C’ÉTAIT À TIGONY Une analyse de Roger KOUDOADINOU. |
C’ÉTAIT À TIGONY
Une analyse de Roger KOUDOADINOU.
(Les Echos du Jour, n°1252, Bénin)
Âgé de près de soixante-treize ans, Olympe Bhêly-Quenum, dont on peut dire qu’il est aujourd’hui le doyen des écrivains béninois, continue pourtant d’être présent sur l’échiquier littéraire, comme en témoigne son tout dernier roman publié en l’an2000 par les NEI (Abidjan)/Présence Africaine, intitulé C’était à Tigony ; en 385 pages, l’ouvrage fait la radioscopie d’une Afrique à la croisée des chemins.
Le titre du roman suggère l’idée d’un reportage ; C’était à Tigony est, justement, le compte rendu de batailles autour d’une exploitation de gisement d’or découvert à Tigony, capitale du Wanakawa, imaginaire République bananière «Truffée d’hommes d'affaires étrangers cyniques qui pompent ses ressources, de requins à l’affût de tout potentiel économique, pour en déposséder ceux qui doivent en être les premiers bénéficiaires… le peuple opprimé, oppressé, hongré, saigné à blanc, gémit, réduit à l’impuissance par l’appareil d’Etat répressif, verrouillé par un dictateur autocrate.» (p. 19).
Après Un piège sans fin (1960), Le chant du lac (1965), Un enfant d’Afrique (1970), L’initié (1979), Les Appels du Vodou, en 1994, ce sixième roman d’Olympe Bhêly-Quenum se penche sur la situation socio-politique et économique de l’Afrique actuelle. Ainsi, alors que la misère sévit, la classe politique tigonienne brille par son efficacité dans la répression de tout mouvement de contestation et la dilapidation des ressources du pays. En fait de dirigeant politique, « on se trouve en face de vrais fossiles flottant au gré de courants incontrôlables, forces étrangères mues par des volontés qui n’ont cure des soucis du pays, téléguident et font bouger ces fossiles » (p.94). À Tigony, non seulement les politiciens sont des pantins exécutant à la lettre les ordres que leur intiment les Occidentaux, mais ils se révèlent surtout amorphes et insoucieux quant à la satisfaction des besoins fondamentaux des populations.
Voilà le contexte socio-politique dans lequel nous découvrons le personnage central : Madame Dorcas Keurléonan-Moricet, géophysicienne au service d’un consortium de géographie appliquée, de géophysique et de géodésie. La trame du roman repose sur le combat, l’engagement personnel de cette Européenne à défendre les intérêts économiques de l’Afrique. En prospectant dans la région de Tigony, elle fait la découverte d’un gisement d’or lors d’une mission d’explora-tion. Et puisque les autorités brillent par leur laxisme et leur manque de patriotisme, Mme Dorcas Keurléonan-Moricet s’est battue contre vents et marées pour amener des décideurs occidentaux à accepter que les Africains détiennent la majorité des actions au niveau du consortium chargé de l’exploitation : « Elle ne décela pas de divergences dans les avis de la Suède et de la Grande-Bretagne ; l’Allemagne Fédérale, la France et le Japon, de prime abord peu favorables, exposèrent ensuite leurs réticences. Progressivement, avec souplesse et une plasticité déroutante, de l’humour aussi, parfois des pointes de cynisme, Madame le Directeur sortait sa grosse artillerie qu’elle plaçait à chaque carrefour. Nombre de délégués en aparté disaient que cette femme était « perdue pour le monde blanc » (p.350).
Son attachement à la cause des Africains était si fort qu’elle en vint même à divorcer d’avec son raciste de mari (un Blanc qui finit par se suicider), pour convoler avec Ségué N’Di, un Noir, sans-emploi. Mieux, elle n’a pas hésité à participer à la marche de protestation organisée par les chômeurs de Tigony. C’est à cette occasion qu’elle fit là connaissance de Ségué N’Di. À y réfléchir, le fait que les Africains parviennent à détenir le monopole d’exploitation du gisement d’or, grâce à la détermination d’une Européenne, peut être interprété comme une manière pour Olympe Bhêly-Quenum de montrer que demeure problématique la maîtrise des enjeux socio-politiques, surtout économiques du continent, par les Africains eux-mêmes. M. Greenough, le vieux journaliste irlandais qui rendait compte de la situation à Tigony, affirmait : « comme ailleurs sur le continent, les postes de hauts grades de la hiérarchie administrative, voire politique, se transforment en belvédères d’où leurs occupants plongent un regard d’indifférence dans le cœur de la vie sociale, économique et culturelle des peuples dont ils ne se soucient pas, ou guère, d’améliorer le sort : ces messieurs travaillent avant tout pour eux-mêmes, pour eux seuls. Après eux, le déluge » (p.204). « L’Afrique K.O. sur le dos, ou mise en fagot, gigote, le regard fixé sur un ciel vide insolemment lumineux où aucun signe d’espoir ne semble s’ébaucher » (p.206).
Telle était Tigony dans C’était à Tigony, sixième roman d’Olympe Bhêly-Quenum résolument très critique envers une Afrique qui se délite. Pour remédier à cette descente aux enfers, le romancier recommande que nos actes soient sous-tendus par un idéal. C’est ce qu’a fait l’héroïne, quoiqu’elle ne fût pas Africaine. De ce point de vue, la pensée d’Aristote, qui sert d’épigraphe au roman, se justifie pleinement : « S’il y a de nos activités quelque fin que nous souhaitons par elle-même, il est clair que cette fin-là ne saurait être que le bien, le Souverain Bien. Dès lors, semblables à des archers qui ont une cible sous les yeux, nous pourrons plus aisément atteindre le but qui convient », avait écrit le philosophe grec.
Au plan esthétique, ce roman est une véritable mine de renseignements, d’informations sur la science ardue qu’est la géophysique : de tous les écrits du romancier, C’était à Tigony est celui qui prouve le plus l’immense érudition d’Olympe Bhêly-Quenum. Même le lecteur d’un niveau intellectuel respectable est subjugué par la façon étonnamment précise, avertie dont le romancier expose sa maîtrise des données et notions de géophysique. D’autre part, les quarante-huit chapitres de l’œuvre fourmillent singulièrement de mots rares : « relations avunculaires », « madrépore », « anachorète », « idiosyncrasiques », « obère »,« stupre,« cachexie », « sybarite. »
Analysant la dextérité du romancier béninois dans son essai Défense et illustration de la culture africaine : Aspects de l’œuvre de Bhêly-Quenum, Jean-Claude Hounmènou affirme qu’Olympe Bhêly-Quenum « utilise la langue française de manière à faire pâlir d’envie les hommes et les structures qui portent la francité négrophobe. C’est ce que fait l’auteur en écrivant ses textes dans une langue française si élevée, si aristocratique, si classique, si soutenue, que l’expression en devient parfois cabalistique. Les manifestations visibles d’un tel choix sont le caractère rare et précis du vocabulaire et la poésie de l’écriture en général(...) la plupart de ses expressions ne se trouvent que dans des dictionnaires vraiment spéciaux, dont le champ lexicographique est très étendu. Effectivement, le vocabulaire de l’auteur atteint véritablement des sommets» (pp. 87-89).
Cette façon d’écrire en usant de ce que la langue française a de plus aristocratique au point de « faire pâlir d’envie » l’homme blanc lui-même, prouve qu’Olympe Bhêly-Quenum rivalise valablement avec les écrivains les plus respectables de la langue française de par le monde. Nul doute que ses romans en préparation que sont La mort du vieux Togbé et Les amazones du roi ne manqueront pas de porter ce qu’il convient d’appeler à présent la griffe OBQ.
Roger KOUDOADINOU