LES ROMANS D'OLYMPE BHÊLY-QUENUM : VERS UN NOUVEAU BAROQUE ? |
Par Mahougnon KAKPO
Université DAbomey-CaIavi
(Cotonou-Bénin)
Il ny a de forme saisissante que là où se dessine un accord ou un support, une ligne de force, une figure obsédante, une trame de présence ou déchos, un réseau de convergence; jappellerai structure les constantes formelles, les liaisons qui trahissent un univers mental et que chaque artiste réinvente selon ses besoins.
Jean Rousset, Forme et signification, pp. XI-XII.
De façon persistante depuis quelques décennies, le concept de modernité envahit tous les domaines de la vie, notamment les sciences humaines, sociales, exactes et techniques et affecte singulièrement les modes de pensées où lon note comme une révolution. Ainsi, la modernité, qui sappréhende sous la forme dune fuite sans fin distille un vertige qui se saisit de toute la société.. Ce vertige, que Georges Balandier nomme le mouvement plus lincertitude, népargne guère la sphère de la littérature, notamment négro-africaine dexpression française y en provo-quant une tension dialectique et sociale. La question semble se poser sous la forme dune opposition classique, surtout triviale et simpliste de tradition/modernité. Le second terme tente de chasser le premier, de le réduire ou de lannihiler complètement. Pourrait-il dailleurs y parvenir ? Sans hésitation. la réponse est non parce que la tradition, contre toute attente, est ce qui se fait chaque jour. Elle contient les élé-ments de sa propre élaboration à laquelle la modernité contribue malgré elle. Ce phénomène explique peut-être pourquoi chez certains écrivains, en loccurrence Olympe Bhêly-Quenum, la perspective de la tradition et de la modernité est un vé-ritable programme littéraire.
En effet, la profondeur de lapparence de son uvre nexprime pas moins un mouvement qui tient surtout sa force de la volonté de désigner plus quune simple opposition entre le mode de pensée traditionnel - la parole mythique - et les valeurs modernes -. Le terme qui conviendrait le mieux pour désigner un tel mouvement est larchaïque, à la fois perçu comme un thème et une esthétique. Le concept de larchaïque offre en fait une nouvelle lisibilité à son uvre et révèle, selon le mot de Proust, sa complexité ordonnée, cest-à-dire sa propension à lunité. Puisque, comme chez Balzac, à chaque uvre correspond sa forme, il sagira ici, en partant du concept de larchaïsme de faire de luvre dOlympe Bhêly-Quenum une lecture féconde et globale qui rendrait le lecteur sensible aux identités et aux correspondances, aux similitudes et aux opposi-tions, aux reprises et aux variations, ainsi quà ces nuds et à ces carrefours où la texture se concentre ou se déploie3.
Si larchaïque offre une plus grande lisibilité à son uvre quel en est en réalité le caractère permanente ? Il faudrait ici saisir larchaïque dans un mouvement de permanence et den indi-quer les soubassements. Et s il ny a duvre que dans la symbiose dune forme et dun songe, noire lecture sappliquera à lire conjointement en saisissant le songe à travers la forme . Une telle lecture aidera peut-être à soutenir que le roman négro-africain dexpression française tend vers un nouveau visage du baroque.
PERMANENCE DE LARCHAÏQUE DANS LUVRE
DOLYMPE BHÊLY-QUENUM.
Dune façon générale, larchaïque permanent se manifeste souvent par les items de la pulsion et de la magie ou de la sorcellerie, mais chez Olympe Bhêly-Quenum, cest grâce â la pulsion que larchaïque sinstalle dans la permanence. Il faut noter en effet que les bases permanentes de larchaïque résultent des structures mêmes de lesprit. Ces Dernières, biologiquement et génétiquement, évoluent dans un champ morphogé-nétique suivant un cheminement nécessaire qui est un chréode, que Gilbert Durand, grand disciple de Bachelard, a nommé bassins sémantiques, dans une perspective de lanthropologie culturelle. En dautres termes, lesprit humain fonctionne comme un réservoir ou une poche qui emmagasine des souvenirs, même plusieurs fois séculaires, avant de les transmettre sous forme dimages ou de symboles. Cest la manifestation de ce que Carl Gustav Jung (Essai dexploration de linconscient ), appelle linconscient collectif . La caractéristique fondamentale de linconscient est la pulsion, abréaction qui permet à lindividu dextérioriser un ça ou ce que Freud aurait nommé un complexe longtemps contenu. Ce processus induit une en-tropie négative caractéristique de la structure catamorphe que révèlent les romans dOlympe Bhêly-Quenum, notamment les deux premiers : Un piège sans fin et Le chant du lac.
Expression de linconscient humain, la pulsion dans Un piège sans fin est un mélange exquis de rêve et de réalité deux notions sous-tendues par une intuition, souvent fragile, de lavenir qui ne peut se dévoiler que sous forme dincertitude et de mystère. Cest un réel et profond cri de linconscient qui amalgame parfaite-ment une catégorie et une dimension de lexistence humaine : lamour et la mort. Dans Un piège sans fin comme dans Le chant du lac, lamour, qui devrait révéler les vrais visages de lhédonisme, nexpose plus quune entropie négative qui saccentue progressivement par lintermédiaire dune isotopie de la peur, de langoisse, de la tristesse, de la détresse et de la mort, qui grâce à des symboles ca-tamorphes achève le schème de la chute.
Dans ces deux romans, lépiphanie de la peur est lamorce de la chute, début dune catato-nie quOlympe Bhêly-Quenum cherchera à guérir par lintervention du personnage de Tingo, qui, dans Linitié, opère une descente dans les profondeurs abyssales de la psy-ché. Déjà dans les incipits dUn piège sans fin le symbole catamorphe de la peur régente la description psychologique dAhouna par Houénou:
[
] A ma grande surprise, il eut un brusque sursaut, sapprêtait à se sau-ver quand/e lui ai dit avec douceur. instinctivement en langue/hn. de ne pas avoir peur de moi .
Lauteur présente ainsi un sujet en permanence traqué qui, ne pouvant séchapper de lénorme piège existentiel « tendu par Allah », sinstalle dans un abîme où il dit se sentir au-delà de la mort . Dès lors, toute son existence sera sy-nonyme dun habit dArlequin tissé de tristesse, de détresse et dangoisse avant quil natteigne lui-même la mort plutôt souhaitée que crainte.
La première expérience de la tristesse, de la douleur et de langoisse. dAhouna a eu lieu dans son adolescence où la personnalité et le caractère commencent à se former . Cette morsure profonde dans son cur est provoquée par le spectacle désolant de la mort des vaches de Bakary, son père, par la maladie du charbon. Par ailleurs, larchaïque permanent, caractérisé par la pul-sion dans ce roman se lit davantage à travers ce quil convient dappeler lacte dAnatou qui in-duit systématiquement lacte dAhouna. En effet, lacte dAnatou est son obstination à croire - mais est-ce une croyance ou une réelle conviction à son niveau ? Ainsi se pose la problématique de la dialectique de losmose entre rêve et réalité - quÀhouna la trompait avec une autre femme. La psychanalyse freudienne- souligne que la pulsion ou catharsis est une explosion daffects longtemps retenus dans le subconscient Dans les romans dOlympe Bhêly-Quenum les affects, qui ne sont rien dautre que les forces aveugles ancrées dans lhomme, sexpliquent par des visions et des rêves ; mais Anatou apporte un démenti formel au serment de sincérité, de véri-té et de fidélité dAhouna :
Cest pénible, cest affreux que tu continues de mentir même devant la vérité. Il y a longtemps que je te vois dans mes rêves avec cette fille. Dabord, je nai pas voulu y croire, mais comme c est toujours la même personne qui se présente à moi et me nargue, jai décidé de venir te surprendre. Je suis venue ! jai vu ; et je suis convaincue que mes rêves nétaient pas de simples visions : cest le reflet de la ré-aliité .
Ce reflet de la réalité accède à son point culminant lorsqu Anatou, obsé-dée, angoissée, tremblante de peur, se persuade quAhouna nest quun assassin . Comme une folie peut en cacher une autre, lacte dAnatou aidera à détacher da-vantage quelque chose en Ahouna, à enfoncer une névralgie qui, désormais, contribuera à le vriller et à susciter à son tour lacte dAhouna soldé par la réaction immédiate de lacte dAnatou sur lui qui est le meurtre injustifié de Dame Kinhou :
Je tressaillis, non, je fus terrifié[
] J'enfilai rapidement mon boubou, pris ma houlette toujours déposée dans un coin de la pièce quand elle n'était pas oubliée a l'étable. Soudain, mon regard tomba sur un poignard jamais dégainé ayant appartenu a mon père, et qui était alors accroché a un clou dans- le mur. Je m'en approchai, le décrochai sans savoir ce que j'allais en faire. Je le serrai dans ma main et sentis les pulsations de mon sang dans les doigts crispés autour du poignard ; mon cur battait violemment. Anatou haletait en me suppliant de ne pas la tuer. Si j'osais rester une seconde de plus maintenant que je sentais le crime circuler dans mes veines, je tuais ma femme. Je la voyais déjà poignardée, à plat ventre dans une flaque de sang....
II
Les termes et expressions tels que tressaillis, terrifié, poignard, pulsations de mon sang, mon cur battait violemment, flaque de sang, tissant une véritable iso-topie de ta violence annonçant la mort, sont un recours à des figures violentes im-pressionnantes qui saccordent avec lhorrible. En cela, larchaïque, tout comme le baroque, est une esthétique de la violence qui se manifeste ici à travers une exubé-rance et une hyperbole de la pulsion parfois aux limites de lexaspération. Dès lors, Ahouna devient un être hors du monde réel et du temps continu, un être venu dailleurs parce que définitivement une vis sest détachée en lui. Son univers, dé-sormais onirique, est solidement noué par un instinct mal dompté et il évolue dans une série dinstants discontinus où son être hors de lui senglue dans les ténèbres où lui-rnême devient un actif hors du temps.
Lacte dAnatou, en déclenchant celui dAhouna, provoque sur lui dincontestables effets psychodysleptiques qui linstallent dans une nébuleuse hallucination auditive, visuelle et délirante. Illusion doptique, rêve, phantasmes et visions seront le résultat dun mouvement dimmersion vers le soi des profondeurs suivie aussitôt dune émersion vers le moi des surfaces où se produit alors ce quen langage psychanalytique lon nomme la faille ou la catastrophe. Et puisque cest lacte dAnatou qui a provoqué limmersion forcée dAhouna, on comprend pourquoi limage récurrente de la faille est Anatou, qui, dans les phantasmes de dAhouna, apparaît comme une femme fatale, reconnue monstrueuse par son propre père, un démon, un démon qu'il faut chasser a tout prix, afin peut-être d'éviter une aggravation de la fêlure .
Mais Ahouna, convaincu de son impuissance à chasser l'image obsessionnelle de son épouse, s'anéantit dans une hantise permanente de cet être a la fois aimé et haï qui le pourchasse. C'est donc à travers l'illet d'une autodéfense contre l'invasion de l'hydre d'Anatou, véritable démon intérieur, qu'il convient de lire le meurtre de dame Kinhou dont le nom - comme pour confirmer que dans les sociétés négro-africaines, l'individu est dans le nom qu'il porte - se traduit par à cause de la haine. Et Ahouna finit lui-même par devenir barbare et monstrueux, un fauve singulier, un monstre psychologique parce qu'il était excédé par la crise déclenchée par sa femme dans son âme d'homme extrêmement sensible . C'est enfin cet acte qui boucle le schème catamorphique de la chute où la mort est le résultat final.
On constate ainsi que la chute, non seulement se moralise en châtiment , mais encore se féminise et se sexualise tout en demeurant une véritable débâcle qu'éclaire la description des circonstances du meurtre par Ahouna lui-même :
Je l'attrapai, la jetai brutalement sur l'herbe, m'assis a califourchon sur son ven-tre. L'impudique se mit a me supplie à voix roucoulante dy aller de mon pénis et de la laisser partir. Cette proposition m'horripila davantage, je saisis sa gorge et y plongeai jusqu'à la garde le poignard que j'étreignais, puis je retirai mon arme .
Cette narration, une chronique de lhorreur complétée par la présence du sang, amarre davantage larchaïque au baroque, tous deux caractérisés par les mêmes thèmes et un même style. Si le thème ici est celui de la métamorphose qui sexprime à travers un univers instable où lhomme, ayant ses mues, évolue vers la mort ressentie comme lunique certitude ; le style, également, imite cette instabilité en privilégiant des images hyperboliques où léclat et le frisson sont tenaces. En somme, dans Un piège sans fin, lune des grandes épiphanies imaginaires de langoisse humaine devant la temporalité est offerte au lecteur par les images dy-namiques de la chute qui apparaît comme la quintessence vécue de toute la dyna-mique dune métaphore axiomatique solidaire des ténèbres et de lagitation . Cest à travers cet oxymore entre ténèbres et agitation quil faut saisir le sens de la réelle intention dOlympe Bhêly-Quenum : enseigner, par le biais de LImitation de Notre Seigneur Jésus-Christ, que lexistence est un beau spectacle du déclin du soleil, cest-à-dire, de la vie qui doit être une mort continuelle . Aussi la logi-que essentielle de larchaïque permanent se love-t-elle dans une osmose de la mo-dernité et de larchaïque.
O]yrnpe Bhèly-Quénum, U, piège sans fin, p. 140.
- Olympe }3hêly-Quénuni, idem p. 269.
- Comme lhorrible agonie dc Houngbé dans I e chant du lac, véritable spectacle dont lobsédant dénouement est la mort, châtiment mérité dun acte criminel cuFt)]tliS dans un élan pulsionriel.
III
Si dans Un piège sans fin lépiphanie imaginaire de la peur et de langoisse se lit comme une palingénésie individuelle, celle dAhouna et de sa femme Anatou dont labréaction a atteint le dernier stade en faisant deux des archétypes de lêtre humain inquiet et translucide vis-à-vis des phénomènes psychosomatiques, dans Le chant du lac par contre, il sagit dune palingénésie collective. En effet, la peur et langoisse qui ont englué le moi dAhouna et celui dAnatou dans Un piège sans fin, se sont, dans Le chant du lac, plutôt emparé de tout un village, Wésê, en pro-voquant aussi bien chez les humains, chez les dieux que chez les poissons, une peur panique et obsessionnelle.
Dans ce roman, la manifestation de larchaïque permanent par le schème de la pulsion identifiée, sous la forme dune chute catamorphe, ne se lit plus - à linstar de Un piège sans fin - comme lexploration dun monde intérieur individuel, mais plutôt comme celle dun imaginaire collectif avec des images tout aussi obsédantes que le phénomène de la peur elle-même. La densité dramatique des images, de même que lépaisseur de leurs charges émotionnelles, pulsionnelles et tragiques, incrustent davantage le livre, le plus abrégé de tous les romans de lécrivain, dans lécriture des métamorphoses de a sensibilité morale, religieuse et politique, lessentiel ici aune conversion positive de larchaïque, cest-à-dire des valeurs spi-rituelles traditionnelles africaines, pour la conquête dun monde nouveau, de plus en plus tourné vers lefficacité matérielle et politique - le monde capitaliste en par-ticulier - qui accuse larchaïque.
Mais il ne fait point de doute sur la démarche dOlympe Bhêly-Quenum, même sil est diffi-cile didentifier chez lui une littérature se réclamant de quelque religion que ce soit, malgré tou-tes les apparences. Seulement, dans la perspective dune vision analytique et angoissée, il est persuadé que seul le spirituel, et non le religieux au sens strict du terme, peut conférer une signi-fiance au désordre du monde. On comprend ainsi pourquoi ses personnages, en majorité autobio-graphiques , non seulement entendent linouï, inspectent linvisible, mais encore sont convaincus quà la racine de tout élément gît son nom premier. Il sagit dune litté-rature particulièrement profonde qui rapproche curieusement lécrivain des surréa-listes ; ils ont en commun des valeurs qui fondent les arts surréalistes : le rêve, linclination à la turbulence et à linsolite, la dérision, le fantastique, la tradition de linitiation, le mysticisme ou lésotérisme...Cest justement à ce niveau quil est heureux de constater que ces valeurs sont en particulier celles que privilégie larchaïque aussi bien dans ses thèmes que dans ses styles.
Il est dautant plus opportun daborder Le chant du lac avec un peu plus de circonspection que cet ouvrage est celui de lauteur où sexpriment à la fois le pa-thétique, le tragique et le dramatique, catégories de larchaïque permanent qui, ici, décrit un isomorphisme avec une cohérence schizoïde. La peur panique des habi-tants du bourg, la frayeur des poissons ainsi que lanxiété des dieux du lac sont autant daspects qui ouvrent la perspective dune étude des symboles thériomor-phes avec la possibilité délaboration dun bestiaire dans luvre de lécrivain. En effet, dans Le chant du lac, les caractéristiques essentielles de larchaïque perma-nent sont la turbulence - de lunivers sensible et suprasensible de chaque être - et linsolite relayés par le fantastique. Ces deux catégories concourent à mieux brouil-ler, tant au niveau de lindividu que de toute la communauté - humaine, aquatique et divine - les repères entre rêve et réalité. Une telle entropie provoque davantage la frayeur qui se saisit de tous les êtres :
Voici revenue la saison où le bourg vit des heures dangoisse parce que le lac abrite des divinités dévoratrices dhommes. Et pendant des jours, dénormes san-glots secouent le cur de Wésê... Eh quoi ! Faut-il persister à craindre les tabous et les malédictions des vieillards même si Wésê vit dans linsécurité ? De quoi la journée daujourdhui sera-t-elle faite, car voici que le lac se recouvre de son voile des jours lugubres
Il est ici aisé de noter que la frayeur nest plus individuelle comme dans Un piège sans fin, mais plutôt collective. Wésê et ses habitants sont transis de peur, frappés dapoplexie ou de schizophrénie devant un lac qui sapprête â chanter. Bhêly-Quenurn exprime cet isomorphisme schizoïde soit isomorphisme schizoïde, soit par métonymie : Lhorizon sembrumait davantage ; les habitants du bourg étouffaient de peur et sinterrogeaient du regard , soit par une métaphore : La peur sabattit sur les passagers telle une masse de pierre tombée du ciel... , soit par une description assez effrayante du climat anxiogène qui semble embrumer dabord le monde des humains avant de vertiger celui des poissons et des dieux. La cohérence de lisomorphisme schizoïde se précise davantage avec lexploration par lauteur de lunivers aquatique. Il est assez intéressant de remarquer quil utilise, au niveau de ces êtres des profondeurs, le terme de panique, plus collectif que celui de peur chez les humains :
Une panique générale s était écrasée sur le lac. Les poissons effrayés, dans leur frite parmi les eaux, se cognaient contre la barque, ce qui donnait limpression de coups de cailloux assénés sans cesse à lembarcation. Plusieurs fois par seconde Fanou-vi
sentait les heurts précipités des poissons contre son bambou ; puis, comme si filer entre les eaux ne suffisait pas à les éloigner de la détresse dont ils venaient dentendre le signal, les poissons de toutes tailles bondissaient en se poursuivant dans un inextricable et effroyable saute-mouton .
Cette description où se notent aussi bien désarroi quaffolement, est lexpression dune néguentropie chez les êtres aquatiques inférieurs. La panique, au lieu de refroidir les poissons et de provoquer chez eux un repli sur soi souvent identifié dans les étapes supérieures chez les sujets schizophrènes, les libère plutôt. Ce comportement des poissons, semblable à un état de transe, justifie lagitation, lénervement, le mouvement anarchique notés à leur échelle et qui ne sont quune manifestation névrotique. Et lorsquon sait que la névrose induit des charges pul-sionnelles, on se rend compte quil y a chez les poissons une régression aux ins-tincts les plus archaïques. On pourrait également penser à un autre terme psychanalytique tel que le stress qui, ici, pousse les poissons jusquaux rives de la paranoïa.
Lentropie chez les poissons semble ainsi atteindre son paroxysme lorsque dun état de transe ils passent à celui de la catatonie. Aussi lévolution de leur comportement autorise-t-elle une interprétation sur deux plans, opposés mais à la fois consécutifs et complémentaires. Ce sont en réalité deux structures schizomor-phes opposées. Dune part, la structure enfiévrée dont le soubassement est la pas-sion caractérisée par la surexcitation, limpétuosité, lempressement et lélan. Cet état où on constate une hyperbolisation pathologique est comparable à celui identi-fié chez certains sujets schizophrènes en proie à des spasmes. Ainsi se justifie, chez les poissons, le branle-bas, véritable expression dun émoi et dune panique collec-tive. Il faut noter ici que larchaïque, qui induit la schizophrénie, emprunte les sen-tiers de leuphorie et de lhallucination, état dans lequel les sujets - les poissons - ayant perdu la triple notion de la personnalité, de lieu et de temps, sont enclins à des mouvements spontanés et désordonnés. Limpression finale au niveau de cette structure schizomorphe enfiévrée est la domination du milieu ambiant sur les agents - ou les sujets - autocinétiques.
Cest le lieu de préciser quen loccurrence sexerce ce quEtienne Souriau un système de force . Les forces essentielles en action dans cet univers aquatique sont les poissons, et, daprès la perspective actantielle de Greimas et la terminolo-gie de Souriau, leur environnement fait partie des forces opposantes. La force thé-matique, le désarroi des poissons, naît dune crainte ou dune panique provoquée par le caractère délétère du milieu ambiant devenu la force opposante ou lantagoniste .
IV
Il y a dautre part la structure lénifiante schizomorphe, une variation de la première, enfiévrée, qui évolue vers un état dépressif lénifiant où les poissons sont éteints ou atteints dataraxie. En fait, ils éprouvent une angoisse devant la sensation schizomorphe de lunivers, en particulier aquatique. Leur repli sur eux-mêmes est une catatonie, une attitude autistique. Il y a là une volonté soit de guérir, soit de mourir parce que, êtres des profondeurs halbrenés par le vertige, ils ont atteint la limite délasticité de la profondeur de la pathologie et le schème de la chute cata-morphe se précise de façon incontestable.
Ainsi, dans Le chant du lac, la présence des deux structures schizomorphes - enfiévrée et lénifiante - dans le comportement des poissons, qui révèle lexistence dun état cyclothymique, permet de soutenir que larchaïque, en plongeant dans les profondeurs abyssales et en sen élevant simultanément, sinstalle dans la perma-nence aussi bien ontologique que phénoménale des divinités du lac. Car, outre les habitants de Wésê et les poissons, le vertige de la peur et de langoisse sempare des êtres les plus sacrés : les divinités du lac. Et cest par la prosopopée quOlympe Bhêly-Quenum introduit le lecteur, non seulement dans lunivers des dieux, mais surtout dans leur conscience. En donnant ainsi la parole aux dieux du lac, la proso-popée permet de percevoir le type de relation quentretient le narrateur avec les différents actants du récit.
Cest précisément à travers la catégorie que Todorov nomme la vision avec que Bhêly-Queum, après avoir promené son phare dans les abîmes sombres de lâme des habitants de Wésê et dans les profondeurs lacustres où agissent les poissons, introduit le lecteur dans le secret des dieux. Il y a donc de sa part, par le biais dun narrateur extradiégétique, une invasion, du moins une intrusion dans la conscience des dieux, ce qui est un sacrilège, parce que violation non seulement de leur univers environnemental, mais surtout de leur conscience.
Si une telle immixtion dans les profondeurs divines paraît excentrique et osée de la part de lécrivain, elle ne lest pas autant que la subversion quest limmersion dans le ventre dune future mère traquée par le ftus quelle porte . Chez Olympe Bhêly-Quenum, on est ainsi en présence des réminiscences de la phi-losophie nietzschéenne dont la caractéristique fondamentale est la volonté de puis-sance ou encore celle dêtre un surhomme. Sauf Un piège sans fin, lauteur mani-feste cette volonté de puissance dans la plupart de ses romans dont les personnages principaux paraissent autobiographiques. Dans Le chant du lac, il a tué les dieux du lac ; dans LInitié, Kofi-Marc Tingo a vaincu la Mort personnifiée par Djes-sou ; dans Les Appels du Vodou, Agblo a opéré une introduction dans lunivers de la mort ; dans Loni loni jè , le personnage charismatique dAtchê - le pouvoir, la puissance - déjà connu dans LInitié, devient légendaire pour avoir transcendé la mort. Il apparaît alors quil y a chez Olympe Bhêly-Quenum une volonté dimpressionner, caractéristique de larchaïque .
Dans Le chant du lac, cest la recherche de cette volonté de puissance a per-mis au narrateur de faire saisir le vertige des dieux qui justifie la vision avec, cest-à-dire que le narrateur sait autant que les dieux eux-mêmes de leur état dâme; aus-si rapporte-t-il sur les appréhensions du dieu femelle sadressant au dieu mâle, son ami :
Trop de cris nous parviennent de la terre aujourdhui... Que se passe-t-il ? Je suis inquiète. En sortant du rivage rocheux et abrupt de notre demeure des eaux, mes pieds ont heurté un banc de coquillages. Qui a placé cet obstacle sur notre chemin ? Lavais-tu vu ? Doù vient-il ? Oh ! je suis angoissée, mon ami .
Il faut dabord insister -également dans la suite du récit - sur la personnification des dieux qui ont des attributs humains, tant morphologiques que psychiques : pieds, cur, ventre, yeux, oreilles, inquiétude, angoisse...Ces attributs, identiques entre dieux et humains, proviennent sans doute du fait quau départ, daprès la lé-gende, les dieux du lac avaient existé sous une forme humaine avant de disparaî-tre . Ensuite, souligner que les dieux, les humains habitants de Wésê et les pois-sons sont happés par le tourbillon de la peur du danger et celle de mourir. Des dieux qui ont peur de mourir et ne savent plus où donner de leur divinité .
La permanence de larchaïque au niveau des actants du récit, sous-tendue par des élans pul-sionnels, induit différentes catégories psychologiques telles que langoisse, la détresse, la tris-tesse, la frayeur et la peur panique. A ce niveau précis, et maintenu dans les limites strictes des actants du récit, Le chant du lac, mais surtout Un piège sans fin, sapparente à un roman béha-vioriste. Hormis ces deux romans, larchaïque permanent se manifeste également dans LInitié, sous la forme des élans pulsionnels qui vrillent les êtres et les choses. Cet état de psychose géné-rale, où les personnages sont grillés par la panique et vrillés par le désarroi, est dautant plus insoutenable quil provoque chez Koudjègan, le fou, des instants de lucidité suprême .
Cest justement ici quil faut apprécier la démarche thérapeutique de lauteur, toujours par lintermédiaire de ses personnages autobiographiques, en loccurrence le Docteur Kofi-Marc Tingo, qui, très conscient de son rôle de thérapeute aussi bien du corps que de lesprit , cherche à guérir son peuple de la peur qui létreint . Ainsi Kofi-Marc Tingo dans LInitié, Olympe Bhêly-Quenum dans tous ses romans, va rechercher larme efficace pour lutter contre les démons intérieurs : le re-fus de la peur. Aussi devient-il, comme la si bien remarqué un des personnages du roman, un fervent partisan de la parapsychologie et de la psychologie des profon-deurs .
Une autre forme de larchaïque permanent caractérisé par la pulsion dans ses romans est la transe, manifeste surtout dans L1nitié où la description des forces agissantes du vodun, en action dans la possession des adeptes par lesprit de la di-vinité, permet à lauteur de donner à voir, par lintermédiaire des bayadères hiérophores, la puissance évocatrice et ensorcelante du tam-tam. En réalité, la pul-sion qui sourd et circule de façon invisible, mais perceptible et sensible, du corps des adeptes, est innervée par le langage des instruments de musique, notamment le tam-tam qui joue fort. Lorsque le tam-tam gronde, en martelant des ordres syn-chronisés qui samplifient par dautres instruments, les adeptes, happés par une ex-trême volupté, exécutent des mouvements cadencés extirpés de leur corps par éja-culation . Lexemple le plus complet dun tel débordement, caractéristique du dé-bridement des instincts de la violence, est celui des Saklikpé , secte initiatique qui offre à lêtre le chemin du retour vers lui-même :
Les tam-tams jouaient, les tintements des autres instruments saccordaient avec leurs grondements et les sons montaient, compliqués, enivrants, incantatoires et insupportables. Lun des Saklikpés, qui serrait encore dans sa main un large tesson des bouteilles quil sétait cassées sur la tête, commença de se taillader les bras, des épaules aux poignets. Ses compagnons limitèrent. Corinne les voyait grimacer dans un halo empourpré. Ils portaient leurs bras à leurs lèvres, léchaient ou suçaient le sang qui en coulait Le sang retourne au sang 3.
Cest ainsi, pour les initiés, par extension pour les Noirs Africains, un mode de vie qui est en même temps une forme de pensée où lidée, dynamique, est surtout opératoire dans un monde rond-plat-bouclé et où le nihil-contre carapace de la vérité engendre et accouche de toute idée opératoire . Cest ce monde quOlympe Bhêly-Quenum, dans une démarche cognitionniste, cherche à pénétrer afin de mieux saisir ce qui y est profondément archaïque et quaucune étude psycho-pathologiqùe ne saurait élucider. Larchaïque permanent, à ce niveau, se définit comme une transcendance de lapparence ontologique.
CONCLUSION
La présente étude aura permis de remarquer que larchaïque est ce qui est dépassé mais qui revient en permanence. Aussi la modernité semble-t-elle confrontée à larchaïque qui nest plus quun paradoxe de ce siècle. Par ailleurs, le concept de larchaïque, perçu comme la réma-nence des structures fondamentales de la pensée mythique, se retrouve en parfaite symbiose avec le fantastique populaire et le baroque. Si la caractéristique essentielle du fantastique populaire est son aspect héréditaire avec un rapport difficilement défi-nissable entre réel et fiction, le baroque lui, serait la voix de linconscient qui pro-teste contre la dictature rationalisée du conscient .
Le dénominateur commun ici, de larchaïque, du fantastique populaire et du baroque, sem-ble être une nostalgie, notamment dun paradis perdu que lécrivain ou lartiste, consciemment ou non, tente de ressusciter. Cette tentative de résurrection sest déjà exprimée à lorigine, non seulement dans le roman négro-africain dexpression française avec Lenfant noir de Camara Laye, Ngando de Paul Lomami-Tchibamba, Crépuscule des temps anciens de Nazi Boni, Les fils de Kouretcha dAké Loba, Karim de Ousmane Socé Diop ainsi que Le chant du lac dOlympe Bhêly-Quenum, mais surtout dans la poésie écrite négro-africaine dexpression fran-çaise où les valeurs anciennes seront magnifiées, idéalisées et où lAfrique noire sera considérée comme la Terre Promise, un Jardin dInnocence, ou encore un Royaume dEnfance cher à Senghor. Mais dans luvre dOlympe Bhêly-Quenum, larchaïque, tisse des rapports très ténus avec le baroque et le fantastique po-pulaire, débouche sur un âge épique dans le roman négro-africain dexpression française qui tend vers un nouveau visage du baroque.
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