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C’ETAIT À TIGONY Une analyse de Roger KOUDOADINOU

Considérations sur le roman africain : le cas d’Olympe Bhêly-Quenum Par Liana Nissim

Âgé de près de  soixante-treize ans, Olympe Bhêly-Quenum, dont on peut dire qu’il est aujourd’hui le doyen des écrivains béninois, continue pourtant d’être présent sur l’échiquier littéraire, comme en témoigne son tout dernier roman publié en l’an2000 par les NEI (Abidjan)/Présence Africaine, intitulé C’était à Tigony ; en 385 pages, l’ouvrage fait la radioscopie d’une Afrique à la croisée des chemins.

 

Le titre du roman suggère l’idée d’un reportage ; C’était à Tigony est, justement, le compte rendu de batailles autour d’une exploitation de gisement d’or découvert à Tigony, capitale du Wanakawa, imaginaire République bananière «Truffée d’hommes d'affaires étrangers cyniques qui  pompent ses ressources, de requins à l’affût de tout potentiel économique, pour en déposséder ceux qui doivent en être les premiers bénéficiaires… le peuple opprimé, oppressé, hongré, saigné à blanc, gémit, réduit à l’impuissance par l’appareil d’Etat répressif, verrouillé par un dictateur autocrate.»  (p. 19).

  

Après Un piège sans fin (1960), Le chant du lac (1965), Un enfant d’Afrique (1970), L’initié (1979), Les Appels du Vodou, en 1994, ce sixième roman d’Olympe Bhêly-Quenum se penche sur la situation socio-politique et économique de l’Afrique actuelle. Ainsi, alors que la misère sévit, la classe politique tigonienne brille par son efficacité dans la répression de tout mouvement de contestation et la dilapidation des ressources du pays. En fait de dirigeant politique, « on se trouve en face de vrais fossiles flottant au gré de courants incontrôlables, forces étrangères mues par des volontés qui n’ont cure des soucis du pays, téléguident et font bouger ces fossiles » (p.94). À Tigony, non seulement les politiciens sont des pantins exécutant à la lettre les ordres que leur intiment les Occidentaux, mais ils se révèlent surtout amorphes et insoucieux quant à la satisfaction des besoins fondamentaux des populations.

 

 Voilà le contexte socio-politique dans lequel nous découvrons le personnage central : Madame Dorcas Keurléonan-Moricet, géophysicienne au service d’un consortium de géographie appliquée, de géophysique et de géodésie. La trame du roman repose sur le combat, l’engagement personnel de cette Européenne à défendre les intérêts économiques de l’Afrique. En prospectant dans la région de Tigony, elle fait la découverte d’un gisement d’or lors d’une mission d’explora-tion. Et puisque les autorités brillent par leur laxisme et leur manque de patriotisme, Mme Dorcas Keurléonan-Moricet s’est battue contre vents et marées pour amener des décideurs occidentaux à accepter que les Africains détiennent la majorité des actions au niveau du consortium chargé de l’exploitation : « Elle ne décela pas de divergences dans les avis de la Suède et de la Grande-Bretagne ; l’Allemagne Fédérale, la France et le Japon, de prime abord peu favorables, exposèrent ensuite leurs réticences. Progressivement, avec souplesse et une plasticité déroutante, de l’humour aussi, parfois des pointes de cynisme, Madame le Directeur sortait sa grosse artillerie qu’elle plaçait à chaque carrefour. Nombre de délégués en aparté disaient que cette femme était « perdue pour le monde blanc » (p.350).

  

Son attachement à la cause des Africains était si fort qu’elle en vint même à divorcer d’avec son raciste de mari (un Blanc qui finit par se suicider), pour convoler avec Ségué N’Di, un Noir, sans-emploi. Mieux, elle n’a pas hésité à participer à la marche de protestation organisée par les chômeurs de Tigony. C’est à cette occasion qu’elle fit là connaissance de Ségué N’Di. À y réfléchir, le fait que les Africains parviennent à détenir le monopole d’exploitation du gisement d’or, grâce à la détermination d’une Européenne, peut être interprété comme une manière pour Olympe Bhêly-Quenum de montrer que demeure problématique la maîtrise des enjeux socio-politiques, surtout économiques du continent, par les Africains eux-mêmes. M. Greenough, le vieux journaliste irlandais qui rendait compte de la situation à Tigony, affirmait : « comme ailleurs sur le continent, les postes de hauts grades de la hiérarchie administrative, voire politique, se transforment en belvédères d’où leurs occupants plongent un regard d’indifférence dans le cœur de la vie sociale, économique et culturelle des peuples dont ils ne se soucient pas, ou guère, d’améliorer le sort : ces messieurs travaillent avant tout pour eux-mêmes, pour eux seuls. Après eux, le déluge » (p.204). « L’Afrique K.O. sur le dos, ou mise en fagot, gigote, le regard fixé sur un ciel vide insolemment lumineux où aucun signe d’espoir ne semble s’ébaucher » (p.206).

  

Telle était Tigony dans C’était à Tigony, sixième roman d’Olympe Bhêly-Quenum résolument très critique envers une Afrique qui se délite. Pour remédier à cette descente aux enfers, le romancier recommande que nos actes soient sous-tendus par un idéal. C’est ce qu’a fait l’héroïne, quoiqu’elle ne fût pas Africaine. De ce point de vue, la pensée d’Aristote, qui sert d’épigraphe au roman, se justifie pleinement : « S’il y a de nos activités quelque fin que nous souhaitons par elle-même, il est clair que cette fin-là ne saurait être que le bien, le Souverain Bien. Dès lors, semblables à des archers qui ont une cible sous les yeux, nous pourrons plus aisément atteindre le but qui convient », avait écrit le philosophe grec.

  

Au plan esthétique, ce roman est une véritable mine de renseignements, d’informations sur la science ardue qu’est la géophysique : de tous les écrits du romancier, C’était à Tigony est celui qui prouve le plus l’immense érudition d’Olympe Bhêly-Quenum. Même le lecteur d’un niveau intellectuel respectable est subjugué par la façon étonnamment précise, avertie dont le romancier expose sa maîtrise des données et notions de géophysique. D’autre part, les quarante-huit chapitres de l’œuvre fourmillent singulièrement de mots rares : « relations avunculaires », « madrépore », « anachorète », « idiosyncrasiques », « obère »,« stupre,« cachexie », « sybarite. »

  

Analysant la dextérité du romancier béninois dans son essai Défense et illustration de la culture africaine : Aspects de l’œuvre de Bhêly-Quenum, Jean-Claude Hounmènou affirme qu’Olympe Bhêly-Quenum « utilise la langue française de manière à faire pâlir d’envie les hommes et les structures qui portent la francité négrophobe. C’est ce que fait l’auteur en écrivant ses textes dans une langue française si élevée, si aristocratique, si classique, si soutenue, que l’expression en devient parfois cabalistique. Les manifestations visibles d’un tel choix sont le caractère rare et précis du vocabulaire et la poésie de l’écriture en général(...) la plupart de ses expressions ne se trouvent que dans des dictionnaires vraiment spéciaux, dont le champ lexicographique est très étendu. Effectivement, le vocabulaire de l’auteur atteint véritablement des sommets» (pp. 87-89).

 

 Cette façon d’écrire en usant de ce que la langue française a de plus aristocratique au point de « faire pâlir d’envie » l’homme blanc lui-même, prouve qu’Olympe Bhêly-Quenum rivalise valablement avec les écrivains les plus respectables de la langue française de par le monde. Nul doute que ses romans en préparation que sont La mort du vieux Togbé et Les amazones du roi ne manqueront pas de porter ce qu’il convient d’appeler à présent la griffe OBQ.

 

Roger KOUDOADINOU




[1] Sur les liens entre littérature et anthropologie, cfr. Louis van DELFT, Littérature et anthropologie, Paris, PUF, 1993, qui les considère des disciplines « organiquement solidaires » (p. 2) ; de toute évidence, l’anthropologie est d’autant plus indispensable pour l’étude et la compréhension de littératures « autres », comme celles qui se produisent dans les pays africains.

[2] Sur cette problématique on pourra utilement consulter Elaine SCARRY, The Body in Pain. The Making and Unmaking of the World, New-York, Oxford University Press, 1985.

[3] Mariella Combi, Il grido e la carezza, Roma, Meltemi, 1998, p. 48. C’est moi qui traduis.

[4] Ibidem, pp. 77, 130-131.

[5] AA. VV., Littérature et anatomie (XVIe et XVIIe siècle), Président : Louis Van DELFT, « Cahiers de l’Association internationale des Études françaises », n. 55, mai 2003, pp. 219-375.

[6] Hélène CAZES, Andrea CARLINO, Plaisir de l’anatomie, plaisir du livre : « La dissection des parties du corps humain » de Charles Estienne (Paris 1546), in AA. VV., Littérature et anatomie (XVIe et XVIIe siècle), cit., p. 263.

[7] Jean CÉARD, Montaigne anatomiste, in AA. VV., Littérature et anatomie (XVIe et XVIIe siècle), cit., p. 314.

[8] Ibidem, p. 305. Louis Van DELFT nous rappelle (Op. cit., p. 183, n. 8) que Jean Bodin conçoit encore en 1576 le corps humain comme l’image du monde universel.

[9] Benedetta PAPASOGLI, Le modèle anatomique chez Pierre Nicole, in AA. VV., Littérature et anatomie (XVIe et XVIIe siècle), cit., p. 339.

[10] Pierre NICOLE, Traité de la faiblesse de l’homme, in Essais de morale, choix d’essais introduits et annotés par Laurent THIROUIN, Paris, PUF, 1999, p.31, cité in Benedetta PAPASOGLI, Le modèle anatomique chez Pierre Nicole, cit., p. 334.

[11] Mariella COMBI, Op. cit., pp. 131-133.

[12] Jean CÉARD, Art. cit., p. 305.

[13] Marcel GRIAULE, Dieu d’eau, Paris, Fayard, 1966 ; Geneviève CALAME-GRIAULE, Ethnologie et langage. La parole chez les Dogon, Paris, Gallimard, 1965.

[14] Eisa GUGGINO, Un pezzo di terra di cielo, Palermo, Sellerio, 1986, p. 87. C’est moi qui traduis.

[15] Olympe BHÊLY-QUENUM, Un enfant d’Afrique, Paris, ACCT-Présence Africaine, 1997, pp. 129-130.

[16] Ibidem, pp. 128-129.

[17] Ibidem, p. 129.

[18] Cfr. Louis van DELFT, Op. cit., p. 3.

[19] CAMARA Laye, Le regard du roi, Paris, Plon, 1954, p. 21. Pour une analyse approfondie des signifiés et de la présence du corps dans ce roman je me permets de renvoyer à mon étude L’érotisme comme langage. La mystique renversée du ‘Regard du roi’, in AA. VV., Letteratura e civiltà nei Paesi africani di lingua francese, Catania, Cuecm, 1990, pp. 9-26.

[20] CAMARA Laye, Le regard du roi, cit., p. 22.

[21] Ibidem.

[22] Ibidem, p. 125.

[23] Ahmadou KOUROUMA, Les soleils des indépendances, Paris, Seuil, 1970, pp. 31-34.

[24] Ahmadou KOUROUMA, En attendant le vote des bêtes sauvages, Paris, Seuil, 1998, p. 94.

[25] Ibidem, pp. 157-158.

[26] Je remercie Olympe BHÊLY-QUENUM qui, en lisant ces pages, m’a envoyé cette suggestion : « Je ne suis pas convaincu qu’en l’occurrence l’occidentalisation, même pseudo, joue un rôle important ; la violence générée par le tribalisme, voire par le racisme existait avant les indépendances […] ».

[27] Sur ce thème, Franca MARCATO FALZONI a publié un recueil d’essais très importants, Figures et fantasmes de la violence dans les Littératures francophones de l’Afrique subsaharienne et des Antilles, vol. I, L’Afrique subsaharienne, Bologna, Clueb, 1991. La citation est tirée de l’étude d’Elisabeth MIDIMBÉ-BOYI, Langue volée, langue violée : pouvoir, écriture et violence dans le roman africain, p. 101.

[28] Marco MODENESI, Figures de violence dans l’œuvre d’Ibrahima Ly. Tradition et enjeu démocratique : propos de révision, in Ibidem, p. 122.

[29] Bernard MOURALIS, Les disparus et les survivants, « Notre Librairie », n. 148, juillet-septembre 2002, p. 12.

[30] Franca MARCATO FALZONI, Avant-propos, in Ibidem, p. 10.

[31] Marco MODENESI, Art. cit., pp. 142-143.

[32] Thécla MABLÉ MIDIOHOUAN, La parole des femmes, in AA. VV., Figures et fantasmes…, cit., p. 151.

[33] Jacques CHEVRIER, Visages de la tyrannie dans le roman africain contemporain, in Ibidem, p. 45.

[34] Marco MODENESI, Art. cit., p. 136.

[35] Sur le silence et l’indicibilité de la souffrance extrême, cfr. Elaine SCARRY, Op. cit.

[36] Jacques CHEVRIER, Art. cit., p. 36.

[37] Ibidem, p. 32.

[38] Sony LABOU TANSI, La vie et demie, Paris, Seuil, 1979, p. 19.

[39] Ibidem, p. 23.

[40] Arlette CHEMAIN-DEGRANGE, Violence destructrice, violence régénératrice : originalité de la littérature africaine subsaharienne, in AA. VV., Figures et fantasmes…, cit., p. 31. Pour un exemple significatif de ce concept on peut lire d’Olympe BHELY-QUENUM le conte « Mashoka elfu moja » (in La naissance d’Abikou), Cotonou, Phœnix Afrique, 1998, pp. 57-105). Ecrite en 1961-1962, cette nouvelle raconte le premier coup d’état imaginaire effectué par des étudiants contre le régime en place, corrompu, violent, répugnant. Le jeunes qui organisent la révolte et la vengeance s’inspirent pour les réaliser à la violence tribale.

[41] Guillaume LAUZÈS, Initiation et ésotérisme dans les romans d’Olympe Bhêly-Quenum, « Notre Librairie », n. 114, Avril-Juin, 2001, p. 104.

[42] Pour la distinction entre anatomie et image du corps, cfr. Louis Van DELFT, Op. cit., p. 184.

[43] Olympe BHELY-QUENUM, L’initié, Paris, Présence Africaine, 1979, p. 30.

[44] Olympe BHELY-QUENUM, C’était à Tigony, Paris-Abidjan, Présence Africaine-NEI, 2000, p. 186.

[45] Olympe BHELY-QUENUM, Le chant du lac (1965), Paris, Présence Africaine, 1993, p. 78.

[46] Olympe BHELY-QUENUM, L’initié, cit., pp. 38-39.

[47] Olympe BHELY-QUENUM, Un piège sans fin (1960), Paris, Présence Africaine, 1985, pp. 158-159.

[48] Olympe BHELY-QUENUM, Les appels du Vodou, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 183.

[49] Ibidem.

[50] Olympe BHELY-QUENUM, Le chant du lac, cit., p. 104.

[51] Ibidem, p. 101.

[52] Olympe BHELY-QUENUM, L’initié, cit., p. 14.

[53] Ibidem, p. 213.

[54] Ibidem, p. 97.

[55] Guillaume LAUZÈS, Art. cit., pp. 105-108.

[56] Olympe BHELY-QUENUM, L’initié, cit., p. 214.

[57] Ibidem, pp. 90-91.

[58] Ibidem, p. 92 et 99.

[59] Ibidem, p. 172. Sur ce procédé de guérison consistant en l’extraction de ce que les Grecs nommaient katharma (l’objet maléfique extrait du corps du malade au cours d’opérations rituelles), cfr. René GIRARD, La violence et le sacré, Paris, Grasset, 1972, p. 429.

[60] Ibidem, p. 174.

[61] Olympe BHELY-QUENUM, « Lòní lòní jé », in La naissance d’Abikou, cit, p. 226.

[62] Ibidem, p. 224.

[63] Olympe BHELY-QUENUM, « La naissance d’Abikou », in La naissance d’Abikou, cit., p. 37.

[64] Roger KOUDOADINOU (« Le Matinal », Bénin, http://africatime.com), en analysant cette nouvelle, rappelle que « selon certains peuples du Sud-Bénin, les enfants, singulièrement les jumeaux qui décèdent ne meurent jamais ; il deviennent des esprits qui se réincarnent par le truchement de la procréation qui a lieu quelques mois après leur ‘départ’ et un Abikou, ce qui signifie le réincarné, […] du fait de sa naissance après un enfant mort en bas âge, est plus perçu comme un esprit redoutable que comme un simple enfant ».

[65] Olympe BHELY-QUENUM, « La naissance d’Abikou », cit., p. 7.

[66] Ibidem, pp. 15-16.

[67] Ibidem, p. 35.