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Olympe BHÊLY-QUENUM'S WORKS DESERVE TO BE KNOWN
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ANATOMIES DOULOUREUSES, ANTOMIES FABULEUSES.

CONSIDERATIONS SUR LE ROMAN AFRICAIN:LE CAS d’OLYMPE BHÊLY-QUENUM Par Liana NISSIM

Professeur titulaire de littérature française (Università degli Studi di Milano), Liana Nissim est spécialiste de littérature française (deuxième moitié du dix-neuvième siècle) et des littératures francophones, notamment des littératures de l'Afrique subsaharienne. Le texte ci-dessous est la communication de Liana Nissim consacrée à l’œuvre d’Olympe Bhêly-Quenum lors d’un colloque qui a eu lieu à l’Université de Bari (Italie).

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Avant d’aborder les grands thèmes de l’exploration du corps et de l’imagerie médicale dans le roman africain francophone, il est nécessaire de poser deux prémisses, fondamentales pour la suite de mon étude. La première : les travaux anthropologiques [1] des dernières décennies (mais les œuvres et les critiques littéraires depuis toujours) ont désormais établi que - par rapport au dualisme nature/culture- le corps (contrairement à une conviction universellement enracinée) ne se situe nullement du côté de la nature ; bien au contraire, la notion et l’expérience du corps de tout être humain sont toujours médiatisées par des constructions, des associations et des images culturelles [2] .

En effet, la conception que chacun a du corps, de son propre corps, n’est pas, ne peut pas être une conception immédiate et objective ; le corps n’est jamais une ‘datité’ neutre, matérielle et indifférenciée ; il est par contre l’aboutissement d’une représentation mentale séculaire, d’un imaginaire et d’une symbolique extrêmement différenciés et ramifiés, il est une configuration culturelle.

La deuxième prémisse concerne une différence fondamentale entre les cultures occidentales et les cultures africaines. Comme l’écrit par exemple l’anthropologue Mariella Combi, la société occidentale, contrairement à ce qui arrive dans les sociétés orientales et dans les sociétés prélittéraires, a élaboré un choix interprétatif où prévalent la discontinuité [et] la séparation des parties de la totalité. L’autorité conférée à la science, devenue un secteur spécialisé éloigné de la réalité quotidienne, a encouragé l’évolution d’une pensée marquée en grande partie par une orientation duelle, […] en favorisant la création de concepts en opposition : nature/culture, corps/esprit, culture (occidentale)/cultures (autres) etc. [3]

Mariella Combi nous rappelle que cette vision du monde, ce système de valeurs fondé sur des oppositions binaires rigides, sur un incontournable ou/ou (telle chose est ceci ou cela), s’élaborent au cours du XVIe et du XVIIe siècle [4] ; et, pour s’en rendre compte, il suffit de lire les essais qui composent la section Littérature et anatomie (XVIe et XVIIe siècle) des « Cahiers de l’Association Internationale des Études françaises » de 2003 [5] . Si Charles Estienne considère encore, en 1546, l’anatomie comme un savoir « qui se veut pluridisciplinaire et qui incorpore philosophie naturelle et rhétorique, mythologie et archéologie » [6] , et si Montaigne rêve d’une « anatomie qui donne tout à voir sans rien désassembler […], qui n’enlève pas au corps sa complétude et sa structure, mais lui garde l’unité du vivant » [7] , il accuse déjà cette science de dépeindre non pas « des organismes mais des machines » [8] ; et c’est enfin la méthode cartésienne de la connaissance « par parties » et « par divisions » qui s’imposera définitivement : « toute connaissance ‘par parties’, loin d’être un regard ingénu sur la diversité du réel, se fonde sur un principe d’abstraction » [9] , écrit à ce propos Benedetta Papasogli, qui, en étudiant Pierre Nicole, constate l’abandon du modèle offert par l’anatomie apologétique ; le corps humain est désormais soumis au modèle mécaniste. En s’approchant comme de plus près, pour connaître plus distinctement ces différentes parties, on voit que ce corps est une machine composée d’une infinité de tuyaux et de ressorts propres à produire une infinité d’actions et de mouvements [10] .

Ainsi, la culture occidentale, comme le rappelle encore Mariella Combi, a réalisé la séparation de la médecine, en tant que science, de la totalité des savoirs. L’interprétation et la manière d’attribution de signifiés au corps imposées par la médecine, le situent dès lors comme une partie séparée, détachée du reste du monde. Cette opération culturelle […] a provoqué non seulement la division du corps et de l’esprit, de la raison et des sens, mais aussi la suprématie d’une vision scientifique effaçant toutes les autres caractéristiques qui permettent à chaque individu la perception d’être une totalité située dans un plus vaste contexte. Le corps est réduit à une anatomie parcellaire, conséquence de la dissection des cadavres. On dédramatise de la sorte la vie et la mort, objectivées dans des connaissances biologiques et médicales. […]

La biologie présuppose fondamentalement la dualité de l’âme et du corps. Cette dualité est d’une certaine manière la mort elle-même, car elle objective le corps en tant que résidu-objet mauvais, qui se venge en mourant. C’est en fonction de cette fracture imaginaire que le corps se transforme dans cette ‘réalité’, qui n’existe que pour être vouée à la mort. […] Tout ceci s’oppose aux exigences fondamentales de l’homme : se comprendre, se sentir, se vivre comme une totalité. […] Le corps proprement dit, que la phénoménologie a érigé à concept, est un produit de l’Occident [11] .

Or, dans les cultures africaines - comme dans plusieurs autres cultures et plus particulièrement dans les cultures pré-littéraires - cette dualité, cette séparation de l’âme et du corps, cette opposition binaire et irréconciliable entre le corps et l’esprit n’existe pas. Leur vision du monde et leur système de valeurs ne s’inscrivent pas dans le binôme ou/ou mais dans le binôme et/et : telle chose n’est pas ceci ou cela, mais ceci et cela ; dans ces cultures prévaut une vision plus totalisante, qui privilégie la globalité et l’analogie, et qui - à la différence de nos méthodes analytiques - ne dissocie pas les univers physique et psychique, fusionnés dans un même amalgame unitaire et dynamique, riche d’échanges et de rapports continuels. Aussi, la représentation culturelle du corps qui en découle, le relie incessamment à toutes les choses existantes ; il est le foyer de relations qui le raccordent à l’univers dans sa totalité, aux trois royaumes de la nature, aux activités et aux produits humains, à la parole. En fait, nous sommes en présence d’une conception du corps qui n’est pas trop éloignée de la « vénérable thèse », si importante dans notre culture avant la méthode cartésienne, « celle du microcosme, selon laquelle l’homme est l’abrégé du grand monde, le macrocosme, qu’il résume et représente de sa personne » [12] ; il suffit de rappeler à titre d’exemple le mythe des origines des Dogon – étudié de manière exhaustive par Marcel Griaule et par Geneviève Calame-Griaule [13] – lequel campe l’écosystème comme un immense organisme humain qui en reproduit l’image dans toutes ses parties. Par conséquent, dans les traditions africaines le corps mérite une considération beaucoup plus vaste, une plus grande importance que dans notre culture ; loin d’être une simple entité anatomique, il constitue la représentation de l’univers, du monde social, de la vie, de l’origine de l’homme ; il est – comme le rappelle Eisa Guggino à propos de la culture populaire sicilienne – « une totalité de physis et de psyché » [14] .

Un enfant d’Afrique.

Voici pourquoi le corps, dans les cultures africaines, est toujours présent, même anatomique-ment, pour s’exprimer et pour exprimer en même temps l’esprit, la pensée, les sentiments. Un tout petit exemple suffira comme preuve ; dans un roman pour la jeunesse d’Olympe Bhêly-Quenum, Un enfant d’Afrique, une vieille femme, nam Alaya, la grand-mère du petit héros du livre, était […] percluse depuis dix ans et se déplaçait avec difficulté. Ses jambes aux muscles atrophiés, sans force, lâches comme les articulations d’un pantin de bois, ne la soutenaient plus ; aussi se servait-elle de deux cannes pour se traîner de son lit à la porte de sa case. […] Personne, depuis dix ans, n’avait plus vu nam Alaya se déplacer seule [15] . Un jour, le petit enfant s’était éloigné pour aller pêcher au lac et avait failli se noyer, en jetant sa famille dans le désarroi le plus total. En croyant qu’un malheur était effectivement arrivé à l’enfant, la vielle femme « se leva promptement ; cet élan singulier la porta de l’autre côté de la jalousie, dans la cour, et, les bras levés en signe de détresse, elle […] se mit à crier » [16] .

Ainsi, les sentiments de peur et d’angoisse agissent puissamment sur le corps de la femme, lequel répond à l’émotion psychique par une réaction prodigieuse du point de vue de l’anatomie et de la biologie. Mais ce qui me paraît encore plus significatif est ce qui arrive à sa belle-fille, la mère de l’enfant, en voyant la vielle femme marcher normalement : « De voir nam Alaya passer ainsi d’un extrême à l’autre cloua sur place naa Séliki. Une aphasie soudaine la muselait ; durant une longue minute elle ne put articuler un seul mot ; elle avait senti sa langue se gonfler, s’épaissir et emplir complètement sa bouche. Elle crut qu’elle s’étouffait » [17] .

Combien plus efficace cette étonnante réaction corporelle - aphasie, langue gonflée et épaissie, étouffement - que l’habituelle analyse psychologique de l’étonnement et du sens d’incré-dibilité qui frappe la jeune femme ! Qui plus est, elle ne perçoit ni étonnement ni incrédibilité, elle ne sent que son aphasie, sa langue gonflée qui l’étouffe : c’est son corps qui ‘parle’, c’est lui qui révèle et signifie son esprit. Il ne s’agit - je le répète - que d’un tout petit exemple ; mais dans les littératures africaines contemporaines (quoique très marquées par les règles, les modèles, les canons des littératures occidentales), le corps est partout présent et, dans plusieurs cas, il continue d’exprimer l’unité du physique et du spirituel de la tradition, la totalité dont il est une partie consubstantielle et signifiante ; aussi, le corps et son anatomie constituent souvent dans les littératures africaines les vecteurs métaphoriques incontournables d’une signification totalisante, d’une entière Weltanschauung, ou, si vous préférez, d’une imago mundi et d’une forma mentis [18] .

Le regard du roi.

Parmi ceux qui connaissent les littératures africaines francophones, personne - je crois - ne peut oublier, dans le plus beau roman du guinéen Camara Laye, Le regard du roi, le corps de cet adolescent « vêtu de blanc et d’or » [19] qui est le Roi, qui est Dieu, un corps doué en même temps « d’une extrême pesanteur […] [et] d’une merveilleuse légèreté » [20] , dont « le mince torse d’adolescent » [21] qui dit la grande jeunesse et l’émouvante fragilité du Roi (de Dieu), est minutieusement décrit dans la scène finale : « Le roi lui ouvrit les bras. Et dans le temps qu’il lui ouvrait les bras, son manteau s’entrouvrit, son mince torse d’adolescent se découvrit. Sur ce torse, dans la nuit de ce torse, il y avait - au centre, mais pas tout à fait au centre, un peu sur la droite - un léger battement qui faisait frémir la peau. C’était ce battement qui appelait, ce léger battement ! C’était ce feu qui brûlait et cette lumière qui rayonnait. C’était cet amour qui dévorait.

- Ne savais-tu pas que je t’attendais ? dit le roi.

Et Clarence posa doucement les lèvres sur le léger, sur l’immense battement. Alors le roi referma lentement les bras, et son grand manteau enveloppa Clarence pour toujours [22] . »

Les soleils des indépendances.

Encore un exemple : le corps et son anatomie envahissent toutes les œuvres de l’ivoirien Ahmadou Kourouma ; dans son premier roman, Les soleils des indépendances, il ne manque pas d’étaler, entre autre, les souffrances infligées au corps par certaines pratiques traditionnelles ; nous assistons ainsi, au fil des souvenirs de Salimata, au traumatisme de l’excision : « Dans le sang et les douleurs de l’excision, elle a été mordue par les feux du fer chauffé au rouge et du piment. Et elle a crié, hurlé. Et ses yeux ont tourné, débordé et plongé dans le vert de la forêt puis le jaune de l’harmattan et enfin le rouge, le rouge du sang, le rouge des sacrifices. […]

… L’arrivée au champ de l’excision. Elle revoyait chaque fille à tour de rôle dénouer et jeter le pagne, s’asseoir sur une poterie retournée, et l’exciseuse, la femme du forgeron, la grande sorcière, avancer, sortir le couteau, un couteau à la lame recourbée, le présenter aux montagnes et trancher le clitoris considéré comme l’impureté, la confusion, l’imperfection […].

La praticienne s’approcha de Salimata et s’assit […]. Salimata se livre les yeux fermés, et le flux douloureux grimpa de l’entre-jambe au dos, au cou et à la tête, redescendit dans les genoux ; elle voulut se redresser pour chanter mais ne le put pas, le souffle manqua, la chaleur de la douleur tendit les membres […] ; la torpeur pesa sur les paupières et les genoux, elle se cassa et s’effondra vidée d’animation… » [23]

Egalement douloureuses, mais encore plus violentes et bouleversantes, les anatomies étalées par Kourouma dans d’autres romans, dans En attendant le vote des bêtes sauvages, par exemple, dure réquisitoire contre les dictateurs qui sévissent en Afrique, et qui ne conçoivent leur pouvoir que dans la violence, dans la torture, dans le total mépris pour le corps et pour la vie des autres ; voici comment le futur dictateur Koyaga fait massacrer son rival, le Président Fricassa Santos : « Koyaga fait signe aux soldats. Ils comprennent et reviennent, récupèrent leurs armes et les déchargent sur le malheureux Président […]. Un soldat l’achève d’une rafale. Deux autres se penchent sur le corps. Ils déboutonnent le Président, l’émasculent, enfoncent le sexe ensanglanté entre les dents. C’est l’émasculation rituelle. Toute vie humaine porte une force immanente. Une force immanente qui venge le mort en s’attaquant à son tueur. Le tueur peut neutraliser la force immanente en émasculant la victime. Un dernier soldat avec une dague tranche les tendons, ampute les bras du mort. C’est la mutilation rituelle qui empêche un grand initié de la trempe du président Fricassa Santos de ressusciter [24] . »

Au-delà de la brutalité de la scène et de la veine ironique qui parcourt souvent l’œuvre de Kourouma, on aura noté que même des êtres bestiaux, obtus et féroces comme Koyaga et ses soldats ne peuvent pas s’empêcher de croire aux liens indissolubles et magiques qui relient le corps et l’esprit, selon lesquels la mort n’est jamais tout à fait définitive, n’est pas vraiment la simple opposition binaire de la vie, et commande toujours des opérations rituelles pour atteindre l’inéluctabilité. En tout cas, cette même scène, sauvage troublante et farouche, se répète chaque fois que Koyaga doit se débarrasser d’un adversaire, et de la même manière agissent tous les dictateurs cités dans le roman, qui d’ailleurs ne se font aucun scrupule de pratiquer la torture : « La salle de torture que les tortionnaires appelaient la cabine technique bénéficiait d’une installation et d’un équipement ultramodernes. Comme tous les détenus politiques, Maclédio commença par la cabine technique. Il y subit la flagellation, la brûlure à petit feu des plantes des pieds, les arrachements des ongles et autres épreuves comme celle de l’eau et de l’électricité [25] . »

Une littérature de dénonciation.

Au vrai, l’univers référentiel de l’Afrique d’après les indépendances (avec ses régimes dictatoriaux et corrompus, ses guerres plus ou moins tribales pour la conquête du pouvoir et l’appropriation personnelle des richesses, ses déchéances morales et sociales provoquées par une trop rapide pseudo-occidentalisation [26] , son immense pauvreté qui sévit partout, provoquée par les catastrophes naturelles, sociales et politiques qui n’arrêtent pas de frapper le continent) a ouvert la voie à une littérature de dénonciation, d’une violence et d’une dureté extrêmes qui n’a de cesse d’étaler les horreurs de la destruction du corps humain par la muti- lation, le démembrement, le viol, par l’ « excorporation (sang, urine, sperme, sueur) » [27] , par « une série infinie et inimaginable de tortures et de sévices » [28] . Comme l’écrit Bernard Mouralis, « La question de la violence est, depuis les origines, un thème majeur de la fiction africaine. Son importance tient sans doute d’abord à la place que la violence occupe dans l’expérience historique des peuples africains, à travers la traite et l’esclavage, la colonisation et la décolonisation, l’apartheid, les guerres particulièrement atroces dont certains États africains ont été le théâtre depuis 1960, les génocides. Elle s’explique aussi par une conception de la littérature qui a eu tendance pendant longtemps à mettre l’accent, dans une perspective de témoignage et de dévoilement, sur la fonction référentielle [29] . »

Ainsi, dans certaines pages des camerounais Mongo Beti et Calixthe Beyala, du congolais Henri Lopes, des guinéens Alioum Fantouré et Tierno Monénembo, des maliens Yambo Ouologuem, Ibrahima Ly, Mandé Alpha Diarra, Moussa Konaté (et j’en passe), la violence sur les corps explose et « se propage […] en touchant l’œuvre à tous les niveaux » [30] , en conjuguant l’éclatement des corps à l’éclatement du langage, un langage « lié à l’expression de la déchéance physique » qui devient le véhicule métaphorique d’un monde « où tout semble relié à la pourriture, à la gangrène, à l’infection engendrée par les peines corporelles » [31] . Les descriptions de « cette Afrique prostrée, gangrenée » [32] transforment le continent en un « immense camp de concentration » [33] où domine partout « le scandale de la torture carcérale » [34] . Cependant, les sévices et les tortures finissent par détruire la structure humaine de la conscience : elles constituent l’expression la plus achevée de l’anti-humain, de l’anéantissement, de la répugnance en rejoignant de la sorte le seuil de l’indicible [35] . Voilà pourquoi certains auteurs, sans renoncer à leur volonté de dénonciation, ont choisi de l’inscrire dans « un ensemble de stratégies narratives qui, par le biais de la symbolique et de la parodie, s’apparentent au processus de la carnavalisation » [36] . En ce sens, le cas le plus significatif demeure le roman La vie et demie du congolais Sony Labou Tansi, avec son extraordinaire « débordement organique » [37] , concernant aussi bien la longue séquelle des dictateurs-ogres que celle de leurs impitoyables adversaires. Comment oublier en effet les épouvantables et truculentes scènes de tortures au couteau et à la fourchette pratiquées inlassablement par le Guide Suprême dès l’ouverture du roman, ou les monstrueux repas anthropophages auxquels il condamne ses persécutés ? Mais on ne peut non plus oublier le fantôme de Martial, opposant et victime mise en pièce par le Guide, lequel continue de le persécuter après sa mort ; fantôme ? pas vraiment : Martial n’est pas tout à fait mort, ou plutôt, la moitié haute de son corps n’est pas tout à fait morte et c’est elle qui ne cesse de se manifester à tout moment, silencieuse et sanguinolente ; en vain le dictateur supplie son ennemi de disparaître (« - Enfin, Martial ! combien de fois veux-tu que je te tue ? » [38] ) ; force lui est de reconnaître que « le corps, c’est la seule chose au monde qui n’ait pas de fond » [39] . Ainsi, contre le silence imposé par la torture à l’excès de souffrance des corps martyrisés, écartelés, réduits à des tas informes de chair, de sang, d’organes, une anatomie autre que celle du pur anéantissement se profile dans les romans africains, une anatomie qui se situe à la frontière délicate entre le réel et l’imaginaire, selon une articulation plus analogique que logique, « par un ré-enracinement dans l’Afrique profonde où les significations symboliques de la violence sont différentes et moins étroites que dans la perception du lecteur moyen occidental » [40] .

L’anatomie du corps dans l’œuvre du béninois Olympe Bhêly-Quenum.

C’est justement cette attention pour l’Afrique profonde, la volonté d’en éclairer les replis les plus cachés ou incompris qui informent l’œuvre du béninois Olympe Bhêly-Quenum, qu’un critique définit comme l’« écrivain de l’initiation et de l’ésotérisme africain » [41] . Quoiqu’il doive être considéré parmi les auteurs les plus spiritualistes de l’Afrique, Olympe Bhêly-Quenum se voue incessamment non seulement à la représentation du corps, à la reproduction de son image, mais aussi à celles de son anatomie, de sa face cachée, de sa vie souterraine et mystérieuse [42] .

Il faut avant tout préciser qu’Olympe Bhêly-Quenum connaît bien les enjeux de l’anatomie occidentale, comme le prouve l’emploi métaphorique qu’il en fait pour décrire la méthode d’analyse de l’histoire africaine que l’un de ses personnages se propose de pratiquer : « les ‘processus historiques’ disséqués et les idées développées devaient produire sur l’auditoire l’impression d’être condamné à assister à l’autopsie du cadavre d’un homme que ce public connaissait, mais ignorait tout de sa mort avant de voir son corps allongé là, sur le bloc opératoire. » [43]

Ainsi, Olympe Bhêly-Quenum emploie souvent l’étude anatomique du corps aux mêmes fins pratiqués par la culture occidentale : comme source pour la reproduction artistique, comme analyse du corps humain en lutte contre la nature déchaînée, comme exploration de la maladie, comme memento mori. J’en donne de suite un exemple pour chacune des situations énumérées ; voici l’anatomie du corps au service de l’art : « Eberluée, son regard allait du dessin à Ségué n’Di qui lui en montra un autre intitulé Sommeil d’un nu couché sur le dos ; la tête dans une main dont les doigts touchaient la chevelure tressée arrangée en nœud demi-clef sous la nuque, les lèvres légèrement entrouvertes comme si le personnage, les yeux mi-clos, murmurait ; corps finement pulpeux, harmonieux, détendu dont le mouvement du ventre donnait l’impression du rythme de respiration de la mer étale ; une jambe mollement allongée, l’autre en angle obtus ; à l’iliaque, une pilosité pubienne drue envahissait le delta ; de son ampleur comme de son volume, de la tonicité des seins aussi s’exfiltrait une sensualité discrète, et son intensité donnait envie de caresser le dessin [44] . »

Voyons maintenant l’anatomie d’un corps engagé jusqu’à l’extrême de ses forces dans la tentative de fuir du courant d’un lac en tempête : « L’homme accentuait ses forces. Farouche, haineux, il s’en prenait à l’eau qui filait avec un furieux mugissement. Les traits de Fanouvi s’étaient étrangement décomposés ; il n’avait plus rien d’un homme : c’était un monstre qui forçait la barque à remonter le courant […]. Son visage se creusait et il semblait avoir considérablement vieilli en quelques heures. Sa bouche tordue, ses lèvres dégoulinantes de sang et son cou criblé de veines gonflées avaient effrayé les enfants qui ne le regardaient plus [45] . »

De même, l’auteur fait recours très souvent à l’étude anatomique pour décrire les effets d’une maladie: « La barre pesait davantage sur son front […]. La douleur s’accroissait, dépassait la limite du supportable […]. Son cœur battait très vite. Une forte fièvre l’épuisait, tandis qu’une migraine cruelle empoignait ses yeux, en tirait les globes comme pour les arracher de leurs orbites. Sa tête, en proie à une diabolique opération de ravalement intérieur, semblait sur le point d’éclater, il avait le sentiment précis qu’à l’aide d’un petit racloir métallique, quelqu’un s’acharnait à vider son crâne de son contenu de cerveau sans en laisser la moindre miette, et il en souffrait atrocement. […] comme dans une hallucination spéculaire, il se vit en train de cheminer, les mains dans les poches, à côté d’un squelette humain grimaçant [46] . »

Voici enfin la contemplation anatomique utilisée comme memento mori : « Je traversai une région où je vis une véritable armée de cicindèles s’acharnant contre le cadavre d’un homme qu’elles farfouillaient et dévoraient. Etait-ce un malfaiteur tué et jeté là ? Etait-ce un fou que ces bestioles avaient envahi dans son sommeil d’innocent ? Etait-ce un homme rongé d’ennui, miné de désespoir, las de vivre, et qui s’était volontairement livré à cette armée terrible ? Je n’en sais rien. L’opération était affreuse, cruelle, mais je m’étais arrêté à regarder agir ces bestioles verdâtres, afin de me faire une bonne fois pour toutes, une idée assez positive de la vanité de tout ce qui est homme, de l’inutilité de toutes les raisons d’être que nous nous imposons, du néant de tout dans l’existence humaine, énorme piège tendu à l’homme par Allah. Sous mon regard intéressé, les cicindèles dévorèrent jusqu’aux os la victime contre laquelle je les avais vues s’animer. L’opération terminée, je poursuivis mon chemin [47] . »

Ces derniers exemples prouvent assez que les anatomies ‘douloureuses’, si fréquentes - nous l’avons vu - dans les romans africains, ne manquent pas chez Olympe Bhêly-Quenum, elles sont même très nombreuses. Cependant, ce sont plutôt des anatomies ‘fabuleuses’ qui dominent dans son œuvre et elles méritent qu’on s’y arrête un peu plus attentivement. Il y a, avant tout, les anatomies fabuleuses récupérées de la tradition ; dans Les appels du Vodou, par exemple, la grand-mère raconte le soir aux enfants de la famille « des contes et légendes de sa région parsemée de forêts, de montagnes et de coins mystérieux » [48] , parmi lesquelles la création du caïman :

« Les enfants demeuraient songeurs. […] Et s’opérait sous leurs yeux grands ouverts d’étonnement la métamorphose en saurien de l’homme maudit : son corps se couvrait d’un cuir qui se squamait à mesure que sa peau se transformait ; sa tête s’allongeait ; le museau du caïman se formait ; sa bouche devenait une gueule fameuse ; ses membres, des pattes atrophiées de part et d’autre d’un corps long que terminait une queue [49] . »

Si, dans ce cas, la métamorphose reproduit quand même la réalité anatomique de l’animal, tout à fait imaginaire est au contraire l’anatomie des monstres qui, selon les croyances populaires, habitent le lac et instillent dans les habitants une terreur sacrée pour leur cruelle divinité. Une ancienne légende raconte que deux jeunes amoureux, auxquels leurs parents n’avaient pas permis de se marier, avaient choisi de disparaître dans le lac, en en devenant les dieux carnassiers et tyranniques qui, de temps en temps, en répandant un chant envoûtant, happent et dévorent quelques occupants des pirogues. Mais s’agit-il vraiment de dieux ? « un dieu qui tuait des hommes et les mangeait ne pouvait pas être un dieu mais un monstre » [50] , pense l’un des personnages, et cette supposition semble confirmée par l’anatomie des deux êtres représentés pendant la lutte terrible qu’ils engagent l’un contre l’autre et qui prépare leur mort :

« Il se lança soudain sur la route profonde des eaux ; elle le piqua férocement à la queue avec son aiguillon frontal et il se retourna brusquement. Ils se dévisageaient, furieux.[…] ; leurs corps s’entortillaient ; il sortit ses deux organes génitaux comme dans leurs instants d’accou-plement ; elle se refusa à lui et ils glissaient l’un contre l’autre à rebours. Les écailles s’arrachaient de leurs corps souples et vigoureux […]. Serrés, tressés telle une corde fabuleuse, gueule contre gueule et crocs contre crocs, ils se torturaient farouchement. L’idée lui vint d’ouvrir la gueule brusquement et d’avaler sa tête. La même cruauté l’animait aussi, mais l’un et l’autre se maîtrisaient et poursuivaient dans le lac une course vertigineuse qui les faisait tantôt descendre dans la boue […], tantôt remonter presque à la surface, et l’eau, par endroits, se creusait en tourbillons brusques et profonds [51] . »

Si l’auteur aime de temps en temps évoquer les légendes anciennes, il réserve la plus grande place aux anatomies fabuleuses reliées à la magie. Dans L’initié, à l’occasion d’une conférence donnée dans une université française par un professeur russe, Olympe Bhêly-Quenum nous propose une vision très captivante de la magie africaine : « Ce qu’on appelle magie chez les Noirs d’Afrique – dit le Russe – est fondé sur la force de la pensée, la certitude passée de la pensée dans le verbe qui est opératoire ; mais il y a aussi une connaissance chez eux des vertus premières des plantes ; s’ils l’exploitaient, ils bouleverseraient la médecine traditionnelle, aussi bien en Europe qu’aux USA. Un Noir au courant des noms forts de tous les os du squelette humain ordonnerait à un homme de mourir que celui-là mourrait sur le champ… » [52] .

Le roman se chargera par la suite de prouver les vérités renfermées dans ces paroles. Le protagoniste Kofi-Marc Tingo (qui étudie la médecine en France) a été dans sa jeunesse initié par son oncle maternel Atchê, « froid, simple, effacé, presque timide et intimidant, mais éminemment puissant grâce à sa connaissance des noms premiers de tout et des vertus cardinales des herbes, des fleurs et des racines » [53] . Quand, après ses études, le protagoniste revient en Afrique, le lecteur a l’occasion de voir de ses propres yeux quelques-unes de ces anatomies magiques dont parlait le professeur russe.

En effet, le docteur Tingo pratique avec un très grand succès la médecine occidentale, mais il le fait en ayant toujours bien présents les préceptes de la tradition africaine : « il cherchait à percer davantage les secrets de l’Afrique traditionnelle qu’il essayait de mettre au service d’une Afrique actuelle surgissant d’une nuit séculaire » [54] ; voici pourquoi, comme l’écrit Guillaume Lozès, il « ne s’intéresse pas seulement à la maladie mais à l’individu tout entier. […] Embrasser le malade dans toute sa composante et ne pas se limiter à une approche juste mécanique où l’individu se résume à sa maladie ; mais plutôt une approche où ses croyances, ses tabous, jouent un rôle sur sa maladie» [55] .

A cause de ses convictions sur l’usage qu’on doit faire des connaissances ésotériques, le docteur Tingo finit par déranger le sorcier guérisseur Djessou qui le considère comme un rival redoutable et exténuant ; le sorcier sait bien que Kofi-Marc est un initié, mais il espère que son initiation n’aura pas été complète ou qu’il en aura oublié les pouvoirs pendant son long séjour en France ; il décide ainsi de le détruire : « je l’aurai avec ses petits amis lettrés. J’aurai Kofi-Marc ! Je les aurai tous ! » [56] . Nous assistons ainsi à un affrontement vraiment saisissant, où le sorcier s’adonne à une dissection virtuelle et occulte sur le corps vivant de son opposant, qui d’ailleurs n’en est nullement affecté : « Djessou concentrait son attention sur ce praticien devenu pour lui un ennemi à abattre ; il […] voyait le Dr Tingo dans toute sa nudité […]. Muscles longs et fermes ; poitrine parsemée de poils noirs, fins et bouclés ; circoncis et décent tel que le vieux sorcier-guérisseur le voyait avec son regard intérieur, Marc, dans le cerveau de Djessou, était livré à un dépeçage rituel. En un laps de temps s’accomplirent des actes d’un monde inaccessible : Djessou regardait tomber par touffes les cheveux du médecin comme atteints d’une teigne vorace ; le crâne de Marc se dénuda, noir, oblong ; […] la teigne peu à peu eut raison de la peau crânienne qui se fendilla, se stria de fissures d’où le sang commença de couler lentement ; puis cette peau s’ouvrit telle une fleur épanouie, laissant voir l’os de la tête : blanc ivoire, lisse tel un œuf d’autruche, mais criblé de fines rainures laissées par des veinules déjà mortes.

La fleur s’ouvrit davantage, les pétales se déchirèrent soigneusement ; l’opération atteignit le calice et les pétales tombèrent au pied du style. L’éclosion fut parfaite, réussie. Marc Tingo était écorché. Devant lui gisait sa peau, vieux sac hors d’usage. Djessou voyait ses muscles saignants, frais et frémissants par endroit ; […] il se mit à appeler par son nom premier chacun des muscles du corps de son ennemi. Et ce fut la lente dévastation de l’harmattan avec son implacable rigueur : les muscles de Kofi-Marc Tingo tombaient un à un au fur et à mesure que Djessou, dans le mutisme de sa pensée, appelait chacun d’eux par son nom premier ; ils palpitaient sur le vaste tapis […].

Pareil à un ballon gonflé, l’estomac roula sur lui-même […] et se mit à se contracter par endroits ; un invisible assaut s’empara de lui […] ; les parois craquaient et les vers, soldats enragés, attaquaient partout. Libérés, ils se déchaînaient, animés d’une agressivité sans nom qui les transportait çà et là dans le corps de Marc où ils se multipliaient, se démenaient, travaillaient avec acharnement,[…] anéantissaient tout sur leur passage. Ce fut net, clair, efficace [57] »

Rêve, délire de toute-puissance, crise paranoïaque du sorcier qui se croit capable de disséquer un être vivant par la simple pensée ? Pas vraiment, en réalité, puisque la femme du médecin, terrorisée, voit de ses propres yeux, pendant quelques instants, la destruction provoquée dans le corps de son mari : « Elle vit le spectacle, poussa un cri de terreur et s’évanouit. Djessou, arraché à son opération, ne cessa pas, pour autant, de voir comme un squelette Marc qui se précipita vers sa femme, la prit dans ses bras et la serra fort contre lui. […] Corinne se plaça à l’endroit où elle avait vu le squelette de Marc debout au milieu d’un monceau de muscles saignants et grouillants de vie […].

- Ecoute Marc : ni hallucination, ni illusion d’optique ; pas plus que toi je ne crois aux histoires de sorcellerie ni à l’omnipuissance de Djessou ; et comment donc aurais-je pu avoir des visions sur une ‘singularité’ à laquelle je ne crois ni ne pensais ? [58]

Le mystère reste entier sur cette dissection fabuleuse ; toujours est-il que la tentative de disséquer le corps vivant du docteur Tingo dans le but d’en provoquer la mort, échoue misérablement, grâce aux pouvoirs initiatiques dont il dispose, à même de contrer la magie du sorcier. C’est ce qui arrive aussi quand Djessou essaye de tuer l’un des amis du docteur, que celui-ci est capable de sauver : « Penché sur le corps de son ami, ses doigts effilés glissaient sur la peau de Marcel en ramenant […] des poignées d’aiguilles à coudre, de menus morceaux de tessons de bouteille, de coquille d’escargots, de lames de rasoirs cassées et de gravillons ; puis ce fut une série de couteaux à double tranchant en fer forgé, pas plus longs que le pouce d’un nouveau-né, des buts d’os pointus et une grande quantité d’ongles humains, de griffes de chat et de panthère hachées menu.

Le docteur Tingo ne se sentait plus dans ce monde mais dans celui, incommensurable et clos, du langage […] ; ses mains allaient du corps de Marcel au pied du lit où s’accumulaient les incroyables objets qu’elles ramenaient des muscles et des entrailles du malade [59] . »

Le malade avait été frappé par un ‘chakatou’, cette arme « infernale, mystérieuse, qui peut atteindre la victime n’importe où » [60] , nous dit le roman qui cependant n’en explique pas les règles et le fonctionnement ; nous pouvons seulement comprendre que seul le langage des initiés, c’est-à-dire la connaissance des noms premiers, peut le vaincre. Ce qui est évident, c’est que dans le monde reconstruit par Olympe Bhêly-Quenum le corps est toujours vécu comme une totalité où la matière et l’esprit sont indissolublement mélangés. Qui plus est, son anatomie peut apparaître entière et vivante (comme le souhaitait Montaigne) au regard puissant d’un initié : « Il m’apparaissait transparent comme éclairé de l’intérieur. Je voyais son cœur qui battait, ses poumons qui se gonflaient puis se vidaient lentement, ses viscères et l’ensemble de l’appareil digestif soumis à des mouvements, à des contractions et décontractions parfaitement synchrones [61] . »

Comment peut-on atteindre des capacités si extraordinaires ? Par le désir, selon l’enseigne-ment du maître, un désir vécu dans sa totalité et dans son élan premier : « Désir. Voilà le mot juste ; la pensée ne suffit pas : la réalité se love au cœur du désir ; une tenace intimité dans sa précarité avec l’objet du désir soutenu par la foi… N’analyse jamais ton désir : tu le démoliras et il ne se réalisera pas. Sois globalement positif. Ne dissèque rien [62] . »

Une anatomie fabuleuse.

Mais c’est par une autre anatomie fabuleuse que je voudrais conclure cette analyse, encore une anatomie exercée sur un organisme bien vivant, qui cette fois n’a rien d’inquiétant ni de magique. Un enfant est sur le point de naître ; il s’agit d’un enfant un peu particulier, puisqu’il est un ‘Abikou’ (soit un enfant qui revient « après être parti plusieurs fois » [63] , l’esprit réincarné d’enfants qui n’ont pas survécu [64] ) ; ainsi, il est capable, avant de naître, de penser et de parler, ce qu’il fait avec sa mère, d’un ton insoumis et provocateur, en lui témoignant en même temps un grand amour et une rancune haineuse et en affirmant son caractère très agressif et audacieux, plutôt tyrannique et possessif. Dès le commencement de la nouvelle, l’enfant parle constamment de l’anatomie du corps maternel, en en dessinant l’anatomie, réaliste et fabuleuse à la fois : « Malconfort dans l’enclos maternel ; on m’y étuve. Bric-à-brac de viscères. Qu’est-ce qui se passe ? Il y a du faisandé dans cet enfer humide. Eh femme ! voici neuf mois déjà que j’ai été éjaculé ici ; on n’en sort pas, c’est trop : j’en ai assez d’être recroquevillé, solitaire, environné d’insondables couloirs. […] C’est l’obscurité au fond de ton tunnel hermétiquement bouclé par le vagin. De quoi devenir aveugle » [65] .

Cependant, quoique l’enfant continue de pester contre le corps de sa mère, « cet enclos impossible où je patauge dans la masse spongieuse de ton intérieur vraiment inimaginable » [66] , le moment de la naissance constitue pour lui un traumatisme horrible et lui fait connaître tout de suite la nostalgie de ce corps perdu : «Salope ! Elle [la sage-femme] m’a éloigné de toi à coups de hache. La communication est abolie ; je chute dans une nuit profonde. Je suis en fournaise. Où suis-je ? Qui est ma mère ? Je suis seul et sans défense. Tu ne réponds pas, femme indigne, maîtresse sans vergogne, mère dénaturée ! Tu avais alarmé ta coterie contre moi. Je suis avachi sur ton corps et ne peux plus te posséder. […] Tu ne réponds plus, tu es sourde à mes cris. Le pont a été fracassé » [67] .

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Olympe Bhêly-Quenum - nous l’avons dit - parmi les auteurs africains, est l’un des plus concernés par les problèmes de la spiritualité et des religions. Pourtant (et je crois l’avoir prouvé en citant quelques-unes de ses pages) les valeurs de l’esprit et de la parole ne sont pas en opposition avec celles dont le corps est le messager : au contraire, le corps et son anatomie témoignent des liens inextricables qui les relient à l’âme de l’homme, des choses, des êtres, de l’univers entier. Certes, les anatomies africaines sont souvent fabuleuses ; elles nous suggèrent cependant que le corps est en effet un produit culturel qui peut s’accomplir en accord et grâce aux forces de la pensée, de la parole et des infinies analogies universelles reliant les hommes à la création et au créateur.

Peut-être donc qu’un regard plus humble et plus ouvert sur les cultures ‘autres’ (telles les cultures africaines) permettra à la pensée occidentale d’élaborer la réunification de ce qui a été arbitrairement séparé : l’individu à la collectivité, l’imaginaire au rationnel, la culture à la nature, le corps à l’esprit.




[1] Sur les liens entre littérature et anthropologie, cfr. Louis van DELFT, Littérature et anthropologie, Paris, PUF, 1993, qui les considère des disciplines « organiquement solidaires » (p. 2) ; de toute évidence, l’anthropologie est d’autant plus indispensable pour l’étude et la compréhension de littératures « autres », comme celles qui se produisent dans les pays africains.

[2] Sur cette problématique on pourra utilement consulter Elaine SCARRY, The Body in Pain. The Making and Unmaking of the World, New-York, Oxford University Press, 1985.

[3] Mariella Combi, Il grido e la carezza, Roma, Meltemi, 1998, p. 48. C’est moi qui traduis.

[4] Ibidem, pp. 77, 130-131.

[5] AA. VV., Littérature et anatomie (XVIe et XVIIe siècle), Président : Louis Van DELFT, « Cahiers de l’Association internationale des Études françaises », n. 55, mai 2003, pp. 219-375.

[6] Hélène CAZES, Andrea CARLINO, Plaisir de l’anatomie, plaisir du livre : « La dissection des parties du corps humain » de Charles Estienne (Paris 1546), in AA. VV., Littérature et anatomie (XVIe et XVIIe siècle), cit., p. 263.

[7] Jean CÉARD, Montaigne anatomiste, in AA. VV., Littérature et anatomie (XVIe et XVIIe siècle), cit., p. 314.

[8] Ibidem, p. 305. Louis Van DELFT nous rappelle (Op. cit., p. 183, n. 8) que Jean Bodin conçoit encore en 1576 le corps humain comme l’image du monde universel.

[9] Benedetta PAPASOGLI, Le modèle anatomique chez Pierre Nicole, in AA. VV., Littérature et anatomie (XVIe et XVIIe siècle), cit., p. 339.

[10] Pierre NICOLE, Traité de la faiblesse de l’homme, in Essais de morale, choix d’essais introduits et annotés par Laurent THIROUIN, Paris, PUF, 1999, p.31, cité in Benedetta PAPASOGLI, Le modèle anatomique chez Pierre Nicole, cit., p. 334.

[11] Mariella COMBI, Op. cit., pp. 131-133.

[12] Jean CÉARD, Art. cit., p. 305.

[13] Marcel GRIAULE, Dieu d’eau, Paris, Fayard, 1966 ; Geneviève CALAME-GRIAULE, Ethnologie et langage. La parole chez les Dogon, Paris, Gallimard, 1965.

[14] Eisa GUGGINO, Un pezzo di terra di cielo, Palermo, Sellerio, 1986, p. 87. C’est moi qui traduis.

[15] Olympe BHÊLY-QUENUM, Un enfant d’Afrique, Paris, ACCT-Présence Africaine, 1997, pp. 129-130.

[16] Ibidem, pp. 128-129.

[17] Ibidem, p. 129.

[18] Cfr. Louis van DELFT, Op. cit., p. 3.

[19] CAMARA Laye, Le regard du roi, Paris, Plon, 1954, p. 21. Pour une analyse approfondie des signifiés et de la présence du corps dans ce roman je me permets de renvoyer à mon étude L’érotisme comme langage. La mystique renversée du ‘Regard du roi’, in AA. VV., Letteratura e civiltà nei Paesi africani di lingua francese, Catania, Cuecm, 1990, pp. 9-26.

[20] CAMARA Laye, Le regard du roi, cit., p. 22.

[21] Ibidem.

[22] Ibidem, p. 125.

[23] Ahmadou KOUROUMA, Les soleils des indépendances, Paris, Seuil, 1970, pp. 31-34.

[24] Ahmadou KOUROUMA, En attendant le vote des bêtes sauvages, Paris, Seuil, 1998, p. 94.

[25] Ibidem, pp. 157-158.

[26] Je remercie Olympe BHÊLY-QUENUM qui, en lisant ces pages, m’a envoyé cette suggestion : « Je ne suis pas convaincu qu’en l’occurrence l’occidentalisation, même pseudo, joue un rôle important ; la violence générée par le tribalisme, voire par le racisme existait avant les indépendances […] ».

[27] Sur ce thème, Franca MARCATO FALZONI a publié un recueil d’essais très importants, Figures et fantasmes de la violence dans les Littératures francophones de l’Afrique subsaharienne et des Antilles, vol. I, L’Afrique subsaharienne, Bologna, Clueb, 1991. La citation est tirée de l’étude d’Elisabeth MIDIMBÉ-BOYI, Langue volée, langue violée : pouvoir, écriture et violence dans le roman africain, p. 101.

[28] Marco MODENESI, Figures de violence dans l’œuvre d’Ibrahima Ly. Tradition et enjeu démocratique : propos de révision, in Ibidem, p. 122.

[29] Bernard MOURALIS, Les disparus et les survivants, « Notre Librairie », n. 148, juillet-septembre 2002, p. 12.

[30] Franca MARCATO FALZONI, Avant-propos, in Ibidem, p. 10.

[31] Marco MODENESI, Art. cit., pp. 142-143.

[32] Thécla MABLÉ MIDIOHOUAN, La parole des femmes, in AA. VV., Figures et fantasmes…, cit., p. 151.

[33] Jacques CHEVRIER, Visages de la tyrannie dans le roman africain contemporain, in Ibidem, p. 45.

[34] Marco MODENESI, Art. cit., p. 136.

[35] Sur le silence et l’indicibilité de la souffrance extrême, cfr. Elaine SCARRY, Op. cit.

[36] Jacques CHEVRIER, Art. cit., p. 36.

[37] Ibidem, p. 32.

[38] Sony LABOU TANSI, La vie et demie, Paris, Seuil, 1979, p. 19.

[39] Ibidem, p. 23.

[40] Arlette CHEMAIN-DEGRANGE, Violence destructrice, violence régénératrice : originalité de la littérature africaine subsaharienne, in AA. VV., Figures et fantasmes…, cit., p. 31. Pour un exemple significatif de ce concept on peut lire d’Olympe BHELY-QUENUM le conte « Mashoka elfu moja » (in La naissance d’Abikou), Cotonou, Phœnix Afrique, 1998, pp. 57-105). Ecrite en 1961-1962, cette nouvelle raconte le premier coup d’état imaginaire effectué par des étudiants contre le régime en place, corrompu, violent, répugnant. Le jeunes qui organisent la révolte et la vengeance s’inspirent pour les réaliser à la violence tribale.

[41] Guillaume LAUZÈS, Initiation et ésotérisme dans les romans d’Olympe Bhêly-Quenum, « Notre Librairie », n. 114, Avril-Juin, 2001, p. 104.

[42] Pour la distinction entre anatomie et image du corps, cfr. Louis Van DELFT, Op. cit., p. 184.

[43] Olympe BHELY-QUENUM, L’initié, Paris, Présence Africaine, 1979, p. 30.

[44] Olympe BHELY-QUENUM, C’était à Tigony, Paris-Abidjan, Présence Africaine-NEI, 2000, p. 186.

[45] Olympe BHELY-QUENUM, Le chant du lac (1965), Paris, Présence Africaine, 1993, p. 78.

[46] Olympe BHELY-QUENUM, L’initié, cit., pp. 38-39.

[47] Olympe BHELY-QUENUM, Un piège sans fin (1960), Paris, Présence Africaine, 1985, pp. 158-159.

[48] Olympe BHELY-QUENUM, Les appels du Vodou, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 183.

[49] Ibidem.

[50] Olympe BHELY-QUENUM, Le chant du lac, cit., p. 104.

[51] Ibidem, p. 101.

[52] Olympe BHELY-QUENUM, L’initié, cit., p. 14.

[53] Ibidem, p. 213.

[54] Ibidem, p. 97.

[55] Guillaume LAUZÈS, Art. cit., pp. 105-108.

[56] Olympe BHELY-QUENUM, L’initié, cit., p. 214.

[57] Ibidem, pp. 90-91.

[58] Ibidem, p. 92 et 99.

[59] Ibidem, p. 172. Sur ce procédé de guérison consistant en l’extraction de ce que les Grecs nommaient katharma (l’objet maléfique extrait du corps du malade au cours d’opérations rituelles), cfr. René GIRARD, La violence et le sacré, Paris, Grasset, 1972, p. 429.

[60] Ibidem, p. 174.

[61] Olympe BHELY-QUENUM, « Lòní lòní jé », in La naissance d’Abikou, cit, p. 226.

[62] Ibidem, p. 224.

[63] Olympe BHELY-QUENUM, « La naissance d’Abikou », in La naissance d’Abikou, cit., p. 37.

[64] Roger KOUDOADINOU (« Le Matinal », Bénin, http://africatime.com), en analysant cette nouvelle, rappelle que « selon certains peuples du Sud-Bénin, les enfants, singulièrement les jumeaux qui décèdent ne meurent jamais ; il deviennent des esprits qui se réincarnent par le truchement de la procréation qui a lieu quelques mois après leur ‘départ’ et un Abikou, ce qui signifie le réincarné, […] du fait de sa naissance après un enfant mort en bas âge, est plus perçu comme un esprit redoutable que comme un simple enfant ».

[65] Olympe BHELY-QUENUM, « La naissance d’Abikou », cit., p. 7.

[66] Ibidem, pp. 15-16.

[67] Ibidem, p. 35.