L’INITIÉ RELU, CORRIGÉ ET REDIMENSIONNÉ. |
L’INITIÉ RELU, CORRIGÉ ET REDIMENSIONNÉ.
Texte de Guillaume LOZÈS.
Olympe BHÊLY-QUENUM a relu, corrigé et redimensionné L’INITIÉ publié pour la première fois en 1979 par Présence Africaine ; épuisé, il vient d’être réédité par la même maison d’éditions ; ce roman qui suscite des interrogations continue d’être un sujet d’études et de recherches aussi bien en Afrique, en Europe qu’aux Etats-Unis d’Amérique et en Amérique Latine. En 2002 Guillaume LOZÈS a soutenu sa thèse intitulée: INITIATION, ÉSOTÉRISME ET VODOU EN ACTION AU CŒUR DE L’ŒUVRE D’OLYMPE BHÊLY-QUENUM. UNE LECTURE DE L’ŒUVRE LITTÉRAIRE D’OLYMPE BHÊLY-QUENUM. L’analyse ci-dessous est extraite de cette thèse.
À exception d’Un enfant d’Afrique [1] , un roman pour jeunes, L’Initié [2] est chronologique-ment le troisième roman d’Olympe Bhêly-Quenum et on est tenté d’écrire qu’il est sans doute le plus achevé littérairement, sans doute aussi le plus complet en ce qui concerne les thématiques de l’initiation et de l’ésotérisme. D’autres thèmes sont pourtant présents dans cette œuvre très riche, notamment la valorisation et l’authenticité de la culture nègre, la lutte contre le racisme puisqu’elle met en scène des couples mixtes que forment le docteur Marc Tingo et sa femme Corinne qui est française, mais également nombre de leurs amis africains unis à des Européennes. La critique sociale et de la classe politique corrompue s’avère sévère quoique la lutte féroce contre l’obscurantisme qui oppose le docteur Marc Tingo à Djessou, le sorcier malfaisant, soit le thème le plus fort reliant L’Initié à deux autres ouvrages de l’auteur qui sont Le chant du lac [3] et certaines des nouvelles de La naissance d’Abikou [4] .
Marc Tingo et Djessou sont deux initiés des forces spirituelles de leur pays ; le premier s’en sert pour assister, guérir ses patients et ceux qui souffrent mais aussi, quand il le faut, pour combattre les forces du mal ; le second, un sorcier, utilise ses pouvoirs dans le but de maintenir ses semblables dans la terreur ; il les monnaye aussi auprès de la classe politique. La lecture critique de L’Initié offre l’occasion de noter sa caractéristique au même titre que celle de quelques nouvelles de La Naissance d’Abikou : au-delà des thèmes fort intéressants de l’antiracisme et des couples mixtes, ces œuvres se singulari-sent en mettant en exergue des applications pratiques des pouvoirs de l’initié. Dans Le chant du lac il s’agissait d’une réflexion forte sur l’initiation, ses buts, mais aussi sur la nécessité de croire en quelque chose. Avec L’Initié, et plus tard des nouvelles de La Naissance d’Abikou, l’initié apparaît dans l’utilisation tant pratique que positive des pouvoirs dont il a hérité pour guérir, soulager et non pour asservir.
Prolongeant la réflexion amorcée dans les deux premiers ouvrages, L’Initié rend le propos plus dense encore en décrivant le quotidien d’initié, être à part surgi de nulle part par la volonté de l’écrivain, mais encore être qui montre la voie à suivre pour se réaliser humainement. Aussi ne s’agit-il plus d’une réflexion seulement théorique, mais plus sûrement d’une volonté d’appréhender l’initiation dans ses implications les plus pratiques, ce qui souligne un changement d’orientation dans la création littéraire du Béninois.
Roman de 250 pages paru en 1979, L’Initié se décompose en douze chapitres de longueur à peu près égales très homogènes comportant d’autre part deux parties ; dans la première, un prologue d’une cinquantaine de pages, on découvre le héros d’abord étudiant en médecine en province, ensuite à Paris jusqu’à sa rencontre avec Corinne Le Ferlier, sa future épouse, elle aussi étudiante en médecine ; si la première partie a pour cadre d’action l’Europe, l’Afrique constitue celui de la seconde partie. À travers les activités et les pérégrinations de son héros Marc Tingo, l’auteur dans le prologue fait passer le lecteur de Noirseuil, un symbole de mixité en tant que ville estudiantine où le personnage fait ses études, à Rienville où les Nègres sont regardés comme des curiosités locales, enfin à Paris. Au gré des conférences que donne Marc, on est emmené dans les villes telles que Florence, Milan et Rome. La deuxième partie expose un changement complet de latitude puisque, rentré en Afrique, le désormais docteur Tingo s’installe à Oukô, sa ville natale. Commencé par un prologue, L’Initié se terminera aussi par un épilogue de quelque vingt pages.
Une autre particularité du roman en est une vingtaine de poèmes de longueurs variables destinés à expliquer des concepts nécessairement difficiles renvoyant topiquement à la culture béninoise, ou difficiles d’accès à cause de leur nature ésotérique. Une telle cons-truction est singulière et hybride puisque, bien qu’en prose, L’Initié est émaillé de poèmes en vers ; mais même s’il s’agit d’une combinaison pour le moins inattendue, l’ensemble en est agencé de façon assez harmonieuse et elle n’entrave en rien la lecture à laquelle elle donne du rythme, ni la compréhension ; aussi dès les premières pages le ton est-il donné sur le caractère initiatique de l’œuvre :
«…le vide absolu » s’était creusé en Marc jusqu’au point où l’adhésion matérielle entre la pensée et la chose se réalise ; alors, au nom premier avait immédiatement correspondu sa nature concrète, sans que la pensée eût pu l’envisager en image […] Il s’était libéré d’une énergie singulière et monstrueuse infiltrée en lui ; il n’en avait pas une conscience très nette jusqu’alors, bien que l’oncle Atchê lui eût passé le pouvoir redoutable grâce auquel tout initié pouvait ainsi prouver sa force en cas de nécessité…»5.
Pour l’heure Olympe Bhêly-Quenum ne donne aucune indication précise sur la nature ni les circonstances de cette initiation, mais on suivra Marc Tingo dans la brillante réussite de ses études. Personnage à la pensée très structurée, il est en phase avec ses pairs étudiants ; étudiant africain conscientisé, il fréquente les Francs-Maçons dans leurs loges où il est invité à faire des exposés sur la politique africaine, les problèmes écono-miques en Afrique, la colonisation qui explique en partie les déséquilibres Nord/ Sud. Il décortique dans ses conférences les problèmes afférents aussi bien aux fondements culturels de l’Afrique traditionnelle qu’à la pharmacopée africaine, plus généralement à l’ésotérisme et à l’initiation en Afrique.
Le lecteur assiste également à sa rencontre avec Corinne ainsi qu’à la naissance de leur amour. Tout semble pourtant les opposer de prime abord. Lui, brillant étudiant, initié des forces africaines, est très sûr de lui et maître de lui-même en toutes occasions. Quant à Corinne Le Ferlier, elle a raté ses examens de médecine et cet échec la rend craintive, empruntée, pour tout dire, effacée au début du roman. Elle est aussi chrétienne, alors que Marc refuse le christianisme, malgré les vaines tentatives de son père et de sa sœur pour lui faire apprécier les vertus de cette religion : « Poussé par la curiosité, il sortit du café, traversa la rue Bonaparte et se dirigea vers l’église ; mais il s’arrêta sur le perron, pris d’hésitation ; son père, mais surtout sa sœur, l’avait parfois amené à la messe ; Marc avait entre six et huit ans. Il avait entendu des discours religieux, vu des gestes sacerdotaux ainsi que des virements et revirements de prêtres sans y avoir jamais rien compris. A cette époque naquit chez lui une appréhension panique des dimanches, qui ne s’effrita que lorsqu’il parvint, à force d’astuce et de ruse, à ne pas se trouver dans le collimateur de son père ou de sa sœur à l’approche des heures de messe »6.Après avoir fait connaissance, ils constatent qu’ils ont beaucoup de choses en commun : « Qu’il s’agît de Sartre, Gide ou Camus, d’Emmanuel Mounier, ou de Gabriel Marcel, d’Aragon, Giono, Paracelse, Machiavel, la Bible, des grenouilles de Jean Rostand, ou des actualités politiques ou culturelles, Marc et Corinne s’aperçurent très vite qu’ils avaient à peu près les mêmes goûts, lu quasiment les mêmes auteurs » Comme c’est souvent le cas chez lui, Bhêly-Quenum relie ses romans les uns aux autres et c’est dans un épisode pour le moins singulier où Marc est dévoré par une fièvre qui menace de le tuer, que le lecteur perspicace retrouve dans L’Initié trace de « Promenade dans la forêt », récit par lequel s’ouvre le recueil de nouvelles intitulé Liaison d’un été. C’est en effet à l’annonce du mariage d’une amie africaine du nom d’Apolline dont il s’était épris, que dans L’Initié Marc en proie à une fièvre terrible qui le met dans un état hallucinatoire proche de la mort, aperçoit comme dans « Promenade dans la forêt » le squelette de la Mort avec lequel il y avait fait un bout de chemin : « A cet instant, comme dans une hallucination spéculaire, il se vit en train de cheminer, les mains dans les poches, à côté d’un squelette humain grimaçant, l’image de la mort passa à maintes reprises entre ses sourcils mi-clos. Il n’en eut pas peur »8.
Cette phrase est pour ainsi dire la copie conforme de celle de la rencontre avec la Mort du jeune homme de onze ans, héros du récit « Promenade dans la forêt » :
« A ce moment, le squelette apparut à quelques pas de moi, enveloppé dans son grand pagne blanc lui recouvrant la tête. Je n’éprouvais aucun sentiment ; ou plus précisément, je n’eus pas peur, le considérant comme quelque chose à quoi j’étais habitué ; je me frottai pourtant les yeux comme pour me débarrasser d’une illusion d’optique, afin d’être sûr de ce que je voyais »9.
Il ne serait pas inintéressant de noter ici que le personnage profilé avec lyrisme dans L’Initié :
« Apolline ! Apolline !
Beauté nègre dont la troublante
Fraîcheur circule dans mon corps
Entends-tu la voix matricienne
Du pays intérieur ?.. »
était déjà présent dans la nouvelle « Les Francs-Maçons » qui figure dans le recueil La naissance d’Abikou et que dans L’Initié Marc dans l’épisode où il a frayé avec la mort n’a dû la vie sauve qu’aux formules incantatoires de noms premiers qu’il a prononcées. Cette première bataille l’aura physiquement beaucoup marqué : « Cette confrontation lui prouva qu’il sortait effectivement d’une rude épreuve : il avait maigri et avait le visage tellement anguleux qu’Apolline s’en aperçut huit jours plus tard et s’en inquiéta assez sérieusement »10.
II
Le romancier met habilement en scène ce combat primordial entre Marc Tingo et la mort ; vainqueur, voyant sa propre image portant encore les stigmates d’un tel affronte-ment, Marc n’en éprouve qu’un mépris. On peut ici affirmer qu’anticipant les futurs combats de son personnage, l’auteur n’en suggère pas seulement l’indifférence pour la mort, mais plus encore sa volonté de vaincre et de triompher du mal afin que la vie jaillisse sans entrave. Bhêly-Quenum prévient en quelque sorte son lecteur d’une lutte féroce à venir entre le Bien et le Mal. Ce faisant, il ne se borne pas à une vision mani-chéenne du monde, mais se livre comme à l’accoutumée à une réflexion sur les valeurs de courage, une absence totale de compromis et de compromission ainsi qu’un amour immodéré pour l’être humain considérés comme les constituantes de la valeur de l’homme. Encore intense quant au comportement qui doit être celui de l’homme qui détient le pouvoir, une telle réflexion touche aussi bien le politique que l’initié aux forces traditionnelles, qui, tous deux, doivent faire passer les intérêts de leurs sembla-bles avant les leurs.
À cet égard, l’introduction de L’éclat de la grande étoile d’Amadou-Hampâté Bâ, qui traite de l’initiation au pouvoir, souligne: « C’est toute une conception du pouvoir qui se trouve ainsi esquissée, elle-même impliquant la conviction impérative qu’il n’appartient qu’aux sages de gouverner la cité. Il s’agit d’une puissance des meilleurs, une sorte de république des philosophes ! »11.
C’est précisément ce qu’est Marc Tingo, véritable initié des forces positives ; aussi aux yeux de Bhêly-Quenum le sorcier-guérisseur n’est-il qu’un prévaricateur qui manque gravement aux devoirs de sa charge en en tirant un profit personnel dont il jouit en égoïste. L’initié est donc celui qui avance la tête haute sans succomber à la tentation du pouvoir absolu que lui confère les forces en sa possession. L’auteur résume ce credo par la voix de son héros de onze ans, lors de son initiation dont la cérémonie est décrite dans "Promenade dans la forêt": « Je décidai non seulement de ne pas regarder en arrière, mais aussi de m’adapter à la forêt, de comprendre son langage, de me plier à ses lois, sans pour autant oublier que j’étais un homme : la seule créature à laquelle il ne sera pas pardonné de s’être asservi »12.
Par deux fois déjà la vertu des « noms premiers » a été utilisée, mais c’est en donnant au Musée de l’Homme une conférence sur « Le Symbolisme dans l’art nègre traditionnel » que, démontrant ce que sont véritablement ces « noms premiers », Marc Tingo dans un exposé très technique sur le sens profond de « la clé et du verbe », fusionne « clé et verbe » en une seule et même expression de « noms premiers » à laquelle il attribue une force et des possibilités exceptionnelles : « Ce n’est ni magie ni mystagogie : les noms premiers ont toujours existé ; mais nous vivons, surtout en Europe d’où le mal va bientôt s’étendre à l’Afrique, dans un univers où l’on ne croit plus à rien ; à peine à l’homme qu’on est. L’Africain que je suis s’étonne encore que chez les Blancs, on ne sache pas tirer profit de certains textes sacrés tels les Evangiles ; surtout celui de Luc ou, mieux encore, celui de Jean, où les forces des noms premiers sont livrées dans leur nudité »13.
Selon lui toute chose possèderait d’ailleurs un « nom premier » et celui de Djessou signifie La Mort. En conséquence, c’est une lutte non pas seulement à mort mais plus encore avec la Mort que doit entreprendre Marc Tingo et c’est par la vertu des « noms premiers » que dès son âge de quinze ans son oncle maternel Atchê lui avait enseignés que le docteur Tingo espère triompher de La Mort. Bien plus tard dans ce roman, le lecteur apprendra encore à l’occasion d’un véritable cours de pharmacopée africaine que Marc dispense à sa femme, que seuls les êtres vivants et les forces dites surnaturelles possèdent un « nom premier » ; autant dire que les plantes et les herbes en sont dépour-vus.
*
Dans la deuxième partie du roman, le lecteur retrouve Marc - après ses années d’intense vie politique et de succès universitaires - installé depuis trois ans à Djên’Kêdjê, sa ville natale, avec Corinne devenue sa femme. Désormais médecins ils assument le lourd devoir de soigner tant les maux du corps que ceux de la tête, tâche exaltante que rend difficile le contexte africain où les tabous et les croyances nécessitent parfois de vaincre d’abord les réticences des malades avant de songer à les soigner :
« On entrait, expliquait son cas et ses angoisses. Marc écoutait, interrogeait parfois à demi-mots, prudent, souple mais ferme ; il suivait la pensée de ses interlocuteurs, guettait leurs arrière-pensées, restrictions mentales et autocensures, tout en s’attachant d’abord au mal dont ils souffraient. C’était l’essentiel […]. Le front légèrement plissé, il prescrivait des ordonnances, soignait, donnait des conseils, cherchait à convaincre, ou à guérir de la peur avant tout »14.
À ce stade, le roman débute par une consultation au domicile d’un patient chez qui, diagnostiquant une psychose de la peur, le docteur Tingo se fait cette réflexion : « Le remède n’est nulle part ailleurs que dans cette ville. Il faut parvenir à tuer cette peur, note-t-il dans son agenda »15.Oservation d’autant plus intéressante que c’est elle qui a conduit le héros de « Promenade dans la forêt » à se guérir seul de la peur quand il est confronté à la mort. Ces thèmes de la peur et de la mort sont eux aussi consubstantiels à l’œuvre de Bhêly-Quenum. Il ne faut pas seulement se guérir de la peur et de la mort, mais plus précisément, faire mourir la peur et la mort, la peur de la mort pour que la vie jaillisse. Marc Tingo s’y emploiera sur le terrain objectif : faire mourir la peur chez ses concitoyens pour qu’ils deviennent maîtres de leurs propres destinées et non plus les jouets de politiciens véreux ni de détenteurs d’un pouvoir ésotérique qui asservit, mais plus encore les paralyse de peur : « il était revenu, lui, pour livrer une autre bataille contre des forces inexplicables qui terrassaient de peur son pays natal »16.
*
Le vodoun fait intrusion dans l’ouvrage avec la figure maternelle de Marc Tingo, mais l’écrivain semble faire référence à sa propre mère puisque, selon Pierre Médéhouégnon, il milite pour « La réhabilitation du culte vodoun en hommage à sa mère »17. Authenti-que vodounsi appartenant à la confrérie du Dieu-Océan, la mère du docteur Tingo avait donné naissance à son fils dans son couvent et tente de faire pression sur lui afin qu’il s’engage en politique. Pas seulement dans le but philanthropique d’agir en homme politique responsable qui se met au service du peuple pour lui venir en aide, mais aussi pour des convenances purement personnelles : la fierté de voir son fils devenir député voire un jour ministre.
Pour être sûr qu’il y parviendra, elle lui a déjà assuré le concours des masses vodounsi. Marc s’oppose à sa mère en restant fidèle à son serment d’Hippocrate : demeurer médecin et soigner ses semblables avec pour seule satisfaction le bonheur de les voir guéris. Sa mère ne comprend pas du tout qu’il préfère n’être qu’un médecin. Ce qui se joue en l’occurrence dans cette incompréhension est que Mme Tingo mère ne pense pas qu’un simple médecin puisse avoir une action efficiente sur la vie de ses concitoyens. Aussi propose-t-elle de mettre à son service les masses vodounsi de sa confrérie du Dieu-Océan. Mais -y compris vis-à-vis de sa mère- Marc entend rester un homme libre ; pas seulement de ses croyances mais surtout libre de ses décisions, incarnant dès lors un initié d’un autre ordre que sa mère, une vodounsi initiée vodoun du Dieu-Océan ; à sa différence Marc n’est affilié à aucun ordre religieux et n’est sous aucune obédience, sinon celle de sa propre morale et de sa mystique personnelle : il se veut un initié de prime abord en dehors du peuple, mais en réalité en lien direct avec lui, ce qui explique qu’il ne veuille pas perdre contact avec la réalité en s’engageant en politique. D’où sa réponse à sa mère quand elle lui reproche de vouloir à tout prix demeurer un simple petit médecin et non un grand homme:
« Malheur à ceux qui aspirent à ce dont ils sont indignes !
Malheur à ceux qui acceptent une charge qu’ils ne peuvent pas porter !
Malheur à ceux qui acceptent légèrement des devoirs et qui ensuite les négligent »18.
Comme le lecteur, même la propre mère de Marc Tingo ignorant paradoxalement la nature de sa pratique religieuse lui fait grief de n’être qu’un homme de peu de foi et lui conseille de prendre exemple sur ses amis ; bien qu’eux aussi soient revenus d’Europe, ils ne négligent jamais, avant d’entreprendre quelque action que ce soit, de consulter les « connaisseurs » ainsi que les vaticinateurs qui font commerce de Dieu et une telle précaution leur permettra de s’élever socialement : « Quand je pense qu’aucun de tes amis n’agit jamais sans avoir consulté un devin, qu’ils ne prennent pas l’avion sans être sûrs que la route est sans danger et que c’est eux qui vont devenir les grands hommes de notre pays, les hommes politiques qui vont nous commander et faire de toi ce que bon leur semblera ! »19.
Démontrant une fois encore qu’il est avant tout un homme de conviction, Marc reste fermé à ce type d’argumentaire : « Aucun devin, aucun sorcier ne métamorphose un citoyen ordinaire en grand homme politique. La politique est un métier, un art, comme la médecine en est un autre ; pour exercer ce métier-là et se rendre maître de cet art, il faut plus que le savoir et la connaissance : il faut comprendre les masses, déceler leurs secrets, appréhender les forces profondes qui motivent leurs actions et réactions, afin de toujours les prévoir pour les devancer. Mes amis sont-ils initiés à cet art ? Je n’en sais rien. Je me souviens d’avoir milité dans un parti politique français ; j’en suis revenu et préfère la médecine ; qui guérira les malades d’Oukô ou ceux du tout Djên’Kêdjê de leurs maux et hantises de toutes sortes, si tous les médecins de notre pays deviennent des hommes politiques ? Mère, mon choix est fait ; il est clair et ne me le reproche pas parce qu’il n’est pas spectaculaire »20.
Dans ce passage édifiant l’écrivain dénonce, en mots à peine voilés, un des travers des intellectuels africains revenus au pays, non pour faire profiter du savoir acquis, mais au contraire décidés à monnayer leur savoir-faire afin de se faire une place dans la classe politique, synonyme d’aisance économique. Pareille philippique caractérisant déjà Le Chant du lac permet d’affirmer que Bhêly-Quenum est très sensible aux thèmes du patriotisme le plus authentique et de l’intérêt général. De même que Marc dans L’Initié refuse de s’engager en politique dans le seul but de s’enrichir, de même, dans Le Chant du lac, Cocou Ounéhou, le mari de Noussi Ounéhou, avait déjà refusé de présenter sa candidature aux élections, préférant convaincre les dirigeants des partis en question de la nécessité de s’unir dans le but de répondre aux attentes de la population exsangue.
De façon assez récurrente l’auteur semble suggérer que l’action la plus efficace ne s’inscrit pas du tout en politique, comme nombre de ses concitoyens, même aujourd’hui, paraissent le croire. Mieux, pour son salut, le peuple, semble-t-il, a plus à attendre des actions isolés de certains hommes ou femmes que des actions conjuguées de la classe dirigeante. De sorte que les thématiques de l’initiation et de la critique sociale et politique sont indissociables ; en ce sens, seul le détenteur de pouvoir porté par un idéal peut avoir une action efficiente dans la société. Les autres n’étant que des prévaricateurs et des mandataires concussionnaires du peuple.
III
Marc et Djessou se rencontrent et se défient dans le chapitre II de la seconde partie de L’Initié ; le sorcier-guérisseur reproche au médecin son incrédulité face aux forces ancestrales de son pays. Marc en revanche le stigmatise de mercantiliser les puissances dont ils détiennent tous les deux les secrets. Il est ici intéressant de noter que Marc ne conteste pas les pouvoirs de Djessou, mais le blâme plutôt pour l’usage qui en est fait : « Ce que je n’aime pas du tout chez ce vaticinateur, dont je ne conteste pas tous les pouvoirs, c’est le mauvais ou plutôt l’usage mauvais qu’il en fait »21.
Leurs conceptions de l’Afrique traditionnelle et des puissances dont elle regorge sont alors irréconciliables. Djessou reproche surtout à Marc l’utilisation de la médecine des Blancs et d’être un Africain qui préfère la médecine occidentale au détriment des forces de son terroir :
« Les charlatans guérissaient les malades avant l’intrusion de la médecine des Blancs dans nos affaires. Renseigne-toi bien ; tu es né sans l’intervention d’aucun médecin ; ta mère en état de grossesse a porté des gris-gris confectionnés par moi, bu des infusions préparées par moi ; sept mois avant ta naissance, j’avais prédit que tu serais un garçon, qui naîtrait un vendredi. Prouve-moi le contraire avec ta science, si tu le peux »22.
Ennemis irréductibles, ils cherchent à s’annihiler par le seul pouvoir de leurs pensées respectives sans qu’aucune parole soit prononcée. S’ensuit une description surréaliste : par la seule force de sa pensée et de son verbe le sorcier-guérisseur entreprend une opération par laquelle Marc sera rituellement dépecé et réduit à l’état de squelette ; et un à un, muscle après muscle s’accomplissent des actes d’un monde d’initié échappant totalement au profane : dans une opération de chirurgie mentale consistant à ôter la vie et non à la préserver, Djessou par la force des « noms premiers » fait tomber les organes vitaux du médecin tels que touffe de cheveux, peau, estomac, intestins. Dans la réalité l’opération échoue bien que, faisant irruption dans le salon, théâtre de cet affrontement d’un autre âge, l’épouse du Docteur Tingo ait vu le spectacle invisible :
« A ce moment, Corinne entra dans la salle où elle entendait le dialogue plein de courroux entre son mari et le vieux guérisseur. Elle vit le spectacle et s’évanouit »23, « Corinne se plaça à l’endroit où elle avait vu le squelette de Marc debout au milieu d’un monceau de muscle saignants et grouillants de vie ; elle résuma au docteur Tingo, le phénomène dont elle fut l’unique témoin et qu’elle avait déjà raconté à ses beaux-parents.[…]C’est ça !…C’est précisément la crainte de ce scepticisme qui m’a empêchée de te répondre quand tu m’as demandé ce qui c’était passé. Écoute, Marc : ni hallucination, ni illusion d’optique ; pas plus que toi je ne crois aux histoires de sorcellerie ni à l’omnipuissance de Djessou ; et comment donc aurais-je pu avoir des visions sur une « singularité » à laquelle je ne crois ni ne pensais »24.
Paradoxalement, Marc demeure bien vivant même si Corinne est certaine d’avoir vu un tel phénomène. La raison en est simple : Kofi-Marc Tingo a opposé à la pensée de Djessou la puissance de la sienne en contrecarrant l’action du sorcier. La pensée du médecin est d’ailleurs résumée en des termes qui dénotent la complexité de l’homme qu’il est : « Kofi-Marc Tingo aussi savait que la pensée de l’homme serait une maison sans porte ni fenêtre à fermer, ni toit, et située au cœur d’un carrefour, s’il n’y avait pas de langage pour la protéger et la barricader face à un autre homme »25.
Médecin formé en Occident, mais aussi un authentique initié africain, cette double appartenance semble le dispenser de s’embarrasser d’une quelconque foi religieuse comme les autres personnages du roman qui tentent de le convaincre de les rejoindre dans leurs croyances. Sa mère, il faut le souligner encore, est vodounsi dans la confrérie du Dieu-Océan ; quant à son père et à sa femme, ils sont chrétiens et, Marcel Fagbé en tête, tous ses amis le sont aussi ; n’empêche que ces derniers recourent aux services de Djessou et de ses semblables quand la situation l’exige: « Marc savait qu’aucun d’eux ne pratiquait plus pour avoir perdu, en Europe, ce qu’ils appelaient leur foi. Mais il ne pensait pas, malgré les soupçons qui pesaient sur eux aussi, qu’ils en étaient arrivés à recourir aux divinités. Il ne comprenait plus rien à leur christianisme »26.
Tout ne serait déjà pas si simple si les personnages de L’Initié se bornaient à vouloir rallier Marc à leurs croyances religieuses ; de surcroît ils le somment de s’expliquer sur les fondements de la foi qui l’anime et lui font non seulement défier Djessou, mais encore contester son leadership. Marc rétorque n’avoir jamais senti aucune affinité avec le christianisme, ni avec les vodounsi, ni avec les divinités. L’écrivain une fois encore compose habilement un personnage de médecin et de psychanalyste, qui, bien que scientifique, est aussi un défenseur acharné des forces traditionnelles positives de son pays. N’eût-il été médecin et scientifique que les propos de Marc Tingo auraient sensiblement perdu de leur puissance en confinant à du folklore ; mais par la volonté de l’industrieux écrivain, le personnage dispose d’une une force de persuasion contagieuse tant dans ses démonstrations scientifiques que dans ses manipulations pratiques, voire davantage dans l’exercice quotidien de sa double fonction de médecin et de guérisseur africain.
*
La sorcellerie fait son entrée dans ce roman riche et dense quand le docteur Tingo reçoit en consultation un patient souffrant de son pénis devenu énorme ; il s’aperçoit après une discussion et un examen attentif que l’intéressé, dénommé Sinhou, a été victime d’une attaque occulte, mélange de sorcellerie et de vodou ; cultivateur, Sinhou se distingue par une fiévreuse appétence sexuelle qui le pousse à séduire les femmes de ses voisins. Excédé, l’un d’eux l’a puni par un procédé selon lequel l’effigie de son sexe a été enfoncé dans celle d’un vagin creusé au pied de ce qu’on appelle au Bénin un Tolègba, une divinité érigée à l’entrée des villes ; plus complète que sous la plume de Bhêly-Quenum, on en trouve une description dans « L’arbre fétiche », une nouvelle de Jean Pliya : « Tout contre l’arbre, il y a une paillote sous laquelle trônait un bonhomme grossier, schématisé par deux boule d’argile : la petite représentait la tête et l’autre le corps. Au bas de l’énorme abdomen se dressait un phallus de bois. Ce fétiche, le Tolégba, familier dans les paysages dahoméens, est très populaire. On l’arrose d’huile de palme quand on lui apporte des offrandes »27.
Le mal a atteint irrémédiablement la victime ; tout d’abord enclin à injecter à Sinhou une piqûre censée le guérir, le médecin y renonce, préférant traiter ce mal inhabituel par la puissance des « noms premiers » ; alors, il fait asseoir Sinhou face à lui, met entre eux un pot hygiénique dans lequel pénètre le sexe du patient qu’il manipule avec d’infinies précautions ; par une force de concentration inouïe mais aussi en recourant aux invocations de feu son oncle Atchê, son maître-initiateur dont il sent à cet instant précis la présence à ses côtés, Marc Tingo obtient un résultat extraordinaire de guérison totale : comme libéré du bouchon qui l’obstruait depuis trop longtemps, le sexe déverse un étrange mélange de sang et de pus et sa taille intolérable diminue sensiblement pour reprendre sa forme originelle.
Marc alors entend ses oreilles bourdonner de l’enseignement ésotérique de son oncle Atchê:
« La véritable force de notre pays, c’est une science qui n’a pas de maître ; personne ne l’enseigne parce qu’elle est fondée sur la foi en soi-même et en ce que l’on dit et en ce que l’on fait.
« Ce que l’on dit et ce que l’on fait, pour nous, font partie des choses difficiles, ardues. « Les profanes les trouvent faciles. Dieu les protège.
« Quant à nous, les initiés, nous devrions consacrer notre vie à l’intelligence de ces choses ; mais à coup sûr, nous mourrons sans être certains d’avoir atteint le but final auquel nous devons parvenir : être un initié total…
« Ah ! N’aie pas honte des choses de ton pays, mon enfant ; devant elles, sois calme puisque tu y crois. Tout est lié dans ces deux mots :
« Le calme ajoute à l’efficacité de la tâche à réaliser, d’autant plus si celle-ci est difficile, compliquée ; la croyance t’aidera irrévocablement à t’élever au-dessus de la contingence ; alors tu accompliras l’impossible, tu échapperas à tous les pièges injustes et on te prendra pour un sorcier, bien que les sorciers doivent te redouter… »28.
La prédiction s’avèrera puisqu’il déjouera les tours maléfiques de Djessou, remettra sur pied les hommes qu’il aura attaqués de façon occulte tel son ami Marcel Fagbé : « Djessou avait miné tout Oukô de ses pièges ; les machines aspiraient les victimes dans leurs engrenages d’où le docteur Tingo courait les dégager avec son immuable sang-froid »29.
Marcel Fagbé s’était assuré le concours du sorcier afin de gagner les élections législa-tives à Djên’Kêdjê. En contrepartie, s’il était élu député il créerait un syndicat de devins et de sorciers-guérisseurs dont Djessou serait le chef de file, aussi le charge-t-il de réduire ses concurrents les plus sérieux à l’impuissance. Transpirant le mal par tous ses pores, Djessou aurait réussi à les tuer, n’eût été l’intervention de Marc : « Djessou n’était pas homme à saisir les nuances ; pour lui, il n’y avait pas de différence entre ennemi, adversaire et concurrent, pas plus qu’entre « neutraliser jusqu’à un certain point » et faire mourir brutalement et à petit feu »30.
Comprenant bien tard son alliance contre nature avec le représentant des forces du mal, Marcel tente de se défaire de cette encombrante association ; mais quand Djessou se rend compte qu’il n’aura pas le syndicat promis, il entreprend de supprimer le traître par un procédé qu’au Bénin on nomme chakatou, une sorte d’arme mystérieuse, infernale par laquelle on peut atteindre sa victime, où qu’elle se trouve ; et Bhêly-Quenum de camper une description au vitriol du sorcier-guérisseur qui prend une statuette représen-tant l’effigie de Marcel Fagbé sur laquelle il fait tomber des grains de poivre de Guinée et qu’il arrose ensuite de sodabi, une liqueur de vin de palmier à huile ; il se saisit encore d’une paire de corne de bouquetin remplies « de choses mystérieuses », murmure des incantations, met la statuette debout et soudainement l’enfonce dans le sol d’un grand coup de massue.
L’effet de cette manipulation ne se fait pas attendre dans la vie de Marcel Fagbé que le docteur Tingo retrouve agonisant, bavant et vomissant ; quand il commence de palper le corps de son ami il en ramène -résultat du chakatou- un nombre impressionnant d’objets hétéroclites :
« Penché sur le corps de son ami ses doigts effilés glissaient sur la peau de Marcel en ramenant, pis que chez Gangbé, des poignées d’aiguilles à coudre, de menus morceaux de tessons de bouteille, de coquille d’escargots, de lames de rasoir cassées et de gravillons ; puis ce fut une série de couteaux à double tranchant en fer forgé, pas plus longs que le pouce d’un nouveau-né, des bouts d’os pointus et une grande quantité d’ongles humains, de griffes de chat et de panthères hachées menu. Le docteur Tingo ne se sentait plus dans ce monde mais dans celui, incommensurables et clos, du langage ; une autre présence palpitait en lui, il se trouvait en parfaite communion avec Atchê. Alors, ses mains allaient du corps de Marcel au pied du lit où s’accumulaient les incroyables objets qu’elles ramenaient des muscles et des entrailles du malade »31.
Le malade va progressivement mieux. Le docteur Tingo le fait boire et a tout juste le temps de recueillir dans un récipient une grande quantité de gravillons. Vient l’heure de la confrontation finale entre le sorcier et le médecin dont la victoire ne fait aucun doute ; l’écrivain se décide enfin à lever un coin du voile, alors que jusqu’à ce stade il n’avait par touches successives qu’entrouvert les portes de l’initiation de Kofi-Marc Tingo ; c’est d’autre part fort astucieusement qu’il crédite Djessou des clés nécessaires au lecteur pour déchiffrer l’énigme qu’est le docteur Tingo ; c’est également à travers les inquiétudes du sorcier-guérisseur cherchant l’origine de la puissance de son adversaire, qu’on est informé des secrets qu’Atchê, le Maître des Initiés et l’initiateur de Marc Tingo, a légués à son neveu ; c’est enfin à la faveur d’une discussion avec sa compagne que le lecteur découvre qui est l’oncle Atchê :
« Ses amis blancs disent que le gris-gris des Blancs n’aurait pu le rendre aussi puissant qu’il leur semble. Mais Fagbé, lorsqu’il me fréquentait, a prétendu que Kofi-Marc Tingo avait pu hériter quelques pouvoirs de son oncle maternel Atchê. Atchê ! J’ai connu cet homme : froid, simple, effacé, presque timide et intimidant, mais éminemment puissant grâce à sa connaissance des noms premiers de tout et des vertus cardinales des herbes, des fleurs et des racines ; il tenait sa force de son père et de son grand-père, tous deux hommes redoutables. Kofi-Marc a-t-il vraiment hérité des pouvoirs de son oncle ? […] Il faut s’attendre à tout : ou bien Fagbé a menti en disant que son ami tenait son pouvoir de son oncle, ou bien Atchê a fait ce qui paraît impossible. Mais tout est possible quand on détient les pouvoirs suprêmes. L’homme supérieur, maître des puissances spirituelles, est immortel ; et on dit qu’Atchê est mort pour les seuls profanes »32.
Bien que la victoire du docteur Tingo semble assurée, Bhêly-Quenum laisse entendre que les pouvoirs de Djessou ne relèvent pas d’un leurre : « cet homme réellement diabolique, à l’âme noyée dans le seul monde des crimes où il se sentait à son aise, […] eût été un génial manipulateur des forces traditionnelles de son pays, s’il ne surestimait pas sa puissance, ne promettait pas ce qu’il n’avait pas et ne pouvait pas donner »33.
IV
L’épilogue développe la fin tragique de Djessou ; à la faveur d’un orage, le sorcier s’introduit nuitamment chez les Tingo et dépose sur leur toit un bouquet de feuilles censées attirer inévitablement la foudre sur le lieu où elles sont laissées ; s’en étant aperçu en rentrant de promenade avec sa femme, Marc s’en empare et va le mettre sur le toit de Djessou qui avait préféré à sa demeure celle de sa maîtresse habitant non loin des Tingo, espérant ainsi être aux premières loges afin de jouir du spectacle de leur mort. Mais par une formidable machination du destin, il avait brusquement quitté la demeure de sa maîtresse pour retourner chez lui accomplir une dernière cérémonie.
Après quoi, l’âme apaisée, il s’était endormi mais réveillé en sursaut, la foudre le cloua sur place ; à ce moment précis, Marc Tingo à des kilomètres plus loin eut la certitude de sa mort : « Ce fut comme si cette dernière phase de l’opération devait inexorablement correspondre avec l’instant où Marc, dans une prémonition, avait effectivement vu le ciel s’emparer de ses armes et courir sur la maison de Djessou déjà incendiée qui commençait de flamber »34.
Le dieu fon Hêviôsso est souvent décrit comme le dieu viril et gaillard par essence ; volontiers violent et vengeur, il aussi la faculté de châtier très sévèrement les hommes dévoyés. Remarquable est ici la façon dont l’écrivain exécute la fin de Djessou. Faire mourir son personnage foudroyé n’est pas innocent de la part de Bhêly-Quenum qui connaît parfaitement son panthéon de dieux fon : au Bénin il n’est pas de mort plus infamante que d’être foudroyé ; le cas de Djessou en conséquence implique d’infinies précautions afin de ne pas toucher son corps ainsi que des cérémonies particulières ; d’autre part, une maison frappée par la foudre étant considérée comme maudite, celle de Djessou devient le lieu d’une intense activité dans le roman et le docteur Marc Tingo est obligé d’expliquer au médecin dépêché sur place pour constater le décès, les usages à suivre en pareille circonstance :
- Que vient faire le tam-tam dans cette affaire ?
- Ce n’est pas une mort ordinaire, dit Marc.
- Ces fétichistes ne vont pas m’empêcher de faire le constat, j’espère ?
- Certainement pas.
[…]
- Mais, il n’y aura pas d’opposition ; à moins que vous ne désiriez emmener le cadavre à l’hôpital.
[…]
Il eut un mouvement de recul, tira vivement le pagne sur ce visage inhumain en déclarant : « Cruellement foudroyé ». Puis il se tourna vers Corinne et lui dit : « Les dieux d’Afrique sont féroces »35.
Les divinités semblent s’être liguées contre Djessou dont la mort est désormais avérée, bien que Marc n’ait nullement eu l’intention de le tuer : initié il connaît parfaitement la valeur de la vie humaine quelle qu’elle soit. Il sait aussi qu’une âme ayant subi un préjudice a la « faculté » de se venger sur l’auteur d’un crime. Djessou a porté préjudice à quantité d’âmes par les assassinats occultes qu’il a commis. Ce principe est le même que celui appelé nyama dans la confrérie des chasseurs. Fodé Moussa Sidibé a analysé ce phénomène dans un article intitulé « Transmission des savoirs : le cas de la confrérie des chasseurs au Mali »:
« Le nyama est l’un des concepts essentiels de la confrérie de chasse. Il détermine la perception du chasseur et lui dicte le comportement à adopter dans la pratique de la chasse : « Toute vie, toute âme vaut une autre vie, une autre âme. Et aucune peine, aucun préjudice porté à une vie ne restera « impayé », impuni. Le nyama, flux vital et force vengeresse, punit le coupable étant donné que « tout préjudice moral ou matériel commis consciemment ou non déclenche aussitôt de la part de la victime l’émission de cette force vengeresse ». Les chasseurs sont les plus exposés au nyama dangereux des animaux qu’ils abattent. Leur seule ressource est d’apprendre à la contrer »36.
En dernière analyse, nous pouvons conclure qu’Olympe Bhêly-Quenum donne à lire un roman au contenu moral dont le message tant politique que philosophique est sans ambiguïté : l’initiation ne saurait être synonyme d’obscurantisme. L’initié doit user avec mesure et jugement des pouvoirs hérités pour guérir, et assister en toutes circonstances. Il ne saurait s’en servir à des fins meurtrières sans encourir les risques d’une justice immanente. C’est aussi le message contenu dans la mélopée des adeptes du Dieu-Tonnerre :
« Impossible ! Impossible ! Impossible !
Ô impossible !
Les dieux ne tuent pas les purs
Les purs meurent tranquilles
Les purs meurent autrement
Guidi-gbâ ! Guidi-gbâ ! Guidi-gbâ !
La foudre déchire les ombres
La foudre anéantit les ténèbres
La foudre supprime les monstres
Impossible ! Impossible ! Impossible !
Ô impossible !
Les dieux ne tuent pas les purs
Les purs meurent tranquilles
Les purs meurent autrement !
Guidi-gbâ ! Guidi-gbâ ! Guidi-gbâ !
Agbâ ! Agbâ ! Agbâ !
Agbâ pour les monstres !
Agbâ sondeur des cœurs !
Agbâ ! Guidi-gbâ ! Guidi-gbâ !
Guidi-gbâ ! Agbâ ! » 37.
Que ce soit donc d’un point de vue africain ou occidental, la philosophie de l’auteur révèle le rôle éminent de la Puissance Céleste dont l’instrument pour châtier s’exerce par l’entremise de l’initié, qui demeure un être de pureté par opposition au sorcier : être maléfique et infernal tout droit sorti des ténèbres. L’Initié, en tant que roman n’excluant pas la sorcellerie, n’est pas sans rappeler la nouvelle de Jean Pliya intitulée « Le gardien de nuit »38. Comment en effet ne pas penser à la sorcière Ayélé à travers le sorcier Djessou ? Deux personnages aux pouvoirs essentiellement au service du mal, ils ne sont pas, à l’instar de docteur Tingo, des initiés des forces traditionnelles qui cherchent à sauver des vies ; au contraire, leur puissance se mesure au nombre de leurs victimes. Il y a donc chez les deux Béninois la même propension à dénoncer le détournement des « forces authentiquement Nègres », pour reprendre la formule de Bhêly-Quenum.
Si toutefois nous pouvons reconnaître que ce dernier offre avec L’Initié un ouvrage au contenu très moral puisque le sorcier-guérisseur est châtié par la combinaison du sort et des dieux fon, Pliya en revanche surprend par l’apparente immoralité de sa nouvelle dans laquelle Zannou luttant contre la sorcière Ayélé ne remporte in fine qu’une victoire à la Pyrrhus : même s’il l’a vaincue en parvenant à tuer rituellement son messager hibou, symbole de son pouvoir sorcier, Zannou en effet ne peut sauver sa fille Cicavi et paie un terrible tribut dans sa lutte contre le mal. Pliya fait ainsi mesurer le risque que court tout initié en affrontant un sorcier.
Mais malgré les options différentes qui sont les leurs, les deux écrivains cherchent pour tout dire à offrir de l’initiation une vision positive puisqu’en définitive le sorcier est vaincu et plus important peut-être, la concorde sociale est maintenue. D’autre part, au-delà des différences qui caractérisent Le Chant du Lac, La naissance d’Abikou et L’Initié où sont formulées des réflexions théoriques intenses sur la foi, ces œuvres de Bhêly-Quenum ont des points communs : la thématique initiatique, bien sûr, mais plus encore sans doute, une réflexion très intéressante sur le monde. L’auteur, surtout dans Le Chant du lac et L’Initié nous invite à repenser le monde en abandonnant tout ce qui le fait reculer et le maintient dans les ténèbres de l’obscurantisme : « Il y a quelque chose de renversé dans ce monde pris d’assaut par les jeunes »39.
À cette réflexion de Djessou dans le prologue de L’Initié nous pouvons mesurer les changements perceptibles où la jeunesse est appelée à jouer un rôle non négligeable. Marc Tingo, jeune médecin, psychanalyste et initié a déjà œuvré plus qu’à son tour pour la bonne marche d’une telle mutation. Une preuve à son sujet en est ce témoignage d’un parapsychologue de l’Ecole de Médecine de Paris :
« l’Occident aurait tout intérêt à se débarrasser un peu de son excès de scepticisme, afin de « comprendre les richesses et l’efficience parfois brutale, c’est-à-dire immédiate, des apports du monde nègre dans le domaine de la science. Ces apports - je le confesse malgré mes détracteurs, qui sont aussi d’excellents confrères ayant jeté un lourd discrédit sur ma personne, parce que j’avais défendu l’acupuncture après l’avoir étudiée pendant douze ans - ont des chances de faire progresser la médecine et de mettre à son service un moyen de plus de guérir l’homme de ses psychoses, de bien des maladies et, aussi, de l’arracher à la mort.
« Les travaux du jeune docteur et parapsychologue Marc Tingo - dont le cartésianisme doublé d’autant de sensibilité, de bon sens et d’une grande honnêteté intellectuelle, ne fait pas fi, cependant, des forces de l’Afrique traditionnelle - viennent de nous le démontrer avec une force et une précision de scoliaste… »40.
C’est dans L’Initié qu’on découvre cette réflexion qui veut que les forces de l’Afrique traditionnelle se mêlent à la médecine et à la psychanalyse, à la science d’une manière générale pour guérir l’homme, tant africain qu’occidental ; mais débordant désormais largement le cadre de cet ouvrage depuis la publication de La Naissance d’Abikou, cette préoccupation essentielle pour le devenir de l’Homme ne s’inscrit plus uniquement dans le roman mais fait maintenant irruption dans le champ de la nouvelle.
Guillaume LOZÈS.
[1] Edit Présence Africaine.
[2] idem
[3] idem
[4] Phœnix Afrique, Bénin. (cf. Le veilleur de nuit ; Funmilayo ; Les Francs-Maçons ; Loni loni jé.)