RÉCIT INITIATIQUE ET EXPRESSION MYSTIQUE DANS L'OEUVRE D'OLYMPE BHÊLY-QUENUM. |
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Récit initiatique et expression mystique dans luvre dOlympe Bhêly-Quenum.
problématique et enjeux dune combinatoire entre spiritualités chrétienne et négro-africaine |
Université paris-sorbonne (paris iv)
École doctorale iii Littérature française et comparée
centre international dÉtudes francophones (cief)
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position de thèse
Thèse pour obtenir le grade de
docteur de luniversité paris-sorbonne (paris iv)
Discipline : Littérature française et comparée
Présentée et soutenue publiquement par
Anicette Quenum
Le 3 novembre 2008
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Récit initiatique et expression mystique
dans luvre dOlympe BhÊly-Quenum.
problématique et enjeux dune combinatoire
entre spiritualitÉs chrétienne et nÉgro-africaine
Directeur de thèse : Madame le professeur Beïda Chikhi
Jury :
Monsieur le Professeur Adrien Huannu, Université dAbomey-Calavi, (Bénin)
Monsieur le Professeur Marc Quaghebeur, Archives et Musée de la Littérature, Bruxelles (Belgique)
Monsieur le Professeur Jacques Chevrier, Université Paris-Sorbonne (Paris IV)
Madame le Professeur Lilyan Kesteloot, Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal)
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Linitiation dans luvre de Bhêly-Quenum continue de provoquer lengouement de la critique littéraire spécialisée. Elle éveille en effet une pluralité sémantique insoupçonnée dans luvre. Mais tout en reconnaissant à lensemble de cette uvre une continuité et une cohérence thématique, on ne peut ignorer la vision hétérogène et complexe de linitiation qui se constitue dans et par la poétique.
En loccurrence, le genre initiatique est dicté par des conventions et des canons qui rappellent étonnamment ceux dune écriture familière aux traditions mystiques. Le champ dinvestigation de la fiction initiatique nest-il pas la vie intérieure de linitié dans ses relations complexes avec les forces secrètes du monde ? Pour Olympe Bhêly-Quenum, écrire linitiation, cest aussi sinterroger sur le mystère de linitiation. On sait quil na jamais franchi le seuil de linitiation traditionnelle, même si sa curiosité naturelle et sa proximité avec des initiés authentiques lui valent de mériter jusquau bout le nom daventurier du mystère. Le mysticisme est saisi dans le récit initiatique à travers des manifestations mystérieuses et obscures du surnaturel. Il ne renvoie pas dabord à un phénomène religieux ou à un événement initiatique, mais à la manière dont le récit initiatique exprime ou tente dexprimer les phénomènes et les événements dordre religieux ou initiatique.
Notre recherche sintéresse donc à la manière dont le mysticisme est mis en jeu et représenté dans luvre initiatique. Le corpus est constitué exclusivement par luvre littéraire de Bhêly-Quenum en général, avec un traitement privilégié des romans (Un Piège sans fin, Le Chant du lac, LInitié, Les Appels du vodùn) et des nouvelles (« Lònì Lònì Djé », « Promenade dans la forêt », « Dans une fresque de Giotto ») qui se prêtent davantage à une analyse systématique de nos hypothèses. Romancier, Bhêly-Quenum donne parfois limpression de ne vouloir passer aucun détail ; nouvelliste, il semble vouloir aller à lessentiel. Le contexte initiatique étant fortement marqué par le silence ésotérique et la discrétion, lécrivain trouverait-il dans la concision caractéristique de la nouvelle une forme adéquate qui lui permet de dire lessentiel, ou de ne dire que ce qui peut être dit ? Le choix de la forme paraît difficile à justifier. Dans les romans, aussi bien que dans les nouvelles, linitiation est abordée autant comme vision du monde que comme pratique littéraire. En tant que vision du monde, elle figure certains aspects du mystère chrétien. On y reconnaît sans peine linfluence dune mystique chrétienne. Mais dans la perspective initiatique, le mysticisme de la spiritualité négro-africaine recouvre des réalités autres que celles de la religion chrétienne.
Attentive aux intentions du romancier béninois et à ses textes, nous éviterons cependant les généralisations, car Bhêly-Quenum ne prétend pas illustrer, de quelque manière que ce soit, le discours chrétien. Le mysticisme dans son uvre na pas nécessairement pour référent le Dieu des Chrétiens.
Cest pourquoi, il nous a paru intéressant, dans une partie liminaire, daborder le sujet en explorant largement les principaux axes du mysticisme dans ses relations complexes avec le religieux. Le christianisme, lislam et le judaïsme, aussi bien que les philosophies orientales, le culte du vodùn et la franc-maçonnerie sont exposés au regard de luvre initiatique. Ce préalable est nécessaire pour découvrir les affinités littéraires quentretient luvre de Bhêly-Quenum avec les théories mystiques, afin de circonscrire sa vision du mysticisme dans lunivers de la fiction initiatique. Laxe du mysticisme chrétien est, par la suite, largement privilégié, car cette recherche est essentiellement éclairée par la perspective chrétienne du mysticisme. La fiction ne se veut pas être le cadre dune profession de foi chrétienne de la part de Bhêly-Quenum, mais lesthétique de linitiation oriente souvent le récit vers une expression mystique assez proche de lexpression chrétienne du mysticisme. Reste à noter que dans des récits comme Les Appels du vodùn et La Naissance dAbikou, la part faite à la vision théocentrique qui imprègne Un Piège sans fin samenuise considérablement pour faire place à un mysticisme non-chrétien : le sacré y apparaît de plus en plus marqué par le sceau de « l obscur » et de lésotérisme, et linitié, à certains moments, nest plus quun gardien de secrets. Ces observations nous imposent, dès le départ, de ne pas réduire notre étude à la recherche daspirations communes ou compatibles avec certaines vues chrétiennes dans luvre de Bhêly-Quenum. Cest quil nest pas possible duser uniquement des catégories du mysticisme chrétien pour explorer cette uvre. Il faut dailleurs souligner que le mysticisme ne renvoie pas seulement à la coloration religieuse de lunivers initiatique de Bhêly-Quenum. Il sexprime également par un discours saisi à travers des fragments décriture qui peinent à formuler exactement laventure intérieure de linitié. Il se manifeste[1] souvent dans le discours comme une spiritualité privée de référence religieuse précise, ce qui lui confère une nature conceptuelle insaisissable et montre la difficulté dopter pour une définition ultime. Le référent mystique nous est alors apparu comme un terme capable de suppléer adéquatement à cette difficulté. Il ne sagit pas de manier une notion originale, mais de se saisir de ce terme comme un outil littéraire qui permet de renoncer à une certaine exclusivité de sens lorsque nous parlons de mysticisme. Il faut faire la lumière sur les spécificités de lécriture initiatique de Bhêly-Quenum, et porter une égale attention tant à certaines théores de lécriture mystique quà luvre initiatique elle-même.
Un premier constat simpose lorsquon aborde luvre de Bhêly-Quenum : le thème de linitiation convoque un univers où prédominent en apparence le sacré et le surnaturel, mais comme nous lanalysons dans la première partie, cest tout de même à lensemble de la fiction que le mysticisme doit son essence dans cette uvre.
Tout en étant gouvernée par une logique qui fait la part belle au sacré et au surnaturel, la fiction initiatique de Bhêly-Quenum se veut réaliste. Il nen faut pas davantage pour qualifier ce réalisme de surnaturel au sens le plus banal du terme. Mais suivant quelle modalité la réalité sinscrit-elle dans cette uvre, et quest-ce que ce « réalisme surnaturel » donne à lire ? La réponse simpose delle-même : Dans la pensée de lécrivain béninois, le réalisme semble correspondre à la réalité la plus évidente, à lexpérience la plus concrète de la vie. Il implique donc la représentation dune vision du monde qui est vision conjointe du temps, de lespace, et de lhomme. Seulement pour lhomme de foi quest lécrivain béninois, le divin et le surnaturel font partie de lexpérience concrète de la vie. À travers les descriptions qui ne sarrêtent pas à la superficie des choses et ne se contentent pas dun réalisme dapparence, se profile lombre du mysticisme.
En effet, luvre manifeste constamment le souci dancrer le temps et lespace dans une réalité concrète, de telle manière que lon peut difficilement refuser à ce temps et à cet espace le qualificatif de réaliste. Mais le réalisme qui gouverne cette uvre initiatique semble parfois imposer au récit des repères spatiotemporels dun autre ordre. Suivant une logique plus surnaturelle que naturelle, le temps et lespace se modèlent pour traduire au mieux lessence mystique du récit initiatique.
Lespace dans luvre de Bhêly-Quenum est aussi un espace de voyage et daventure ; une aventure qui peut être simplement motivée par la curiosité ou le désir dexotisme au départ, et se révéler par la suite comme une aventure de révélation. Linitié de Bhêly-Quenum est un personnage qui voyage souvent « hors du temps », sans que ce voyage ne nécessite un déplacement spatial effectif. Pour venir à bout de certaines situations difficiles, il lui faut effectuer une descente en lui-même, réintégrer son espace intime ou bien retourner aux sources intérieures, doù naîtra une réponse possible. Cest ce que fait Marc Tingo le protagoniste de LInitié, ou bien Ònì Lònì Djé, le protagoniste éponyme dune nouvelle de la Naissance dAbikou. Leur séjour à lextérieur (en Europe) est loin dêtre une rupture avec le centre mystique que représente lespace intérieur, car de lextérieur, ils peuvent trouver refuge dans une Afrique secrète, une « Afrique des profondeurs » quon ne peut atteindre que par une descente en soi, « une transcendance en profondeur ». Ce centre a aussi le sens dun point intemporel, un lieu initial qui se situe entre lespace intérieur et lespace extérieur méthodiquement reliés par le regard englobant de linitié.
Dans Les Appels du vodùn, la présence des lieux de culte, des couvents et des sanctuaires constitue, certes, un élément déterminant pour la structure spatiale du récit initiatique. Mais la ville de Ouidah, même en dehors de toute connotation sacrée, y est montrée comme lhabitacle de tous les esprits, un espace métaphorique, un temple mystique où le protagoniste se sent en sécurité.
On peut cependant souligner une différence de nature essentielle entre cet espace intériorisé et lespace de « Promenade dans la forêt » qui rappelle lespace sacré de la séparation où le néophyte devait être isolé du profane durant les cérémonies initiatiques. Et cest en explorant la structure spatiale dans les limites de ces repères symboliques que lon parvient à cette conclusion : tout en épousant les modalités dune description réaliste et parfois romantique, Bhêly-Quenum établit entre le personnage et son espace, une relation qui suggère bien plus que les prétentions du réalisme et du romantisme.
Avec « Promenade dans la forêt », il est également aisé de constater que, dans ce contexte initiatique, laxe temporel coïncide parfaitement avec laxe spatial. On relève plusieurs procédés narratifs qui font du temps, un temps caractéristique de linitiation, autrement dit, un temps grâce auquel un personnage peut sinitier au temps dun monde autre. Reste à apprécier alors la logique du temps qui régit le rapport à ce monde autre. Dans cette nouvelle, le temps initiatique échappe au narrateur comme lui échappent également les secrets de la forêt. Il sinvente donc une expression de la durée fidèle à la structure de lespace : il ne voit pas le temps sécouler, mais il le sent séterniser sans léprouver physiquement. La narration étale le temps et lajuste aux dimensions de lespace. Mais sur ce temps étalé, se détachent aussi quelques impressions de brièveté : des « instants » plus ou moins vagues, plus ou moins marqués par des modalités dimprécision et dincertitude. Grâce à une ingénieuse exploitation des ressources du temps narratif, la fiction est entraînée dans le labyrinthe des temps anciens.
La même impression de labyrinthe temporel est ressentie dans la nouvelle « Dans une fresque de Giotto » où le fonctionnement de la prosopopée figure une histoire qui traverse plusieurs siècles, en somme une histoire de tous les temps. Par ce moyen, le récit confère à lart, la propriété de rendre le temps immortel, et permanent.
Des événements fondateurs de lHistoire du christianisme font ainsi irruption dans lordre chronologique du récit, et le fonctionnement du labyrinthe temporel rend difficile létablissement dune chronologie réaliste dans cette nouvelle. Lissue de cette analyse est que le temps initiatique, dans luvre de Bhêly-Quenum manifeste discrètement des préoccupations dinfini. La nouvelle « Lònì Lònì Djé » prolifère dexemples à cet effet, en loccurrence, à travers la notion dinstant qui apparaît comme un jaillissement événementiel du temps initiatique à effets insolites. Linstant, dans cette nouvelle est de lordre de la temporalité des signes, et cest précisément en cela quon pourrait lui trouver un point commun avec léternité qui est la condition essentielle du déploiement du temps mystique. Mais il ne sagit pas de substituer aussi superficiellement le temps mystique au temps diégétique. Car si le temps diégétique, intact et inaltérable, imite en cela le temps mystique, le temps diégétique reste un temps fictif et ne saurait être substitué au temps mystique, pas plus que les personnages mystiques ne sauraient être confondus avec des modèles de mystiques tirés dune hagiographie réelle.
En effet, la caractérisation de mystique que nous attribuons à certains personnages de Bhêly-Quenum nous sert tout simplement de paradigme pour rendre compte de la typologie des initiés. Ainsi les initiés mystiques ne sont pas dabord ceux qui ont de la réalité invisible une expérience sensible. Ce sont ceux que le texte représente conformément à un idéal initiatique en leur attribuant :
- un nom significatif qui annonce et manifeste cet idéal. Dans le nom des initiés vodùn, en loccurrence, se trouve graphiquement mentionné un référent divin (le morphème sì) pour signifier quils sont désormais la propriété des divinités qui les possèdent.
- un corps dont le portrait fournit parfois lintuition que la référence aux traits physiques est aussi un moyen essentiel pour rendre compte de traits non physiques.
- des actions qui leur donnent une configuration particulière dinitié authentique.
Face à ce type dinitié, se trouvent les initiés imposteurs qui sévaluent essentiellement par leurs actions et leurs influences néfastes sur les autres personnages. Le rapport entre ces deux types dinitiés est éclairé par une catégorisation à laquelle nous associons les notions de « charismatique » pour les initiés authentiques et celle de « prismatique » pour les initiés imposteurs. Ces deux notions censées appartenir, selon nous, à un même paradigme, remettent à vif les enjeux spirituels de la littérature initiatique de Bhêly-Quenum. En effet, linitiation na pas la propriété de fabriquer des êtres inaptes au mal et prédisposés au bien. Mais choisir entre le mal et le bien implique un acte libre de la conscience individuelle, et le propre du récit initiatique de Bhêly-Quenum est de construire des personnages en les dotant de traits et de caractères qui répondent globalement à un schéma.
Linitié charismatique est un mystique à visage humaniste, un personnage doté dune mystique de linitiation, autrement dit, dun « art de savoir être initié », tandis que linitié prismatique est un « mystificateur » qui détourne les privilèges de linitiation à son propre profit. De ce point de vue, lidentité des deux types de personnages connaît très peu de variations et de changements. Aussi sont-ils tous deux plus ou moins perçus, surtout dans le roman intitulé LInitié, comme des êtres mythiques qui saffrontent au nom de principes. Lattitude mystique de linitié, dans cet affrontement, consiste à justifier la nécessité de laltruisme qui lui est intimé comme un commandement initiatique par la voix de son maître initiateur, Atchê. Nous évitons cependant de nuancer à lexcès cette comparaison. À trop sy attarder, on risque doublier que Bhêly-Quenum écrit une uvre de fiction, et que le propre de cette fiction est de ne pas pouvoir assumer tous les risques que comporte lintrusion du surnaturel dans le domaine de limaginaire. On reconnaîtra, en revanche que ce dualisme actanciel, comme tout système axiologique, est réducteur du fait même quil repose sur des types dinitiés à lidentité stable et apparemment inaptes à lévolution. Mais il nous paraît tout aussi intéressant de retenir que, de la part de Bhêly-Quenum, conférer une telle efficacité initiatique au médecin diplômé quest Marc Tingo, cest proposer un jalon parmi tant dautres pour une interprétation modernisante de linitiation. Linitié quil propose est donc un initié-mystique conçu pour le monde moderne, et le mysticisme, en tant que pratique littéraire, se ramène à un projet esthétique profondément imprégné dune vision métaphysique de la vie.
La deuxième partie montre comment, suivant cette vision, la fiction tente de rendre compte de lévénement initiatique. En effet, le réalisme surnaturel, dans son effort pour exprimer le rapport des personnages à linvisible, semble souvent voué à léchec. Rien ne peut « sexpliquer » par le langage ordinaire. Tout ce qui appartient au monde initiatique est ainsi dogmatisé, si lon convient que le dogme est un point de doctrine donné comme une certitude, mais non démontrable. Conjointement à cette expression dogmatique du mysticisme sen développe une autre puisée au corpus de la tradition orale. Que toute la littérature africaine soit construite comme une mosaïque de références à loralité traditionnelle, nul nen disconvient. Le récit initiatique napparaît-il pas comme le lieu dun échange entre des énoncés issus des genres oraux les plus divers, les contes, les formules ésotériques et incantatoires, les chants des liturgies vodùn ? Reste à savoir comment et dans quelle mesure ce que Bhêly-Quenum emprunte au corpus de loralité africaine rend les récits plus aptes à exprimer le mysticisme.
Intégré à luvre initiatique, limportant corpus de contes qui illustre différentes situations romanesques dans Un Piège sans fin, dans Un Enfant dAfrique et dans Les Appels du vodùn sert, entre autres, à définir une pédagogie qui permet dintégrer le surnaturel au quotidien le plus banal de lhomme. Dans Les Appels du vodùn, sollicitées par le chant, les divinités prospèrent dans lunivers du récit. Elles y sont commémorées et exaltées, de telle sorte que, dans sa forme la plus solennelle, la célébration elle-même devient une littérature apologétique. Les oracles, les formules incantatoires, les invocations à ladresse des divinités évoquent la nécessité de concevoir loralité africaine comme un motif narratif qui peut prétendre à la création dun arrière-plan mystique dans le roman initiatique. En tant que système divinatoire, le fa implique, par exemple, des attitudes et des gestes spécifiques, en quoi il faut voir un système conçu comme un message sacré, pourvu dindices textuels et de caractéristiques littéraires. Lexplicitation de ce phénomène divinatoire dans le récit initiatique favorise donc la communication entre discours littéraire et discours sacré. Mais le sacré est nécessairement secret pour les besoins de la cause. Cest pourquoi, il faut à Bhêly-Quenum soumettre ses personnages initiés à un exercice constant de sondage des mots. Dans ces conditions, lexpression romanesque suggère un dépassement du langage ordinaire qui, dans bien des cas, savère insatisfaisant pour explorer les domaines obscurs où les événements initiatiques prennent naissance. Si ces événements sont quelquefois rendus visibles, ils ne sont pas toujours traduisibles.
Le rapport des personnages aux mots est utile pour comprendre que chez Bhêly-Quenum, linitiation suppose une quête mystique qui passe nécessairement par une quête du mot juste. On en prend toute la mesure dans leffort constant auquel les personnages se livrent pour nuancer, rectifier, redéfinir des mots qui leur paraissent inappropriés à traduire, sans la trahir, une expérience singulière. Il existe chez les initiés de Bhêly-Quenum un véritable culte du mot, puisquils ont à traduire une expérience extraordinaire de manière ordinaire. Leur expression est dautant plus laborieuse quil leur faut traduire cette expérience sans se référer à aucune croyance religieuse. Bhêly-Quenum les a voulus athées ou incroyants, ce qui nempêche pas que leur incapacité à nommer ou à expliquer leur propre expérience relève dun procédé décriture qui témoigne de lempreinte diffuse dun mysticisme latent dans le récit initiatique. Et cest tout de même en recourant à la tradition mystique chrétienne apparemment très éloignée de ce contexte initiatique que lon peut faire des découvertes surprenantes. On est frappé de constater que de bout en bout, les discours convergent parfois vers une même perception du mysticisme. Il se dessine discrètement une mosaïque dimages proches des lieux communs que représentent les métaphores exprimant divers états mystiques dans la tradition chrétienne : les images de la nuit et de la lumière, une étendue deau, la route, le château ou la demeure intérieure. Il arrive aussi que la quête dun signifiant plus motivé pour traduire lexpérience initiatique amène les personnages ou le narrateur à recourir à la Bible. Les résonances bibliques dans luvre initiatique de Bhêly-Quenum trouvent leur justification dans le fait que, souvent les signes linguistiques ne semblent pas adéquats pour rendre compte de lexpérience du surnaturel.
À côté des fluctuations sémantiques auxquelles le discours est soumis, lénoncé biblique apparaît quelquefois comme un message de référence qui népuise pas lexpérience, mais qui peut redresser une erreur ou un préjugé en remontant aux expériences dorigine. Exploitant le corpus de la Bible comme une gerbe de textes fondamentaux, luvre de Bhêly-Quenum transcende le classicisme habituel des littératures initiatiques et fait cohabiter sans ménagement les sentiments religieux les plus distants en les intriquant les uns dans les autres. Là apparaît, à notre sens, une expression cuménique du mysticisme, une expression qui se veut transreligieuse et transculturelle. Là réside également la poétique du sacré qui régit le mysticisme dans luvre initiatique.
Entre Un piège sans fin (1960) et Les Appels du vodùn (1994), cette poétique expose diversement ses choix thématiques et son intuition mystique. En loccurrence, par rapport au discours sacré (incantations, divinations etc.), le romancier béninois semble avoir évolué de la dépréciation à une bienveillante tolérance. Le texte met en lumière sa conversion à une position moins critique au sujet des formules ésotériques. Lexpression sacrée se trouve donc quelquefois située dans un cadre qui lui confère beauté et plénitude de sens. Mais même en affichant une préoccupation apologétique à légard du culte ancestral, le récit ne peut parfois éviter les lointains échos de la mystique chrétienne qui traversent le texte à rebours. Ce mysticisme à rebours nous paraît devoir expliquer laffleurement dun inquiétant mystère que le narrateur et les personnages nomment « forces obscures » et qui se manifeste souvent sous forme de figures à mi-chemin entre le réel et lirréel, entre le naturel et le surnaturel. Mais lambiguïté que génèrent les « forces obscures » (appréciation, dépréciation) nous apparaît, du reste, comme nécessaire à létrangeté de la fiction initiatique.
En empruntant cette piste de recherche et en évoquant ainsi létrangeté de la fiction, nous nous attendons naturellement à rencontrer le genre fantastique. Mais en tant que genre, le fantastique est-il systématiquement ordonné à lexpression du mysticisme ?
Luvre se prête, certes, demblée à une lecture « fantastique ». Mais cest en étant attentif aux expressions qui servent de support à ce fantastique (lobscur, létrange, le bizarre, linexplicable etc.) et qui en disent long sur le contexte culturel de luvre, quon arrive à éclairer le statut du fantastique. Le récit initiatique ne doit pas son succès au fantastique, même si celui-ci simpose comme thème qui structure la pensée initiatique à plusieurs niveaux. Cest pour ramener à sa juste place une culture positiviste, quil ne conteste pas dailleurs, que Bhêly-Quenum nhésite pas à recourir à un fantastique qui met le surnaturel en scène, sans cependant coïncider totalement avec limaginaire. Cest dire que dans la pensée initiatique africaine, le fantastique, avec tout ce quil requiert dinvraisemblance, ne renvoie pas exclusivement au merveilleux. En revanche, il en appelle à des croyances dont les récits témoignent de la survivance. Il en appelle également à des faits de langage très équivoque qui opèrent par des détours audacieux pour tenter de suggérer un sens. Or le détour, du fait de sa parenté phonétique et sémantique avec le détournement, a quelque chose de subversif, et la subversion est fondamentalement une trahison esthétique. Ainsi, lorsque les récits mettent en scène un surnaturel dénaturé et perverti par les « forces obscures », cest cette dimension du fantastique comme expression subversive du mysticisme qui se donne à lire.
Du même effet de subversion procède également une autre dimension du mysticisme, la dimension tragique. La troisième partie explore ce tragique qui inclut, bien plus quon ne le dit, une réalité politique dans luvre de Bhêly-Quenum. En effet, le tragique se donne souvent à lire à travers la politique. Les situations politiques sont parfois explicitement désignées comme des situations « tragiques ». Dans Un Piège sans fin, plusieurs personnages sont créés en regard de lhistoire coloniale du Dahomey et de sa « tragédie ». Les textes qui abordent le thème de la politique sévertuent à laborder dun point de vue « tragique » en stigmatisant sans ménagement les ordonnances de lancien pouvoir colonial, la tyrannie des nouveaux maîtres et les exactions politiques de toutes sortes. Tout cela, du point de vue de lauteur, relève le ton de luvre en matière de tragique. Mais en réalité, il faut y voir des évènements problématiques, et non des situations dimpasse comme le seraient des situations tragiques au sens antique du terme.
La narration insiste à plaisir sur le soin que les personnages-conférenciers qui évoquent ce « tragique » apportent à la préparation de leur discours, sans doute dans le but de dénoncer, dargumenter et de critiquer conformément aux règles de léloquence aristotélicienne. Aussi, semble-t-il juste de penser que si lauteur privilégie souvent le terme de « tragique » au détriment de celui de drame qui semblerait pourtant mieux convenir à certaines circonstances, cest avant tout par souci de persuasion. Certes, en usant du terme « tragique » comme il le fait, lécrivain fait écho à lair du temps qui considère comme tragique ce qui est simplement dramatique, affligeant, douloureux, mélancolique etc. Mais il veut surtout nous persuader que le tragique de lAfrique actuelle est essentiellement luvre de lhomme. Il veut nous faire admettre que ce « tragique » nest rien moins quune absence déthique et que le prolongement normal de toute expérience mystique cest la justice humaine et sociale ; cest ce principe du « souverain Bien » quil souhaite voir inspirer les relations humaines, lexercice du pouvoir ou de la profession.
Ce tragique de la persuasion sinscrit, en loccurrence, comme lexpression esthétique de Cétait à Tigony. Mais ses origines littéraire et religieuse sont aussi convoquées dans Les Appels du vodùn à travers les expressions « tragédie religieuse » ou « tragédie du mystère » dont lévocation accompagne souvent la description des solennités en lhonneur des divinités.
Ainsi sans quitter complètement les représentations émues de la misère des peuples colonisés, le discours sélève parfois à une sorte de prémonition ou de réalisme prophétique. Ce prophétisme paraît dautant plus imprécatoire quil invective à la fois un mal social et surnaturel. Dans Les Appels du vodùn, lunivers de la politique semble avoir entamé une régression vers une sécularisation sacrilège que le discours des initiés réprimande à tous les niveaux. Ce discours traduit la volonté de communiquer une sorte de terreur du sacré, de manière à remotiver une expression du mysticisme qui intègre toutes les dimensions de la vie.
Il ressort de ces observations que pour Bhêly-Quenum, le sacré est une dimension nécessaire de la vie et de toutes les activités possibles de lhomme, y compris celles qui relèvent du social et du politique. En effet, labsence du sacré dans le monde moderne a des implications terribles, et si « le monde seffondre » cest parce que le sacré (ou Dieu pour les chrétiens) en a été expulsé. Mais ce nest pas pour préserver les initiés dun effondrement symbolique ou réel du monde que le récit leur fait manquer à lévénement politique. Aussi la politique prend-t-elle dans luvre la forme dune ébauche de cette mystique à visage humanitaire ou humaniste. Des domaines inexplorés par les hommes politiques, il fait des domaines favoris de lécrivain. Il ne sattaque plus en priorité au mensonge de ces imposteurs de la tradition que sont les sorciers et les charlatans. Il veut dénoncer tous les abus politiques nés au lendemain des indépendances, y compris les abus subtils et raffinés des anciennes métropoles qui continuent de jouer avec le destin de leurs anciennes colonies. Le centre dintérêt du mysticisme est ainsi déplacé du surhumain vers lhumain, de lextraordinaire vers lordinaire. Reconnaître ainsi à la politique sa place dans luvre initiatique de Bhêly-Quenum, cest refuser de lenfermer dans un spiritualisme coupé de la vie réelle, cest refuser de faire du mysticisme le moratoire de lépanouissement spirituel et humain, cest envisager lécrivain initiatique comme médiateur entre le sacré de lunivers initiatique et le monde moderne dont il souhaite lavènement. Le concept de la médiation renvoie à la théorie girardienne du désir triangulaire, et nous fournit loccasion den déceler le fonctionnement dans la pensée politique qui traverse luvre initiatique de Bhêly-Quenum. René Girard part du principe que lhomme est fondamentalement un être de désir. Mais entre le sujet désirant et lobjet désiré, il situe un médiateur dont le rôle consiste à influencer la naissance et les mouvements du désir. Dans lunivers politique de Bhêly-Quenum, une des manifestations qui signale le fonctionnement de ce désir médiatisé, cest ce besoin permanent quont les nouveaux responsables politiques de se raccrocher aux anciens maîtres et de ne rien entreprendre qui ne soit dicté par eux.
Dans luvre, la folie se veut également un visage familier du tragique et du mystique, un cadre favorable à la manifestation du désir médiatisé. Folie des grandeurs incarnée par les ambitions politiques effrénées ; folie des masses manifestée par les mouvements insurrectionnels sévèrement réprimés ; folie dun monde en dérive doù la disparition du sacré représente la pire des folies aux yeux de lauteur. Aussi la métaphore de la folie renvoie-t-elle à la critique dune modernité qui génère son propre tragique. Mais pour autant, luvre initiatique ne se contente pas dassimiler les figures de la folie à celles dune modernité en mal de sacré et de spiritualité, ni de représenter sous un jour mystique des comportements qui apparaissent à lévidence comme pathologiques. Les figures de la folie ne constituent pas demblée le garant dune vision mystique dans lunivers initiatique.
En traitant la folie comme il le fait, Bhêly-Quenum joue dabord sur le double sens du terme folie. Le fou est toujours fou de quelquun dautre. La folie est ainsi la manifestation dune séduction perverse, séduction dun autre dont la grande tentation est dusurper la place de lAutre. Lobjet de la folie dévie manifestement vers une transcendance équivoque. Voilà qui peut à nouveau nous frayer un chemin à travers linterprétation de René Girard dont lun des thèmes favoris est aussi « la transcendance déviée. » Le refus du sacré ou la mort de Dieu prônée par Nietzsche nest jamais selon Girard, un refus de transcendance. Le désir de transcendance est simplement dévié « de lau-delà vers len-deçà »[2], vers un objet idéalisé, voire déifié. En somme, la référence à une transcendance qui nest pas nécessairement divine ne manque pas de parasiter le discours, fût-ce en empruntant les voies dune médiation plus ou moins suspecte. Bon gré, mal gré, luvre initiatique de Bhêly-Quenum nignore pas un certain mode de lécriture mystique, mais le mysticisme qui se dégage de son uvre ne semble fait à la mesure daucune religion : « ni Allah ni le Dieu des Chrétiens ni aucune divinité dAfrique ». Ainsi pourrait se traduire la profession dathéisme qui constitue le leitmotiv des initiés de Bhêly-Quenum. Le référent mystique sinscrit alors dans un ensemble de procédés qui sefforcent de suggérer un transcendant que les personnages « postulent tout en ignorant ce quils veulent[3] » pour emprunter les mots dAlain Couprie. Il tente quelquefois de donner un visage à Dieu que le texte ne sinterdit pas de désigner explicitement çà et là, mais indique surtout lensemble des réalités qui suscitent une question insoluble dans luvre initiatique.
[1]La nuance importe car si lon en croit Todorov, « on devrait se dire quune uvre manifeste tel genre et non quil existe dans cette uvre. » Tzvetan, Todorov, Introduction à la littérature fantastique, Paris, Seuil, coll. « Points/Littérature », 1976, p.26.
[2] René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Paris, Grasset, 1961, p.65.
[3] Alain Couprie, Lire la tragédie, Paris, Dunod, 1994, p.215.