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TEXTE D'IRENE D'ALMEIDA

CONGRES

AGIA PARASKEVI, LESBOS, GRECE

Thème: Revues Littéraires

Association de la critique littéraire des études éoliennes (Section grecque)

4-8 septembre 2008

La "Présence Africaine" dans les revues littéraires aux USA

par Irène Assiba d'Almeida

Université d'Arizona

USA

I. Introduction

Le titre de cette communication, "La 'Présence Africaine' dans les revues littéraires aux USA" est, comme on l'aura deviné, un clin d'œil à Présence Africaine, revue historique qui, dès 1948 et depuis les rives de la Seine, inscrivit sur les cartes du monde les cultures et littératures africaines et caribéennes.

Après cette visibilité fulgurante, ces littératures ont été laissées pour compte en France en particulier. Si Mongo Béti a dirigé la revue Peuples noirs, Peuples africains qui a paru pendant au moins deux décennies, on trouve en France un vide qui n'est que partiellement comblé par des revues comme Notre Librairie, devenue Cultures Sud et qui demeure un organe étatique et par Etudes Littéraires Africaines, revue de l'Association pour l'Etude des Littératures Africaines (APELA).

Professeure et chercheure dans le domaine des Lettres africaines francophones, connaissant aussi bien les systèmes d'enseignement français et américain et, de surcroît, enseignant dans des universités américaines depuis une vingtaine d'années, je suis frappée par l'intérêt que les littératures africaines suscitent dans le monde académique aux USA. Il n'y a aucun doute que l'on enseigne proportionnellement beaucoup plus de littérature africaine aux Etats-Unis qu'en France, ce qui semble être, à première vue, une véritable aberration.

Pourtant, il est facile d'esquisser les raisons de cet intérêt. En effet, il existe des liens historiques entre l'Afrique et le "Nouveau Monde", et ceci depuis l'esclavage jusqu'à l'avènement de Barak Obama. En matière de littérature, il suffit de se souvenir du "Harlem Renaissance", du "New Negro Movement" (1918-28) et du "Black Arts Movement" (1965-76), qui ont créé un certain nombre de revues littéraires où l'Afrique était éminemment présente.

Si l'on prend pour exemple le personnage emblématique que fut W.E.B Du Bois, ce sociologue, historien, romancier et poète africain américain, on se rend compte qu’il fonda, au début du siècle dernier, deux revues: The Moon, journal du "Niagara Movement" (1905), et The Horizon (1906). Il fut aussi éditeur en chef de la revue Crisis et contribua à d'autres revues telles que la People’s Voice (de Harlem) et New Africa (du "Council on African Affairs"). Le Black Arts Movement, quant à lui, a donné naissance à plusieurs revues dont la plus importante est The Journal of Black Poetry.

Cependant, c'est au cours des années 60 que l'Afrique artistique et littéraire entre dans la conscience américaine dans la foulée des luttes des Noirs menées par Martin Luther King et Malcom X, ainsi que le mouvement des "Black Panthers". C'est l'époque où se fondent les départements des "Black Studies" qui comportaient toujours un volet africain, et l'époque où la littérature africaine anglophone apparaît dans les programmes universitaires. Par contre, il faudra attendre les années 80 pour voir l'éclosion de l'enseignement des littératures africaines et antillaises de langue française au sein de l'Université américaine.

Cet enseignement est dispensé par des professeurs qui sont tenus de faire des publications dans le système du "Publish or Perish" qui caractérise l'avancement dans le monde universitaire américain. Avec ce besoin naissent un certain nombre de revues qui se spécialisent en littératures africaines, même si, au début, pour les Américains, toute littérature africaine était présumée venir des pays anglophones. La revue la plus importante est sans doute Research in African Literatures—organe de deux associations, "African Studies Association" (ASA) et African Literature Association (ALA)—qui vit le jour en 1970. Ce journal fut créé par un petit nombre de professeurs appartenant à ces deux associations et notamment par le Professeur Bernth Lindsfors qui en fut le premier rédacteur en chef et qui enseigna pendant longtemps à l'Université du Texas. Ce n'est donc pas pour rien que Research in African Literatures, aujourd'hui bien connu par ses initiales RAL, était subventionné et publié par le "African and Afro-American Institute" de l'Université du Texas.

II. La Revue Research in African Literatures

Pour mesurer l'impact des revues littéraires sur le développement de la littérature africaine aux USA, je voudrais faire une rétrospective de RAL, revue pionnière qui perdure encore aujourd'hui. [1] Il est intéressant de retracer la genèse de la revue au regard de l'éditorial qui parut dans le premier numéro [Vol. 1, No. 1, (Spring, 1970)]. Cet éditorial était à la fois une explication de la raison d'être de la revue, un tableau programmatique de ce qu'elle voulait accomplir, une vision traçant la trajectoire de l'avenir.

1. La raison d'être

L'éditorial affirme que les années 60 ont vu les prémices d'un intérêt encore ténu pour les littératures orales et écrites venues du continent africain. Dans les années 1970, le nombre de chercheurs et d'enseignants en littératures africaines avait substantiellement augmenté et ceci en raison de trois facteurs:

  1. l'Africanisation des programmes scolaires dans de nombreuses universités africaines
  2. (J’ajouterai que ceci fut beaucoup plus évident dans les systèmes éducatifs anglophones)
  3. l'intérêt grandissant que l'Europe portait aux études africaines
  4. la création de la discipline et des départements des Black Studies aux USA.

C'était non seulement pour répondre à ces changements dans le paysage universitaire que RAL a été créé, mais aussi parce qu'il n'existait pas d'organe de communication entre les spécialistes des diverses disciplines étudiant les lettres africaines et que la collaboration entre chercheurs et enseignants dans divers pays était un phénomène extrêmement rare. RAL voulait donc rassembler cette nouvelle communauté intellectuelle autour d'une même revue et fournir un "forum interdisciplinaire international" pour tous ceux qui s'étaient lancés dans l'étude des littératures africaines. En effet, si les premiers contributeurs furent en majorité des Occidentaux, les premiers conseillers à l'édition quant à eux, reflétaient le caractère international de la revue. On y trouvait des Africains (Afrique du Sud, Nigéria, Sénégal, Sierra Léone), des Américains et des Européens.

2. Le programme

L'éditorial définit brièvement ce que Research in African Literatures ne serait pas, c'est à dire, une revue où l'on publierait des œuvres de fiction, des traductions ou de la critique littéraire "impressionniste." Par contre l'éditorial s'étendit considérablement sur ce que la revue désirait devenir. Elle entendait publier des articles théoriques, analytiques, historiques et bibliographiques. Elle se promettait de publier des bibliographies et des descriptions de recherches en cours. Elle voulait faire connaître les programmes des cours sur les littératures africaines dispensés dans les universités, instituts ou autres écoles américaines. La revue se donnait pour but de solliciter des rapports de bibliothèques, de créer des archives, de publier des notes, de répondre aux questions du lectorat. Il s'agissait aussi de porter à la connaissance de ce lectorat les résumés de thèses, les communications présentées dans divers colloques. La revue se proposait également d'annoncer les nouvelles publications et de faire des recensions de nouveaux ouvrages critiques.

3. La vision

Bien que la revue sollicitait des articles en français ou en anglais, il est clair que son titre, "Research in African Literatures", en pluralisant les littératures africaines, faisait alors et fait encore figure de visionnaire car il lui était ainsi possible d'inclure les littératures en langues africaines. Il est aussi remarquable de voir qu'à ses débuts, la revue était gratuitement distribuée à tous ceux qui en faisaient la demande et les bibliothèques de tous genres pouvaient se la procurer sur la base d'un échange de revues avec l'African and Afro-American Institute de l'Université du Texas. Cette distribution gratuite se présentait donc comme une semence qui jetait les bases d’une discipline comme autant de graines qui allaient germer et féconder le champ des littératures africaines.

III. RAL hier et aujourd'hui

En 1970, RAL était publiée deux fois par an. Le tout premier numéro offrait une prépondérance d'articles sur les littératures orales. Il comportait aussi des bibliographies, des comptes-rendus de colloques, des résumés de communications, des annonces de colloques à venir. On y trouvait également des notes de lecture sur les nouvelles publications. Le deuxième numéro de ce premier volume offrait à son tour des articles sur la littérature écrite et ajoutait au répertoire du premier numéro, des résumés de thèses. Ainsi donc, ce volume liminaire fut une sorte de feuille de route qui traçait la voie à suivre pour l'avenir.

Dix ans plus tard, la revue put recueillir assez de matériel pour produire quatre numéros par an et doubler ainsi de volume. Les notes de lectures se multiplièrent. De 5 ou 6 dans les premières années, on passa à une moyenne de 12 dans les années 80 et le volume 37, no. 1 de 2006 par exemple contint 23 notes de lectures. Le développement de la revue suivit donc le développement de la production littéraire africaine. Les contributeurs se diversifièrent, incluant de plus en plus de critiques africains, de plus en plus de critiques femmes. C’est en 1981, que l’on vit apparaître dans le volume 12, no. 2, la première bibliographie de la littérature écrite par les femmes. La revue connut donc une expansion remarquable. A l’examen des écrits féminins s’ajouta celui du cinéma africain par exemple. On vit aussi apparaître des numéros spéciaux sur des thèmes précis, sur des romanciers, romancières et penseur/e/s, des critiques littéraires, des courants de pensée. Une variété de thèmes fut alors abordée: "Les influences littéraires" (11,1, 1980), "Les genres et la taxonomie du folklore africain" (11, 3, 1980), "Les traditions orales" (12, 3, 1980), "Les appropriations textuelles dans la littérature africaine francophone" (37, 1, 2006) "Les littératures écrites en langues africaines" (37,3, 2006). D'autres numéros spéciaux furent consacrés à des auteur/e/s comme Mongo Béti, Yvonne Vera et Edward Saïd. La revue analysa à fond les productions régionales telles les littératures maghrébines par exemple. Le volume 38, no.1 de 2007 fut tout entier consacré à la littérature lusophone, notamment en Angola, au Mozambique et au Cap Vert, puis fit une espèce de détour/retour vers la littérature brésilienne en montrant les racines africaines de cette littérature et la fécondation réciproque qui se fit au cours du temps. Mondialisation s'il en fut des littératures noires glanées à travers le monde, mettant en exergue l’enchevêtrement fécondant des réseaux d’écriture et de courants de pensées.

Aujourd’hui, RAL peut se vanter d'un impressionnant éventail de sujets qui portent sur les changements de la discipline ou sur les nouveaux courants critiques tels que les tendances post-moderne et post-coloniale. Le terrain s’est étendu pour comprendre les littératures noires de toutes les Amériques. De nouvelles rubriques ont été crées telle le "Forum", lieu d'échange par excellence qui permet au lectorat de mener des débats sur les questions soulevées dans la revue. Sur le plan pédagogique de nouvelles techniques ont été introduites, à savoir l’incorporation de l’Internet comme moyen pédagogique mais aussi comme outil de recherche particulièrement adapté aux traditions orales que l’on peut faire entrer dans une oralité toute moderne grâce à cette nouvelle technologie qui joint de façon si efficace la gestuelle, le visuel et le scriptural. RAL s'est donc fait le creuset d'une étonnante pluralité, d'une diversité des thématiques, des approches, des études et des réflexions qui, sans conteste, enrichissent la discipline.

En comparant les premiers volumes et les volumes les plus récents, l'on retrace l'évolution de la revue et l'on peut affirmer sans risque de se tromper que malgré le changement au cours des années des rédacteurs en chef et des lieux de publication, les objectifs de RAL ont largement été réalisés. Ainsi cette revue novatrice a relevé le challenge qu’elle s’était fixé, a maintenu sa qualité, a élargi son envergure—en un mot, elle n’a cessé de croître. La revue a suivi sa propre voie tout en se renouvelant au regard de l'abondante production venue du continent africain et de sa Diaspora et au regard de l’évolution de la critique littéraire. En 1970, la création de Research in African Literatures marqua un moment décisif. En 2008, elle continue de marquer l’activité littéraire aux USA et en Afrique. Au demeurant, il est intéressant de noter que RAL est aujourd’hui accessible via Internet, donnant ainsi un plus grand accès à un plus grand nombre d’individus des deux côtés de l'Atlantique. De surcroît, l’African Literature Association assure la distribution gratuite de RAL dans un certain nombre d’universités africaines. Ainsi, les graines plantées en 1970 continuent de germer aux USA et sur le continent africain, permettant de stimuler la discussion intellectuelle, de faire circuler l’information et de favoriser l’échange.

IV. CONCLUSION

Vu la place que Research in African Literatures occupe de nos jours, on ne peut qu'être d'accord avec la manière dont cette revue se définit sur son site web: "The premier journal of African literary studies worldwide." Research in African Literatures demeure incontestablement une revue-phare permettant d'illuminer les littératures africaines et d'assurer, à l'échelle mondiale, le rayonnent de la "présence africaine".




[1] Aux Etats-Unis, il y a, bien entendu, un certain nombre de revues se spécialisant en partie en littératures africaines, notamment CLA Journal, organe de la College Language(CLA, qui fut fondée en 1937 par un groupe de chercheurs et d'enseignants Noirs, Callaloo ou The Literary Grio. Il existe également des revues où l’on peut glisser des articles examinant les littératures africaines ou qui consacrent des numéros spéciaux à ces littératures. Il s’agit par exemple de Comparative Literary Studies, L’esprit Créateur, Etudes Francophones, The French Review et Signs, l'une des revues féministes les plus cotées aux USA. Association