU, saga souchée sur la vie et la personnalité de ma Mère.



Pour clôre cet exposé comparatiste, je recourrai encore à l’Odyssée. Voici pourquoi : sur le plan de la stricte observance du rituel, tout ce que nous venons de voir provient substantiellement de l’Iliade et semble être des prologomènes à un développement plus dramatique campé dans l’Odyssée. Avançons donc à grands pas. Homère à partir du chant IV abat ses cartes quand il fait dire à Ménélas :



« Je soupirais vainement après mon retour, retenu en Egypte par les dieux auxquels j’avais négligé d’offrir des hécatombes. Tôt ou tard, les dieux punis­sent l’oubli de leurs rois. »



Qu’on se souvienne aussi de la mort de Socrate relatée par Platon, mais aussi par Xénophon : on demande sa dernière volonté à Socrate ; il rappelle qu’il doit un coq à Asclépios et qu’on veuille bien le lui sacrifier. Ironie, dérision ou cynisme ? Pour ma part, je vois dans la formulation d’un tel souhait une sensibilité religieuse, une fidélité au sacré et une loyauté qu’on pourrait également observer chez les Vodùsi.



Voici le chant XI de l’Odyssée. Ulysse inter­roge Circé qui l’oriente vers le devin Tirésias. L’ora­cle consulté, il fait les sacrifices appropriés ; du coup, nous sommes basculés dans le domaine du Vodù au Bénin, après les funérailles d’un Grand-Prêtre ou d’une Grande Prê­tresse qui débouchent sur les préparatifs en vue de la désignation d’un successeur. Voici ce que dit Ulysse, respectant à la lettre les indications de Circé et les formula­tions augurales de Tirésias :



« Abordés au rivage, nous débarquons nos victimes et pénétrons jusqu’au lieu que nous a indiqué Circé, en suivant le cours de l’Océan. Là, Euryloque et Péri­mède saisissent les victimes ; moi, armé de mon glaive étincelant, je creuse une fosse large et profonde ; sur ses bords coulent les libations de lait, de miel, de vin et d’eau limpide, en l’honneur du peuple entier des mânes ; la fleur pure de farine blanchit ces liba­tions.

« Après avoir adressé aux morts mes prières et mes vœux, j’égorge les victimes sur la fosse. Le sang coule en noirs torrents. Bientôt, du fond de l’Erèbe, s’élève de tous côtés le peuple léger des ombres…Tout à coup s’élève l’ombre pâle de ma mère, la fille du magnanime Autolycos, la vénérable Anticlée ; elle vivait encore lorsque je partis pour la fatale Troie. À sa vue, je me mets à pleurer ; mon coeur est troublé par la pitié. »



C’est aussi en entreprenant de telles démarches et en recourant aux mêmes opérations, que, dans Le Chant du Lac, les vodùsi du Bénin ont su que les dieux du cours d’eau avaient été assassinés par des hommes.



Mesdames et Messieurs,



Mettant à contribution bien plus Homère que vous avez tous lu, que des auteurs négro-africains, j’ai essayé de souligner devant vous des faits qui, relèvant de l’univers du Vodù, participent du Vodù sans être le Vodù ; mais ces gestes, faits et cérémonies nous plongent assez concrète­ment dans un milieu que je ne cesse d’observer et d’étudier. On pourrait se demander si je crois à ces histoires. Il ne s’agit pas pour moi de croire ou de ne pas croire ; je suis chrétien ; j’ai été baptisé je ne sais quand, étant bébé ; chrétien, je n’ai pas changé et ne changerai pas de religioin ; mais j’essaye, en tant que chercheur, de ne pas demeurer insensible sur le terrain objectif où je saisis à l’état brut les faits que je rapporte. Je puis donc faire mienne la pensée de Senghor, qui, avant de la découvrir en 1948, était comme au centre de mes démarches : j’ai assimilé ma personnalité profonde de Nègre intégral.