RITUEL VODUN DANS L'ILIADE ET L'ODYSSEE D'HOMERE |
| par OLYMPE BHÊLY‑QUENUM |
CONFERENCE DE LECCE
Voici plus dun demi-siècle, dans Ce que l'homme noir apporte, une étude riche dune densité singulière, Léopold Sédar SENGHOR écrivait :
« On connaît assez les défauts des Noirs pour que je ny revienne pas, et celui-ci, impardonnable parmi dautres, de ne pas sassimiler dans leur personnalité profonde. Je ne dis pas de ne pas laisser assimiler leur style. Seuls mintéressent, ici, sont intéressants les éléments féconds quapporte leur culture, les éléments du Style nègre.Et celui-ci demeure aussi longtemps que demeure l'âme nègre, vivace, dirais-je éternel ? »
Jai découvert en 1948 cette étude en feuilletant un ouvrage dont le titre L'Homme de couleur[1] avait attiré mon attention. Relu récemment, ma conviction dil y a cinquante-trois ans demeure que les intellectuels négro-africains gagneraient à ne pas négliger, ou à découvrir ce magnifique travail qui contraint à baisser la tête pour plonger le regard dans le creuset culturel du continent noir.
Fils dune Africaine qui fut aussi une Grande Prêtresse du Vodù, jai passé ma prime enfance dans un couvent où les hymnes quau crépuscule comme à laube les initiés adressaient à leurs divinités imprégnaient le bébé que jétais. Bien que baptisé assez tôt parce que mon père était catholique et que je sois chrétien convaincu, les chants de lunivers vodou auquel jai plus tard consacré une étude danthropologie culturelle sont restés consubstantiels à mon ipséité. Ainsi, en toute tranquilité et sincérité, je puis dire que jai assimilé ma personnalité profonde et que je vis en parfaite harmonie avec cette culture sans être un initié du Vodù.
Il est ici essentiel de dissocier dabord Vodù de la magie et dautres forces obscures quune étude comparatiste ma permis de déceler même chez Homère, aussi bien dans lOdyssée que dans lIliade. Par exemple, la magie, nous la découvrons, dramatiquement opératoire dans lOdyssée, quand Circé métamorphose les compagnons dUlysse en une cohorte de cochons lamentables ; cette transmutation na rien à voir avec le Vodù, tel que le culte est pratiqué au Bénin ; ce nest pas non plus de la sorcellerie.
Dans son autobiographie intitulée AKE, les années d'enfance, Wole SOYINKA rapporte un phénomène dont le processus implexe a pu être le même que chez Circé. Voici comment le Prix Nobel de Littérature relate lévénement :
«Un jour, dans un des villages du pays ijebu, il arriva au Révérend J.J. une terrible aventure. On lavait averti de ne pas prêcher un certain jour où legúngún devait sortir, mais il sobstina et organisa un office. Le cortège de legúngún passa, et la voix ancestrale dit au prédicateur darrêter immediatement, de renvoyer ses gens et de sortir rendre hommage. Le Révérend J.J. continua comme si de rien nétait. Alors legúngún sen alla, emmenant ses hommes avec lui. Mais en passant devant le portail, il frappa dessus avec sa baguette, par trois fois. Le dernier homme du cortège avait à peine quitté la cour de léglise que le bâtiment sécroula. Les murs seffondrèrent et le toit se désintégra. »
Cet authentique fait divers, Homère laurait pu relater, de même que celuon peut lire dans L'INITIÉ, mon roman publié en 1979 : il y est rapporté quen pays yoruba, un mystagogue considéré comme un fou a ressuscité un garçon mort depuis cinq jours et dont les parents avaient déjà préparé le cadavre pour lenterrer. Bien sûr, de tels propos feraient sourire non seulement les Européens et dexcellents cartésiens, mais aussi les Africains ignorants des tréfonds de leur pays.
Dans « Lettre à un ami africain » adressée à Alioune Diop, Fondateur de Présence Africaine, Emmanuel Mounier, philosophe personnaliste, stigmatisait ces Africains traités d« ennemis de leur propre passé
ces renégats qui narriveront quà produire, dans lécume de quelques grandes villes, de faux Européens, des Européens en contre-plaqué. »
Il en existe, hélas ! qui auront peut-être besoin de lire Homère pour apprendre à mieux observer lAfrique des profondeurs. Ceci aussi mérite dêtre souligné : outre lopération de Circé, ou trouve chez Homère dautres démarches complexes que certains nhésiteraient guère à traiter de gri-gri, sils en lisaient la description dans le roman dun écrivain négro-africain. Un bref exposé comparatiste de ce qui a cours dans lAfrique actuelle et des faits que rapporte Homère nous mettra, en quelque sorte, in medias res.
Les hommes étant ce quils sont, une méfiance réciproque caractérise nombre de leurs relations. Chez Homère comme en Afrique, ils entreprennent peu de démarches communes en toute confiance, tant quau préalable il ny aura pas eu un serment de loyauté et dhonnêteté entre eux. Au Bénin, en milieu Adja-Fon comme chez les Yoruba, au Nigeria, pour ne parler que de ce que je sais, Le Pacte de sang, auquel Paul Hazoumé a consacré une étude relativement exhaustive, instaure entre les êtres humains cette confiance et cette loyauté dont il devient lincontournable gardien. Dans lOdyssée, Ménélas, représentant de la puissance du peuple, procède à une cérémonie de serment entre Troyens et Achéens. Cest un initié ; le devin Calchas lui avait communiqué les instructions augurales et il dit :
« Apportez un agneau noir pour Gaïa et un agneau blanc pour Hélios, et nous en apporterons autant pour Zeus. Vous amènerez Priam lui-même, pour quil se lie par des serments, car les enfants sont parjures et sans foi, et que personne ne puisse violer les serments de Zeus. »
Le pacte ainsi annoncé est scellé par une cérémonie quen langue fon on appelle vo si sa, cest-à-dire laccomplissement, la réalisation des prescriptions augurales. Dans lIliade, lofficiant, cest Agamemnon, responsable des hostilités de la guerre de Troie. Homère écrit fort pertinemment:
« Agamemnon, tirant le couteau toujours suspendu à côté de la grande gaîne de son épée, coupe du poil sur la tête des agneaux et les hérauts les distribuent aux princes des Troyens et des Achéens au milieu desquels lAtréide Agamemnon prie à haute voix, les mains tendues :
«Père Zeus, qui commandes du haut de lIda, très-glorieux, très-grand Hélios, qui vois et entends tout !
Fleuves et Gaïa ! Et vous qui, sous la terre, châtiez les parjures, soyez tous témoins, scellez nos serments inviolables... »
Limmense poète ajoute après cette invocation :
« De lairain cruel il tranche la gorge des agneaux et les jette palpitants sur la terre où ils rendent lâme. Et tous, Troyens et Achéens, puisant le vin du cratère avec des coupes, ils le répandent et prient les Dieux qui vivent toujours. »
Comme dans le pacte de sang, la cérémonie de vo si sa a pour conclusion la précision des calamités quencourra tout éventuel violeur des serments ; en voici la formulation dans lIliade :
« Zeus, très glorieux, et vous, Dieux mortels ; que la cervelle de celui qui violera le premier ce serment, et la cervelle de ses fils soient répandues sur la terre comme ce vin, et que leurs femmes soient outragées par autrui. »
La cérémonie à laquelle nous venons dassister chez Homère ne relève pas du vodù proprement dit, mais le Bokonon, le devin, y procède dans le contexte des faits vodù quand le Fa, loracle, lexige ; le volet africain de cette cérémonie, je lemprunterai à Birago Diop, mais aussi à moi-même. Les nouveaux contes d'Amadou Koumba est un ouvrage de Birago Diop préfacé par L.S. Senghor ; on y lit un conte intitulé Le Boli. Birago Diop écrit :
« Le vieux Noumouké avait donc rapporté, la dernière fois qu'il put trainer jusqu'au Bois sacré, le Boli, la statuette la plus vieille de toutes les statuettes, taillée on ne sait plus dans quel bois : jambes torses, bras noueux, nombril proéminent, oreilles pointant vers le ciel et larges comme des calebasses. Il lavait placé contre le gros piquet qui soutenait le toit en chaume de son atelier. Mais le Boli avait laissé, avant le lever du soleil, son ombre sur le seuil de la forge. Et tous les matins, le vieux Noumouké, avant dallumer le feu de sa forge, versait une calebassée de lait aigre aux pieds panards de la statuette et la saluait longuement :
« Boli, porte mon salut à ceux de là-bas
Et témoigne que je n'ai jamais fait
Que ce quils ont toujours ordonné ! »
Voici Le Veilleur de nuit, une de mes nouvelles quon peut retrouver dans La Naissance dAbikou, mon dernier recueil de nouvelles, mais aussi dans "Mélanges offerts à Aimé Césaire pour ses soixante-dix ans", ouvrage édité en Allemagne. Ce Veilleur de nuit lui aussi est une statuette ; en fon, nous lappellons Bochio-Xwéli ; il avait été profané par lignorance des hommes daujourdhui, mais il sera rituellement réintégré dans ses fonctions des temps primordiaux, quand le bokonõ aura consulté loracle. Le voici :
« Tête ronde, regard froid mais pénétrant ; corps solide, membres passablement proportionnés, Bochio-Xwéli représentait un janus biséxué. Le statuaire lavait ainsi conçu debout sur un socle dun mètre de haut taillé en cône renversé, les bras en angles obtus collés à ses flancs, visiblement sur le-qui-vive et à tout instant prêt pour la riposte. »
Les prescriptions augurales exigeaient de linstaller sur un tumulus construit à un endroit où aurait été enterré, debout, un chien égorgé chargé dobjets sacrificiels. Aussi le vieux Akpoto, le mystagogue, « avait-il mis au fond de la fosse les herbes, feuilles et racines soigneusement sélectionnées. Il y avait eu une libation et il avait prononcé une incantation suivie dune prière avant dimmoler lanimal. On construit ensuite le tumulus et le vieux Akpoto y enfonce le socle de Bochio-Xwéli jusquaux chevilles.
« Dès cet instant souligna lauteur - sinstaura entre les deux symboles qui faisaient corps, une fraternité psychique et charnelle cristallisée par la stricte observance du rituel mis en action par le sage Akpoto, et Bochio-Xwéli, racine essentielle du foyer, se tenait maintenant debout dans la cour de la concession. »
Le mystagogue procéda à la consécration ainsi :
« Bochio-Xwéli, gardien des lieux
Veilleur des nuits du monde
Depuis que le monde est monde !
Ouvre tes yeux,
Ranime tes forces puisées du cur de la terre
Et veille sur nous tous et sur tout
Dans cette concession confiée
À tes pouvoirs jusquà ses limites
Les plus lointaines.
Que la nuit soit dure, pénible et impitoyable.
Lobscurité opaque, ostile et confondante
Pour tout malfaiteur
Qui rôde autour de cette demeure.
Hé ! Bochio-Xwéli !
Fais ton travail !
Eloigne les esprits méchants,
Endigue-les en les engluant
Dans leur propre lutte
Et, avec le concours des mânes ancestraux,
Rends-nous la nuit calme,
Le sommeil paisible... »
Dans la cérémonie présentée par Agamemnon, dans celles relevées dans Les nouveaux contes dAmadou Koumba, enfin dans Le Veilleur de nuit, les dieux ont exaucé les sacrifices offerts par les humains et ont agi en leur faveur. Je conclurai cet exposé des démarches quon pourrait qualifier de gri-gri, par ces lignes quon peut lire dans lOdyssée. On sait que dans le bonheur comme dans le malheur, Ulysse est toujours à lécoute des signes que les dieux lui envoient. La Déesse Leucothéa a accouru quand le héros en danger était réellement angoissé et elle lui dit :
« Prends cette écharpe divine ; lattachant sous ton sein, brave les abîmes et bannis de ton cur la crainte du trépas. Dès que tes mains auront saisi le rivage, souviens-toi de délier lécharpe et, sans te retourner, jette-la dans la profonde mer. »
Description précise, passage extraordinaire, pensée merveilleuse dHomère quun bokonon du Bénin, babalawo du Nigéria et tous les devins africains ratifieront sans hésitation.
Après cette rapide présentation des territoires et de lessentiel de la magie et du gri-gri qui nont absolument rien à voir avec le vodù, examinons le rituel : cest lui qui soutend lunivers vodù, guide les pas de linitié ; sa connaissance théorique contribue aux recherches du profane ; on en trouve des traces aussi bien dans lIliade que dans lOdyssée. Cest dans la stricte observance du rituel et du cérémonial que la présence du Vodù se profile dans luvre dHomère. Dès le chant premier de lIliade, le poète présente Calchas qualifié d« excellent divinateur » et souligne qu « il savait les choses présentes, futures et passées, et avait conduit à Ilion les vaisseaux achéens, à laide de la science sacrée dont lavait doué Phoebus Apollon. » Calchas dit loracle, en interprête les symboles et allégories. Aussitôt après ses augures, les Achéens, sans tergiverser, passent à laction, rangent la riche hécatombe dans lordre sacré, autour de lautel bâti selon le rite. Puis ils se lavent les mains, préparent les orges salées. Alors Chrysès, le prêtre dApollon, les bras levés, prie à haute voix pour les Achéens :
« Entends-moi, Porteur de larc dargent, qui protège Khrysé et la divine Killa, et commande fortement sur Ténédos. Déjà tu as exaucé ma prière ; tu mas honoré et tu as couvert daffliction les peuples des Achéens. Maintenant écoute mon voeu et détourne loin deux la contagion. »
La prière terminée, le célèbre mystagogue répand les orges salées sur Gaïa, cest-à-dire la Terre en tant que divinité ; alors :
« Les Achéens, renversant en arrière le cou des victimes, ils les égorgent et les écorchent. On coupe les cuisses, on les couvre de graisse des deux côtés et on y pose les entrailles crues. »
La précision dans la description et la rigueur dans lobservance du rite sont admirables. On aura remarqué la distinction établie par Homère entre Calchas, le devin, et Chrysès, le Grand-Prêtre dApollon. Ceux qui ont lu lIliade et sen souviennent un peu se rappellent, peut-être, qualors que le repas des dieux est constitué du sang et des entrailles crues de lhécatombe sacrée offerte au Dieu Apollon par Agamemnon qui lui demande pardon de lavoir offensé en la personne de son prêtre, celui des mortels est fait de morceaux de viande transfixés de broches et cuits avec soin.
Lherméneutique nous place ici dans le domaine du comparatisme ; soulignons donc la répartition des fonctions : le devin Calchas, cest lhomo- logue de bokónõ chez les Aja-Fon (Bénin), de babalawo chez lesYoruba (Nigeria). On trouve ce personnage dans certains ouvrages de Wole SO- YINKA, Chinua ACHEBE, Nazi BONI, les miens aussi et chez tout écrivain africain quand les forces obscures du monde négro-africain interviennent dans lévolution dun roman. Ce sont les présages tout en nuances du bokónõ qui servent de fil dAriane dans le tragique dénouement dUn Piège Sans Fin, mon premier roman publié en 1960.
À lopposé de Calchas, il y a Chrysès, le Grand-Prêtre. Son confrère africain est le vieux Akpoto, qui, dans Le Veilleur de nuit, procède aux sacrifices, libations et dit une invocation. Si dans lIliade on remplaçait le Dieu Apollon par le Vodù Alladahui, tout, aux yeux des connaisseurs, se passerait comme si chez Homère les cérémonies avaient eu lieu dans un des plus vieux couvents de Ouidah, au Bénin. Je dis bien Bénin, car le Vodù authentique, qui a ses origines et ses racines dans ce pays, est assez différent du vodù haïtien trop marqué par le syncrétisme ; le culte de Shango pratiqué à Bahia, au Brésil et dans dautres pays dAmérique latine, doit beaucoup, certes, au Vodù du Bénin et à lOrisha du Nigeria, mais le rituel et les cérémonies les éloignent assez du Creuset.
Ce qui frappe profondément le connaisseur du rituel vodù, quand il est aussi lecteur dHomère, ce nest pas seulement la similitude des gestes chez les devins de la Grèce antique et ceux de lAfrique actuelle, ni 1e rythme des invocations des prêtres dun côté comme de lautre ; ce sont aussi les ressemblances des séquences cérémonielles souchées sur le rituel. Rendons-nous à des évidences. Le sacrifice offert par Agamemnon à Apollon est composé de six séquences également propres au Vodù. Je les résumerais ainsi pour que chacun sen rende compte en relisant lIliade :
1° Le devin Calchas dans son rôle.
2° Le Grand-Prêtre dApollon, cest-à-dire Chrysés en sa qualité de mystagogue.
3° La prière du Grand-Prêtre à la Divinité.
4° Le sacrifice de lhécatombe sacrée basé sur les instructions de Calchas et dans lobservance du rituel.
5° Le repas des dieux.
6° La ripaille des mortels.
Tels sont les faits. Si Homère avait été un théoricien, un essayiste, il nous aurait présenté cette succession dactes avec une rigueur à coup sûr exemplaire ; mais nous aurait-il permis dappréhender lessence des choses ou de palper la trame de leur tissu comme il le fit, poète unique au monde ? Je nen suis pas sûr. Ce quen revanche je puis affirmer, cest quaucun Vodùsi, cest-à-dire épouse de Vodù, ne contesterait lauthenticité vodù des six séquences présentées plus haut qui figurent dans lIliade. Je vais aller plus loin dans la mise à jour des traces du Vodù, ou plus généralement, de la spiritualité négro-africaine dans luvre dHomère. A sa mère Hécube, qui, le voyant épuisé à son retour de bataille, lui propose du vin mielleux, Hector répond quil lui faut se purifier dabord et précise :
« Je craindrais de faire des libations de vin pur à Zeus avec des mains souillées, car il nest point permis, plein de sang et de poussière, dimplorer le Krôniôn. »
Achille, lui non plus, bien que fils de la déesse Thétis, ne sadressera pas à Zeus sans sêtre dabord purifié. Et Homère souligne :
« Ayant retiré de son coffre une coupe dun beau travail, il la purifie avec du soufre, puis il la lave avec de leau pure et claire ; il se lave les mains aussi, puis, puisant le vin ardent, il fait des libations et, regardant lOuranos, il prie debout au milieu de tous ; alors, Zeus qui se réjouit de la foudre l'entend. »
Ces détails et précisions, qui pourraient sembler inutiles, tendent à prouver que, comme le Vodù, Zeus nexauçait pas de sacrifice dont lofficiant ne sétait pas purifié. Quon relise le chant XXIII de lIliade où les funérailles de Patrocle sétendent sur trois jours. Achille conduit le deuil. Le rituel qui entre en action est du plus pur style vodù : cest celui, précisément, de lenterrement dun Grand-Prêtre ou dune Grande Prêtresse qui dure trois ou sept jours. Je ne citerai pas les passages mêmes les plus importants de ce chant ; je vais simplement relever celui, significatif, où Homère écrit :
« Achille commence les lamentations funèbres en posant ses mains tueuses dhomme sur la poitrine de son ami. Les Myrmidons quittent leurs splendides armes dairain, détèlent leurs chevaux hennissants et sasseyent en foule autour du vaisseau du rapide Ajaxiade, qui leur offre le repas funèbre. Il leur ordonne ensuite de se couvrir de leurs armes et de monter sur leurs chars, guerriers et conducteurs. Derrière les cavaliers savancent les nuées dhommes de pied au milieu desquels Patrocle est porté par ses compagnons, qui couvrent son cadavre de leurs cheveux quils arrachent tandis que, triste, le divin Achille soutient la tête de son irréprochable compagnon quil va envoyer dans le Hadès.
« Quand le cortège est parvenu au lieu marqué par Achille, les compagnons y déposent le corps, construisent le bûcher. Achille eut une autre pensée. Il se retire à lécart, coupe sa chevelure blonde et, gémissant, il la dépose entre les mains de son cher compagnon. »
Une telle description se passe de tout commentaire ; lorganisation et la succession hiérarchisée des personnages, les faits, les gestes etc. à quelques nuances près, mutatis mutandis, je les avais mainte fois observés dans des circonstances analogues dans les milieux vodù. En ma qualité de fils dune Grande Hypostase du Vodù Alladahui, jai personnellement participé à une tenue de cette nature, lors des funérailles de ma mère, en 1980. Jai décrit, comme lavait fait Homère, les hommes et les faits dans LES APPELS DU VODOU, saga souchée sur la vie et la personnalité de ma Mère.
Pour clôre cet exposé comparatiste, je recourrai encore à lOdyssée. Voici pourquoi : sur le plan de la stricte observance du rituel, tout ce que nous venons de voir provient substantiellement de lIliade et semble être des prologomènes à un développement plus dramatique campé dans lOdyssée. Avançons donc à grands pas. Homère à partir du chant IV abat ses cartes quand il fait dire à Ménélas :
« Je soupirais vainement après mon retour, retenu en Egypte par les dieux auxquels javais négligé doffrir des hécatombes. Tôt ou tard, les dieux punissent loubli de leurs rois. »
Quon se souvienne aussi de la mort de Socrate relatée par Platon, mais aussi par Xénophon : on demande sa dernière volonté à Socrate ; il rappelle quil doit un coq à Asclépios et quon veuille bien le lui sacrifier. Ironie, dérision ou cynisme ? Pour ma part, je vois dans la formulation dun tel souhait une sensibilité religieuse, une fidélité au sacré et une loyauté quon pourrait également observer chez les Vodùsi.
Voici le chant XI de lOdyssée. Ulysse interroge Circé qui loriente vers le devin Tirésias. Loracle consulté, il fait les sacrifices appropriés ; du coup, nous sommes basculés dans le domaine du Vodù au Bénin, après les funérailles dun Grand-Prêtre ou dune Grande Prêtresse qui débouchent sur les préparatifs en vue de la désignation dun successeur. Voici ce que dit Ulysse, respectant à la lettre les indications de Circé et les formulations augurales de Tirésias :
« Abordés au rivage, nous débarquons nos victimes et pénétrons jusquau lieu que nous a indiqué Circé, en suivant le cours de lOcéan. Là, Euryloque et Périmède saisissent les victimes ; moi, armé de mon glaive étincelant, je creuse une fosse large et profonde ; sur ses bords coulent les libations de lait, de miel, de vin et deau limpide, en lhonneur du peuple entier des mânes ; la fleur pure de farine blanchit ces libations.
« Après avoir adressé aux morts mes prières et mes vux, jégorge les victimes sur la fosse. Le sang coule en noirs torrents. Bientôt, du fond de lErèbe, sélève de tous côtés le peuple léger des ombres
Tout à coup sélève lombre pâle de ma mère, la fille du magnanime Autolycos, la vénérable Anticlée ; elle vivait encore lorsque je partis pour la fatale Troie. À sa vue, je me mets à pleurer ; mon coeur est troublé par la pitié. »
Cest aussi en entreprenant de telles démarches et en recourant aux mêmes opérations, que, dans Le Chant du Lac, les vodùsi du Bénin ont su que les dieux du cours deau avaient été assassinés par des hommes.
Mesdames et Messieurs,
Mettant à contribution bien plus Homère que vous avez tous lu, que des auteurs négro-africains, jai essayé de souligner devant vous des faits qui, relèvant de lunivers du Vodù, participent du Vodù sans être le Vodù ; mais ces gestes, faits et cérémonies nous plongent assez concrètement dans un milieu que je ne cesse dobserver et détudier. On pourrait se demander si je crois à ces histoires. Il ne sagit pas pour moi de croire ou de ne pas croire ; je suis chrétien ; jai été baptisé je ne sais quand, étant bébé ; chrétien, je nai pas changé et ne changerai pas de religioin ; mais jessaye, en tant que chercheur, de ne pas demeurer insensible sur le terrain objectif où je saisis à létat brut les faits que je rapporte. Je puis donc faire mienne la pensée de Senghor, qui, avant de la découvrir en 1948, était comme au centre de mes démarches : jai assimilé ma personnalité profonde de Nègre intégral.