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Olympe BHÊLY-QUENUM'S WORKS DESERVE TO BE KNOWN
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figure féminine et la place de la mère dans l'œuvre d’olympe BHÊLY-QUENUM

par Guillaume LOZÈS


Olympe Bhêly-Quenum est surtout connu et reconnu pour les thématiques de l’initiation qui investissent le champ de son inspiration. Les recherches les plus récentes sur son œuvre mettent surtout en lumière les finalités d’une littérature initiatique que l’écrivain a choisi de décliner sous trois aspects à la fois complémentaires et distincts : l’initiation, l’ésotérisme, et le vodou livré et inscrit au frontispice de son œuvre restituée nuement aux lecteurs.

A aujourd’hui 77 ans, l’écrivain a vu la disparition de nombre de ses talentueux confrères ou amis dont le plus récent est Ahmadou Kourouma avec qui il a eu surtout des controverses afférentes à la littérature ainsi qu’à la place et à l’implication de l’écrivain africain de langue française dans la cité. Toujours aussi affûté dans ses prises de position qui dépassent souvent le monde littéraire, il montre sur le plan de la création une appétence de jeune écrivain ; aussi serait-il lui rendre justice et ne pas rompre le contrat de lecture qu’il nous propose, que d’accompagner l’« horizon d’attente » à laquelle nous invitent ses œuvres, puisque, comme l’a écrit Vincent Jouve :

« La lecture est structurée par des conventions qui, pour n’être pas explicites, n’en pèsent pas moins lourdement sur notre relation à l’histoire »[1].

Dans l’œuvre de l’écrivain béninois, l’histoire, pour être comprise et rencontrer le lecteur, passe par l’observation précise des personnages qui l’incarnent. De ce point de vue, les personnages féminins ont trop souvent été abusivement relégués au second plan. En réalité, ils fonctionnent comme des leurres. Il va sans dire que ce sont les personnages masculins qui incarnent L’Initié et donnent souffle à la thématique initiatique qu’ils sous-tendent, mais on ne saurait oublier la mère de Marc Tingo, authentique vodounsi et personnage phare du roman. Faudrait-il déjà y voir un épisode de la propre vie de l’écrivain couché sur le papier ? Quoi qu’il en soit, on peut affirmer que jamais passée sous silence dans ses œuvres, la femme y incarne d’autres vertus qu’il faut d’abord observer avec attention, pour mieux pouvoir les décrire car la femme dans sa littérature n’est pas à être une simple extension de l’homme : elle est à son côté pour jouer son rôle, en autonomie. Ne pas l’observer, ou prétendre le contraire, serait un réel contresens sur les écrits de cet écrivain qui prennent leur source dans sa relation fusionnelle avec sa mère dont l’image nourrit celle des autres femmes qui investissent le champ de son inspiration. En somme, c’est par l’image maternelle, prise dans son sens affectif autant que dans celui de source originelle où tout s’agglomère et se transmet pour donner vie, que l’auteur parvient à transfigurer les femmes dont il sait faire les héroïnes de ses romans ou de ses nouvelles.

Ainsi, dans les Appels du Vodou[2], on peut observer la mère de l’écrivain, appelée Grand-Maman Vicédessin, trônant, altière, sur sa chaise en iroko. Elle était une Grande prêtresse du vodou Alladahouin mais l’ouvrage est clairement une autobiographie, même si l’auteur lui préfère le terme de saga familiale ; il appert que dans cette autobiographie est enchâssée une biographie de sa mère prouvant que «l’évolution de cette vie dans laquelle s’imbriquent une autre, puis bien d’autres, est une sorte de saga familiale.»[3] Cette autobiographie se caractérise surtout par la relation profonde et très belle qui unit le fils Agblo, nom fon d’Olympe Bhêly-Quenum, et sa mère qu’il appelle très affectueusement sa « vieille fiancée ». Dans cette saga familiale, il ne fait pas seulement œuvre autobiographique, mais il y rend aussi un hommage appuyé à sa mère. D’abord parce que, si Les Appels du Vodou fait honneur à la figure emblématique de la mère, il est surtout une œuvre de réhabilitation du culte vodou. Il y a donc dans cette célébration un triple hommage : à la religion originelle, à la mère, à la ville natale en tant que le tuf où tout prend racine. A cet égard la double dédicace dans Les Appels du Vodou est sans équivoque :

« A la mémoire de la Grande Prêtresse que fut ma Mère,
A la ville de Gléxwé surnommée Ouidah
Je dédie ce roman, un mémorial de l’Afrique des profondeurs ».

À l’évidence, l’image de la mère se confond avec celle de la religion qu’elle a embrassée et qui l’a embrasée. La réhabilitation du culte vodou est donc un hommage à la mère car la religion vodou et la mère forment ainsi un tout indissociable. Il appert alors que l’auteur entretient des liens étroits avec sa mère avec qui il forme un couple. Elle le lui dit dans une belle déclaration d’amour maternel :

« C’est vrai que je suis ta vieille fiancée, celle que tu n’auras pas épousée parce qu’elle est ta mère et qui, jusqu’à sa mort, gardera de toi l’idée d’un jeune homme qui, un jour, prendra son corps dans ses bras pour le déposer dans un cercueil…[…] avait-elle murmuré en le serrant sur son cœur »[4].

S’ensuit alors un dialogue émouvant entre l’écrivain et sa mère :
« - Sacrée Dada, je serais allé te chercher Dieu sait où, pour naître de toi, si tu n’étais pas déjà ma mère ! »
« - Eh bien ! voilà une vraie déclaration d’amour maternel, des propos dignes d’un fiancé comme on en trouve plus, avait-elle répliqué »[5].
Un véritable complexe d’Œdipe est au cœur de cette autobiographie, sur lequel les amis psychanalystes de l’écrivain se sont penchés avec délectation.

Tout en défendant d’être un auteur « féministe », il a su créer à partir de cette image de la mère des figures littéraires de femmes fortes, indépendantes économiquement, socialement, politiquement et affectivement qu’il a même voulues intemporelles en dépassant les frontières exiguës d’un pays et d’un continent ; aussi sont-elles aussi bien africaines qu’européennes. Choix assez remarquable chez un écrivain africain de sa génération, qui fit ses débuts littéraires en 1960. Il est aussi parvenu - ce n’est pas le moindre de ses talents - à s’extraire d’un militantisme affiché, source de conflits inutiles entre les sexes, pour creuser son sillon, en gardant l’image de la fidélité due à sa mère, pour en tapisser l’arrière-fond de ses romans. À cet égard, voici en substance comment il y a déjà quinze ans il définissait le rôle de l’écrivain :

« Nous sommes des historiens du quotidien, du permanent. Je crois que l’écrivain africain est celui qui vit dans le peuple, avec le peuple, qui observe le peuple et qui connaît parfaitement les milieux sociaux, les mœurs, les coutumes, etc. C’est celui qui essaie de saisir ce qui est permanent. Nous sommes dans un monde qui évolue. Il faut le décrire, montrer ce qui va et ce qui ne va pas »[6].

Pour le lecteur assidu de Bhêly-Quenum, dans Un Piège sans fin[7], son premier roman publié qui lui valut le succès et l’estime des critiques, tout est inversé au regard de sa pratique littéraire habituelle. En effet, cette œuvre constitue le seul exemple de mise en scène romanesque d’un personnage central, Ahouna, aussi sensible que fragile : sans aucune prise sur les événements et les êtres. De la même manière, Anatou, la figure féminine de ce roman, est aux antipodes des femmes décrites par la suite dans ses œuvres. Anatou est la figure même de l’intrigante, de l’excessive qui, accusant mensongèrement son mari d’adultère, le pousse au meurtre, à la prison et jusqu’à la folie. Mais par son intrigue, ce roman représente une forme d’allégorie où chacun des personnages serait à prendre comme des symboles, ils sont poussés dans des limites qui permettent à l’auteur d’indiquer qu’ils sont des contre-exemples de l’humanité dont il s’astreint à doter ses autres personnages.

Le Chant du lac[8] ne constitue pas une suite à Un Piège sans fin ; bien qu’il débute par un rappel des derniers événements de ce roman, il y met plutôt un terme. On pourrait même dire qu’il s’en éloigne, si on considère la figure de la femme qui y est présentée. L’héroïne, Noussi Ounéhou, ne cède rien en force aux hommes qui sont à ses côtés. Ce sont d’ailleurs eux qui l’accompagnent et non l’inverse. Nous l’avons affirmé, la figure de la mère de l’écrivain a pu orienter les qualités tant morales que physiques dont il les a dotées et si, sur le plan esthétique, elle ne représente sans doute pas la perfection, elle s’en rapproche bien qu’elle s’interroge fréquemment sur les valeurs qu’elle incarne.

Dans Le Chant du lac, Noussi Ounéhou appartient à une des grandes familles ayant régné sur Hadomé, ville imaginaire dans laquelle se situe le déroulement de l’action. Il ne serait par conséquent pas totalement abusif de voir dans le nom de cette famille l’anagramme presque parfait de la grande famille Quenum qui, à l’origine, portait le nom de Houénou, avant de subir une déformation graphique. Ounéhou/Houénou frappent ainsi le lecteur par leur analogie. Ce qui permet dès lors de voir en la Madame Ounéhou de fiction, une figure à la fois littéraire et maternelle de Madame Houénou, la mère de l’écrivain. Il y a par conséquent une volonté manifeste pour le Béninois d’imprimer la marque de sa mère sur ses personnages féminins. Dès lors, ils ne peuvent être perçus que positivement par le lecteur, puisque telle est la volonté de l’écrivain.

*

À ce stade de notre critique de l’œuvre d’Olympe Bhêly-Quenum, de la figure féminine et de la place de la mère dans ses romans, nous sommes tenté de dire que L’Initié[9] est sans doute le roman le plus achevé littérairement, sans doute aussi le plus complet en ce qui concerne les thématiques de l’initiation et de l’ésotérisme. D’autres thèmes sont pourtant présents dans ce texte très riche, notamment ceux de la valorisation et de l’authenticité de la culture nègre, la lutte contre le racisme en mettant en scène le couple mixte que forment le docteur Marc Tingo et sa femme Corinne, une Française, ainsi que ceux de nombre de leurs amis africains unis à des Européennes. À cet égard est particulièrement remarquable la peinture que l’auteur fait de l’épouse européenne du docteur Marc Tingo : elle connaît une évolution et le lecteur assiste à une véritable transformation, mue singulière d’un personnage qui, au début du roman, se manifestait par une forme de transparence qui ne la faisait exister qu’au travers de Marc Tingo avant qu’il ne devienne son mari ; à leur rencontre comme à la naissance de leur amour, tout semble les opposer de prime abord. Lui, brillant étudiant, initié des forces africaines, très sûr de lui, est maître de lui-même en toutes occasions. Corinne Le Ferlier a raté ses examens de médecine et cette malchance la rend craintive et effacée au début du roman. Elle affiche aussi son obédience chrétienne, alors que lui refuse le christianisme, malgré les vaines tentatives de son père et de sa sœur pour lui faire apprécier les vertus de cette religion. Après avoir fait connaissance, ils constatent au contraire que beaucoup de choses les réunissent :

« Qu’il s’agît de Sartre, Gide ou Camus, d’Emmanuel Mounier, ou de Gabriel Marcel, d’Aragon, Giono, Paracelse, Machiavel, la Bible, des grenouilles de Jean Rostand, ou des actualités politiques ou culturelles, Marc et Corinne s’aperçurent très vite qu’ils avaient à peu près les mêmes goûts, lu quasiment les mêmes auteurs »[10].



Après des années d’intense vie politique et de succès universitaires en France, dans la deuxième partie du roman, le lecteur retrouve Marc installé depuis trois ans en Afrique, avec Corinne, devenue sa femme. Désormais médecins ils assument la lourde tâche de soigner tant les maux du corps que ceux de l’esprit. Tâche exaltante rendue difficile par le contexte africain où les tabous et les croyances nécessitent parfois de vaincre d’abord les réticences des malades avant de songer à les soigner. Il est particulièrement habile de la part de l’écrivain d’avoir su transformer cette femme : Corinne a fait une véritable révolution, a su prendre sur elle-même, s’assumer en tant que femme et médecin. Si son mari exerce sa pratique médicale en initié qu’il est, elle n’a recours qu’à ses connaissances occidentales, ce qui ne fait pas d’elle un mauvais médecin, bien au contraire. Le tour de force du Béninois est d’avoir tant habitué ses lecteurs à des personnages féminins si pleins de puissance et d’adaptabilité, que Corinne est parfaitement crédible en femme européenne exerçant la médecine en Afrique. Spécialiste des maladies tropicales, elle parvient, de fait, à se faire accepter de ses patients qui ne voient pas uniquement en elle la femme du docteur Tingo, mais une autre docteur Tingo. Elle craint souvent pour la vie de son mari, sans pour autant prendre peur, ni rejeter les mystères ésotériques dont l’Afrique est si riche. Elle sait les intégrer comme une composante de la vie en Afrique. Voici des paroles prononcées par elle à l’adresse de son mari :

« Tant pis ! Je confesse tout de même qu’il faut venir en Afrique et y vivre en compagnie d’un original comme toi, pour voir ces bizarreries en quoi, positivement, je ne comprends rien »[11].

De la part de l’écrivain, c’est un bel hommage rendu aussi bien à la femme, qu’à l’Occident dont il sait être, à ses heures, un contempteur acerbe ; en même temps qu’un amoureux de cette civilisation qu’il sait magnifier à travers la femme européenne, l’hommage à la femme occidentale s’accompagne d’une célébration tout aussi triomphale de l’image de la femme africaine, à travers le prisme de la mère dont l’image, jamais absente dans ses œuvres, permet de donner corps à la figure de la femme. Autant dire que sans cette présence si forte de la mère de l’écrivain, le portrait de la femme, moderne et volontaire, ainsi dessinée perdrait de son attrait.

Si dans L’Initié nous notons la double présence de la mère et du vodou, ce n’est, in fine, que pour souligner les deux composantes de sa mère. Sans doute l’objectif poursuivi par l’écrivain en introduisant le vodou dans ce roman est aussi de faire clairement référence à sa propre mère pour lui rendre un hommage appuyé. De la même façon, en esquissant, page après page, le portrait d’un tel personnage, l’auteur poursuit le vieux rêve hérité de la psychanalyse de faire de la mère le premier être aimé qui contribue à forger l’identité. Figure de proue donc, la mère est ensuite incarnée dans bon nombre de ses personnages féminins.

Cette observation s’affine à la lecture de C’était à Tigony dont l’héroïne centrale, Dorcas Keurléonan-Moricet, géophysicienne de son état, s’inscrit dans la veine des femmes à la personnalité forte et affirmée présentes dans les œuvres de l’auteur. Bien qu’Européenne, elle ne revendique pas moins son amour de l’Afrique ; en parcourant Tigony, capitale d’un pays fictif, elle s’indigne de l’extrême indigence dans laquelle vit le peuple, de découvrir un pays déséquilibré où ce sont les mêmes qui jouissent des privilèges, tandis que le peuple paie le tribut le plus lourd à l’oppression politique et elle crie sa rage :

« Truffé d’hommes d’affaires étrangers cyniques qui « pompent » ses ressources, de requins à l’affût de tout potentiel économique, pour en déposséder ceux qui doivent en être les premiers bénéficiaires, le pays semble juché sur une pente abrupte. Le peuple opprimé, oppressé, hongré, saigné à blanc, gémit, réduit à l’impuissance par l’appareil d’Etat répressif verrouillé par un dictateur autocrate ».[12].



Européenne d’une forte personnalité, Dorcas épouse la cause de l’Afrique et, en refusant de cautionner l’injustice sociale, elle joue, de fait, contre son camp. C’est à la fois une question d’honneur et de morale et pour elle l’équation est simple : il ne suffit plus de s’indigner, mais de réagir et d’agir, sinon, partir. Aussi malgré son statut privilégié d’Européenne et de géophysicienne gagnant largement sa vie, sera-t-elle de toutes les manifestations et grèves orchestrées par le peuple dans le but de montrer son mécontentement. En épousant ainsi la cause de l’Afrique, Dorcas devient elle-même une figure maternelle assurant force et protection à ses enfants. Image maternelle qui se précise lorsqu’elle s’éprendra de Ségué n’Di de 20 ans son cadet.

Là encore, l’écrivain donne à voir, à l’instar de Corinne Le Ferlier-Tingo, une Européenne dans le contexte africain. Mais au-delà, sans doute, s’attache-t-il à lui forger une stature de femme forte, indomptable comme a pu l’être sous sa plume la désormais singulière figure féminine qu’est Noussi Ounéhou, dans Le Chant du lac. Une autre figure féminine est celle d’Irène Vénihale dans la nouvelle intitulée Madame Vénihale, dans le recueil La Naissance d’Abikou[13]. Elle aussi s’inscrit dans ce schéma de la femme blanche qui s’éprend d’un homme noir plus jeune qu’elle et devient une représentation maternelle.



Dorcas va donc poursuivre sa quête de l’Afrique et d’elle-même en reniant tout d’abord son mari Gaëtan Kervin Keurléonan, haut fonctionnaire français, en même temps que leurs dix-neuf années de mariage, quand elle découvre, avec autant d’horreur que de consternation, qu’il participe, du haut de son statut de fonctionnaire international, à perpétuer racisme, discrimination et assèchement financier de l’Afrique. Aussi s’exprime-t-elle sans détours :

« Être fonctionnaire international serait-il une ablation qui empêcherait d’être sensible à la souffrance de l’autre, d’exprimer sa sympathie pour quelques actions dans le pays où l’on est en fonction ? On est volontiers injuste, prompt à humilier en foulant aux pieds des êtres humains »[14].

*

Outre la grande maîtrise littéraire dont l’auteur fait preuve dans ce roman, qui aurait pu être sous-titré « Carnets de voyage d’une Européenne en Afrique », Bhêly-Quenum sait rendre la femme occidentale étonnante d’ouverture d’esprit et tout simplement de beauté. Elle incarne dès lors l’indépendance, la détermination et l’action permettant de maintenir à égale distance la parole stérile et l’activisme inopérant. La figure de la femme à observer et à privilégier ici est celle de la femme occidentale. En Dorcas, le Béninois ne peint pas seulement une femme à la détermination farouche, il brosse aussi le portrait de la Femme. À la différence de Corinne Tingo-Le Ferlier, nous pouvons voir en Dorcas une figure comparable à celle de Noussi Ounéhou. À aucun moment Dorcas n’est prise en flagrant délit de faiblesse. Ni Madame Ounéhou. Elles sont déjà des femmes accomplies, des statures qui en imposent aux mâles qui les accompagnent et rien ne distingue plus l’Occidentale de l’Africaine. Le « féminisme » d’Olympe Bhêly-Quenum est suggéré, c’est ce qui le rend intelligent. Femmes occidentales et africaines sont mises sur un pied d’égalité. Il n’y a dès lors plus de choc des civilisations. Cultures occidentales et africaines sont à part égale, mais au-delà des cultures ce sont les images de la femme et de la mère qui sont ici itérativement retenues.



Cet écrivain n’est finalement jamais là où on l’attend. Attendu sur la question du vodou, il prend plaisir à changer de pied ; ainsi, la thématique de l’initié est ici inexistante. L’homme au cœur de l’action est tout aussi délaissé. Que reste-t-il alors à observer ? La femme, rien qu’elle. La critique littéraire s’est surtout attachée à l’emprisonner dans ces thématiques qui, fécondes, ont fait son succès, mais il regimbe à se laisser prendre au piège. N’occultant pas le fils derrière l’écrivain, l’homme du dialogue des cultures lui-même refuse de laisser s’imposer l’image du critique acerbe de l’Occident. Il fait ici peau neuve pour le plaisir du lecteur, au grand dam du critique qui doit réviser ses jugements et plonger au cœur de la complexité de l’écrivain. C’est un service rendu aussi bien à la création littéraire qu’au critique qui doit rester sagace. L’œuvre l’y invite, elle l’y oblige. Olympe Bhêly-Quenum ne s’impose pas de cahier des charges dans sa création. Il creuse une originalité littéraire dans laquelle le critique ne doit plus être arthritique. Il le rappelle opportunément.

*

As-tu vu Kokolie ?[15] ne déroge pas à cette règle cardinale. Régulièrement annoncé depuis 1968, ce roman qui voit enfin le jour en 2001 cumule les singularités : longue scansion d’où toute ponctuation est absente, il est, aux Etats-Unis, qualifié de roman d’une facture rare dans la création littéraire africaine. Si dans As-tu vu Kokolie ? la question de la folie est creusée à travers le personnage de Koudjègan, fou bien connu des lecteurs de l’auteur, elle prend la forme d’une errance à travers la quête d’un amour absolu que seul le personnage semble avoir vu. Sa chère Kokolie. Nous avons découvert Koudjègan, personnage atypique et attachant, dans L’Initié[16]. Marc croisa son vieil « ami » d’enfance, sorti tout hirsute de la brousse ; et s’engage alors entre les deux hommes une conversation surréaliste d’où surgit, à intervalle régulier, l’interrogation rituelle : « As-tu vu Kokolie ? ».

Nous le rencontrerons à nouveau, dans cet ouvrage, au moment de la mort du sorcier Djessou. Les demeures sont rongées par les flammes apocalyptiques d’une nuit d’orage où les habitants du quartier de Djessou sont en proie à un violent sentiment de panique. Chacun luttant contre les flammes et pour sa vie, Koudjègan eut soudain un « épisode de lucidité » et se mit en tête d’aller à la recherche de sa chère Kokolie qu’il suppose prisonnière des flammes[17]. En une sorte de renvoi assez surprenant de L’Initié à As-tu vu Kokolie ? , le fou fait allusion à Djessou et à la maison en flamme du sorcier dans ce dernier roman :

« pareil la fois qu’avait pris feu la case

de ce couillon de Djessou la foudre y était chue

le devin piégé par la Mort dans son guet-apens

y a été salement zigouillé Djessou la Mort

supprimé par la Mort ainsi va le monde »[18].



Enfin, dans C’était à Tigony, Koudjègan fait son apparition au cours d’une manifestation de grévistes en interpellant Ségué n’Di pour lui demander s’il n’aurait pas vu Kokolie au milieu de cette foule ?[19]. Nous pouvons donc déceler dans la fréquence de ces apparitions de Koudjègan le lent processus de maturation du personnage qui prend peu à peu consistance aux yeux du lecteur. Ces présences itératives témoignent encore de l’attachement que lui porte le romancier, aussi ne paraît-il nullement étonnant qu’il ait fini par se résoudre à lui consacrer une œuvre en propre. Etourdissante prolifération de voix narratives, tous les thèmes qui font souche dans la littérature du Béninois sont convoqués dans As-tu vu Kokolie ?. Pour autant, la femme en constitue le thème pivot puisqu’elle est l’objet même de la quête. C’est elle qui rend unité et épaisseur au personnage. Ses rares épisodes de lucidité mènent inlassablement Koudjègan à sa recherche dans une course folle et une rage étonnante quand elle se dérobe. N’affirme-t-il pas qu’elle est la plus belle femme de Wêssè ? Il supporte d’autant plus mal que les autres hommes la volent du regard. Elle est d’ailleurs la cause du premier meurtre qu’il a commis quand le personnage nommé Abalo s’était imprudemment vanté de l’avoir possédée. Quiconque commettra pareil acte connaîtra le même sort. Koudjègan l’a affirmé à qui voulait l’entendre. Dans ce roman où il débride la langue et lâche la parole au galop, le Béninois épouse la vision de Bernard Lecherbonnier qui déclare :

« Le structuralisme nous a opportunément rappelé que le texte se fondait sur le jeu de la langue. Par contre il a omis de le restituer en tant que parole, de retrouver la connexion entre langue et parole, entre système et événement. Or interpréter, c’est précisément rendre compte de ces deux approches dans un même procès »[20].



Texte syncopé, l’écriture déroutante restitue pourtant la personnalité hagarde, chaotique et improbable du personnage de Koudjègan à la recherche désespérée de Kokolie. En parvenant à repousser les limites de la langue par l’absence de ponctuation, Bhêly-Quenum fait surtout peau neuve et œuvre d’originalité dans sa propre bibliographie. Ce roman marque donc, du point de vue de l’esthétique littéraire, une poursuite dans la volonté de l’écrivain africain de continuer à creuser son sillon original et d’échapper aux visions réductrices du critique qui voudrait enfermer son œuvre dans la seule thématique de l’initiation africaine et du vodou béninois. Elle marque tout aussi bien l’audace d’un écrivain pourtant bien installé dans sa carrière littéraire et dont la réception critique des œuvres reste positive.

Koudgègan dans As-tu vu Kokolie ? paraît bien structuré et une raison fondamentale en est la cause : sa recherche de Kokolie, femme idéalisée, vue et connue de lui seul. C’est en définitive pour l’amour d’elle qu’il se lance dans cette course débridée que symbolise sa quête. Il souhaite se rendre digne d’elle ; son apparence physique ne répond à aucun canon en vogue ? qu’à cela ne tienne, il ambitionne de la conquérir par son discours et sa parole prophétique. C’est encore un exemple du rôle qui peut être celui de la femme et le traitement qu’elle subit sous la plume d’Olympe Bhêly-Quenum. Son action, qu’une lecture attentive nous aura permis de l’observer, est nécessairement rédemptrice. Aussi ne trouve-t-on dans ses œuvres d’autres exemples de femmes aux actions négatives que sous les traits d’Anatou, l’épouse du malheureux Ahouna, personnage central d’Un piège sans fin.

Quant à Koudjègan, il est à ranger au nombre des personnages masculins assistés par des épouses aux actions efficaces. Il est fou. C’est sa fonction sociale à Wêssè où il est connu et reconnu de tous comme tel. Pourtant un souffle se dégage de sa parole. La langue qu’il utilise est inspirée, les mots débordent leur propre sens à en étourdir un lecteur pris de vertige dans cette plongée en apnée. Les charmes provocants de Kokolie ne sont sans doute pas étrangers à cette unité retrouvée du personnage.

*

Ecrivain exigeant, Olympe Bhêly-Quenum en donne la preuve dans ce roman dénué de ponctuation au charme et à l’excentricité baroque. Mais il est surtout mû par une fidélité : rester fidèle à la mémoire de sa « vieille fiancée ». Même si elle n’est pas l’héroïne de toutes ses œuvres, elle les irradie de sa présence immatérielle et est à la source des figures féminines dans les œuvres de cet écrivain où elle leur procure le souffle qui les anime. Que serait Koudjègan sans sa chère Kokolie, incarnation de la femme parfaite derrière laquelle se dessine la figure altière de la mère ? Eléments conjugués qui permettent au discours de Koudjègan de se structurer dans un dialogue intérieur permanent, dans ses harangues à un peuple invisible invité à l’assister dans sa quête absolue. Le lecteur, littéralement emprisonné par ses mots et le rythme intense que crée l’absence de ponctuation, se plaît alors à espérer que sa quête ne soit pas vaine.

Si Koudjègan n’a pas encore retrouvé Kokolie, sans doute pure imagination tout droit sortie de son univers fantasmagorique, il en va différemment des autres personnages de l’écrivain. Que serait Marc Tingo, parfait initié, sans Corinne ? Probablement un homme à la dimension essentiellement spirituelle. Mais c’est sa femme qui le ramène dans une temporalité qu’il semblait ignorer. Les autres femmes que sont Madame Ounéhou et Dorcas sont elles aussi à ranger aux côtés des figures féminines qui jouent un rôle central. Olympe Bhêly-Quenum en façonnant ainsi ses héroïnes à l’image de la mère joue coup double. Le nécessaire hommage rendu à la mère, place est faite à la femme étonnante de modernité dont les vertus premières sont l’indépendance et l’autonomie. Bel hommage aux femmes qui trouvent toute leur place dans sa littérature qui dès lors acquiert sa dimension militante. Ce dernier aspect de ses œuvres n’est pas la moindre de leurs qualités.




[1] Jouve, Vincent, La poétique du roman, Armand Colin, Paris, 2001, p. 13

[2] Bhêly-Quenum, Olympe, Les Appels du Vodou, Paris, Éditions L’Harmattan, Collection Encres Noires, 1994.

[3] Interview accordée en 1983 par Olympe Bhêly-Quenum à Notre Librairie spécial « Littérature béninoise », octobre-décembre 1995, n° 124, p. 121.

[4] Bhêly-Quenum, Olympe, Les Appels du Vodou, op. cit., p. 294.

[5] Bhêly-Quenum, Olympe, Les Appels du Vodou, op. cit., p. 295.

[6] Bhêly-Quenum, Olympe, in Littératures Nationales d’écriture française, Éditions Bordas, Paris, 1987, p.14.

[7] Bhêly-Quenum, Olympe, Un Piège sans fin, Éditions Stock, Paris, 1960. 2e, 3e et 4e éd. Présence Africaine.

[8] Bhêly-Quenum,Olympe, Le Chant du lac, Éditions Présence Africaine, Paris, 1965.

[9] Bhêly-Quenum,Olympe, L’Initié, Paris, Éditions Présence Africaine, 1979.

[10] Bhêly-Quenum, Olympe, op. cit., p. 36.

[11] op. cit., p. 200.

[12] Bhêly-Quenum Olympe, C’était à Tigony, op. cit., p. 19.

[13] Bhêly-Quenum Olympe, La Naissance d’Abikou, Cotonou. Editions Phœnix Afrique, 1998.

[14] Bhêly-Quenum Olympe, C’était à Tigony, op. cit., pp. 154-155.

[15] Bhêly-Quenum, Olympe, As-tu vu Kokolie ? (La naissance de la folie), Cotonou, Editions Phœnix Afrique, 2001.

[16] Bhêly-Quenum,Olympe, L’Initié, op. cit., pp. 187-189.

[17] Bhêly-Quenum,Olympe, L’Initié, op. cit., p. 245.

[18] Bhêly-Quenum,Olympe, As-tu vu Kokolie ?, op. cit., p. 188.

[19] Bhêly-Quenum,Olympe, C’était à Tigony, op. cit., pp. 136-137.

[20] Lecherbonnier, Bernard, Surréalisme et francophonie, « La chair du verbe », Paris, Éditions Publisud, 1992, p. 359.