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Olympe BHÊLY-QUENUM'S WORKS DESERVE TO BE KNOWN
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L'AFRIQUE D'OLYMPE BHELY-QUENUM par CRISTINA BRAMBILLA (Milan)

L'oeuvre d'Olympe Bhêly Quenum présente les multiples aspects d'une pensée en évolution; c'est l'itinéraire d'une âme qui se cherche et se définit à travers le temps, l'espace, les nombreuses fréquentations littéraires. Ces trois circonstances ont façonné son âme, sa pensée, son oeuvre.

Né d'une mère prêtresse vodou et d'un père catholique, bien que polygame, Olympe se place au centre de deux initiations réussies et d'une initiation manquée.

L'initiation à la vie africaine, au sein d'une grande famille traditionnelle est marquée par une frustration qui pèsera lourdement sur lui: sa mère refuse de lui transmettre les secrets de sa religion, pour le pousser vers deux autres initiations : à la religion catholique et à la culture occidentale, accomplie en France, par de brillantes études, qui mettent le jeune étudiant en contact avec les grandes oeuvres classiques. Les mouvements littéraires et politiques qui caractérisaient les années 40 et 50 ont eu aussi une forte influence sur Olympe: sur le plan littéraire le surréalisme, en même temps que le mouvement de la Négritude ; sur le plan politique, le marxisme qui lui transmet son idéal pour l'avancement social.

Son voyage littéraire prend naissance lors des "Indépen­dances" africaines, quand la brûlure du colonialisme est encore vive, le mythe de la Négritude s'impose par son lyrisme ardent, et le marxisme exige une rupture nette avec la tradition.

Homme de syntèse, Olympe n'opte ni pour la civilisation ancestrale, ni pour un progrès qui se colore un peu trop des feux de l'Occident. Dépassant le thème de la lutte entre la tradition et le modernisme, qui a caractérisé la littérature africaine francophone des années 50 et 60, Olympe se met en marche pour se frayer une voie à lui.

Le thème de la liberté s'impose dans son premier roman: Un piège sans fin (1960). Son héros est l'homme seul, face à un ciel vide de dieux, à une vie vide de signification, où tout est piège, illusion, déception, angoisse. La vie apparaît comme une entreprise tragique, où le Destin joue un rôle fonda­mental, une entreprise absurde qui se solde par le suicide. Ce premier roman est l'vre qui ressent le plus des influences littéraires: la grande tragédie grecque et Albert Camus.

Dans Le chant du lac (1965) il s'agit de "tuer les dieux", êtres monstrueux et malfaisants, symboles d'une tradition oppressive, interdisant à l'homme tout avenir pour le coincer dans un passé éternel. Il s'agit aussi de tuer toute adhésion à des idées reçues devenues des monstres sacrés. Il est intéressant de souligner que le meurtre des dieux n'est pas accompli par les jeunes étudiants occidentalisés, mais par une femme fétichiste, métaphore d'une Afrique qui s'efforce de briser les chaînes d'une tradition étouffante. Le choix de la femme, pour accomplir cette tâche de démystification, joue un rôle important dans l'oeuvre littéraire d'Olympe. L'apparition de cette femme africaine peut être ramenée à l'image de la mère de l'auteur : une femme qui appartient à l'Afrique, mais qui n'est pas soumise, parce qu'elle est capable d'un geste courageux et définitif.

Liaison d'un été (1968) écrit entre 1948 et 1966, est un recueil de huit nouvelles qui exploitent les thèmes déja amorcés dans les romans précédents. Dans Promenade dans la forêt, la quête de la source originelle, c'est-à-dire de la tradition pure, primitive, s'accomplit à travers le voyage initiatique et sur­réaliste, au royaume des morts, et elle se poursuit dans Les Brigands et dans Suite fantastique, exaltation d'une foi ar­dente qui donne à l'homme des pouvoirs surnaturels. Il y a peut-être là un tribut payé à la Négritude. Toutefois, à côté de ces nouvelles "africaines", il y en a d'autres qui sont situées en France, mais dont le protagoniste est toujours un Noir. Pour la première fois y apparait l'ébauche d'un héros africain occidentalisé : un homme sûr de lui, lucide, rigoureux, je dirais même sévère, toujours maître de soi, qui fait face aux Euro­péens, et souvent s'oppose à eux, avec la force tranquille de ses convictions. Ce personnage, en partie autobiographique -peut-être l'homme que l'auteur aurait voulu être bien qu'en réalité Olympe soit beaucoup plus humain et sympatique - est un héros symbole, type parfait et accompli de l'Africain moderne.

Ce héros réapparait et se définit mieux dans les romans successifs, surtout dans L'Initié (1979). Marc Tingo, le protagoniste, se croit un Abikou, réincarnation d'un enfant mort à sa naissance. Ce mythe me semble bien représenter la situation psychologique de l'auteur: la déchirure d'abord, due à l'éloigne­ment de l'Afrique-Mère (d'autant plus douloureuse que son départ avait été voulu par sa mère elle-même) et à son séjour en France, qui l'arrache pendant de longues années à sa terre na­tale et à sa civilisation africaine ; et le retour en Afrique, enfin, nouvelle naissance qui ne renie rien de l'expérience occidentale.

Marc Tingo est un intellectuel et un savant ; il exerce sa pro­fession de médecin grâce aux connaissances qu'il a apprises à l'école européenne. Mais Marc Tingo ajoute à ces connaissances un savoir ancestral. Sa force vient de son initiation ésotérique à la pensée africaine. Dans la pratique de la Médecine, Marc se sert parfois de la force des "mots premiers", formules incanta­toires que son oncle lui a révélées quand il était âgé de quinze ans. Toutefois, il éprouve un sentiment de crainte devant ces forces terribles et toutes puissantes, qu'il a appris à déchaîner mais qui le dépassent: "j'ai dans ma tête" dit-il, "dans mon coeur, dans ma conscience et au bout de mes lèvres des forces dont moi-même j'ai parfois peur ... (p.241). La lutte entre Marc et le sorcier Djessou (dont le nom devient un "mot premier" pour signifier La Mort), qui se sert lui-aussi de ces forces obscures, mais pour ses intérêts personnels, et pour nuire; cette lutte, dis-je, se présente comme une entreprise cosmique, morale et politique : cosmique à cause des forces qui entrent en jeu et régissent l'ordre de l'univers ; morale, en tant que lutte entre le Bien et le Mal absolus ; politique, enfin, car elle se propose d'anéantir tout ce qui a une action destructive en Afrique.

Sa femme, Corinne, blanche, chrétienne et médecin, croit qu'il ne faut ni négliger ni ridiculiser les pouvoirs paranormaux de son mari, parce qu'il les met au service de l'Afrique ; mais face à ces forces obscures elle éprouve un sentiment de vertige comme au bord d'un abîme.

Engagé dans la lutte entre la Vie et la Mort, le Bien et le Mal, ne croyant ni au Dieu chrétien, ni aux dieux africains, Marc se déclare un homme libre. Encore une fois, le thème de la li­berté se pose, ici, comme le centre autour duquel pivote la pensée de l'auteur. Une liberté prométhéenne, qui défie les dieux.

Marc est un homme insoumis : il ne se soumet ni aux forces ancestrales, qu'il maîtrise, ni au Destin, qu'il combat. Dans la figure de ce héros entrent en jeu deux mythes : le mythe classique et le mythe de la Négritude, parce que Marc est le point de confluence des valeurs africaines et occidentales. Sa liberté tire son origine d'un choix, qui ne demande aucun sacrifice : l'Afrique et l'Occident ne luttent pas en lui. La lutte contre Djessou, le sorcier, est la lutte d'un Africain moderne contre une "certaine" Afrique qui doit disparaître pour que l'Afrique de demain vive. Il ne renie pas les forces irrationnelles constituant le fondement de son essence, il les accepte et les respecte, mais à condition de les acheminer sur la voie du progrès.

Il ne faut toutefois pas croire que la synthèse Afrique-Occi­dent se soit accomplie en pleine sérénité dans l'âme d'Olympe. La nouvelle Naissance d'Abikou (1998) témoigne en effet d'un déchirement intérieur que les oeuvres précédentes n'avaient pas laissé prévoir. Olympe reprend le thème de l'enfant "abikou", renaissant après sa mort, et après avoir erré sur la terre comme un être invisible. Est-ce une métaphore de l'errance de l'auteur dans la civilisation occidentale, qui fait de lui un être "invisible", inaccompli, marginal ? L'entrée dans le corps de l'Afrique-Mère est traumatisante. De l'intérieur de ce corps, il parle à sa mère, il voudrait en être la conscience. Son errance dans une autre civilisation lui permet de l'analyser "du dehors", de la juger avec une lucidité rageuse. Le rapport avec sa mère se caractérise par un sentiment déchirant d'amour et de haine. Malgré sa volonté, qu'on pourrait définir incestueuse, de la posséder, de demeurer éternellement dans son corps, sa tentative aboutit à un échec, car il n'arrive pas à coincider avec la réalité africaine. Fils de deux mondes, Abikou reste en dehors de la réalité de la vie, dans un état insupportable d'attraction et de réaction.

Mais Olympe se refuse à demeurer dans un état d'angoisse et de conflit: son tempérament optimiste l'amène à chercher une solution positive à son problème identitaire. Le voyage aux sources de son "moi", s'achève sur l'acceptation de sa double identité.

Les Appels du Vodou (1994) est une "Recherche du temps perdu" où le souvenir du passé et les événements du présent s'entrecroisent, se juxtaposent, se fondent dans l'unité de la conscience, s'affirment dans l'éternel présent de l'âme, où les vivants cohabitent avec les morts, participant ensemble d'une vie que la mémoire conserve et renouvelle. Il y a dans ce roman, sans aucun doute le plus artistiquement accompli d'Olympe, un très beau chapitre sur la nuit dans une petite ville africaine, où la présence de la mort - des morts - pénètre l'atmosphère d'une tranquille douceur (chap. IX).

Le roman est une grande fresque de la vie africaine, de la vie réelle, telle qu'elle se présente aujourd'hui et telle qu'elle affleure du gouffre de la mémoire : une fresque grou­illante de personnages bien caractérisés, doués d'une pro­fonde vérité humaine, "vécus" de l'intérieur par Olympe qui retrouve en chacun d'eux une parcelle de son essence et reconnaît en eux une parcelle de l'africanité qu'il porte en lui.

Ce n'est pas une descente aux enfers du magma primordial, ce n'est pas non plus le "Cahier d'un retour au pays natal", pour y assumer le fardeau d'une destinée commune ; c'est un élan d'amour pour un monde qu'il cherchait en lui et qui éclate avec la puissance joyeuse et féconde de la vie. Toutefois, le retour au passé ne signifie ni idéalisation, ni adhésion totale. Olympe ne peut, ni ne veut,renier sa double identité. Il s'arrête au seuil d'une tradition que sa mère symbolise, d'une initiation qui lui est interdite. Le rapport avec la mère, tour à tour si proche et si éloignée, aimée d'une ardeur d'autant plus passionnée que la mère se dérobe à son désir de possession exclu­sive, ce rapport, dis-je, représente d'une façon poignante l'amour pour une Afrique qu'il porte en lui et qui lui échappe par­fois mystérieusement.

Loin d'avoir la raideur froide du symbole, le personnage de la mère foisonne de vie, d'énergie vitale, de joie de vivre. C'est une femme formidable, dominatrice et tendre, mystique et réaliste à la fois, aimée et respectée par tout le monde. Prêtresse vodou, la mère répond aux appels qui surgissent parfois des profondeurs de son âme, et elle va s'enfermer dans un cou­vent vodou, pour accomplir les rites que ses dieux lui imposent. Elle abandonne alors sa maison, sa famille, son travail, tout ce qui forme sa vie quotidienne, pour accéder à une réalité plus haute, englobant sa vie de tous les jours et la dépassant dans une dimension cosmique et divine.

L'enfant Olympe, désemparé, frustré, révolté, demeure à l'orée du mystère. Sa mère lui parle alors dans un langage incom­préensible, venant de l'obscurité indéchiffrable des temps revolus. Un langage qui l'exclut d'un univers clos, où il lui est interdit d'entrer. Par ces paroles, par ses chants, sa mère lui transmet des messages cryptiques "enfouis hors du temps" ( P. 81). De son amour possessif et deçu nait la haine pour les dieux qui l'arrachent à sa mère.

Olympe se révèle alors un héros déchiré et seul, bien plus vivant, authentique et humain que les héros de ses romans pré­cédents. Seul devant un ciel vide, comme le protagoniste de son premier roman; ferme, lucide, rigoureux comme ses héros des autres romans. Mais cette fois on remarque en lui un caractère nouveau, une tendresse et une douceur nouvelles, devant cette vieille mère, si longtemps adorée et haïe, dont la mort va le réconcilier avec-lui même et l'apaiser. Par sa mort, elle se redonne à lui, se confond avec lui dans l'unité lumineuse de l'amour. C'est l'Afrique-Mère qui lui ouvre les bras, qui renaît en lui ; et dans son étreinte il se reconnaît son fils, découvre son identité, son éternelle essence.

Le dernier roman d'Olympe, C'était à Tigony (2000) s'ouvre sur un autre horizon. Il ne s'agit plus de l'Afrique d'autrefois, mais de l'Afrique actuelle, occidentalisée. Le colonialisme terminé pèse encore lourdement sur la vie politique, économique, morale des nouveaux Etats soi-disant indépendants. De cette Afrique, Olympe nous transmet une vision de cauchemar. Le roman débute par l'affreuse description d'un pays africain effondré dans la misère, la corruption, le désespoir. Pour ce tableau de mal­heur, Olympe emprunte des images cruelles, hallucinées, dégoûtantes, de pourriture et de mort. Voilà le bilan d'une indépendance qui avait suscité tant d'espoirs. La déception, l'indignation, l'amer­tume font jaillir de son cœur un cri de révolte : "Dieu lui-même doit être contre nous, s'il existe!" (p.20).

L'histoire d'amour qui se déroule dans ce cadre présente un caractère nouveau : le

héros du roman n'est plus un homme, mais une femme, et encore une femme blanche. C'est grâce à l'amour pour un jeune homme noir que cette femme "naît" à l'Afrique. N'étant pas la terre des ancêtres, l'Afrique assume ici une nouvelle signification: c'est la "patrie du cœur", un lieu librement choisi, qui ne tient pas au hasard. Pour cette femme, intelligente, lucide, parfois dure, l'initiation à l'Afrique est une initiation à la liberté: liberté d'être elle-même, de s'accomplir, de s'épanouir. Ce n'est plus le Noir civilisé qui est happé par la culture des Blancs ; c'est exactement le contraire. Il faut toutefois préciser que Dorcas, la protagoniste n'arrive pas jusqu'à assumer la tradition africaine, sa patrie du coeur est l'Afrique moderne, dont elle n'ignore pas les malheurs et les horreurs, mais qui cache dans son sein une mine d'or.

À son côté un autre personnage, une femme noire, Myriam, représente avec plus d'envergure que l'amant de Dorcas, l'Afrique d'aujourd'hui. Femme d'affaires, richissime, cultivée, sexuellement et spirituellement libre, elle est le pendant exact du personnage de la mère dans Les Appels du Vodou. Toutes les deux expriment l'Afrique à deux époques différentes. Parfaitement insérées dans leur temps et dans leur pays, intelligentes et volontaires, elles font face à la réalité sans illusions et sans défaillances, ayant accepté sans réserve "leur vérité inté­rieure". Ce sont deux personnages authentiques, qui ont perdu la raideur froide du symbole pour accéder à la vérité éternelle de l'humain.

À travers ces deux femmes, Olympe nous a donné de "son Afrique" une vision multiple et complexe, mais en réalité unitaire, une image positive qui ouvre-la voie à l’espoir.

Milan, 28 Février 2001

Cristina BRAMBILLA