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ROMANTISME ET POLITIQUE DANS ANNÉES DU BAC DE KOUGLO et C’ÉTAIT À TIGONY.
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ROMANTISME ET POLITIQUE DANS ANNÉES DU BAC DE KOUGLO et C’ÉTAIT À TIGONY.

CONFERENCE AU COLLOQUE L’ASSOCIATION INTERNATIONALE DE LA CRITIQUE LITTERAIRE À SACHÉ : CHÂTEAU DE BALZAC.

« S’il y a de nos activités quelque fin que nous souhaitons par elle-même, et les autres seulement à cause d’elle, et si nous ne choisissons pas indéfiniment une chose en vue d’une autre, il est clair que cette fin-là ne saurait être que le bien, le Souverain Bien... Dès lors, pour la conduite de la vie, la connaissance de ce bien est d’un grand poids et, semblables à des archers qui ont une cible sous les yeux, nous pourrons plus aisément atteindre le but qui convient. »

Aristote. Ethique à Nicomaque.

I

Années du bac de Kouglo , mon vrai premier roman écrit en 1950-1951, après ma rencontre en 1949 avec André Breton, n’a été publié qu’en 2003 bien que le manuscrit en eût été exploité par des chercheurs ; surgie dans un rêve, la genèse de C’était à Ti-gony fut relatée en 1994 dans ma contribution au 30ème anniversaire du Nouvel Obser-vateur, mais la publication du roman précéda en 2000 celle des Années du bac de Kouglo ; détecter l’intervention du romantisme et de la politique dans les deux ouvra-ges qu’un demi-siècle sépare, c’est être juge et partie : une gageur.

En exergue des Années du bac de Kouglo figurent deux extraits, l’un de Hölderlin , l’autre, d’un certain Albert de Routisie identifié en la personne d’Aragon. En 1950-1951, je n’étais pas réellement conscient des stratifications romantiques ancrées dans l’une et l’autre citations mais des chercheurs qui consultaient plus tard le manuscrit y faisaient des allusions ; c’est seulement en relisant le texte que je considérais comme une « grande nouvelle » que je me suis aperçu que les vers ci-dessous, extraits d’Au Génie de l’Audace, de Hölderlin, soulignaient déjà la nature romantique de l’un des protagonistes :

« Il savait voir les domaines douteux
Où tend le cœur d’un anxieux désir,
Il répandait les fleurs de l’espérance
Dans les dédales d’où nul ne revient ;
Il y faisait briller parmi les roses
Un lieu sacré de l’amour et du calme,
Il y plantait les fruits des Hespérides,
Et l’Élysée y apaise les peines. »

Le personnage ainsi esquissé est Kouglo, jeune Africain venu de son énigmatique pays nommé Djê n’Kêdjê ; descendu du train de nuit de Marseille à Paris, il découvre, s’engouffrant dans la bouche du Métro, « une foule pareille à une cohorte de forcenés acheminée vers l’inconnu » et en est pantois ; un voisin de voyage lui avait conseillé un hôtel du boulevard de La Tour Maubourg où il se rend ; de parents aisés, Kouglo Gnan-kadja n’a pas de problèmes financiers. Accoudé sur le rebord de la fenêtre de sa cham-bre, il observe les va-et-vient sur le boulevard, puis, se sentant comme ivre, il ôte sa veste, s’allonge sur le lit, le vide se creuse en lui, une vague de fatigue lui monte des pieds au cerveau et il s’endort comme s’il mourait dans une pirogue à l’allure tranquille sur l’étale immensité d’un fleuve. Un bruit sourd sur le plancher ; il ouvre un œil et voit un livre tombé du cosy-corner, le ramasse, jette sur la page ouverte un regard lourd de sommeil et lit:

« Ô jour ! ayant senti, comme l’eau la tête !
Le désir d'être seul pour connaître les pleurs,
Je marchais en riant par le jardin en fête,
Laissant derrière moi les arbres et les fleurs.
J’ai nourri beaucoup de rêves; j'ai connu
Les pensées des hommes et les choses qui existent,
J’ai vu d’autres chemins, d’autres cultures, d’autres villes,
D’autres enseignements,
Et la mer très loin, et plus loin encore que la mer ;
Qu’ai?je cherché que, détournant d’ici mes yeux infâmes,
Du milieu de tous les hommes le témoignage de moi-même ? »

Croyant avoir entendu l’ancestral oracle de son pays, Kouglo à part soi :
« Ce n’est pas possible! Qui et quel est cet auteur dont les paroles me font jaillir de moi-même ? »
Ses yeux s’écarquillent et il lit sur la couverture du bouquin : Tête d’Or. Paul Claudel de l’Académie française.
*
Il prend une douche, s’habille, descend s’enquérir de l’heure de fermeture de l’hôtel.
- C’est ouvert toute la nuit, Monsieur.
Les allées et venues sur le boulevard remémorent ses lectures sur Paris, son histoire, sa géographie, ses quartiers décrits par de grands écrivains du XIX ème siècle et des temps modernes ; non, il voit plus que dans les livres et dissimule mal son émerveillement en se dirigeant vers la station du Métro La Tour Maubourg ; un dôme doré attire son attention, il change d’avis, découvre le Square des Invalides « C’est donc ça ? » se dit-il, se souvenant d’en avoir lu l’histoire ; un sang neuf bouillonne dans ses veines quand il observe tour à tour la coupole dorée et l’espace planté d’arbres ; tels les feux d’un phare à l’extrémité d’un promontoire, il promène un lent regard prospecteur autour de lui tandis que l’air de Paris, traversant son vêtement, s’infiltre en lui par tous les pores de son corps, perturbe le calme intérieur qu’il essaye de garder sans quitter de son regard étonné les êtres humains, les oiseaux et les choses. Ivresse dans l’éclosion ! Tête haute, Kouglo à pas cadencés arpente l’espace, éprouvant en son for intérieur les palpitations d’un pur-sang prés de se jeter dans la course ; indifférent au drapeau tricolore claquant au bout du mât du dôme des Invalides ainsi qu’aux vieux canons à la gueule braquée sur sa nuque, il ne voit plus rien, un sourire d’enfant éclaire son visage ovale aux traits réguliers ; le désert dans son cerveau, en lui le vide absolu, corps et âme il se sent en lévitation.
Revenu sur terre la fermeté du sol sous ses pas le convainc de la réalité de sa présence dans le square des Invalides ; il pousse un soupir. Les gens montent ou descendent la rue de Grenelle, traversent le square aux arbres sans feuilles parmi lesquels sautille une ribambelle de pigeons gris au cou cerné de plumage vert moiré, des moineaux qui pico-rent le sol, courent, s’arrêtent et partent d’un vol léger ; clochards au visage rougeaud traînant le pas ; chats qui contournent des arbres, les frôlent comme pour les caresser.
À Djên’Kêdjê, de telles animations de la vie quotidienne qui ne retenaient pas son atten-tion lui semblent des nouveautés et il continue sa promenade, cap sur l’autre côté de la rue ; il s’y attarde sur le pont, admirant la Seine, les péniches, la vastitude d’un paysage d’eau et d’arbres sous un ciel serein vers lequel se profilent des immeubles.
Au pays natal, de Xwla à Léxwé, tout trajet s’effectue sur le fleuve Mono dans des bar-ques propulsées chacune par deux piroguiers ; luxuriance d’un paysage d’arbres géants, de palétuviers, cocotiers et de mangroves ; des dos d’hippopotames, de caïmans, de ser-pents aquatiques émergent par endroits. Le souvenir de cet univers vivant, dangereux, d’une beauté plus impressionnante que celle qu’il a sous ses yeux lui revient sur le Pont des Invalides d’où il en découvre d’autres qui, se succédant, enjambent la Seine ; et puis le gigantisme des immeubles, chefs-d’œuvre d’architecture de pierre ou de bronze qui le fascinent.
Il quitte le pont ; allant à la dérive, l’avenue des Champs-Élysées s’offre à lui comme dans un rêve ; l’air statufié dans l’angle du Rond Point, ses yeux absorbent images, scè-nes et mouvements. « D’où viennent-ils?Où vont ces foules à pied, ces véhicules à toute allure » ? se demande-t-il, se souvenant pas de son itinéraire, mais son errance aboutit à la Place de la Concorde. Une foule de voitures inextricable y a comme le tournis : coups de klaxon, affolement général ; monde embouteillé, surexcité ; la police se dé-mène, essayant vainement de rétablir l’ordre. Kouglo ne comprend rien à la situation de ces gens chacun dans sa voiture. Les rues débouchant sur la Place de la Concorde obs-truées, un concert de klaxons ponctue le tohu-bohu ; amusé, il s’y faufile en contour-nant l’endroit ; pare-choc contre pare-choc sur le pont, les véhicules avancent en escar-got ; aux yeux du jeune Africain l’Obélisque soudain incarne les formes d’un gigantes-que bòcyÓ en faction au cœur de l’enchevêtrement ; il sourit, s’informe auprès d’un agent quand enfin il parvient près de l’Assemblée nationale.
- Restez sur ce trottoir ; la quatrième rue, c’est le boulevard La Tour Maubourg.

*
Cette prise de contact avec Paris dresse la trame de ses rapports avec ses camarades du lycée Condorcet ainsi que celle de ses rencontres à Saint-Germain des Prés. Qui sont-ils ? Serge Smerdiakof habite rue Amélie et réussit à dégoter pour Kouglo une garçonnière dans un immeuble non loin de celui où il vit dans un beau deux-pièce ; comme un leitmotiv, Serge jure par Pouchkine ou par Chestov, les cite soit pour se justifier, soit pour agrémenter ses conversations. Blond, de taille moyenne, subtilement intelligent, il parle russe, sa langue maternelle, allemand, anglais, espagnol, italien aussi qu’il dit avoir appris « en copulations régulières avec ma gouvernante quand j’avais onze ans ».
- On se retrouve à Saint?Germain?des?Prés ? demande Kouglo.
- Attends?moi au Flore ; il y aura de belles cavales.
Kouglo sorti d’une cave de la rue Saint-Benoît enfile la rue de Rennes et tombe sur Serge en compagnie de trois jeunes filles. Arlette, grande brune bien bâtie, très libre, directe, à la chevelure noire en queue de cheval, avait fait l’aveu qu’elle n’irait pas par quatre chemins, si le camarade africain de Serge « esquissait le premier pas ».
- Je te cherche depuis un siècle ! s’exclame Serge qui a déjà vendu la mèche.
- Moi aussi, je rentre...

« Il y a une ivresse dans le combat,
Au bout du sombre précipice,
Dans le déchaînement de l’orage
Les flots mugissants des ténèbres,
Les vents impétueux du désert
et dans le souffle de la peste . »
déclame Serge en guise de présentations.

- Tu nous tannes Smerd avec ton Nègre Russe ! Parlons de Kouglo qui veut justifier un truisme. Parfaitement, un truisme : malgré ton intelligence, tes facilités, tu en remets et Arlette se dessèche ! articule d’un ton professoral Dimitri Priapopoulos, beau brun bouclé au visage de Christ, surnommé Jésus par ses camarades.
- Je ne veux rien démontrer, mais rattraper le temps perdu en Afrique où nous n’avons ni livres, ni journaux, ni revues, toutes choses que vous possédez ici en abondance ; alors j’ai faim et soif de cinq journaux par jour, dix revues par semaine, un roman tous les trois jours, sans rien négliger d’un programme scolaire con, rétorque Kouglo.
Ils rebroussent chemin, cap sur la rue Saint-Benoît ; ils en prennent congé une heure plus tard et hèlent un taxi. Arlette s’offre, les yeux mi-clos ; les garçonnières de la rue Amélie s’imprègnent la nuit entière des parfums de corps tièdes.

Le tableau ainsi brossé symbolise une catégorie de jeunes des années 1948-1949 ; fils et filles de famille insouciants pour qui, outre les études qu’on fait en dilettante parce qu’on se sait intelligent, le plaisir, l’amour, la vie parisienne et la fréquentation des ca-ves de Saint-Germain-des-Prés constituent d’incontournables points d’attraction. Kou-glo y a trouvé ses pairs et est à son aise. L’idéologie intégrationniste n’existait pas en-core ; quoi qu’il en eût été, l’Africain n’en eût eu cure : n’étant pas Eugène de Rasti-gnac, il ne manque pas de moyens pour jouir de la vie qu’il mène et n’a nul défi à jeter à Paris ; mais tout en s’amusant, sa cible primordiale, voire l’unique, c’est la réussite au baccalauréat ; d’où la réplique à connotation politique à Dimitri Priapopoulos lui repro-chant d’en remettre malgré son intelligence et ses facilités :
« rattraper le temps perdu en Afrique où nous n’avons ni livres, ni journaux, ni revues : toutes choses que vous possédez ici en abondance. »

Etudiant africain, il ne se considère pas comme un essouché ; bien que fils d’une famille aisée, il ne se désintéresse pas des problèmes des Noirs en France et, un jour, après un cours de philosophie sur Aristote, il assiste à la Réunion extraordinaire panafricaine des étudiants de la France d’Outre-Mer ; salle archi-pleine ; à la tribune, un jeune homme svelte au visage anguleux, à la barbiche taillée en pointe, met les pieds dans le plat :

« Le colonialisme impose dans nos pays son système de valeurs, sans se soucier des systèmes de valeurs africains ; les liens de dépendance font des colonisés des êtres mé-prisables ; compte tenu de ce qui se passe, même en France, les humiliations qu’au mi-nistère de la France d’Outre-Mer on inflige à ceux qui ont le malheur de bénéficier d’une bourse de cette Institution, doivent être dénoncées, combattues sans conces-sion ! Malgré notre statut de nègres colonisés, nous devons donner des preuves de di-gnité et de notre implacable Négritude !»

Quand Kouglo prend la parole, il semble chercher ses mots mais déclare avec un calme impressionnant :

« Personne parmi nous ne douterait qu’il y a en France des gens sympathiques et hon-nêtes; n’empêche qu’en observant de près les réalités que vivent nombre d’élèves et d’étudiants de la France dite d’Outre-Mer, on s’aperçoit, hélas ! que cette catégorie est aussi rare que les icebergs dans les mers tropicales ; on envierait le cas de certains privilégiés, si je l’évoquais…
- Pourquoi nous en priver ? Accouche ! crie un quidam.
- Nous sommes réunis pour parler des faits vécus par la majorité, poursuit-il, impassi-ble ; aussi, m’en tenant strictement à ce que je vois trop souvent, je dirais : si nous n’y prenions garde, nous serions en France les Batouala que nous continuerions d’être à travers l’Afrique, quand nous retournerions dans nos pays.
- Pourquoi ? Sois clair ! l’interrompt quelqu’un en se dressant comme personnellement visé.
- À moins que tu ne le saches pas ou n’en aies pas conscience, le colonialisme est un rhizome difficile à détruire ; il se trouve que les attaches de dépendance et de sujétion qu’il a su créer entre lui et nous, peuples colonisés, perdurent, entretenues par le tru-chement de nos aînés ; peut-être le seront-elles par certains parmi nous qui sommes ici. »

Tel est un autre visage de Kouglo ; on découvre vite d’autres aspects de sa nature faite d’alternance de romantisme et de politique. Suivons-le dans le 7ème arrondissement où il aime à regarder les boulistes du Square des Invalides :

« Kouglo aperçut une dame en manteau bleu foncé dont le beau visage et la stature légèrement élancée le frappèrent tellement qu’il ne put s’empêcher de lui sourire; un masque froid au regard étonné apparut sur le visage ; les sourcils se froncèrent lentement comme si la dame se demandait ce que cela signifiait, si c’était à elle que l’Africain avait souri et pourquoi ; il fit quelques pas et se trouva près d’elle ; elle eut le visage couperosé mais un léger parfum s’exhalait d’elle. «Trente et cinq ans ? Peut?être quarante ? » L’audace au secours de l’énergie qui animait Kouglo fit bouger sa main qui toucha la main gantée de la Dame ; confuse, rougissant vivement, elle le dévisagea, l’air désolé ; quand il sourit de nouveau, elle demanda, embarrassée :
- Que voulez?vous, Monsieur ?
Le calme de sa voix chuchotante le trouble.
- Rien de précis, Madame ; je vous ai aperçue, belle…un peu triste et je suis venu près de vous, sans savoir pourquoi.
Un sourire ironique défait le masque froid.
- Le jeu des boulistes vous intéresse…
- Non ... pas tellement.
- Vous êtes pourtant ici.
- Comme ça !…pour rien.
- Pour vous distraire, peut-être ?
- Je n’en suis pas très sûr ; pour être franc, je n’y comprends rien ; parfois ça m’ennuie.
Grands yeux gris bleuté et chevelure de jais filetée de deux crins blancs ; visage ovale, front haut et large ; nez droit fin aux narines translucides, les lèvres discrètement sen-suelles ; elle s’éloigna à pas lents comme si elle se détachait du monde ; quelque chose dans sa personne avait instinctivement frappé Kouglo qui lui emboîta le pas.
« Qu’est?ce qui m’arrive ? Qu’est?ce qui me prend ? » murmura-t-elle à part soi, en ouvrant la portière de son Austin grise que Kouglo referma quand elle s’est assise.
- Entrez donc, l’invita-t-elle.
Il s’installa ; quand elle jeta un discret coup d’œil vers lui, un sourire à peine perceptible parcourut ses lèvres et ses prunelles se dilatèrent soudain ; le véhicule démarra.
- Sans indiscrétion, qu’est-ce que…que faites?vous à Paris ?
- Mes études au lycée Condorcet.
- À Condorcet ?
- Oui, Madame.
- En quelle classe ?
- Première C.
- Je connais votre lycée, dit?elle et s’arrêta au feu rouge.
L’air lointain, les paupières baissées mais l’œil en coin, elle observait le jeune homme aux doigts longs et fins, les mains à plat sur les genoux et si près d’elle.
- Vous ne vous ennuyez pas trop ?
- Oh non, Madame !
Une fossette se creusa sur sa joue, elle la vit et un frisson irradia sur son corps tout en-tier. Arrivés au Bois de Boulogne que Kouglo ne connaissait pas, ils marchèrent à pas de promenade dans des allées ; le printemps diffusait de la fraîcheur parmi les arbres et par strates un lourd parfum émanait de la terre. »
Mme Vénihale dévisagea son hôte ; les yeux marron clair du jeune homme lui firent l’impression qu’il la voyait nue, la faiblesse qu’elle ressentait la troublait ; elle poussa un léger soupir et entendit comme un susurrement au plus profond d’elle :

« Qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’attend-il de moi qu’est-ce j’attends de lui ? Qu’est-ce qui m’a fait l’entraîner dans mon sillage jusqu’ici ? Qu’est-ce qui t’arrive, Irène? »


Personnage essentiel, la subtile angliciste campée au cœur de ce premier roman que je considère encore une grande nouvelle, Mme Vénihale n’est pas une femme qui cherche aventure ; elle a eu une vie de femme physiologiquement marquée par une sorte d’échec ; agrégée d’anglais, elle décrypte les Sonnets de Shakespeare ; aux interroga-tions « Quel est ton tourment, Irène ? Qu’est ce qui t’arrive… » surgies de son tréfonds, elle répond :

“My love is as fever, longing still
For that which longer nurseth the disease;
Feeding on that which doth preserve the ill,
Th’uncertain sickly appetite to lease”.

« Mon amour est comme une fièvre, brûlante
De ce qui entretient davantage la maladie ;
En se nourrissant du maintien du mal
Il satisfait la morbidité de son appétit trouble. »

Mais elle se ressaisit, ne se livre pas, pose des questions et Kouglo l’informe ; ne sa-chant rien du pays nommé Djên’ Kêdjê, elle ne se souvient pas non plus d’en avoir lu le nom sur une carte d’Afrique et ne fait pas un mystère de son ignorance du continent noir.
- Sauf le Sénégal auquel je m’étais intéressée ; mon père était un ami du député Blaise Diagne ; une personne, qui m’était aussi très chère, a passé un bref séjour à Dakar, pré-cise-t-elle d’une voix calme d’étrange douceur.

Le printemps parmi les arbres et leur feuillage fouette son sang ; tout en elle la somme d’une éclosion radicalement profonde ; des années se sont déjà écoulées sans qu’un homme l’eût serrée dans ses bras. La mort de Jean l’avait entaillée d’une blessure qu’elle croyait ne se cicatriserait jamais ; elle pensait à lui en le sentant près d’elle ; il l’a enlacée quand elle avait trébuché sur une racine à fleur de terre et que Kouglo en la retenant vivement par le bras lui a évité de s’étaler par terre.
- Mon Dieu! murmure-t-elle.
- J’ai eu peur que vous tombiez, dit-il à voix basse et elle l’enveloppe d’un regard de tendresse.
- J’aimerais rentrer ; où pourrais-je vous déposer ?
À la réponse qu’elle attend se substituent les interrogations de la voix sourde de ses pro-fondeurs :
« Qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce qui te tourmente, Irène? Résurgence des prurits d’autrefois ? Appel sourd du démon de midi quatre ans après la mort de Jean ? La main d’un Africain m’a touchée au Square des Invalides ; mes seins se sont gonflés comme s’il y avait une montée de lait chez moi qui n’ai jamais eu d’enfant ! Mon soutien-gorge a failli craquer et la figue soudain éclatée le désirait tandis que mon quant-à-soi se re-gimbait. Idiote ! »

Trente ans après que j’ai eu terminé ce premier roman d’où sont extraits les passages ci-dessus, le voile m’a paru s’être levé sur la question :

« Qu’est ce qui m’arrive ? Qu’est-ce qui te tourmente, Irène » quand j’ai lu le passage que voici dans Le Con d’Irène ,d’Albert de Routisie, où la charge romantique des phrases est comme le prélude des relations de Mme Vénihale et de Kouglo :

« Le guide agite son bâton, et le simoun se lève de la terre,
Irène se souvient soudain de l’ouragan.
Le mirage apparaît, et ses belles fontaines...Le mirage est
assis tout nu dans le vent pur. »

Mme Vénihale revenue chez elle se confie à son journal intime:

« Je me suis effondrée, en larmes sur le volant après l’avoir reconduit, dévorée de re-mords de ne lui avoir pas cédé quand il me voulait et ne me déplaisait pas ; j’aurais pu l’amener ici pour me livrer à lui. Oui, j’en avais envie, rongée d’un désir insensé dès l’instant qu’il s’était approché de moi, et que je sentais mes seins augmenter de volume ; moins parce que pas un homme ne m’avait touchée depuis la mort de mon mari, que parce que…Parce que quoi ?Quel est ton tourment ? Qu’est ce qui t’arrive pour que tu rouvres ce Carnet de route abandonné depuis deux ans ?»

Propriétaire d’un de ces pavillons du XIX ème siècle dissimulés dans certains arrondis-sements parisiens où la sensualité se tapit, Mme Vénihale franchit le Rubicon ; quand elle ouvre la porte de sa demeure, l’hôte découvre une cour pavée de plaques d’ardoise roussâtres ; les hauts murs aveugles d’un complexe d’immeubles constituent, sur trois quarts de périmètre, une clôture couverte d’un foisonnement de vigne vierge tel un écran végétal derrière un hêtre rouge. Cinq colonnes toscanes de granit veiné lie de vin soutiennent, à gauche, une véranda adossée au mur auquel la maintiennent les tasseaux également en granit. Deux treilles noueuses couvrent de leurs sarments en vrilles et de leur feuillage le toit de tuile en pente légère. Un divan, un spacieux guéridon massif ainsi que trois chaises de jardin meublent l’abri.
- Voudriez-vous prendre quelque chose ?
- Volontiers… du café ou du thé, s’il vous plaît.
Il la retient par la main quand elle se dirige vers l’escalier conduisant au sous?sol et elle sourit ; il l’embrasse dans le cou, une profonde confusion erre sur son beau visage aux yeux grands ouverts de stupeur et son cœur bat très vite ; l’autorité tranquille imprégnée de douceur des gestes de l’invité ne cesse de la déstabiliser ; prise au dépourvu, elle panique un peu avant d’être consciente de la réalité.
Par deux fois le hululement d’un hibou retentit dans le feuillage du hêtre et Kouglo fris-sonne : dans son pays, le cri de ce rapace passe pour ne pas être un bon présage mais il n’en fait aucun cas, ignorant la signification chez les Blancs du cri d’un hibou dans la nuit.
Nue, Mme Vénihale dissimule son visage dans ses mains, murmure qu’elle a honte, se met à plat ventre sur le divan et enfouit la tête dans ses bras croisés.
- Je ne sais plus ce qui m’arrive … j’ai honte…
Le carcan physiologique qui l’étiolait vole en éclats, vignes vierges et peupliers frissonnent le long des murs et un souffle doux dans l’incertitude de la lumière de l’aube anime le feuillage du hêtre.

Temps frisquet. L’invité ramasse les vêtements, ils montent les marches du pavillon qui aboutissent à l’entrée du couloir ; Mme Vénihale allume et un vaste espace aux murs tapissés de livres s’offre au regard de Kouglo ; une porte en chêne ouvragé s’ouvre sur l’antichambre. Sur le visage de Mme Vénihale détendue frémit un sourire radieux qu’elle ressent s’épanouir en elle telles d’innombrables fleurs, tandis que la jouissance d’un plaisir inespéré continue d’opérer comme une suffusion.

II

Ces séquences davantage développées dans Années du bac de Kouglo relèvent-elles du romantisme ? On est passé de la sclérose à l’éclosion dans l’être d’une femme décidée de s’épanouir. Le lendemain, elle ramène Kouglo rue Amélie, l’accueille une semaine plus tard à la sortie de la salle des examens et le fait vivre chez elle. La proclamation des résultats du baccalauréat leur fait pousser comme des ailes ; le romantisme du décor de la demeure d’Irène Vénihale, la sensualité dans l’approche d’une vie sentimentale évoluent vers l’alchimie de la cristallisation dans les noms des villes de leurs vacances : Florence, Volterra, Sienne, Rome, Naples, Capri, Herculanum, Pompéi où, évitant les endroits trop communs, ils parcourent ruines et restaurants discrets, privilégiant les pen-sions à la périphérie des grandes villes. Irène ivre de jeunesse émerge de leurs nuits ha-letantes de sexualité. Avant leur départ de Paris, Kouglo a suggéré qu’elle change de coiffure et elle s’est fait couper les cheveux ; aussi paraît-elle moins que son âge, avec des allures d’une jeune femme longtemps désirée que le jeune homme dans une sorte de course effrénée entraîne maintenant d’une boîte de nuit à l’autre.
À Padoue qu’elle connaissait, elle l’emmène à la chapelle Scrovegni ; en lui faisant dé-couvrir des fresques de Giotto, elle le serre parfois contre elle comme pour le protéger ou se protéger de quelque chose ; elle sourit, l’embrasse dans le cou ; sur leur chemin du retour, elle dit d’une voix qui semble lointaine à Kouglo :
- Nous ne sommes pas tellement loin de Milan ; rien ne nous rappelle en France ; est-ce que tu aimerais connaître un peu Milan ? Je deviens capricieuse, n’est-ce pas ?
- Je ferai un jour des libations aux divinités gauloises du Square des Invalides.
Elle sourit et s’enquit de la signification d’une telle cérémonie.
- Heu…au pays natal, on remercie les divinités quand on est heureux.
- Je ne te comprends pas.
- O.K. Je t’ai rencontrée au square des Invalides ; voilà que je me trouve en Italie ; sans toi je n’aurais pas songé à un tel périple avant mon retour au pays.
- Je t’aime, murmure-t-elle et l’enlace.
Le séjour à Milan est consacré à quelques curiosités et à des lieux célèbres ; admirant du haut du Duomo un paysage de monts et de lacs, les stimulantes beautés qu’il découvre sidèrent l’Africain, tandis qu’Irène se recueille au pied de la Madone d’or.
- Là-bas, c’est le lac de Côme, dit-elle quand elle le rejoint.
- Nous le verrons de près ?
Un joli sourire frémit sur son visage et la jubilation frétille dans ses yeux. Promenade après le dîner, coups d’œil sur des journaux dans la salle des pas perdus de la pension ; dans le salon, deux virtuoses, l’un au piano, l’autre avec sa flûte traversière, interprètent une partition ; Kouglo n’y comprend rien mais cette musique distille en lui un plaisir indicible ; Irène s’en aperçoit, heureuse de le sentir dans un tel état d’âme. Ils quittent Milan de bonne heure pour Tremezzo ; deux fenêtres de leur chambre s’ouvrent sur la cour intérieure de l’hôtel, deux autres sur le lac de Côme ; sur la rive opposée, Bellagio et les pics alpestres sous le ciel d’un inaltérable bleu profond ; Kouglo en éprouve une impression inouïe ; debout dans l’embrasure d’une fenêtre, il s’étire, les bras en l’air, respire à pleins poumons ; Irène soudain revoit en lui le garçon à qui, à Padoue, elle s’était livrée avec passion, avec une fougue telle qu’elle désira en mourir.
- On descend ? J’ai…rudement envie de tremper mes mains dans ce lac.
Ils empruntaient un chemin détourné quand une jolie vieille femme leur adressa la pa-role ; Irène la remercia et traduisit : « Ah ! le bel âge !…Venez par ici, les marches au bout du sentier vont sur la rive ; c’est glissant ! Attention, les tourtereaux ! Que c’est beau l’amour ! »
Kouglo plongea ses mains dans l’eau, les passa ensuite sur le visage, comme s’il se débarbouillait ; Irène en fit de même ; ils se regardèrent et pouffèrent tels deux gamins facétieux ; la main dans la main, ils retournèrent sur leurs pas pour une longue prome-nade dans Tremezzo.
- J’éprouve ici des sensations que j’aurais du mal à décrire, si j'avais quelques talents d’écrivain ; j’ai une forte envie de passer des journées sur ce lac, dans une barque ? Je m’y promènerais à pied, si ça pouvait se faire.
- Mon chéri, nous reviendrons à Tremezzo, dit-elle et lui donne le bras.
La nuit tombe vite comme en Afrique ; une douceur prenante imprègne la chambre ; nus devant une des fenêtres, se tenant par la taille, ils regardent inlassablement le lac de Côme ; le désir en travail dans ses profondeurs la fait entourer de ses bras.
- Devrais-je lutter ? Je me sens comme si j’étais ton fils et mon trouble est profond…
- Mon chéri, pourquoi lutter ? Et contre quoi ? Ecoute : le jour où tu m’as abordée au Square des Invalides, j’ai entendu en moi cette interrogation qui s’est répétée plusieurs fois plus tard : « Qu’est?ce qui m’arrive ? Qu’est?ce qui me prend ? » Eh bien, il me prenait que j’étais…que je suis incroyablement amoureuse d’un jeune homme qui se nomme Kouglo.
*

On a vu Kouglo à la réunion des étudiants africains de la France d’Outre-Mer ; rentrés en France et sans projet à Paris, Irène pense faire une proposition, mais avec le tact, la discrétion, la souplesse d’une curieuse qui ne voulait pas en avoir l’air, elle s’enquiert, pour la première fois, des activités des parents de son compagnon et a l’impression que le jeune homme a enjambé un obstacle en allant au?delà de sa question, avant de préci-ser que son polygame de père est planteur de cacaoyers et de caféiers.
- Quant à ma mère, elle vend des tissus importés de Manchester, des Pays Bas ou fabri-qués au Nigeria.
Le mot polygame donne un léger haut?le?corps à Mme Vénihale mais en termes aussi nuancés qu’embarrassés, elle demande si un tel mode de mariage sera le sien aussi.
- Tu abordes un grand problème…comment t’en parler sans te choquer ? dit-il avec un fin sourire.
- Me choquer ? Je crois maintenant que nous nous connaissons mais quoi qu’il en soit, mon chéri, je sais respecter les mœurs et les coutumes des autres.
- J’entre donc dans le vif du sujet : les problèmes de conjoints trompés et malheureux, de ménages brisés pour des motifs essentiellement sexuels sont rares dans les familles polygamiques de mon pays ; bien entendu, je n’engloberais pas l’Afrique tout entière dans un tel modus vivendi, car nos pays ne sont certainement pas hors d’atteinte des problèmes conjugaux, ni de scènes de ménages.
Il vit un discret sourire sur les lèvres de Mme Vénihale, n’en fait pas cas et continue :
- Voilà des généralités, mais pour répondre à ta question, qui est précise, je peux dire que, personnellement, je n’aimerais pas être polygame ; appartenant à une génération résolue à en découdre avec certaines traditions africaines, violer mœurs et tabous scléro-sants qui entravent…autant le progrès que la libération psychologique des individus, un tel mode de mariage, à coup sûr, ne sera pas le mien.
Un franc sourire frémit sur son beau visage et elle dit tel un oracle :
- Tu obtiendras de bonnes notes à l’oral du bac.
- Ainsi soit-il ! réplique-t-il et elle rit doucement .
- Tu es déjà allé en Normandie ? J’aimerais visiter le Mont Saint-Michel ; c’était avec des amis britanniques que j’ai parcouru la région, quand j’étais jeune fille.

« J’irai revoir ma Normandie...
C’est le pays qui... entonne Kouglo.

- Où as-tu appris ça ?
- Mais…en Afrique !
- C’est le comble de l’aberration ! Il n’y a pas de chansons dans vos folklores ?
Il l’enlace et déclame :

Ah ! Mignonne,
Allons voir
En la belle Normandie,
Si de nos Amours d’antan
Sont encore en fleurs
Moult pommiers,
Cerisiers et poiriers…

La voiture démarre sur les chapeaux de roues ; loin de Paris, les paysages se succèdent dans un déploiement d’arbres qui semblent exhiber des milliers de parasols de verdure tendre. Irène en robe de mousseline émeraude imprimée éclate de rire ; puis, l’air dubi-tatif, elle dodeline de la tête tandis qu’un petit vent frais sentant bon fouette le visage radieux des voyageurs. Elle jette un regard heureux vers Kouglo en pantalon palm-beach gris clair, chemise de tissu à ramages envoyée par sa mère. Un panneau de signa-lisation pour Alençon déclenche en lui une rengaine des classes primaires en Afrique :

Jolies Ornaises,
Alençonnaises,
Tissez, tissez ...

Le regard rieur, elle s’enquiert.
- C’est en Afrique que tu as appris ça aussi ?
- Un legs de ma culture française.
- Dis-moi, mon farceur : on vous enseignait vraiment ça en Afrique ?
- Parfaitement ! Je ne comprends pas ton étonnement. Nous ne savons rien de notre histoire, ni de notre géographie, ni de notre faune, ni de nos richesses culturelles ; en revanche, nous n’ignorons guère des conquêtes franques, ni de l’histoire des rois de France, ni des guerres de la Mère Patrie, ni des Révolutions européennes ; le charme et la richesse du bocage normand ; la pureté de la langue languedocienne nous sont in-culqués qui tapissent le sol de nos têtes, même mal faites. Ecoute, Amie : mon père, qui n’a pu aller au-delà du certificat d’études primaires, m’avait dit ceci dont je m’aperçois depuis mon arrivée en France :

« La reconnaissance des fondements de l’acculturation chez un Africain, ça permet, à un Français de souche, de retrouver en la personne d’un Noir un pur produit de la civi-lisation des Blancs. »

La maturité politique du jeune homme l’étonne ; son « grand garçon » de Padoue et de Tremezzo réapparaît sous un autre jour et il lui semble plus que son âge réel.
- Ce que tu m’apprends est incroyable, inimaginable, difficilement tolérable malgré l’humour et le badinage.
- Vive la pureté d’âme ! Je la découvre sur ton beau visage, dans tes réactions aussi qui sont très saines.
L’Afrique des contes et légendes dont il apprécie autant les richesses que l’importance culturelle, ni celle des cartes postales, du soleil et de la lune qui se lèvent ou se couchent et qu’il abhorre, n’interviennent pas dans leur nuit à Alençon ; Kouglo parle d’autres réalités et elle l’écoute au sujet des révoltes qui couvent en grondant dans les masures étouffantes de misère.
- Je t’assure qu’il y aura contre le colonialisme des journées sanglantes ; ni mitraillettes ni fusils, hommes, femmes et enfants auront en revanche saisi massues, haches, gour-dins, flèches de sauvages empoisonnées : tout objet pouvant frapper dur, fort et tuer sur le champ. Et la horde affamée, haillonneuse, rongée par la vermine, déploiera une éner-gie sans nom parce qu’elle aura été déterminée par l’état des choses à conquérir sa liber-té.
Irène se sentant couvrir de chair de poule se blottit contre lui.
- Mon chéri...cette vision est effrayante ! Je comprendrais une telle tragédie ; est-ce que tu la crois possible ? la France sort d’une période singulièrement éprouvante, mais la vie aura toujours le dessus ; que toi et moi soyons ensemble était pour moi inespéré, dit-elle d’une voix très calme, puis elle s’endort aussitôt comme sous les effets d’un somnifère.
Quelques minutes plus tard il l’entend sangloter ; stupéfait, scrutant son visage qu’il aime admirer, il voit bouger ses lèvres, elle murmure une phrase inaudible et ses larmes coulent ; elles continuent de couler quand elle se réveille, l’air abattu. Il la serre dans ses bras.
- Qu’est ce qui se passe ? Tu as eu un sommeil agité et tu pleures.
- J’ai fait un affreux cauchemar…je crois avoir dit : « la France sort d’une période sin-gulièrement éprouvante » ; cette phrase a fait surgir des pans de ma vie privée avec Jean, mon mari ; je t’ai dit qu’il s’appelait Jean, n’est-ce pas ?
- Tu ne m’as jamais parlé de ton passé ; chez moi, on se garde de se mêler de la vie pri-vée des gens.
- Mon chéri, je ne te ferai mystère de rien ; je t’ai trouvé, je suis follement amoureuse de toi et je revis ; tout en moi est enchâssé dans cet aveu :

Love is my sin, and thy dear virtue hate,
Hate of my sin, grounded on sinful loving:
O, but with mine compare thou thine own state,
And thou shalt find it merits not reproving.

L’Amour est mon péché, et ta profonde vertu la haine,
Haine de mon péché fondé sur un amour pécheur.
O! compare seulement ma situation à la tienne,
Et tu verras qu’elle ne mérite pas de réprobation.

- Sublime Shakespeare, dit Kouglo à voix basse.
- Mon Kouglo, ta vision concernant l’avenir des relations entre l’Afrique et la France est légitime ; elle ne me choque pas parce que les Africains, les Arabes, tous les colonisés ont le droit et le devoir de se battre sans concessions pour leur Liberté.
Il la serre contre lui, sourit et ils descendent prendre le petit déjeuner avant de partir pour Avranches.
*

Kouglo pousse l’immense grille du Jardin des Plantes fourmillant de touristes, laisse passer un couple d’âge respectable, puis il prend la main d’Irène et ils descendent les marches du célèbre jardin botanique. Luminosité de l’air d’une transparence bleutée ; un plaisir communicatif irradie dans tout son être ; il la dévisage, elle l’embrasse dans le cou et murmure :
- Toi, je t’aime…
Bras dessus, bras dessous, errant parmi les allées, ils s’arrêtent tantôt devant des parter-res aux fleurs diverses, riches, rares ; tantôt, au pied d’un pin, d’un cèdre d’Arabie ou du Liban vieux de deux cents à trois cents ans. En prenant congé du Jardin public, ils consacrent à l’essentiel la visite du Mont Saint-Michel et elle propose d’aller en Breta-gne.
- Pourquoi pas ? Le soleil règne sur la France tout entière.
Combourg, Saint-Malo, le Quic-en-groigne, la tombe de Chateaubriand. Belle nuit à l’odeur tiède de chair nue à Dinard. À Rennes, ils errent d’une allée à l’autre au Tabor avant de mettre le cap sur Granville : le Jardin public, la Vieille Ville, ses ruines et son musée, le port grouillant de pêcheurs gouailleurs, le Plat Gousset pris d’assaut par la Manche déchaînée. Rompus par des heures de danse au casino, ils rejoignent leur chambre à l’Hôtel Ermitage à Donville-les-Bains. En pyjamas devant la fenêtre d’où ils admirent la marée montante, ils s’enlacent, puis, sans mot dire, ils enfilent leur peignoir et descendent. Irène s’étire, se déshabille et se met à courir parmi les dunes couvertes de chiendents et arbustes ; Kouglo ravi de la voir ainsi jette ses vêtements par terre, se lance à sa poursuite et la rattrape ; elle rit, ivre de joie, le désire d’un désir immédiat et s’abandonne au plaisir d’une telle possession ; plus tard, à plat ventre sur le sable, ils écoutent le ressac, attentifs comme s’ils en recevaient un message ; comme la mer monte ils font des brasses avant de dormir à la belle étoile. L’aube voit leurs ébats et ils rejoignirent l’hôtel aux caresses des premiers rayons du soleil sur leurs corps enlacés, l’un dans les bras de l’autre.
*
On a su plus haut que Kouglo n’était pas Eugène de Rastignac ; au terme de cette première partie de mon intervention, j’ajouterais : n’étant pas Eugène de Rastignac, il n’était pas, non plus, Félix de Vandenesse et qu’Irène Vénihale n’était pas Mme de Morsauf ; on sait que Félix de Vandenesse et Mme de Morsauf sont héros et héroïne de Le Lys dans la vallée ; je ne connaissais pas cette œuvre que je découvris, magistrale et intimiste, longtemps après que j’ai eu écrit Années du bac de Kouglo ; retraité, le hasard m’a fait tomber, chez un bouquiniste d’Uzès, sur les cinq volumes des Lettres de Bal-zac à Mme Hanska ; j’y ai lu dans le tome I, à la date du lundi 25 Août 1834, les ap-préciations que voici de Balzac concernant Volupté, un roman de Sainte-Beuve :

« Qui n'a pas eu sa madame de Couaën n'est pas digne de vivre. Il y a dans cette amitié dangereuse d'une femme mariée, près de laquelle l'âme rampe, s'élève, s'abaisse, indé-cise, ne se résolvant jamais à de l'audace, désirant la faute, ne la commettant pas, tou-tes les délices du premier âge…. »

Ces phrases m’ont fait penser à Kouglo et j’ai souri parce que, si l’étudiant africain avait trouvé en Irène Vénihale sa Madame de Couaën, son personnage et sa nature étaient à l’opposé de ceux de Félix de Vandenesse. Les notes de bas de page, renvoyant à Le Lys dans la vallée, m’ont permis de comprendre l’origine de ce roman ; quand je l’ai eu lu, j’ai poussé un grand ouf parce que ses nombreuses et inégalables qualités ne m’ont pas fait regretter de ne l’avoir pas découvert avant d’écrire Années du bac de Kouglo ; je peux maintenant affirmer que la vivacité de l’imagination chez Kouglo aus-si, la maîtrise de sa fougue dans l’audace qui l’emporte, le continuel besoin d’affection et de tendresse chez Irène Vénihale, son total abandon dans l’acte sexuel qui ajoute à la coloration poétique incrustée dans le roman, font qu’Irène aussi est une femme vraie.
À mes yeux, la phrase que voici de la lettre à Mme Lanska résume, avec une justesse sans précédent, l’amour de Kouglo pour Irène et celui de cette femme de 45 ans pour son amant de 19 ans :
« Oui la première femme que l'on rencontre avec les illusions de la jeunesse, est quel-que chose de saint et de sacré… »


III

C’était à Tigony


Jeunesse insouciante, badinage, romantisme en France quatre ans après la fin de la deuxième guerre mondiale, mais l’approche des problèmes politiques entre la France et ses colonies en Afrique caractérisent aussi la première partie de mon exposé. Publié en 2000, C’était à Tigony est étouffé par la critique littéraire française ; présentées autrement que dans Années du bac de Kouglo. les donnes sont d’entrée de jeu inversées. L’enquête sociologique par laquelle débute C’était à Tigony révèle autant la personnalité que les compétences de la technocrate qu’est Dorcas Moricet-Keurléonan, géophysicienne, ainsi que sa nature de femme politique soucieuse d’observer les réalités et de les capter avec une précision sans faille dont voici un exemple :

« Odeurs de puanteur cadavéreuse au CHU de Kiulari d’une bouleversante saleté ; jus-que dans ma voiture, je les sentais comme si mon corps en avait été imprégné et qu'elles s'en exfiltraient. Au port de Saïnifuki, des tonnes de café recouvertes de prélarts atten-daient les cargos pour leur transport à Inshakiu qui en a besoin ; à Kilakila, province des pamplemousses, des centaines de tonnes pourrissaient dans les paniers ou sacs de jute, alors qu’on en manque à Tigony où il est encore onéreux ; l’industrie de commercialisa-tion des poissons tels que le capitaine, le barracuda, le mérou et de gambas a périclité ; personne n’oublie qu’à peine un an après l’indépendance, le Wanakawa les congelait et les exportait en Europe. Maintenant truffé d’hommes d’affaires étrangers cyniques qui « pompent » ses ressources, de requins à l’affût de tout potentiel économique pour en déposséder ceux qui doivent en être les premiers bénéficiaires, le pays semble juché sur une pente abrupte. Le peuple opprimé, oppressé, hongré, saigné à blanc, gémit, réduit à l’impuissance par l’appareil d’Etat répressif verrouillé par un dictateur autocrate.
« Pléthorique et famélique, la cohorte des chômeurs, qui représente 49 % de la popula-tion, se parque à tous les coins de rue.

« Qu’avons-nous fait à nos divinités pour être où nous en sommes de notre misère ? »
« Dieu lui-même doit être contre nous, s’il existe ».
« J’ai entendu plus de cent fois ce genre de réflexions à travers le pays. Un chômeur au visage osseux, hectique, squelettique dans un pantalon et une chemise sans couleur en lambeaux, psalmodiait une chanson qu’on m’a traduite :

« La terre, la terre ne tourne plus
bien dans mon pays
Mon pays est celui
où je crève de faim
La misère m’y assaille
D’autres ont du travail
Même insignifiant ce travail-là
Procure de quoi vivre.
Quand aurai-je quelque chose à moi ?
Mieux vaut mourir
Que vivre comme je vis. »

« Un de ses camarades le dévisage en faisant des grimaces.
- Hé ! hé ! Mwuki, tu es inspiré aujourd’hui.
- C'est ainsi quand il pense à sa défunte, dit un autre.

« Il faut laisser tranquilles ceux qui s’en sont allés
« À jamais ils profitent du soleil de la mort.
« Ils n’ont plus besoin de boulot au pays de là-bas
« Chez la mort il n’y a pas de chômage.
« Et moi Mwuki je dis :
« La terre, la terre, elle ne tourne plus bien
« Plus bien dans notre pays elle ne tourne
« Et nôtre est celui de crève-la-faim
« De crève la mort sur les dépotoirs
« Oyé ! crevons de faim de misère et de mort
« De faim de misère à la chaîne
« Oyé ! la vermine est notre pagne de nuit
« Oyé ! Wanakawa
« Pays de richesses pour les Blancs
« Pays d’Afrique hostile aux nègres
« Hostile à ses enfants nègres rejetés
« Oyé !
« Et dans les rues que nous errons
« Chiens sans maître
« Ou de maîtres esclaves
« Des étrangers
« Oyé ! »

« Si la traduction est exacte, la psalmodie est édifiante et il faut réagir : rester, mais ne pas vivre en vase clos et indifférent, ou bien, partir. »

*
Celle dont la perspicacité dans l’observation et les constats avaient fait aboutir à une telle conclusion était, avant tout, une géologue-géophysicienne qui découvrirait une mine d’or.
« Dorcas avait senti l’odeur du métal précieux avant de supputer les oscillations angois-sées de son pendule sur la tourbière au cours d’une randonnée solitaire, loin de Tigony ; le consortium informé sans s’appesantir sur la réalité, le processus administratif s’était ensuivi ; discrète, convaincante avec un calme aheurtement, elle avait vaincu les obsta-cles, raillant parfois les spécialistes et experts tant africains qu'occidentaux qui n’y croyaient pas. Leurs conclusions sans appel étaient :
« Les recherches effectuées n’ayant abouti à aucun résultat positif et n’en ayant donné quelques indices, nous ne pensons pas envisager la nécessité de les continuer ».

L’intrusion du hasard dans une telle découverte excluait toute analyse scientifique, mais Dorcas ne se gêna pas de souligner « le manque de persévérance, de perspicacité aussi de ceux qui ont trop vite enterré ce gisement que le pays recelait dans son sous-sol ».

Mais bien que sans état d'âme, le regret succéda en elle à la joie d'une telle découverte, à l’idée que la communication de son rapport créerait une horde de requins qui se ruerait sur la manne : « Wanakawa décolonisé sera encore exploité, avec la complicité des politiciens africains ».

Technocrate, mariée, mère de famille, financièrement autonome, elle ne cessait de penser à ses parents qui avaient inculqué à leurs enfants l’éducation et l’éthique qui devaient permettre à chacun d’eux d’acquérir une « base aussi solide que pratique », sans négliger les dons, les capacités et les compétences ; développer la sensibilité, aiguiser la justesse de jugement, cultiver en soi le respect des valeurs et du patrimoine étaient les mots d’ordre. Paul-Emile, Guy Moricet l’avait expliqué ainsi : « appréhender et définir d’une manière décisive qui on est, ce qu’on doit faire pour soi, pour l’autre et parvenir à l’Excellence.»

Plus tard, face aux réalités sur le terrain objectif, Dorcas répliquerait :

« Oui, Père, mais j’étais jeune ; tout est maintenant différent dans l’Afrique indépen-dante que tu n’avais pas connue, ne connaîtras pas et où les réalités sont moquées ; des Africains qui y attirent l'attention sont traités d'utopistes ; un mensonge inimaginable règne sur les faits d'évidence ; le peuple berné est hongré et moi, ta petite Dorcas, avec ma tête bien faite, je ne veux pas être complice de l'énorme duperie au cœur des exalta-tions des droits de l’homme, de la liberté, de l’égalité et de la fraternité si souvent pro-clamées mais peu respectées… »

Celle qui faisait une telle déclaration était aussi une amoureuse de la nature ; les paysa-ges qu’elle admirait reflétaient son portrait :

« Dorcas fut prendre dans la bibliothèque un vieux numéro de Géo, le feuilletait en s’arrêtant sur des photos ; deux doubles pages de roche et leurs coupes la fascinaient par leur beauté, la vertigineuse brutalité des perspectives, l’infinie poésie émanant de la nature saisie par l’œil du photographe collé à l’objectif de son appareil ; elle se sou-venait de sa première année à Wanakana quand elle se renseignait sur la région, avec la curiosité d’un touriste soucieux de savoir où aller, quoi visiter sans un plan balisé de repères qu’il faudrait consulter de temps en temps, mais partir à la dérive, découvrir sans avoir été informé; aussi se préoccupait-elle moins des précisions que d’indications vagues, floues, d’horizons vers lesquels se diriger où se révéleraient à son esprit non prévenu des aspects et des choses dont elle n’aurait lu, ni ne trouverait les descriptions dans aucun livre.
« Elle pensait à une randonnée que Gaëtan qualifia de « rasoir ». Ils parcouraient cer-tains des endroits les plus escarpés de la sous-région ; les falaises exposent des descen-tes à pic au regard du promeneur ; l’attrait suicidaire est d’autant plus fascinant, qu’en y accédant en les voyant de profil, on découvre dans un environnement de vertige l’eau dont la crique contient les mouvements paraît d’une transparence inouïe, quand elle lèche les endroits du rocher contre lesquels elle se heurte. « Rasoir, il y a mieux en France ! » avait bougonné Gaëtan.
« Une page du magazine présentait l’écoulement d’un ruisselet parmi les joncs et les nénuphars ; elle l’observa longuement, poussa un soupir et dit à voix basse : « je ne suis pas revenue en Afrique seulement pour la géographie…j’aurais tant aimé qu’il me fasse vivre, sentir comme il peut sentir ; hélas, il me fossilise…Dieu, j’étouffe à ses cô-tés ! »

Le romantisme de ce « hélas, il me fossilise…Dieu, j’étouffe à ses côtés ! », exfiltré de ses profondeurs après l’observation de « l’écoulement d’un ruisselet parmi les joncs et les nénuphars » ne renverrait-il pas quiconque l’aurait lue à La Bible de l’humanité où Michelet déclare :
« Tout est étroit dans l’Occident. La Grèce est petite : j’étouffe ; la Judée est sèche : je halète. Laissez-moi un peu regarder du côté de la haute Asie, vers le profond Orient…» ?

Il est significatif que Davidde penitente surgisse à un moment crucial dans C’était à Tigony ; romantisme et la sensualité sont à leur paroxysme dans l’oratorio de Mozart souché sur les amours du roi David et de Bethsabée ; qu’on se rassure, à Tigony, Segué n’Di n’a aucun regret et le Chant des Travailleurs des Carrières d’Oum’Iniafori appa-raît à Dorcas comme « l’immense poème, vaste comme la mer des Indes, béni, doué du soleil, livre d’harmonie divine où rien ne fait dissonance » que cherchait Michelet ; alors, Dorcas prendra son essor tel un superbe oiseau échappé d’une cage.

IV

Tigony est le prototype des pays africains indépendants où Dorcas voulait se battre pour que les droits sociaux gagnent du terrain et que les Africains qui en avaient les moyens pussent investir dans leur pays natal ; mais qui et quel était Gaëtan ? Succinctement, voici la situation politico-sociale dans le pays au moment où le hasard a fait prendre à Dorcas une décision irréversible :

« La foule s’égrenait. Le chant des Carrières de granit derechef s’éleva, paisible, lanci-nant, lourd d’ahan et d’espoir ; on y voyait l'image les travailleurs ruisselants de sueur écrasés par l’effort ; on entendait des gémissements de blessés, on percevait le goutte à goutte de leur sang, les pleurs de ceux qui, n’en pouvant plus, devaient cependant conti-nuer, les grincements de dents de douleurs jugulées parce qu’on était convaincu que demain serait un jour nouveau où utopie et espoir deviendraient une seule réalité ; mais le peuple trop déçu par les promesses jamais tenues sentait au travers de ces voix la mort planer dans un ciel d’azur ensoleillé et comme si une force de vie la harcelait, la manifestation s’accéléra jusqu’aux abords du Palais Kinikifunkuyingy où elle s’immo-bilisa. L’hymne national, bien que chant magnifique, se fit entendre en un énorme murmure s’élevant de la marée humaine dans un va-et-vient qui donnait la chair de poule.
Les grilles blindées du palais grandes ouvertes, deux hommes en civil, ostensiblement à l’écart de la garde officielle, vinrent au devant de la foule ; à eux aussi on confia une pétition et ils s’éloignèrent rapidement ; la foule sans se lâcher la main emprunta l’Avenue Afrique Libérée, ne pouvant pas rebrousser chemin sans provoquer un embou-teillage qui eût paralysé la circulation pendant des heures.
« Une telle organisation et sa discipline décevaient le service de l’Ordre répressif, aga-çaient le gouvernement en rendant le chef d’Etat méfiant et soupçonneux. Deux heures durant le piétinement de la cohorte sur l’avenue contourna le Square Tchên’Kêti, em-prunta le Pont Kotoka-sur-la Humba que la Chine populaire avait fait ériger au-dessus d'un bras du Kiniéroko ; la houle humaine s’en écoula vers le nord-ouest du Mont Ki-niyinka où elle se défit en s’étalant. »

C’est dans un tel climat politique, non seulement à Tigony mais dans le pays Wanakawa tout entier que se rencontrèrent Dorcas Keurléonan-Moricet et Ségué n’Di, chômeur temporairement vendeur de journaux à la criée.

*
« Peu des manifestants qui formaient la chaîne d’union se tenaient par la main sans s'être donné la peine de se regarder, mais eux avaient échangé un sourire de sympathi-sants dès que leurs mains s 'étaient serrées l’une sur l’autre ; Mme Dorcas Keurléonan-Moricet eût aimé que Gaëtan fût un de ceux qui tenaient ses mains dans cette foule d’inconnus à dominance africaine ; elle n'ignorait pas que le « devoir de réserve » inter-disait à tout fonctionnaire de la Mission de Coopération internationale de s’immiscer dans les affaires intérieures du pays où il était en mission ; l’Agence avait son siège à Tigony et Gaëtan Keurléonan en était le Secrétaire général adjoint ; sa femme manifes-tait, bien qu’il eût déclaré « indécent, malsain même de se mêler d’une affaire avant tout africaine » ; « je comprends que tu t’intéresses à certains problèmes africains et par-faitement ton engouement pour le continent noir; mais t'engluer dans une marche de protestation avec une foule qui s’annonce pléthorique, toi, la femme d’un Haut Fonc-tionnaire international, n’est-ce pas excessif ? »

Elle avait passé outre à de telles considérations : autant la vanité que le mépris l’en avaient agacée ; vêtue d’une robe de jean à manches courtes boutonnée du niveau de la poitrine au dessous des genoux, mais légèrement ouverte sur les mollets que la fente découvrait quand elle marchait, Mme Keurléonan-Moricet portait des verres solaires et un chapeau en raphia de fabrication locale d’où pendait sa grosse tresse de cheveux qui oscillait quand elle marchait. De temps à autre une fine pression digitale s'exerçait sur la main de Ségué n’Di qui pensait que c'était un tic de sa part et serrait doucement la sienne.
- J’aimerais faire encore un peu de chemin avec vous, sinon...me promener dans la fu-taie d’eucalyptus, dit-elle d’une voix fatiguée et ils quittèrent la route pour la forêt.
Mme Keurléonan-Moricet ne lâchait pas sa main ; vingt-cinq ans, taille élancée, mince et musclé, d’allure tranquille, il y avait quelque chose de rassurant aussi bien dans sa façon de tenir sa main que dans le timbre de sa voix. Elle fit ses excuses d'être sans doute indiscrète, mais l’interrogea sur son « mode de vie maintenant que vous n’avez pas un travail permanent ».Un natif de Wanakawa ne répondait pas à ce genre de ques-tion, quelle que fût la sympathie qui la motivait. Qu’il ne mangeait plus à sa faim tous les jours depuis quinze mois était son problème, aussi répondit-il que c'était sans impor-tance, qu'on savait survivre « là-haut », dans les agglomérations du Mont Kiniyinka.
La main de Dorcas se resserra sur la sienne, les mouvements de ses doigts transmet-taient plus de tendresse que d'affection.
- Et encore ?
- Vous savez, Madame, il y a plus malheureux que moi à Wanakawa ; non seulement les clochards et autres laissés-pour-compte que vous avez pu remarquer pendant la manifes-tation, des diplômés, eux aussi sans travail, des ouvriers qualifiés licenciés après huit jours de préavis ou sans.
- J’ai mené une enquête, oh, sommaire ; mes notes, qu’il me faudra revoir, compléter et affiner, m’aident à comprendre quelques problèmes de ce pays ; mais dites-moi, s’il vous plaît, à quoi tiennent vos difficultés ? Votre pays est indépendant...
- Indépendant, indépendant...Vous avez entendu le ministre de l’Intérieur ? Il a fait es-timer à deux millions cinq cent mille la foule des manifestants ; les organisateurs criaient haut et fort qu’il y en avait quatre millions cinq cents, le quart de la population inscrite ; la présence des Occidentaux était singulière, anachronique.
Une reptation avait pris d'assaut le corps de Dorcas dans la foule en marche, quand sa main avait touché celle du jeune homme ; calme, sinueuse, la sensation rémanait dans la futaie et la rendait mal à l'aise ; consciente de jouer avec le feu, un signe de cette nature l’amusait aussi au cœur de l’angoisse qui par moments l'envahissait et qu’elle supportait avec ironie, sentant quelque chose s’ouvrir en elle lentement tel un bourgeon parvenu au terme de sa formation.
« Face à face avec l’irréversible », entendit-elle en son for intérieur quand des bour-geons en éclosion diffusaient un parfum qu’elle respirait dans le bois d’eucalyptus. Le-vant leurs mains l’une dans l’autre, elle mit sur sa joue le revers de celle de Ségué n’Di ; le jeune homme ne comprenait pas la signification de ce geste et faillit retirer sa main.
- Ma remarque n’est pas une critique désobligeante…
- Je ne suis pour rien dans la poursuite de…l’exploitation de l’Afrique par l’Occident, en intelligence ou non avec des Africains : je suis ici en tant que géologue-géophysicien.
- Ça doit être très intéressant.
- Sans doute : c’est une…corporation mieux rémunérée en Afrique qu’en France ; je travaille dur ; objectivement, est-ce que je mérite mes émoluments ? Ce n’est pas moi qui ai fixé les barèmes et je n’ai aucune raison de m’y opposer, ni de sous-estimer mes compétences.
- Pourquoi vous parlez ainsi à un inconnu ?
- Qu’est-ce j’en sais moi-même ?
- La forêt est agréable la nuit et ses senteurs sont…comment vous expliquer ça ? en tout cas, j’aime bien m’y promener, parfois jusqu'à deux ou trois heures du matin.
- Vous êtes marié ?
- J’ai failli. Et vous ?
- Mon mari et moi habitons Résidence Europe.
- Il n’était pas à la manifestation.
- Une affaire de choix.
- Je vous fais mes excuses, Madame.
- C’est encore loin, votre maison ?
Ségué n’Di rit doucement. Ils se trouvaient sur le flanc-est du Mont Kiniyinka quand il changea d’itinéraire ; Dorcas s’aperçut qu’ils descendaient.
- Vous n’habitez pas « là-haut ? »
- Si ; ce serait épuisant pour vous d’y grimper ; je vous accompagne vers chez vous.
- Vous ne voulez pas que...
- Ce n’est pas ça, Madame ; il y a aussi le fait qu’une case dans la nuit ressemble telle-ment à une autre ; si le hasard permettait de nous rencontrer encore et de nous reconnaî-tre...
L'œil en coin, elle l’avait mainte fois observé sous les éclairages de la ville mais dans l’obscurité de la forêt, ses grands yeux noirs, son visage fin amaigri par le manque de nourriture régulière s’exposaient dans son imagination comme dans un miroir ; elle s’arrêta ; il n’était pas de beaucoup plus grand qu’elle et dans la foule elle ne levait pas la tête quand parfois elle tournait son visage vers lui en parlant. Lui non plus ne s'était pas privé de jeter de furtifs coups d'œil vers elle et l’avait frappé son joli visage proportionné d’où émergeait sa volonté avant qu’elle la manifestât. Elle lui donna le bras ; ces manières des couples de Blancs qui sont aussi celles des Africains habitués à des manières d’Occidentaux, Ségué n'Di les voyait sur les écrans de cinéma quand il avait la possibilité de s’offrir une telle distraction ; il s’y complut et ils cheminaient flanc contre flanc, et en lui régnait une sensation de bien-être sans qu'il comprît pourquoi.
- Je vous intrigue certainement.
- Si demain je racontais aux gens de mon agglomération avec qui j’étais descendu en ville, ou à des amis, qu’après le défilé je m’étais promené dans la forêt avec une Euro-péenne, ils déclareraient que j’avais fait un rêve de sans-travail et s’esclafferaient.
- Est-ce que c’est une réponse à ma question ?
- Je ne sais pas...Est-ce que c’est