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Olympe BHÊLY-QUENUM'S WORKS DESERVE TO BE KNOWN
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ESPACE ET TEMPORALITÉ DANS UN PIÈGE SANS FIN

ESPACE ET TEMPORALITÉ DANS UN PIÈGE SANS FIN

d’Olympe BHÊLY-QUENUM.

par Frederick Ivor CASE
New College. University of Toronto.


Un Piège sans Fin est le premier roman d’Olympe Bhêly-Quenum et pour cette raison on peut excuser un certain nombre de contradictions et certaines absurdités Pourtant, le roman est d’une grande valeur littérature et c’est un livre essentiel pour celui qui étudie sérieusement la littérature africaine. L’auteur exprime une appréciation profonde de la vie traditionnelle au Dahomey -son pays natal- qui n’empêche pas une observation parfois très ‘objective’ de la société africaine.
Ce qui nous frappe le plus dans ce roman, c’est le talent de l’auteur dans l’agencement de la structure de l’œuvre et dans les changements successifs de narrateurs. Le roman est divisé en dix-sept chapitres qui varient en longueur d’environ dix à quinze pages. La première partie compte neuf chapitres parmi lesquels figure le récit du héros, Ahouna, qui raconte sa vie dans son village natal nommé Kiniba, les circonstances qui ont l’ont mené à sa fuite et à sa souffrance loin de sa famille.
Le chapitre X -huit pages-, le plus court des chapitres, est celui de la transition du récit d’Ahouna à la narration de M. Houénou, le ‘vrai’ narrateur de l’histoire qui raconte comment il avait rencontré Ahouna. Mais l’auteur n’identifie le narrateur qu’au chapitre X. Au début du roman on perd rapidement d’intérêt pour le narrateur principal parce qu’Ahouna commence le récit de sa propre histoire dès la deuxième page. En écoutant la voix du héros on est très rarement conscient qu’il regarde na vie passée, sa fuite et son crime avec le recul du temps.
C’est surtout en parlant des dieux qu’Ahouna montre l’évolution qu’il a subie, par conséquent, de ses vicissitudes. À la fin des récoltes à Kiniba :

« Partout les sommes d’argent destinées aux impôts et aux cérémonies étaient mines de côté ; ceux qui croyaient aux dieux, ces grands paresseux qui aiment à être respectés et adorés dans leur fainéantise, leur rendaient les honneurs. » (p. 97)

Ensuite, Ahouna commente ainsi le souvenir de centaines de cicindèles qui dévoraient le corps d’un homme:

« ...je m’étais arrêté à regarder agir ces bestioles verdâtres, afin de me faire, une bonne fois pour toutes, une idée réaliste et positive de la vanité de tout ce qui est homme, de l’inutilité de toutes les raisons d’être que nous nous faisons et nous imposons, de ta viduité de tout dans l’existence humaine, énorme piège tendu à l’homme par Allah. »(p.142)

A la fin de son récit, le héros résume sa vie entière:
« Tout était bouclé depuis vingt ans, et je n’attendais plus que la débâcle ! » (p. 147)

Au cours du récit il s’adresse directement au narrateur principal une seule fois :
« Puisque je ne crois plus en Allah ni en rien, je vous supplierais, M. Houénou, de bien vouloir prier votre Dieu, dont je n’ai que faire, que ma fille, moralement, ne ressemble pas à ma femme, qu’aucun de nos enfants ne nous ressemble d’ailleurs. » (pp 104-105)

Il est significatif que les seules remarques adressées directement à Houénou expriment l’incroyance et le désespoir total du héros. Il est significatif aussi que le dernier mot d’Ahouna dans son récit soit l’expression d’un fatalisme total. Il s’agit, dans les citations ci-dessus, des indices dans le texte que le héros se souvient du passé et ne vit pas dans la réalité qu’il décrit au fur et à mesure du récit. Pourtant, la soif de l’absolu - le bonheur total, l’angoisse totale, le désespoir et le fatalisme totaux - les rares indications qu’Ahouna parle à un interlocuteur dans le roman et l’intensité du style créent l’impression qu’il parle à lui-même. De ce fait le lecteur établit des rapports indirects avec la pensée de celui qui raconte l’histoire.
Au cours des chapitres X à XII, Houénou prend la relève. Avec le recul et par les yeux de l’homme cultivé, on voit la fragilité et la vulnérabilité d’Ahouna. La confession de ce dernier terminée, le chapitre X est une étape où le rythme du style change et où l’on s’habitue à la voix de Houénou. De plus, le suspens, l’attente d’une catastrophe encore plus grave que la dernière et l’intensité générale du récit de la première partie du roman, rendent nécessaire le hiatus de ce chapitre X.
Mais le drame s’extériorise. Houénou est un homme de science. Il est sociologue et archéologue. Ahonna semble devenir un des ‘types’ qu’il examine et étudie. Certes, il est sensible au drame d’Ahouna mais il est trop évolué pour vivre l’angoisse du paysan. Au chapitre XI recommencent les supplices d’Ahouna mais Bhêly-Quenum ajoute ceux d’Affôgnon, une autre victime du destin.
Du chapitre XIII à la fin du roman, c’est l’auteur qui raconte l’histoire mais il se sert de Houénou qui interpose vers la fin du chapitre pénultième. En effet, on conclut que l’auteur nous parle directement puisque la présence de Houénou est à peine évidente. Bhêly-Quenum emploie rarement les procédés normaux de la narration pour que le lecteur sache qu’un narrateur créé par l’auteur est celui qui parle. Certains détails dans la dernière partie du texte indiquent que seul un narrateur omniscient serait capab1e de décrire avec une telle certitude et une telle lucidité les événements et les pensées dans la vie de divers personnages. On peut objecter que l’auteur a été plutôt maladroit dans l’organisation de son matériel, que Houénou devient encombrant et que pour cette raison il le laisse tomber.

Cependant, la présence du sociologue et son rôle de narrateur dont on reste conscient donnent au roman une qualité d’objectivité de l’observation qui renforce l’authenticité du récit. Mais Houénou n’appartient pas à la même société qu’Ahouna. Il n’est pas seulement un Africain éduqué à l’européenne, il est aussi un homme du Sud. Sans avoir une connaissance du Dahomey, on apprend très rapidement dans le roman qu’il y a de grandes différences entre les peuples du Nord et ceux du Sud. Il s’agit de différences de langue, de religion et de culture : Ahouna appartient au Nord et dans tout le récit de son passé, il y a la mention de nombreux faits et incidents qui démontrent, d’une façon dramatique, les dangers que représente le Sud pour les gens du Nord.

Chapitre I Bouraïma, frère d’Ahouna, mort d’une maladie apportée au Nord par des gens
du Sud.
Tertullien, un Blanc, venu du Sud, prend Séitou, sœur d’Ahouna, l’abandonne
avec deux enfants. Elle est devenue une prostituée avant de se remarier.
Chapitre II Voyage d’Ahouna à Abomey. Il est attaqué par une vipère dans le camion
pendant le voyage de retour.
Chapitre III La mort de Bakari, père d’Ahouna, dont le suicide a été provoqué par un Blanc et des
gardes noirs venus au village lui imposer les travaux forcés.
Chapitre IV Séitou de retour à Kiniba avec son nouveau mari, Camara. Celui-ci encourage
Ahouna à se marier. C’est le mariage qui mènera Ahouna à sa chute.
ChapitreVII Ahouna reproche à Anatou, sa femme aveuglément jalouse, d’avoir vécu dans le
Sud où les gens ont été corrompus par les Blancs.
Chapitre VIII Ibayâ, mère d’Anatou, blâme le mauvais esprit de ceux qui habitent le Sud du
malheur du jeune couple.
Chapitre X Abonna fuit sa fnit sa femme et Kiniba et voyage vers le Sud où il tuera
et sera tué.

Si l’on croit à l’évidence de ces références il devient net et clair que tous les malheurs viennent du Sud. Mais dans un récit où Allah et les divinités de la société traditionnelle africaine ont été rejetés et où on n’accepte plus les préjugés humains comme faits établis, quelle est la signification de la malédiction qui vient du Sud? Un jour Bakari avertit son fils, Ahouna, contre les Fons qui habitent au sud de Kiniba. Le fils relette les préjugés de son père ainsi:

«...j’ai connu si peu de Fons que le ne saurais les juger tous en me fondant sur les seules assertions de mon père, peut-être motivées par l’instinctif mépris des gens du Nord pour ceux du Moyen-Dahomey et davantage pour les orgueilleux habitants du Sud. » pp.33-34 .

Camara, le nouveau mari de Séitou, dit à Ahouna que “Les préjugés naissent de la bêtise humaine, conne celle-ci peut bien être une conséquence de ceux-là.” (p.66) . Mais lui aussi lui aussi est un home venu du Sud et Ahouna nous le décrit au chapitre IV:

« C’est un bel homme joliment musclé qui porte rarement le boubou parce qu’il a été habitué à s’habiller comme la plupart des gens du Sud: culotte ou pantalon, chemise à manches retroussées, casquette en toile kaki ou chapeau de feutre importé d’Accra, sandales de fabrication indigène ou achetées dans boutiques : le jeune homme du Sud tel que nous les voyions dans le Nord, voila Camera. (pp.58-9) .Ajoutons à ce portrait de Camara, la brève description de Pylla (p.132 ) le premier amour d’Anatou, qui ‘était un Poullo fort élégant habi1lé à la toubab.’
N’oublions pas non plus l’agitation au marché d’Ahomey (p.39) parce qu’il y avait une femme blanche en pantalon. Les habitudes vestimentaires de ces gens ne sont que les indices d’une observation qui soulève beaucoup de problèmes. S’agit-il d’une critique du Blanc en tant que tel? S’agit-il de la critique de la civilisation européenne ? Est-il en effet question des mêmes préjugés que condamne Camara? Une série de Blancs défile dans le roman : Tertullien; le commandant responsable de la mort de Bakari; le commissaire Toupilly. Le ‘bon’ inspecteur Mauthonier gifle Affôgnon à plusieurs reprises (pp. 164-165), Les Blancs récupérables sont l’inspecteur Vauquier, et le prisonnier Boullin qui fait une étude des autres incarcérés.
Dans le chapitre VII, Ahouna fait allusion à la corruption des Blancs et dans le chapitre suivant, la mère d’Anatou, en parlant du Sud, cite ‘les subtilités bêtes qu’on appelle là-bas intelligence.’8
Il est possible que l’auteur s’attaque directement aux Blancs bien que cela soit peu probable. Il n’y a pas d’évidence non plus qui appuie l’hypothèse selon laquelle il s’agirait d’une critique de la civilisation européenne.
Ce que Bhêly-Quenum semble déplorer, c’est la juxtaposition assez malheureuse de deux cultures. Le résultat ne peut être que l’acculturation concrétisée par les vêtements hétéroclites de Camera. De la casquette en toile kaki aux sandales, il y a une désharmonie qui représente les conflits culturels dans la société du Sud dont les gens sont vivement critiqués parce qu’ils se sont laissés corrompre par les Blancs. Il y a dans Un piège sans fin de belles caricatures d’Africains à masques blancs: les gardes zélés qui surveillent les travaux forcés (ch.III ); dans les derniers chapitres, les gendarmes qui exécutent 1es ordres de Toupilly avec beaucoup d’entrain, bien qu’ils n’aiment pas sa manière de s’adresser aux prisonniers en utilisant l’expression ‘‘sale nègre” ; le brigadier-chef Hounoukpo qui surveille le travail des prisonniers aux Carrières. La plus amusante des caricatures est celle des spectateurs chrétiens qui se mettent au garde-à-vous et se signent au passage du cortège de prisonniers qu’ils prennent pour une procession funéraire :

‘ Mais tous ces civilisés s’aperçurent bientôt qu’il ne s’agissait
pas d’un mort et ils eurent honte de leurs gestes.’ (p.167)

Ce mot est très important car il exprime le dilemme de l’acculturé, de celui lui possède le signe mais en ignore la signification, de celui qui voit une réalité qui n’est pas la sienne et réagit, par conséquent, d’une façon absurde. Olympe Bhêly-Quenum introduit les mots cités ci-dessus en parlant de ‘ces statues vivantes profondément marquées par leur éducation européenne et le christianisme.’ On peut donc ajouter un élément important à la déclaration selon laquelle tous les malheurs viennent du Sud. Tous les malheurs proviennent de la confrontation de deux cultures dans le Sud.
A Kiniba on n’était pas à l’abri de malheurs nais on souffrait plutôt de phénomènes naturels que du mal qui existe dans le cœur des honing. L’arrivée d’étrangers à Kiniba ou le voyage de ses habitants à l’extérieur du village entraînent une série inexorable de catastrophes. Kiniba est une société qui suffit à elle-même. On est conscient de l’existence des alentours, au fait, on n’exclut pas la possibilité de choisir une femme ‘de l’autre côté des montagnes’, comme le fait Ahouna. Mais le héros peut voir le village d’Anatou du haut du Kinibaya et elle est donc une personne qui vit dans les environs immédiats de Kiniba. Le pays natal d’Ahouna est un monde fermé. Des gens l’ont quitté pour aller ailleurs, même en Europe, comme Bakari et Fanikata ; d’autres s’y sont installés, comme Camara. Néanmoins, il s’agit d’une société repliée sur elle-même où on ne mesure pas le progrès par les diplômes, ni par la richesse financière, mais par d’autres critères caractéristiques de l’Afrique.
Dans la description de la vie à Kiniba, le futur lointain n’est jamais la préoccupation des habitants et, de même, on ne songe jamais à quitter le village afin d’améliorer sa situation. Ceux qui ont vécu dans le Sud n’en parle jamais avec nostalgie. On réfléchit sur la récolte prochaine ou à un événement imminent mais le récit d’Ahouna est profondément enraciné dans le présent et et dans la réalité sociale de Kiniba. Un malheur arrive -le choléra par exemple- et 1es habitants font face à la mort de leurs troupeaux et commencent immédiatement à reconstituer de nouveaux troupeaux. Les champs peuvent âtre ravagés par les criquets mais les paysans ne se laissent pas vaincre. Bien que le père d’Ahouna soit relativement riche, il est généreux et il n’est pas vain. On vit une existence communautaire et collective où on travaille ensemble, on s’amuse ensemble et on souffre ensemble.
Le sol sur lequel les ancêtres ont vécu est enrichi par la vie harmonieuse de ceux qui continuent d’y vivre, cultivent la terre et donnent naissance à d’autres enfants. Le bonheur actuel est plus important que la conservation de biens pour une sécurité future ; la musique d’Ahouna est un bon exemple de la valeur accordée au présent mesuré par le passé immédiat, le moment actuel et le futur immédiat. Souvent Ahouna improvise en jouant du kpetè ou du tøbá , mais souvent il semble oublier une des belles improvisations. Un des chagrins de sa femme, Anatou, est qu’il était incapable de se souvenir de la mélodie qu’il jouait le jour où ils se sont rencontrés pour la première fois. La mélodie a existé pendant sa durée, elle n’est ni écrite ni enregistrée. Il faut goûter d’elle tant qu’elle existe. Certes, ii y a des mélodies dont on se souvient mais il s’agit de mélodies composées pour chanter les mérites d’une personne, comme celle qu’Ahouna a dédiée à Anatou. Il y a, véritablement, les chants qui rappellent la grandeur des ancêtres et les exploits d’individus qui se sont distingués dans le passé. Ces épopées appartiennent à la société et elles sont profondément enracinées dans le passé légendaire, voire mythique et utopique du peuple.
Tout semble homogène dans Kiniba, limité dans l’espace et dans le temps, jusqu’au moment où une force tout à fait étrangère à l’expérience du héros va transformer son existence et l’écarter des siens. La jalousie d’Anatou a été attribuée par sa mère aux ‘subtilités bêtes’ du Sud. Ahouna est totalement désarmé devant cette force et, comme son frère qui avait été tué par une maladie apportée dans le Nord par des gens du Sud, il devient la victime innocente du sort. Il ne comprend plus ce qui se passe et le monde stable du héros s’écrou1e autour de lui. De fâcheuses coïncidences semblent confirmer les accusations de sa femme. Sa peur d’être battue et puis tuée par Ahouna ne saurait traduire un acte naturel à l’artiste très sensible, très tendre et très bien éduqué qu’est son mari, qui, avant de quitter Kiniba, ne peut plus se reconnaître dans ses actes et c’est précisément pour ne pas tuer Anatou qu’il s’enfuit. Avant la fuite, les chiens abandonnent leur maître et ils ont peur de lui après sa dispute violente avec Anatou. Il s’en souvient et dit :

‘Les chiens se mirent à aboyer, puis à hurler à la mort. Je m’approchai d’eux, ils
s’éloignèrent, je les appelai par leur nom…Ils continuèrent de marcher à reculons en hurlant
à la mort...Ils se turent. Je m’avançais davantage vers eux sans qu’aucun d’eux
s’éloignât; ...ils se laissaient faire, mais je percevais des tremblements de frayeur dans leurs
yeux et dans leur poil doux.’ (p. 126)

Ahouna est innocent, on le sait par le récit, mais tous les signes extérieurs l’accusent et le condamnent. La colère change la nature du maître doux et tendre, il devient le monstre qu’Anatou l’accuse d’être. Il est significatif que lors de leur première rencontre, Anatou lui a offert une orange et a dit de ce fruit :

‘Il faudrait se méfier des symboles: une orange peut être amère ou très douce sans qu’on le sache tant qu’on ne l’a pas pelée ; on ne s’en aperçoit qu’en y goûtant.’ (p.89)

L’orange représente-elle le nouveau monde qu’ Ahouna va découvrir quand il épousera cette fille qui vit ‘de l’autre côté des montagnes et qui a vécu dans le Sud? Au chapitre V Ahouna est aux champs quand un orage violent déferle autour de lui et il est comme au centre d’un tourbillon. On se demande si l’orange est le symbole de cette nouvelle expérience existentielle qui va engloutir le héros.

Entouré, pour commencer, de ses parents, de ses amis; ensuite, de sa mère, de sa propre famille, de celle de sa sœur ainsi que de toute la communauté, Ahouna ne songe jamais à quitter Kiniha. En fait, c’est une pensée qui ne peut pas venir à l’esprit d’Ahouna parce que la réalité qu’il vit est limitée par l’horizon. Dans un moment d’angoisse trop amère ( p. 133) il suggère à Anatou qu’ils déménagent pour aller vivre dans le Sud, bien qu’il n’ait jamais souhaité ce déplacement, dont il parle uniquement pour calmer sa femme. Puisqu’elle et ses propres chiens l’ont rejeté, il se rejette et se lance à la poursuite de son être et de la paix.
En quittant Kiniba pour le Sud, il perd toute possibilité de retrouver la tranquillité d’esprit et la paix d’âme qui l’ont caractérisé jusqu’au moment de sa dispute avec Anatou. Il s’abandonne aux forces déchaînées par la jalousie démentielle de sa femme comme il s’était abandonné à l’orage.

Dans le premier paragraphe du chapitre IX où commence le récit de sa fuite, Ahouna souligne:
‘Je n’avais ni kpetè ni tøbá . J’étais sans le sou...J’étais dévoré de faim et de soif; le soleil
me semblait plus brûlant que jamais, mais je marchais toujours.’

On sait du récit qu’Ahouna ne sortait jamais sans ses instruments musicaux qui sont le kpetè et le tøbá qui exprimaient le bonheur autant que la tristesse ; à la fin du roman, Camara et Fanikata disent qu’ils vont enterrer ensemble les os d’Ahouna et les instruments de musique au pied du mont Kinibaya.
Pour la première fois dans Un piège sans fin, l’argent devient important quand Ahouna quitte Kiniba : il dit qu’il était ‘sans le sou’. Les valeurs de la société changent immédiatement dès qu’il s’éloigne de son milieu et commence à progresser dans l’espace. Pour la première fois aussi il connaît la faim et la soif. Pourtant, ces signes de l’aliénation physique et sociale ont une signification morale et spirituel. Ahouna entre physiquement dans un inonde moralement hostile et y devient un étranger.
Le kpetè et le tøbá représentent la vie qu’il a quitté à Kiniba tandis que l’argent représente la raison d’être morale de la société dans laquelle il entre. Sans argent on ne mange pas et on ne boit que 1’urine ( p.140). Il n’y a pas de voisins, pas de frères de case pour venir au secours du misérable.
Les événements se précipitent et semblent se ruer à la rencontre du héros. Ils semblent même s’attaquer à sa personne comme la vipère dans son enfance :
- un piège le blesse grièvement à la main quand il essaie de déterrer un tubercule de manioc dans un champ;
- un porc-épic l’attaque quand il essaie de se procurer un deuxième tubercule;
- on crocodile s’accroche à un pan de ses vêtements quand il traverse un marigot à la nage;
- un voyageur l’aborde pour porter son bagage sans qu’Ahouna soit vraiment conscient de ce qui se
passe ;
- les gens ont peur de lui;
- il assassine madame Kinhou, sang savoir pourquoi.

De la même manière, les événements continuent de dépasser Ahouna quand il est en prison, notamment au moment de son évasion avec Houngbé.

Ayant quitté Kiniba où le temps n’a que deux dimensions principales -le passé et le présent- Ahouna commence son voyage dans le futur ; cette dimension temporelle lui étant totalement inconnue, il est incapable de s’adapter sa nouvelle vie. Théoriquement, en abandonnant Kiniba, il doit se fixer une destination et un but. Le pays et la vie dans lesquels il entre sont linéaires plutôt que circulaire. La destination existe dans l’évolution spatiale et le but existe dans l’évolution temporelle. La succession d’événements qui surgissent à la rencontre d’Ahouna fait partie d’un système qui n’est ni homogène ni dynamique en soi. Ce qui paraît normal aux gens du Sud est un piège tendu à l’innocent et naïf Ahouna qui avait toujours habité un univers dynamique, mais bien ordonné, où tout avait sa place dans une interdépendance cosmique.

Les cycles des semailles et des récoltes, des naissances et des morts, des désolations et des reconstructions, des bonheurs et des tristesses appartenaient à un monde bien compréhensif. Quand Canara et Fanikata arrivent à Ganmê, ils se promènent en ville et ce dernier réfléchit sur ‘ce Sud turbulent’. Il ne parle pas uniquement de l’agitation, il parle d’une façon d’agir:

« Ils croisaient sans cesse des gens anormalement pressés, agités, bavardant avec volubilité; personne ne las regardait, personne ne s’occupait de son voisin ni de ce qui se passait dans le rue Glèlè qu’ils suivaient. (p. 238) »

Isolés au milieu de la foule, la révélation du gendarme, Houssou, va atterrer Camara et Fanikata, L’indifférence des autres devient hostilité. L’acte impensable s’associe avec ‘ce Sud turbulent’ où tout peut arriver. Ce qui était impensable et impossible devient réalité.
Ahouna qui erre sans destination court le risque de tous les dangers qui peuvent assaillir celui qui se laisse devancer par d’autres personnes qui ont une conception totalement différente de l’espace et du temps. Les structures de la société sont si différentes que dans le Sud il y une aliénation réelle et évidente. L’Européen ne s’est pas arrêté à l’asservissement de l’Africain, il a désorganisé la société traditionnelle pour imposer un ordre qui ne peut être qu’arbitraire et un système moral qui ne peut être que superficiel.
La société du Sud progresse. Elle avance au rythme des rouages d’un chronomètre européen. Tous les habitants de la région sont pris dans l’engrenage de ce mouvement et celui qui s’arrête ou hésite est écrasé et abandonné.
Bossou, le célèbre musicien fon et l’ami intime d’Ahouna, appartient aux deux mondes des traditions africaines et de la concurrence européenne Il sait vivre dans la société fermée et traditionnelle ainsi que dans le néant de la société ahurissante mais toujours ouverte du Sud. Pour que Camara vive à Kiniba, il faut qu’il soit accepté et intégré dans la famille d’Ahouna et, par extension, dans le village. Afin de s’installer dans le Sud il suffit d’y aller et de se débrouiller tout seul.
A Zounmin, dans la famille de Kinhou, l’assassinée, on vit dans le conflit créé par les deux mondes juxtaposés. C’est une situation que le vieux grand-père, Dâko, ne peut plus tolérer et il quitte Zounmin pour Oussa, la ferme ancestrale. Il reproche à la famille de sa bru leur soif de la vengeance, leur manque de respect pour lui et le scepticisme :

‘Toutes les chimères sont mortes, anéanties, et l’homme n’est pas plutôt né qu’il veut aborder la vie avec un esprit réaliste….Je vous le répète que si voue savez où vous allez, vous ignorez ce qui vous y attend. (p. 226)

Mais on peut interpréter le départ de Dâko comme la fuite de la société instable et immorale pour celle qu’il connaît et comprend mieux. Effectivement, les dieux sont morts pour les jeunes du Sud ; même s’i1s observent certains rites et consultent Fa Aïdegún afin de connaître son avis, la vengeance qui caractérise les étrangers se manifeste dans leur esprit. Les dieux auront la revanche de ces dénaturés.
Le complot et la ruse qui mènent à la mort affreuse d’Ahouna ont été entrepris avec beaucoup d’habileté du point de vue européen, mais avec beaucoup de naïveté d’un point de vue africain.
*
Affôgnon est une autre victime de la nouvelle société. Comme Ahouna, il est à plusieurs reprises tombé dans des pièges ; mais relativement sophistiqué, il se suicide parce qu’en prison il ne voit plus d’issue ; son vieil oncle, venu dans la prison pour les modalités de l’enterrement, interroge les dieux par la “voix de la noix de kola’’ afin de savoir si le suicidé devrait être enterré ou laissé aux vautours. Les dieux, interrogés deux fois, donnent une décision favorable et 1’oncle emporte le corps pour l’enterrer. Le drame d’Affôgnon rend conscient de son rôle de victime innocente de la loi française tellement vantée par les Blancs dans le roman. Le vieil oncle discerne avec lucidité l’opposition entre Loi traditionnelle et Loi française:

‘‘Homme blanc, vous me semblez aimer les précipitations ; il est vrai que je parle trop lentement et que vous êtes pressé de vous débarrasser du cadavre de mon neveu, nais efforcez-vous de me laisser achever mes phrases qui, d’ailleurs, ne sont rien d’autre que le développement de nos décrets à nous, décrets sous lesquels nous vivons avant l’arrivée de vos pères sur nos terres. Nous acceptons vos lois, mais respectez nos décrets, car admettre les unes n’implique pas nécessairement le renoncement des autres.’’ (p.189)

Citons aussi les derniers mots d’Affôgnon:

‘’ Je suis un enfant de la terre et la terre me semblait le seul. endroit du monde où exister
devrait...devait consister à être un homme libre et à se sentir comme tel. Hélas ! je suis
détrompé.’’ (p. 183)

Les deux hommes ne peuvent pas accepter la situation de conflit créée par la juxtaposition de deux lois sur la même terre africaine. Les paroles du vieux servent à mettre l’Européen à sa place et à faire ressortir l’énorme différence entre les deux cultures. Les paroles d’Affôgnon situent, pour noua, le drame intérieur de l’individu qui trouve le conflit intolérable. Les deux mentionnent la vie traditionnelle, l’oncle, en parlant du sol africain avant l’arrivée des Européens, le neveu, en se référant à la liberté qu’il avait cherchée sur le même sol. Mais le sol africain et les décrets des dieux ne semblent plus représenter grand-chose dans un univers où les déterminismes sont arbitraires et ne répondent plus aux impératifs de l’humanisme africain.

Selon John Mbiti , l’ontologie africaine est anthropocentrique. Par conséquent, l’homme ne doit pas être séparé de son milieu écologique et spirituel. Ayant quitté son milieu il meurt d’une façon ou d’une autre : tel a été le sort d’Ahouna et d’Affôgnon, tel sera le sort de Houngbé qui meurt avant de revenir en Afrique et dont le corps est jeté à la mer.
*
Les leçons qu’on peut tirer de la lecture d’Un piège sans fin sont multiples. Le narrateur principal., bien que ‘rationnel’ et homme de science, se heurte contre la réalité de l’existence de forces psychiques qui agissent dans le monde. Quant à Ahouna, Affôgnon et Houngbé, ils ont tous rejeté Allah et les dieux et se déclarent sceptiques mais ils n’ont pas ‘évolué’ au stade du métissage culturel de Houénou. En effet, leur contact avec la civilisation des Blancs est sous la forme d’un choc de deux forces adverses, et l’oncle d’Affôgnon a raison quand il formule des reproches en s’adressant à Mauthonier faisant preuve des caractéristiques d’intolérance et d’ignorance des Européens face à la civilisation africaine.

Ahouna souffre plus que las autres. L’Européen dirait qu’il sort de sa brousse, qu’il est sauvage16 et qu’il ne sait pas s’adapter aux habitudes de l’existence sous la tutelle française.
Ayant vécu son drame avec Ahouna, nous savons qu’il s’agit d’un être extrêmement tendre, raffiné et sensible aux prises avec des forces destructrices venues d’une autre région, d’un autre continent. C’est lui la victime cultivée livrée à la barbarie d’une civilisation déshumanisée.

Au centre du roman même il y a l’évocation par la suggestion de grandes questions humanistes. L’amour de tous les hommes, la justice et la générosité caractérisent la vie traditionnelle. La méfiance, l’arbitraire et l’indifférence caractérisent la nouvelle société née de la juxtaposition de deux cultures. L’aliénation n’est pas un simple concept de la philosophie mais un aspect de la réalité africain.


Frederick Ivor CASE
New College. University of Toronto. 05.05.1972




1 Olympe Bhêly-Quenum: Un Piège sans fin, édits Stock, Paris 1960.
2 On apprend, par exemple, qu’Ahouna, le héros, ne parle pas le fon et qu’il parle à peine le
français. Pourtant, il. converse facilement avec le narrateur, avec Affôgnon et avec le Français
Boullin.
3 Les réflexions d’Ahouna sur son être et son néant, sur l’existentialisme de Camara et le nihilisme introspectif
d’Affôgnon conviennent mal au contexte du roman.
4 Les seules divisions qui existent dans le roman sont les chapitres. Dans cet article on appelle la première partie
celle où l’on trouve le récit d’Ahouna, c’est-à-dire, les chapitres I à IX
5 Dans le chapitre XX, Ahouna tue une femme nommée Kinhou.
6 Dans Le Chant du Lac (Présence Africaine,1965) son deuxième roman, Bhêly-Ouenum semble attacher une grande importance à 1’ “évolué’’, l’Africain cultivé à européenne. Dans cette étude, on se sert des mots ‘’évolué’’, “cultivé’’,etc., avec une certaine ironie.
7 Mot fon, signifie : flûte.
8 Mot fon : sorte de lyre faite de fibres de bambou.
9 On parle ici d’une destination que l’individu décide d’atteindre ; celle d’Ahouna est le bûcher à Zounmin, mais c’est une destination qu’il n’a pas choisie.
10 Dans Le Chant du Lac deuxième roman de Bhêly-Quenum, les dieux du lac sont tués, ce qui est aussi un des objectifs des étudiants revenus de France.
11 African Religions and Philosophy, 1969.
12 Cf. Le chant du lac.