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FAIT RELIGIEUX ET RESISTANCE CULTURELLE DANS L'ŒUVRE D’OLYMPE BHÊLY-QUENUM

Par Mahougnon KAKPO
(Université d’Abomey-Calavi)


« Ne tue pas défends-toi.
Sauve l’autre si ton centre te l’ordonne.
La discrétion caractérise et singularise l’Initié
Fuis la vanité.
Je t’ai fait don d’un legs
Il faut savoir l’utiliser
En communication permanente avec toi-même
Avec les autres ».

Olympe Bhêly-Quenum, « Loni Loni Jè », in
La Naissance d’Abikou, p. 222.

« ne précipite rien écoute avec tes yeux
vois avec tes oreilles
sens avec ton corps tout entier
avant toute décision ».

Olympe Bhêly-Quenum, As-tu vu Kokolie ?, p. 136.


De tous les écrivains de son pays et de son âge, Olympe Bhêly-Quenum est, d’une part, le seul qui ait pu enjamber plusieurs générations en publiant des nouvelles et des romans( ) ; d’autre part, on oublie rarement de le citer parmi les classiques de la littérature né-gro-africaine tels que Bernard Dadié, Cheik Hamidou Kane, Camara Laye, Ahmadou Kou-rouma. De ce fait, il est l’un des plus lus, non seulement dans son propre pays, notamment dans les collèges, lycées et universités, mais aussi ailleurs dans le monde où quelques-unes de ses œuvres sont traduites dans plusieurs langues. Dans les universités européennes et nord américaines, plusieurs Mémoires de Maîtrise et Thèses de Doctorat sont consacrés à ses œuvres.
En 2000, lors du 40ème anniversaire d’Un piège sans fin, son premier roman publié, le Groupe de Recherches sur les Littératures de l’Espace Francophone (GRELEF) présidé par le Professeur Adrien Huannou lui a offert des Mélanges avec la participation d’une vingtaine d’universitaires, et cet ouvrage est réédité cette année par les éditions Phœnix Afrique (Bé-nin), sous le titre : L’Afrique des profondeurs. 40ème anniversaire d’Un piège sans fin Mélanges offerts à Olympe Bhêly-Quenum( ). La création littéraire de l’auteur est déjà considérable, mais son œuvre paraît en cons-truction et il a toujours la plume en main.
Dans une telle opération, outre les thèmes afférents à la sociologie et à la politique, le fait religieux est, sans aucun doute, l’une des voies qui permet de mieux révéler l’Afrique des profondeurs. En choisissant de s’engager dans cette voie, autant par la création littéraire que personnel-lement, l’écrivain natif du Bénin, de par sa nature d’Abiku, homme libre dont l’être se regimbe face à toute forme d’oppression, a voulu opposer un autre type de résistance culturelle non seulement à toute forme d’oppression, mais aussi au fait colonial, au scientisme et à l’optimisme rationaliste que Jean Delumeau, historien des religions, dit appartenir au passé. Préfaçant Le fait religieux, ouvrage fondamental qu’il a coordonné, qui est aussi une sorte d’anthologie des religions du monde, Jean Delumeau s’inquiète et s’interroge :
« Dostoïevski ironisait sur les scientistes de son temps qui croyaient voir dans l’univers un palais de cristal d’où le mystère avait été évacué. Nous savons aujourd’hui que plus la science progresse, plus s’élargit le cercle d’ombre qui entoure le domaine de nos connaissances. L’optimisme rationaliste appartient au passé. Mais -autre versant de la situation présente- nous assistons, en particulier en Occident, à un éclatement de nos références, à un ébranlement de nos valeurs, à une mise en cause de la foi traditionnelle. Nos pistes se brouillent, nos repères s’effacent, nos certitudes chancellent. La religion de demain sera-t-elle l’agnosticisme ? »( ).
Tout comme ce professeur au Collège de France dont il avait été un étudiant en Hypokhâgne au lycée de Rennes, Olympe Bhêly-Quenum semble avoir compris que la foi traditionnelle avait été remise en cause par la colonisation qui avait sévèrement contribué à acculturer la plupart des intellectuels africains. Aussi choisit-il d’utiliser des faits religieux pour s’opposer à l’oppression d’où qu’elle vienne. Ce faisant, il révèle un grand pan de l’Afrique des profondeurs afin que l’Africain qui l’aura compris puisse y trouver les armes culturelles nécessaires pour les combats actuels et à venir. Cheikh Anta Diop a dit sans nuance que notre propension à rejeter nos propres valeurs vient de notre ignorance de leur existence. C’est éga-lement contre un tel rejet que l’auteur de L’Initié( )et des Appels du Vodou( ) en appelle à une insurrection au détour de la rémanence du fait religieux contre toute forme d’oppression.
L’étude de cet aspect de son œuvre permet d’en offrir une nouvelle lisibilité. Réma-nence, synonyme de permanence ou de per-sistance autorise ici à y insister parce qu’elle agrège la notion de survivance. Or, les phénomènes de survivance constituent un agrégat in-contournable dans les modernités littéraires où s’inscrit résolument l’œuvre de cet auteur africain. L’intérêt en est que la rémanence du fait religieux, de par sa caractéristique essentielle dans l’œuvre d’Olympe Bhêly-Quenum qui est la persistance de l’opposition à toute forme d’oppression, s’allie davantage à des attributs qui ont pour anti-chambre l’initiation ou la sorcellerie.
Pour mieux l’appréhender, il nous faut d’abord analyser les aspects du religieux dans l’œuvre d’Olympe Bhêly-Quenum. Ceci nous permettra de concevoir le religieux non seulement en tant que manifestation d’une divinité, mais aussi sous la forme beaucoup plus complexe de l’Initiation et de la Sorcellerie. Nous insisterons alors sur les différen-tes formes d’initiation et de sorcellerie, leurs fonctions ainsi que les moyens qu’elles utilisent dans l’œuvre du Béninois. Ensuite, nous étudierons les manifestations de la résistance du fait religieux aux différentes formes d’oppression, qu’elle soit coloniale ou relative aux choses, aux êtres et aux phénomènes de la nature. Nous tenterons enfin de spécifier, grâce à l’idéalisme prôné ou à l’utopie positive de l’auteur, la structure d’une œuvre solidement construite.

DE L’INITIE ET DU SORCIER : ASPECTS DU RELIGIEUX DANS L’ŒUVRE D’OLYMPE BHÊLY-QUENUM

La constante fondamentale de l’œuvre d’Olympe Bhêly-Quenum est, outre la politique et la sociologie, le religieux et l’initiatique. Mais c’est dans le vaste roman, Les appels du Vodou, que l’auteur insiste surtout sur le religieux en tant que manifestation d’une divinité. Il s’agit, en effet, du Vodun Alladahouin, une corporation de vodunsi (adepte du vodun), la di-vinité à laquelle est consacrée l’héroïne Vicédessin. C’est une longue et minutieuse initiation au cours de laquelle le néophyte, heureux élu, est à jamais possédé ou chevauché par l’esprit du Vodun. L’initiation consiste aussi à l’apprentissage, entre autres, des pas de danses et des chansons, à l’acquisition de nouveaux comportements et d’un nouveau nom. Ainsi conçu, le Vodun comme religion est une véritable force archaïque.
Mais un autre aspect du fait religieux chez l’auteur béninois est l’initiatique. En effet, les sociétés négro-africaines, qu’elles soient traditionnelles ou modernes, sont particuliè-rement des sociétés où l’initiation joue un rôle de ciment dans la consolidation de la cohésion que nécessite la communauté. Une des philosophies de l’ontologie, tenace dans ces sociétés, est que l’individu, une fois propulsé sur le chemin qui le mène vers la communauté, a besoin d’être accompagné : avant sa naissance jusqu’après sa mort. Les différents rites et cérémonies qui précèdent la naissance, de même que l’eschatologie négro-africaine, en témoignent. L’initiation procure à l’impétrant ce que les Mandenka nomment Yeelen, c’est-à-dire la Lu-mière. Celle-ci est la Connaissance qui doit éclairer et guider l’individu dans les couloirs de l’existence afin qu’il découvre la vérité qu’elle couve et qui lui conférera la condition d’homme totalement accompli. Edouard Schuré a su démontrer, grâce à la mé-thode de l’ésotérisme comparé à l’histoire des religions, que Rama, Krishna, Moïse, Her-mès, Orphée, Pythagore, Platon et Jésus ont pu, par la voie de l’initiation intérieure et de la méditation, révéler que « l’âme est la clef de l’univers »( ). Ainsi, l’initiation permet à l’individu de se connaître afin de connaître l’univers et ses mystères, comme l’enseignait déjà l’Inscription du temple de Delphes : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les Dieux ». C’est cette soif inextinguible de la connaissance de soi et de l’univers qui conduit l’individu vers les sociétés initiatiques.
À l’évidence, l’initiation gratifie l’Initié d’énormes pouvoirs : ceux qui détruisent et ceux qui guérissent, ceux qui peuvent sauver de la mort et ceux qui peuvent en ouvrir les por-tes. L’Initié apparaît ainsi comme un homme très redoutable. En se référant à plus d’un écrit de Bhêly-Quenum, on remarque, entre autres, que le but essentiel des cérémonies des « Bliguédé est de purifier la ville ou le pays tout entier des influx maléfiques »( ), et que l’initiation comporte une Règle d’Or avec laquelle l’Initié ne doit jamais transi-ger. En l’occurrence, l’initiation étudiée est celle qui introduit l’Initié dans les clauses des forces natu-relles et non celle dont les membres forment une corporation en y œuvrant à la manière des sorciers, comme celle décrite dans Les appels du Vodou.
En effet, même si Vicédessin est une grande Initiée et Prêtresse du Vodun Allada-houin, cette initiation ne saurait lui permettre de franchir le concevable pour opérer à l’origine de tout phénomène. Ce n’est d’ailleurs pas l’objectif premier de ce type d’initiation. De même, les sociétés initiatiques telles que les Saklikpé et les Bliguédé, évoquées respectivement dans L’Initié, et dans « Les Brigands: suite fantastique » de Liaison d’un été, dont l’objectif premier est de veiller sur toute communauté, constituent une corporation. Tous les membres n’y ont pas le même niveau et cette initiation ne permet pas à certains Initiés d’accéder à un stade supérieur de la Connaissance ou de la Lumière que, notamment dans l’épistémè de la sorcellerie au sud du Bénin, on nomme Azé-zo( ).
Ce type d’initiation est désigné, faute d’un nom plus approprié dans les langues étrangères, par magie noire ou magie africaine. C’est ce que nous remarquons dans L’Initié, avec la définition qu’en donne un des personnages et que rapporte Liana Nissim, professeur à l’université de Milan, dans son analyse de « L’anatomie du corps dans l’œuvre du béninois Olympe Bhêly-Quenum » : « Dans L’initié, à l’occasion d’une conférence donnée dans une université française par un professeur russe, Olympe Bhêly-Quenum nous propose une vision très captivante de la magie africaine : « Ce qu’on appelle magie chez les Noirs d’Afrique – dit le Russe – est fondé sur la force de la pensée, la certitude passée de la pensée dans le verbe qui est opératoire ; mais il y a aussi une connaissance chez eux des vertus premières des plantes ; s’ils l’exploitaient, ils bouleverseraient la médecine traditionnelle, aussi bien en Europe qu’aux USA. Un Noir au courant des noms forts de tous les os du squelette humain ordonnerait à un homme de mourir que celui-là mourrait sur le champ… »
De même que l’Initié a l’interdiction de donner la mort, de même il s’y oppose. Car même s’il a la possibilité de donner la mort, la Règle d’Or le lui interdit. Aucune forme d’initiation n’a pour objectif de donner la mort, de détruire l’âme. L’âme est dans le sang. Tout Initié qui fait couler du sang (humain) ou l’étouffe dans le corps, n’est plus en conformité avec la Règle d’Or. Il faut donc protéger la vie, se défendre et sauver autrui. Car il existe en l’homme un moi sacré qui, à jamais, doit demeurer vierge et éloigné de toute souillure. Seul le crime em-pêche l’Initié de s’élever vers son moi sacré qu’Atchê nomme dans la Règle d’Or : le Centre, c’est-à-dire le Cœur, perçu comme la conscience de l’essentiel, la voie vers l’Eternité.
Par ailleurs, l’humilité et la discrétion caractérisent l’Initié. Il ne doit pas se vanter de ses Connaissances, ni en faire du chantage à autrui. Par conséquent, l’humilité doit le caractériser pour l’éloigner de la vanité, de l’orgueil, de l’impiété et de la présomption. L’Initié qui est en harmonie avec la Règle d’Or doit plutôt tendre vers la munificence, la pudeur, le res-pect humain, la maîtrise de soi, la Rectitude ou la droiture et, surtout, la crainte de la Règle.
En définitive, si l’Initié est un Sorcier, il est :

Awomôto fidevonou
Awomôto menyanyan
Tout Initié est un être venu d’ailleurs.
Tout Initié est un être dangereux( ).

S’il existe différents types d’initiations, celui privilégié dans l’œuvre d’Olympe Bhê-ly-Quenum est l’initiation qui permet à l’Initié de renaître en lui-même afin de pouvoir réduire l’homme à néant ou de l’élever au-dessus de l’inconcevable, l’initiation qui introduit l’être au cœur des choses, des êtres et des phénomènes de la nature.

FAIT RELIGIEUX CONTRE OPPRESSION CHEZ OLYMPE BHÊLY-QUENUM

a - FAIT RELIGIEUX CONTRE OPPRESSION COLONIALE

Ecrit en 1954-1956, mais publié seulement en avril 1960, peu avant l’Indépendance octroyée des pays africains francophones, Un piège sans fin est une appréciation symbolique de la situation coloniale comme une modalité de l’existence qui s’impose. Lors, le personnage de ce roman se trouve dans une quête tant permanente que vaine et désespérée des valeurs, d’autant plus que le monde des colonisés est une absence des valeurs. Ainsi, Olympe Bhêly-Quenum démontre l’inutilité de l’existence à travers la sensation par les personnages d’une putréfac-tion tout aussi obsédante qu’envahissante. Ces personnages, coupables malgré eux et inscrits dans une tragédie mordante, s’aveuglent sur leur implacable destin. La mort, ici, devient alors inéluctable d’autant plus qu’elle est souhaitée et non subie.
Ce roman offre en effet, une extra-ordinaire image du tragique religieux qui a fait échouer l’Administration coloniale. A cet effet, il est important de lire le symbolisme du suicide de Bakari, le père d’Ahouna, qui refuse l’humiliation de l’Administration coloniale. De même, il faudrait relire les pages du suicide du prisonnier Affognon proclamant son innocence, mais que préventivement la justice coloniale avait fait incarcérer. Ne pouvant supporter une aussi grande injustice, ce personnage dont le nom augure pourtant une bonne destinée, s’offre religieusement dans sa cellule à Gu, la divinité du Fer, de la Forge et de la Guerre : « Ahouna dormait ; Affognon, lui, avait les yeux encore grands ouverts. Il était une heure du matin et il se leva, appuya contre le mur de son cachot, en signe d’un défi d’ailleurs impuissant, son poing gauche crispé et murmura avec une profonde tristesse :

« Ah, tu résistes, le plafond résiste et le sol sous mes pieds ré-siste aussi. Moi aussi j’avais résisté, j’ai efficacement lutté contre beaucoup de cho-ses, mais à quoi bon ? Tout est futilité dans la vie ; maintenant, c’est assez : il faut que ça finisse ; je ne veux plus être un esclave (…) je veux être libre ou ne plus exis-ter ; je ne veux plus être un esclave, un contresens dans la vie ; je veux être un être invulnéra-ble ».
(…) Il se releva, contempla le canif avec sang-froid et, ayant pensé au dieu des for
gerons, il lui fit une offrande :
« Gou, mon père a été ton forgeron et ton serviteur.
« Je n’ai jamais cru en toi ni en aucun dieu, mais c’est vers toi seul que toute ma pensée se dirige à cet instant de ma vie.
« On a coutume de te sacrifier des chiens.
« Je suis moins qu’un chien, je suis au-dessous de la bête puis-que je ne suis pas un homme libre.
« Oui, c’est ma personne tout entière que je t’offre en sa-crifice :
« Tu es un dieu pareil aux autres, un inconnu et un invisible.
« Tu ne m’as rien demandé, mais je sais que tu aimes le sang.
« Il m’a toujours semblé plus important de servir l’inconnu de qui je n’attendrai ja-mais rien, que l’homme, mon faux pro-chain ».

Il se tut, s’ouvrit les veines avec calme et regardait couler son sang ; mais l’écoulement lui paraissait trop lent : il voulait en finir le plus vite possible ; alors il s’enfonça le canif au-dessus du clavicule gauche ; le sang jaillit soudain comme poussé par une pression trop forte »( ).

Ce passage, certes long, explicite toutefois l’éclat du tragique religieux contre l’Administration carcérale coloniale. En se sacrifiant rituellement à la divinité Gu, Affognon a opposé une résistance religieuse factuelle au processus du jugement de l’Administration coloniale. Toutefois, dans cette résistance, l’adversaire n’est jamais manifestement nommé. C’est justement ce que confirme Pius Ngandu Nkashama dans Ecritures et discours littéraires : Etudes sur le roman africain, où il insiste sur la dimension symbolique : « La dimension symbolique accentue encore plus le caractère de l’équivoque et de l’insolite, par le fait qu’un espace est invoqué en permanence, sans jamais être nommé : le monde colonial. Si le piège est sans fin, c’est parce que la colonisation n’offre aucun refuge, et que l’agression qui se trouve inscrite dans son principe ne peut devenir une "loi", au sens des normes institutionnel-les qui partagent équitablement les droits et la sécurité. Tout est mené de manière à aboutir à une instance aliénante ; les prisons et leurs horreurs, la panique générale dans les villages terrorisés, les ruses et les artifices des amitiés humaines. La perfidie des frères de la femme assassinée, l’obstination mise dans ce meurtre même. La fureur qui prend jusqu’à la mort. Tout cela indique suffisamment que la société des colonisés aura été une absence de valeurs »( ).
La résistance au fait colonial apparaît autrement dans Le Chant du lac( ): Ahouna, le héros d’Un piège sans fin, avait été assassiné par Houngbé. Après son arrestation, la France étant en guerre contre l’Allemagne du nazisme, l’Administration coloniale a préféré inclure Houngbé dans le contingent des militaires africains destiné à participer à cette guerre. Mais Houngbé en voulait aux divinités de son pays, notamment celles du lac, au prétexte qu’elles ne l’avaient pas protégé contre les Blancs. Après la guerre, sur le bateau qui le ramenait au pays natal, il jurait de tuer les dieux ; une telle décision faisait le jeu des Blancs dont un des objectifs était, outre l’acculturation des jeunes, de débarrasser le pays du paganisme. Houngbé ne reverrait jamais sa terre natale : il mourut dans le bateau et son corps fut jeté dans la mer( ).
Il ne fait donc aucun doute que la mort de Houngbé est la vengeance des dieux africains, car il était considéré comme l’un des complices des Blancs dans leur projet déicide. Nul ne sait exactement ce dont Houngbé a souffert, même pas le médecin. Mais sa façon de mourir, le fait de s’enfler, est la preuve que sa mort n’est pas naturelle et, en Afrique traditionnelle, ceux qui meurent ainsi n’ont pas droit au sépulcre. Ils sont considérés comme tués par les Vodun. Leur corps est soit jeté en pâture aux animaux sauvages, soit enterré dans la forêt sacrée. Ce qui est aussi le cas de Houngbé, car son corps est confié à la mer, au grand bonheur des animaux marins
Ce triomphe du sacré se manifeste plus clairement quand les étudiants qui avaient assisté à la mort de Houngbé, entendu son projet déicide longuement réitéré dans son délire, ont voulu, au cours de leurs vacances, lui rendre hommage en partant en guerre contre les dieux du lac. Mais Hounsi, un adepte de la confrérie des divinités, fit échouer leur projet d’acculturés revenus de France( ). Ainsi, même avec l’aide avant l’heure des lobbies africains, les tentatives de l’Administration coloniale contre le Vodun avaient été vouées à l’échec.
Si dans Un piège sans fin et dans Le chant du lac l’opposition du Vodun aux visées impérialistes est manifeste, dans Les Appels du Vodou par contre, elle semble être tacite. Seulement, des hymnes de cette religion traduits par le romancier ne font aucun mystère de la prise de position séculaire des confréries Vodun face à toutes les autocraties et ingérences. Mais c’est L’Initié qui est, de tous les romans de son auteur, celui où sont mis en évi-dence les affrontements aussi bien du religieux que de l’initiatique entre l’ordre colonial.
Ce roman s’ouvre sur une résistance du fait religieux à l’injustice et au racisme occidental. Ici en effet, le romancier campe ses personnages en France sur un campus universitaire où étudiants et cuistots s’affrontaient. Mais Marc Tingo, qui ne participait pourtant pas à la manifestation, fut arrêté, menotté et doublement giflé par l’agent de Police à qui il avait néan-moins interdit ce geste. Alors « (…) ce fut le gardien de la paix qui rugit sous l’effet d’une douleur atroce ; il sentait sa main et le bras droit tout entier comme happés, jetés dans un étau et broyés sans pitié. Ce fut une opération incroyable, indescrip-tible( ). Il s’agit tout simplement de l’utilisation des noms premiers par Marc pour résister à l’oppression du gardien de la paix, représentant l’ordre colonial dans la métropole même.
De même, en Afrique où il s’est installé avec sa femme Corinne, une Blanche, Marc devait faire face à l’ignominie du vénal sorcier Djessou qui a fini par être foudroyé. Et c’est autour du cadavre de ce personnage que l’auteur, par l’intermédiaire de Marc Tingo, fait échec à une intervention du colonialisme. Il s’agit du docteur Mériadec qui voulait em-porter le cadavre de Djessou afin d’y pratiquer une autopsie. A son arrivée sur les lieux, il aperçut Marc et sa femme : «Ça ne m'étonne pas», murmura-t-il en apercevant Marc et Co-rinne parmi la foule ; mais il les aborda, les salua et entama la conversation.
? Que vient faire le tam-tam dans cette affaire ?
? Ce n'est pas un mort ordinaire, laissa entendre Marc.
? Ces fétichistes ne vont pas m'empêcher de faire le constat, j'espère ?
? Certainement pas.
? S'il y a opposition, j'aurai recours à votre autorité.
? Mais, il n'y aura pas d'opposition ; à moins que vous ne désiriez emmener le ca-davre à l'hôpital.
? C'est précisément mon intention.
Le docteur Tingo ne fit aucune remarque.
? Pensez-vous qu'ils m'en empêcheraient ? demanda le docteur Mériadec avec inquié-tude.
? Probablement.
? Pourquoi ?
? Ce serait trop long à vous expliquer ; à votre place, je me contenterais d'un simple constat, puis je prêterais at-tention à la suite des... cérémonies.
? Quelles cérémonies ? s’étonna le docteur Mériadec.

Les battements de tam-tams, devenus lancinants et incantatoires, empêchaient Marc d’entendre son confrère»( ).

Il convient de préciser ici que l’adverbe « Probablement » utilisé par le Dr. Kofi Marc Tingo est une litote. La mise en garde ainsi formulée annonçait déjà l’échec de l’intervention que le Dr. Mériadec voulait effectuer au nom de la science occidentale et de l’autorité coloniale.
La résistance du religieux à l’ordre colonial étant implacable, l’échec fut total et sans faille. Cette résistance entée sur les forces archaïques, quand elles ne nuisent pas au progrès, a administré ses preuves, même après l’Indépendance. Au Bénin en effet, dans le propre pays de notre auteur, le gouvernement militaro-marxiste-léniniste du président Mathieu Ké-rékou avait entrepris, dans les années 1980, l’interdiction de certaines pratiques religieuses taxées de sorcellerie. Mais l’échec d’une telle ingérence fut tel qu’aujourd’hui, le Bénin est le seul pays d’Afrique où la Fête du Vodun, dite Fête des religions traditionnelles( ), mani-festation hautement culturelle, existe institutionnellement. Bien que croyant, chrétien catholique, voire, paraît-il, pratiquant, Olympe Bhêly-Quenum fut ubiquitairement présent à la première Fête du Vodun où ses interventions à la radio ainsi qu’à la télévision, où il s’opposa aux in-compréhensions de certains membres des clergés catholique et protestant, furent sans équivoque.

FAIT RELIGIEUX CONTRE TOUTE FORME D’OPPRESSION

Au Bénin, l’affrontement des religions endogènes et du système colonial n’a pas lieu qu’au sujet des cultes du Vodun. Il apparaît aussi dans l’initiatique comme le ré-vèlent notamment certaines nouvelles d’Olympe Bhêly-Quenum. Il est très édifiant de lire, à ce sujet, à la fin de L’Initié, les propos ci-dessous du Dr. Tingo s’adressant à Corinne, sa femme : «J'ai désiré avec ardeur (…) que tu voies un jour, de tes propres yeux, la force des choses simples qui me font aimer et craindre à la fois mon pays»( ).
Tout est enchâssé dans le syntagme «la force des choses simples». Leur connaissance a été révélée à Marc Tingo par son oncle maternel Atchê. Elles permettent à l’Initié de s’opposer judicieusement à toute forme d’oppression. Dans L’Initié, on les constate, opératoires dès le prologue campé en France. Ensuite, dans l’affrontement entre le sorcier Djessou et le Dr. Marc Tingo, elles ont permis à ce dernier de l’emporter. Nul doute que Djessou, dont le nom est l’évocation de la mort, figure le Mal et la mort tandis que Marc Tingo incarne le Bien. Si donc dans cet affrontement, « la force des choses simples » ainsi que l’utilisation du pouvoir des « noms premiers de toute chose » ont servi d’adjuvants à Marc Tingo, il s’agit alors de la résistance du fait religieux aux différentes for-mes d’oppression et d’injustice.
Guérir et sauver est en effet une autre fonction non moins fondamentale de l’initiation. En Afrique où il exerçait merveilleusement la médecine occidentale, quand échouaient les remèdes de cette médecine que le Serment d’Hippocrate lui permettait d’administrer à ses patients, le Dr. Tingo recourait à sa connaissance de la vertu des plantes et des noms premiers des choses afin de repousser ou de supprimer définitivement le mal. Ici, le mal et la maladie sont considérés comme des obstacles à la vie et l’Initié doit s’opposer à toute entrave à l’expression de la vie.
C’est ce didactisme qui se dégage de L’Initié où le Dr. Kofi Marc Tingo allie har-monieusement sa capacité de descendre à la source de l’inconcevable qui est une « puissance archaïque » et sa connaissance de la médecine moderne pour résister à l’oppression du mal et venir en aide aux siens. Dans la pratique quotidienne de sa profession, il utilise avec efficacité et conviction les forces absolument constructives « pour édifier, ou pour construire, ou bien pour maintenir debout ce qui avait été créé en lui insufflant la vie »( ).
Grâce à l’usage des « noms premiers » des choses, des êtres et des phénomènes, il a pu guérir un homme, qui, ayant commis l’adultère, s’est trouvé avec un pénis énorme, lourd, étrange, hors du commun. C’est aussi grâce à sa connaissance des forces archaïques qu’il a pu sauver certains de ses camarades politiques, Marcel Fagbé et Klinkpin, des pièges de Djessou dont il triomphera à la fin de l’œuvre, tout comme pour dire que l’Initié résiste au mal et à la mort en les piégeant.
« Ne transige jamais avec la Règle d’Or, m’avait enseigné Atchê après ma ren-contre avec Arlette »( ), confesse le narrateur de la nouvelle Oni loni jè. Ici, Kofi, dans sa vie d’Initié aussi bien que dans sa profession de médecin, utilisera les pouvoirs que le privilège de l’Initiation lui a permis d’avoir pour guérir et sauver, c’est-à-dire pour résister à l’oppression des êtres, des choses et des phénomènes de la nature. Aussi Loni loni jè a-t- il fait une « plongée dans l’absolu » pour guérir de façon radicale et définitive Arlette Leforestier pourtant condamnée par des médecins blancs, au prétexte d’une « schizophrénie paranoïde en progression dégradante » pour laquelle il n’y avait « plus rien à faire ». Lourdement désappointés par le nouvel aspect de l’état d’Arlette, les praticiens n’ont pu re-déceler en elle la moindre trace de schizophrénie paranoïde parce que « tout a été aspiré, le mal arrapé et ex-tirpé avec ses causes et raci-nes »( ).
C’est dans la même nouvelle que le narrateur fait état de sa maîtrise de la vertu des plantes enseignée par Atchê pour soigner Nayé, ancienne camarade d’école primaire qui souffrait d’une hémorragie vaginale chronique. Selon la patiente, le mal est supposé venir de Djessou : « Je sais que le mal provient de Djessou ; je ne serai pas du tout étonnée d’apprendre qu’il m’a jeté un sort. Tu connais Djessou, n’est-ce pas ? j’ai refusé d’être une des femmes de son neveu, un brave cultivateur tombé amoureux de moi, après m’avoir vue je ne sais où. Djessou est un homme redoutable »( ).
C’était à Djên-Kêdjê et Kofi eut recours à des feuilles, herbes, racines, rhizomes et écorces qu’Atchê lui avait appris à reconnaître et dont il lui avait défini les multiples vertus. Après l’intervention de Kofi, le mal a regagné sa source et :
La source a regagné son lit
les eaux troubles purifiées
tout déchet pulvérisé
pureté et limpidité règnent là où elles ont été agressées.
Tu n’auras plus jamais rien de ce côté-là( ).

Enfin, une autre forme de résistance du religieux au désordre et à l’anarchie s’observe dans la protection de l’homme dans son intégrité et dans son envi-ronnement. En effet, la nouvelle « Le veilleur de nuit » dans La naissance d’Abikou révèle une autre utilisation de la connaissance de l’Afrique profonde par Akpoto. Ici, Akpoto ressuscite un Bochio-Xwéli( ) en le faisant gardien de sa concession afin de suppléer à l’autorité publique défail-lante. Les voleurs qui avaient tenté de cambrioler la demeure du vieil Initié ont été sévèrement massacrés par un gardien aussi bien puissant qu’invisible. Et Akpoto de conclure : « Moi, je sais que sans pot-de-vin ni palabre inutile, Bo-chio-Xwéli, le veilleur de nuit revenu du fond des âges, a réalisé ce que ne font plus les représentants de l’autorité publique, tous complices des brigands »( ).
Dans C’était à Tigony, roman singulièrement politique où la sensualité, un peu de romantisme et une dose de tendresse atténuent la brutalité des résultats des investigations sociologiques, l’initiatique se manifeste pour s’opposer au dérapage qui aurait pu conduire au cahot le pays Wanakawa tout entier. Le pays était en effervescence et «les forces traditionnelles ne désapprouvaient pas les mouvements sociaux décidés à faire bouger le sur-place et l’inertie du gouvernement ». Le Comité d’encadrement de la grève s’organisa donc et prévit une manifestation d’un autre type. Mais, «consciente de l’obscure manifestation qui se tramait, la police se réunit en Comité de crise prévisionnel de gradés » et le Comité d’encadrement reçut des menaces sérieuses du gouvernement. Alors : «Un frisson de fièvre hectique parcourait la foule et le Comité d’encadrement l’exhortait à ne pas faillir à la discipline :
« Nous sommes dans la zone des sensibilités extrêmes, l’espace des cas imprévisi-bles ! »
Un message du Comité de Synthèse passait de bouche à oreille :
« Prenez la main de votre voisin.
« Formez une chaîne d’union !
« Que nul ne lâche la main qu’il tient, quoi qu’il ar-rive. »
La foule en mouvement dans les artères, rues et ruelles de Wanakawa comme enchaînée, donnait l’impression que le Mont Nariekiyingy, soudain réveillé, déversait ses magmas à travers le pays tout entier, tandis qu’on entendait des crépitements de mitrailleuses provenant nul ne savait d’où. La cohorte instinctivement fit une pause ; la voix de Maïliki s’éleva aussi-tôt dans le haut-parleur :
- Sœurs, Amis et Frères ! que personne ne s’arrête ! Poursuivons la marche ! Les nervis et assassins de service veulent nous intimider ! Céder, c’est faillir !
Ses injonctions à peine terminées, on entendit les Forces de la Terre, leurs mains en conque plaquées sur la bouche, hurler dans les monts et dans la forêt d’eucalyptus des grondements de colère qui montaient vers le ciel ; leurs voix semblaient sortir des buccins ; on y percevait des sanglots, des hoquets et gémissements d’êtres humains en proie à des tortures, ou qu’on serait en train d’achever.
Les Occidentaux angoissés étreignaient les mains qu’ils tenaient ; leurs voisins les rassuraient s’ils étaient des Africains au courant.
- C’est une société secrète initiatique ; elle veille à la paix, mais aussi à l’équilibre dans notre pays.
- Sa manifestation est une mise en garde ; le gouvernement n’osera aucun acte répréhensi-ble»( ).
Ce long passage permet de se rendre compte que bien qu’invisible, la manifestation des Forces de la Terre est d’une efficacité qui a pu éviter à Wanakawa, pays fictif, de plonger dans un bain de sang inutile.
Il faut préciser que malgré ces textes où le fait religieux s’élève contre toute forme d’oppression, c’est dans L’Initié que l’auteur exprime avec plus de conviction la résistance culturelle des sociétés initiatiques africaines sur l’Afrique d’aujourd’hui. C’est également dans ce roman, comme s’il avait besoin de plus d’espace pour le faire, qu’il démontre magistralement que tout Initié qui s’écarte de la Règle d’Or est voué à sa propre déchéance. Nous avons déjà vu dans « Les brigands : suite fantastique » cette déchéance du sujet Akpana-kan( ), bandit-tueur membre de la confrérie des Bliguédé. Son arrestation par la police coloniale fut aussi son anéantissement, malgré ses multiples pouvoirs et les précautions qu’il avait prises. C’est justement parce qu’il s’était écarté de la Règle d’Or bien qu’il n’ignorât pas que le principe cardinal de toute Initiation est que nul ne devait jamais transiger avec elle.

Pour conclure cette étude, il convient d’apprécier l’idéalisme par l’antithèse ou l’affirmation par l’opposition qui est l’aspect fondamental de l’opposition du religieux à toute forme d’autocratie chez Olympe Bhêly-Quenum. En effet, de par la mise en exergue de la fonction première de l’Initiation, se perçoit clairement non seulement le didactisme, mais surtout l’idéalisme prôné par Olympe Bhêly-Quenum et dont la valorisation ainsi que l’application de la force opératoire des noms premiers des choses, des êtres et des phénomènes, sont en réalité un serment de fidélité à l’Ordre Cosmique, rémanence des structures fon-damentales de la pensée mythique, c’est-à-dire l’archaïque. Il s’agit, comme le dit l’un des personnages de Le chant du lac, d’être fidèle à « la terre…être irrévo-cablement lié à la terre natale; chercher ma force dans l’archaïque enseignement des traditions de mon pays… »( ). Ce désir de fidélité à l’Ordre Cosmique est incarné par des personnages entièrement positifs dont le représentant est Atchê, symbole de la vie. A l’envers, c’est Djessou, prototype du mal et de la mort. Les deux types de personnages s’inscrivent dans une constante structurelle de l’archaïque : l’Antithèse.
On peut alors identifier dans l’œuvre d’Olympe Bhêly-Quenum deux courants de pensée et deux pôles : le courant idéa-liste et le courant burlesque; le pôle du Saint et le pôle du Négatif. Ainsi apparaît une structure duelle conflictuelle que nous schématisons dans le tableau suivant qui ne tient pas compte des œuvres telles que Un enfant d’Afrique, C’était à Tigony, As-tu vu Kokolie ?, Année du Bac de Kouglo, dans lesquelles les items du fait religieux ne sont pas rémanents.

Personnages ou Détermi-nantsOeuvres +Symboles diaïrétiques (Lu-mière, Jour, Héros) _
Un piège sans fin Dakô, Agossou, Ahouna Houngbé, Tovignon, Houéfa, Houinsou, Anatou
L’Initié Atchê, Kofi Marc Tingo Djessou
Le chant du lac Fanouvi, Mme Ounéhou Les Dieux du lac, Houngbé
Les appels du vodou Vicédessin, Agblo La Mort
Liaison d’un été Forces de l’ordre colonial Akpanakan
La naissance d’Abikou Kofi, Atchê, Anani, Akpoto Djessou, la Mort, la Maladie, l’Injustice
POLE DU SAINT POLE DU NEGATIF

Il appert donc que le surgissement du religieux ou de l’initiatique face à toute forme d’autocratie, qu’elle soit coloniale, néo-coloniale ou générée par un potentat de l’Afrique in-dépendante, est une constante de la poétique de Bhêly-Quenum.

ATCHÊ :
PETITE ANTHOLOGIE DE LA REGLE D’OR

Les passages présentés ici sont, pour la plus part, des propos tenus par Atchê, l’hiérophante dans les œuvres d’Olympe Bhêly-Quenum ; on les entend lors des cérémonies d’initiation de ses neveux Kofi (fils de noble Vendredi) et Anani (Homme de la Quatrième venue au monde des hommes). Ces sentences d’Atchê, le Maître des Initiés, ac-compagnent ses neveux comme l’Ombre du Maître, son éternel et immatériel murmure.
Ces textes présentent d’abord le déroulement de la cérémonie d’initiation, à tout le moins ce que le profane peut en savoir. Ensuite, le nouvel Initié se baptise en prenant un nom fort : Loni Loni Jè. Enfin, le Maître donne au nouvel Initié des recommandations qui se pré-sentent sous la forme de maximes morales où se note une Règle d’Or pour la Vie : la recher-che de la Vertu et l’abolition de la Mort. Le respect de cette Règle fait de l’Initié un Homme Total.
Ainsi, l’Initié est inscrit au pôle Positif, à côté du Saint. Il y a là une volonté de Puissance, manifeste dans les œuvres d’Olympe Bhêly-Quenum, et qui le rapproche étrangement de l’auteur de Ainsi parlait Zarathoustra.

UNE CEREMONIE FONDAMENTALE

-1-

La naissance d’Abikou
(Loni Loni Jè)

« Hommage à la Terre
Hommage du (sic) Ciel
Hommage au Soleil qui se lève
Hommage au Soleil quand il se couche
Hommage au Nord
Hommage au Sud
Hommage au jour d’aujourd’hui qui naît
Nous rendons grâce à la nuit
Qui nous prendra nul ne sait où.
Mânes et Esprits ancestraux nous assistent
Et les divinités topiques nous aident
Elles qui nous observent ». pp. 219-220.

-2-

« OFFRANDE
« … oui, voici votre garçon, divinités en action au-delà de la matrice profonde de la Terre-Mère et de la Forêt-Habitable.
Père, mère et ascendants depuis qu’existent les familles paternelle et maternelle ont pensé que ce-déjà-circoncis, dans son tendre enfance, pourrait être maintenant conduit sur le seuil de votre demeure invisible aux profanes, pour que ses sens puissent être ouverts et demeurés poreux aux secrets et mystères des forces naturelles.
Seuls les Initiés y ont accès.
C’est vrai, les descendants à venir pourraient s’opposer à cette démarche.
Eë… il faut commencer par le passé :
Fa Aïdegü l’a dit. Ainsi je suis autorisé à vous interroger par la voix de la noix de kola que voici : O Inexistants Ascendants je me prosterne et requiers votre avis aussi, Moi, digne, précaire et éphémère Maître des Initiés ». p. 220.

-3-

« Descendants à venir, votre avis importe.
Il n’est point primordial
Oui, il n’est pas primordial
Mais les dieux l’ont admis :
Quiconque naît d’un Initié
Virtuellement en est un
Sperme en action
Que dis-tu de ce que nous allons entreprendre
Réponds ». p. 221.

-4-

« ATI ZALA ATI DO SO
Tu es devenu le plus profond de toi-même
Tu es désormais et à jamais
L’Etre lumineux de toi-même en toi
L’Ineffable infiniment insaisissable
Oscillant à la fine pointe du néant en toi
Et tu dois ô souventes fois descendre
Au-delà du concevable pour capter
Tout phénomène à la racine
L’Etre est dans le primordial mouvement
Du coït avant le jaillissement du sperme ». pp. 222-223.

-5-

« Au médian l’Initié.
Romps liquéfie remonte équilibre
Précaire retrouvé
Forces obscures éclairées
De l’intérieur de toi en action
Nuit transparente où tout tremblement
Se désagrège saisi-toi ». p. 227.

LE NOUVEL INITIE

-1-

« Instant perpétuel ignorant le temps
Temps à chaque instant digéré par l’instant
Se saisissant dans l’instant
Je suis une ténèbre qui luit dans la lumière
Qu’elle intensifie
Celui dans les yeux de qui la lumière
Fait éclater les ténèbres en lumière ». p. 227.

LES PRINCIPES DE LA REGLE D’OR

L’Initié

-1-

« Tu étais un homme ; tu es maintenant un peu plus que tous les autres hommes ; tu es un homme total parce que tu es un Initié. Crois en ce que tu fais et en ce que tu dis : la connaissance des noms premiers de toute chose t’aidera infailliblement. L’essentiel est d’agir ou de parler pour le bien ». p.185.

-2-

« Ogboni ! nous sommes des Initiés authentiques, ceux qui ont vu le jour avec la terre africaine. Ecoute, mon fils… Tout Initié meurt ignoré des siens, méprisé de son peuple, haï de ses amis pour qui la vie est jouissance, passage bruyant, fracassantes exhibitions dans la calme confrérie des bâtisseurs. Mais aucun Initié véritable ne meurt complètement… Agis, Kofi ! Oh ! Agis éternellement, mais au-dedans de toi tout d’abord ». p. 228.

-3-

« Initié, souviens-toi :
N’es-tu pas maintenant le Maître des Initiés ?
Souviens-toi et agis :
Le vieil homme est mort
Et aucun être humain, rien,
Même la mort ne doit faire trembler
L’Initié purifié de la gangue des temps.
Va de l’avant
Et ne te justifie jamais ! ». pp. 26-27.

-4-

« La mort est une agression énorme et indivise contre le
monde, et elle se dissimule dans la moindre maladie.
La vertu des noms premiers est de pratiquer brutalement
une brèche dans cette agression, afin d’en libérer
l’homme pris au piège de la mort.
L’usage d’un nom premier aussitôt suivi d’efficacité est une
victoire sut la mort…
Ne pense jamais à la mort, même si tu la sens à ton chevet ». p. 38.

-5-

« … Aucune difficulté n’est insurmontable.
ANA ! Le sexe est un pont jeté entre l’homme et la femme ;
Il les unit dans l’amour et les plonge dans la mort.
ANA ! Source de bonheur et de tout malheur ;
Parfait équilibres (sic) entre la vie et la mort.
Nul ne meurt définitivement.
GUEN ! Okó ! Tu es un pont ! Tu es le Pont.
Wêlêêê… A chacun sa mesure.
Reprends la tienne ». p. 122.

La Naissance d’Abikou
(Une grande amitié)

-6-

« N’oublie jamais la forêt ni la clairière
Ni les noms premiers noms forts
Qui arrachent le mort à la Mort…
Voici des feuilles des herbes et des racines
Les vertus de chacune d’elles et des noms premiers
Reste toi-même Kofi fils de noble Vendredi
Toi Abikou né après être venu et parti.
Ouvre les yeux
Jauge les hommes et les choses
Et les circonstances aussi
Ne t’arrête jamais à mi-chemin du combat
Pour l’amitié et la justice… ». p. 138.

La Naissance d’Abikou
(Le vagabond)

-7-

« Voici la clef des forces naturelles.
Rien n’est obscur,
Tu es maintenant un homme ;
Sois homme ». p. 143.

-8-

« Méfie toi de cesser d’être Maître de toi.
Retourne sans récriminations
Dans la profonde clairière en toi
Tu as été abusé dans la confiance en l’homme ?
Ecoute : n’a-t-il pas été dit
Que jamais tu ne devrais
Oublier la leçon suprême ?
Je te la répète
Regarder, observer tout
D’un œil aigu
Travaillant sur soi jusqu’à atteindre
La primitive innocence
Force de l’homme total :
Celui-là qui tel un ténébreux Oracle
Descend dans les bas-fonds de tout être humain». p.145.

-9-

« Malheur à qui meurt à jamais
Rejoins la clairière en toi ». p. 147.

-10-

« Qu’est-ce qui n’est pas possible ?
Tout est absolument possible.
Même le pire… Monte… ». p 149.

La Naissance d’Abikou
(Funmilayo)

-11-

« Entends-tu l’appel de la nuit des profondeurs ?
A la racine de toute chose oscille son nom premier
Et au commencement naissent les noms premiers.
(…)
Entre, tu es fils de tes parents
Efforce-toi maintenant de devenir tes propres père et mère
En te choisissant absolument
Choisis-toi toi-même constamment ». p. 159.


La Naissance d’Abikou
(Les Francs-Maçons)

-12-

« Voici l’Inexplicable
Ne reste pas à la surface des choses
La terre natale grouille de réalités
Sa matrice profonde
Recèle tant de secrets tant de vertus
Informe but de ta présence
Dans cette case
Sans plus
Souviens-toi du mot d’ordre
Jamais ne te livre
De ta profondeur
Ne rien laisser transpirer
Reste total Anani
Homme de la Quatrième
Arrivée au monde des hommes.
De la matrice maternelle ». pp. 194-195.

-13-

La Naissance d’Abikou
(Oni Loni Jè)

« Ne tue pas défends-toi.
Sauve l’autre si ton centre te l’ordonne.
La discrétion caractérise et singularise l’Initié
Fuis la vanité.
Je t’ai fait don d’un legs
Il faut savoir l’utiliser
En communication permanente avec toi-même
Avec les autres ». p. 222.

-14-

As-tu vu Kokolie ?

« ne précipite rien écoute avec tes yeux
vois avec tes oreilles
sens avec ton corps tout entier
avant toute décision ». p. 136.




BIBLIOGRAPHIE

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