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Les nouvelles d'Olympe Bhêly-Quenum par Roger KOUDOADINOU

La naissance d’Abikou par Olympe Bhêly-Quenum English version
Nouvelles, (338 pages)
Editions Phoénix Afrique,Cotonou/Bénin.
Diffusion(France et Canada) : Présence Africaine.
25 bis, rue des Ecoles, 75005 Paris.
Présentation : Koudoadinou Roger
Le Matinal, Bénin La naissance d'Abikou, Nouvelles, Book cover

http://www.africatime.com



Cet ouvrage est le deuxième des recueils de nouvelles de l’auteur d’origine béninoise ; Liaison d’un été, le premier, paru en 1968, comporte huit nouvelles célèbres traduites en plusieurs langues ; le site web de l’auteur inaugure une rubrique Vient de paraître ; un critique littéraire rendra compte des ouvrages de littérature africaine ou consacrés aux problèmes africains dans tous les domaines culturelles ou politiques. Des nouvelles ou chapitres de romans d’Olympe Bhêly-Quenum seront gratuitement téléchargeables par les visiteurs de son site : http://www.obhelyquenum.com

Des richesses africaines face au racisme.

La naissance d’Abikou, la première nouvelle qui a donné son titre à l’ensemble du recueil, forme une trilogie avec les suivantes qui sont Le veilleur de nuit et Mashoka Elfu Moja ; elles ont en commun de se passer en Afrique et de constituer le premier pôle de l’ouvrage ; le second regroupe les neuf autres situées en Occident. L’originalité de la nouvelle intitulée La naissance d’Abikou tient autant à la conduite du récit qu’à la spécificité du thème. Le personnage principal, qui est « Abikou » sur le point d’être mis au monde, du sein de sa mère raconte l’histoire de sa future famille, de ses parents, de sa propre conception en tant que « sperme éjaculé » et ne cessera de parler à sa mère qu’à sa naissance, quand la coupure du cordon ombilical l’aura séparera d’elle.

Ce récit se déroule sur le mode de la conservation quasi-surréaliste que le fœtus entretient avec Konoussi, sa mère, encore appelée Axwènou. Au fil du dialogue où il a le premier rôle, Abikou révèle tout du passé de son père Houssou (allias Ne-su-no), Axwillie, sa sœur aînée, son grand-père Wologbé, Kaou le devin familial et d’autres « Henumo », c’est-à-dire collatéraux au pays Djen’Kêdjê. Omniscient et ubiquitaire, il a la maîtrise des tenants et aboutissants des faits depuis le jour où son père l’a «éjaculé » jusqu’à celui de sa naissance ; il n’est pas d’une nature ordinaire et c’est le caractère spécifique du thème de cette nouvelle parce que la notion d’Abikou exprime une réalité mythologique ancrée dans le concept des peuples du Sud-Bénin. Comprendre La naissance d’Abikou, c’est appréhender le sens véritable de cette appellation : selon certains peuples du Sud-Bénin, les enfants, singulièrement les jumeaux qui décèdent ne meurent jamais ; ils deviennent des esprits qui se réincarnent par le truchement de la procréation qui a lieu quelques mois après leur « départ » et un Abikou, ce qui signifie le réincarné, est distingué des autres humains par une scarification rituelle sur son visage qui l'empêche en tant qu’esprit réincarné de s’échapper de nouveau du monde des vivants. Un abikou, du fait de sa naissance après un enfant mort en bas âge, est plus perçu comme un esprit redoutable que comme un simple enfant. En l’occurrence, la mère d’Abikou avait perdu des jumeaux avant d’être enceinte de ce dernier, qui -on ne devrait s’en étonner parce qu’un tel comportement participe de sa nature surnaturelle- converse allègrement avec sa mère, s’évade du sein maternel pour «s’agripper » au pagne de son grand-père qui va en ballade, etc.

Olympe Bhêly-Quenum a ainsi réussi à associer une empreinte des rituels Vodou à une intrigue non moins « vodouesque », ou pour le moins mystiques. Les nombreuses expressions et interjections en langue fon -langue maternelle de l’auteur- convainquent que ce dernier est identifiable à une aire culturelle facilement reconnaissable.

Le veilleur de nuit aussi se déroule à Djên’Kêdjê. Le personnage est une statue bisexuée qui assumait depuis des siècles une fonction importante : « on le disait gardien des lieux sacrés ; la tradition veut qu’un homme ait été sacrifié, enterré à genoux, et que la pointe du socle de « Bochio » (la statue) ait été enfoncé dans le crâne de la victime.»

Jetée dans un débarras poussiéreux par le modernisme triomphant, la sculpture est récupérée par Hounnoukpo, un paysan qui en entreprit la réhabilitation en le fixant au milieu de la cour de sa concession. La cérémonie appropriée se a lieu sous la direction du vieux Akpoto -le père de Hounnoukpo- qui exécute les rituels, y compris l’antique sacrifice pour lequel un «chien « venu on ne savait d’où » se substitue à un être humain pour être enseveli rituellement. Dès lors, le vol de bétail dont Hounnoukpo était régulièrement victime, malgré ses plaintes auprès des «hommes à la matraque », prendra une autre tournure : toutes les tentatives des brigands se solderont pour eux par de mystérieuses et sévères ripostes «des forces invisibles » qui les refouleront et les brigands auront le sentiment que des hommes particulièrement musclés s’opposent à leurs efforts. Au cours de l’ultime attaque, leur chef ligoté est détenu par des «invisibles » jusqu’au petit matin.

Le symbolisme de cette nouvelle tend à souligner l’efficacité de la statue bisexuée contre les brigands. L’analyse d’une telle démonstration pourrait faire soupçonner l’écrivain de cultiver un penchant irraisonné pour d’obscures traditions africaines selon lesquelles de simples statues pourraient contrecarrer des agissements des hommes. Le fond du problème est que la force de l’ésotérisme réside dans les systèmes de pensée de la société traditionnelle africaine ; Olympe Bhêly-Quenum en administre ici la preuve et se distingue, par sa constance à exprimer ce qu’il con- vient d’appeler simplement l’esprit africain. Aussi, en dépit de son allure fantasmagorique qui pourrait le faire ranger dans le genre fantastique, Le veilleur de nuit est, en fait, la description d’une réalité spirituelle africaine ; l’écrivain a pris le parti d’insister sur les valeurs mystiques qui ne sont pas forcément négatives.

Mashoka elfu moja, dernière nouvelle de la trilogie, a pour sous-titre l’insurrec-tion des mille haches et relate, en République d’Alfajiri, l’histoire du renversement d’un régime militaire dictatorial par une masse de jeunes baptisés « les nihilistes antirévolutionnaires ».Révolté par les exactions sans nom du régime du Général Mahoro Tonoudouto, le peuple s’arme de hachettes traditionnelles, entre en révolution sous l’impulsion de jeunes étudiants tels Noukpo, Wlanvie, Abiodun, Utamu, Tafadheli, Nguvu, etc. La longue et discrète mobilisation des Mille haches atteint son paroxysme quand de grandioses festivités sont organisées pour commémorer l’anniversaire de l’indépendance d’Alfajiri. Le récit s’achève par la victoire des Mille haches qui annoncent la naissance des temps nouveaux au cours desquels elles sont « prêtes à surgir si la moindre atteinte est portée à la Démocratie et à la République ».

L’auteur dans une note liminaire mentionne que «cette nouvelle, écrite à Rome en février-mars 1962, parut pour la première fois en 1986, aux Editions Gallimard (Paris) dans le collectif intitulé : Pour Nelson Mandela, en hommage à l’illustre prisonnier de l’Apartheid » ; le lecteur est ainsi introduit dans un contexte historique : 1962 est un précieux indice permettant d’aller au fond de l’esprit de Moshoka elfu moja pour le classer parmi les écrits de désenchantement qui, sur tous les tons, ont dénoncé les pouvoirs despotiques qui ont dirigé l’Afrique après les indépendances ; aussi cette nouvelle, la plus longue du recueil, est-elle aussi d’une haute portée politique, dénonçant par analogies le caractère inique, inacceptable de l’Apartheid qui sévissait en Afrique du Sud. La chute de ce régime indique qu’Alfajiri s’assimile à une prédiction de sa débâcle et ce n’est pas par hasard qu’en Alfajiri sont fréquents des noms, expressions, même des discours en kiswahli ont cours, bien qu’au plan toponymique, beaucoup de noms ont trait à la langue fon ; ainsi, on ne saurait confiner la nouvelle dans un cadre spatio-temporel exclusivement sud-africain.

Mashoka elfu maja révèle en Olympe Bhêly-Quenum un pionnier dans la dénonciation de l’Apartheid par rapport à ses compatriotes Jérôme Carlos (Les Enfants de Mandela, 1988) et Edgard Okiki Zinsou (Le Discours d’un affamé, 1993).

La découverte du racisme.

Une Grande Amitié (1953-1954),Eros noctambule »(1954),Les francs-maçons(19
54-1955) Le vagabond (1955), Funmilayo (1956-1957), constituent le second pôle du recueil qui introduit le lecteur dans l’univers d’un groupe de jeunes étudiants noirs en France et de leurs camarades blancs et lui fait partager leurs aventures de gens qui aiment les badinages, dialogues sur l’amitié, l’amour, la sexualité et les rapports sociaux.

Si dans Eros noctambule le lecteur découvre la désolation du jeune puceau Edouard Barguin parfois mal à son aise en compagnie de ses amis accoutumés aux milieux où l’on fornique sans se gêner, Une Grande Amitié s’achève par le suicide de ce jeune homme qui en avait «marre des bassesses de (sa) mère » qui n’est pas un modèle de vertu.

Au pays natal, Kofi Le vagabond (membre du groupe d’étudiants), est initié dès son adolescence aux secrets des forces surnaturelles par son oncle Atchè et possède la faculté d’entendre dans les moments critiques, « infiniment lointaine, mais péremptoire », la voix de cet oncle déjà mort ; il s’emploie à juguler la dépression nerveuse, qui, de temps à autre, mine le groupe à cause du rejet et de l’ostracisme dont il est l’objet à Noirseuil. Sacrifice au Soleil de Midi est de la même trempe et nous plonge davantage dans les tréfonds du racisme dans certains milieux en France.

Kwamé Guidiglo, le héros de cette nouvelle, a subi des agissements de toutes sortes pour des motifs profondément racistes ; plusieurs propriétaires de Rienville refusaient de lui louer leurs studios pourtant libres parce qu’il était Noir ; cette réplique d’une femme blanche est symptomatique de l’atmosphère de cette nouvelle : « Eh bien ! Sincèrement, je ne comprends pas qu’un être humain puisse être noir ; pour moi, un Noir est une aberration de la nature ».

Dans un registre sentimental, Funmilayo relate les circonstances dans lesquelles Kofi rencontre «l'âme sœur» du nom de Funmaliyo, sur un fond de militantisme politique des étudiants africains en formation en Occident, qui se mobilisaient pour avoir leur mot à dire sur l’évolution de l’Afrique à la veille des indépendances.

Il est aisé de rattacher Funmilayo à La Conférence de Berlin campée sur une profonde idylle entre l’Africain Anikokou Alihonou, parti de Djên’Kêdjê, et Miléna, l’Allemande, à l’occasion du séjour du premier à Berlin où il assiste à une «Conférence internationale de psychanalystes ».

Alors que Les Francs-maçons a trait aux circonstances au cours desquelles Anani Ségue N’DI (un autre membre du groupe des étudiants) a eu l’occasion de discuter en long et en large de l’ordre de la Franc-maçonnerie avec une famille qui en est membre, la nouvelle qui nous apparaît la plus surréaliste -et probablement la plus belle- est Oni loni jè. Ecrite à la première personne du singulier sans que le nom du narrateur et héros nous soit révélé, la nouvelle semble constituer la suite logique de «Le vagabond » dont Kofi est le héros.

Oni loni jè reprend, ou si l’on préfère, renoue avec la description détaillée de la cérémonie d’initiation de Kofi ,déjà évoquée dans Le vagabond, par l’oncle Atchê détenteur de forces surnaturelles. La nouvelle a ceci de particulier que l’action se passe en Occident et apparaît comme un retour en Afrique. Le narrateur évoque la cérémonie de son entrée dans le cercle des initiés, son «immersion dans l’univers des forces surnaturelles des peuples noirs » par son oncle Atchê et le surréel fut total : au cours de la cérémonie, le narrateur parvint, de façon mystérieuse, à faire venir sur le site un poulet blanc pour en faire offrande à « Bochio » au cœur du bois sacré ; après son initiation, il se vit conférer le pouvoir de voir l’intérieur du corps de son oncle comme dans une radioscopie. Le jour du décès d’Atchê, en présence de tous, « son corps avait disparu comme s’il eût été aspiré par la terre ».

Les prouesses surréelles du héros-narrateur se sont poursuivies en Occident : il y réussit la guérison, entre autres, d’une malade mentale que tous les grands spécialistes s’accordaient à dire qu’elle serait «un jour proche emportée» par sa «schizo-phrénie paranoïde en progression dégradante ».

On ne s’étonne guère qu’Oni loni jè (nom d’initié du héros de cette nouvelle éponyme) ne rate aucune occasion de vanter les forces et richesses spirituelles africaines.

Dans Madame Vénihale, la dernière nouvelle du volume, c’est cette femme elle-même qui fait état des refoulements, traumatisme, voire déboires de sa vie conjugale : elle a préféré interrompre une grossesse pour n’avoir pas joui des plaisirs de l’acte sexuel. Jean Vénihale, son mari, mourut au front ; la nouvelle s’achève sur l’espoir d’une nouvelle aventure : l’héroïne a «fait la connaissance d’un Africain nommé Kouglo et il s’est produit en elle comme un dégel ; une part de son passé qu’elle croyait aboli s’est mise à se dévider…».Derrière Mme Vénihale se cache en réalité l’écrivain qui se livre à la radioscopie d’une société occidentale en proie au mal-être et aux déséquilibres affectifs de tous genres. Que l’Africain Kouglo soit celui sur qui se fonde l’espoir de remédier aux traumatismes psycho-sexuels d’Irène Vénihale met en évidence un aspect de «ce que l’homme noir apporte » à une société occidentale qui lui dénie parfois jusqu’à son statut d’être humain.

Au total, il conviendrait de retenir ceci :La naissance d’Abikou célèbre les richesses mystiques de l’Afrique. On se demande d’ailleurs si cet Abikou né dans la première nouvelle du recueil est autre que Kofi qu’initia l’oncle Atchê. S’il en était ainsi, tout le recueil pourrait être considéré comme une composition où des éléments réapparaissent de façon rémanente, cyclique ; il y a comme une récurrence manifeste dans la célébration des pouvoirs mystiques de l’Afrique traditionnelle : les pouvoirs qu’Atchê, le grand Maître du Sacré, a transmis à certains personnages des différentes nouvelles permettent à ces derniers d’entreprendre des démarches étranges pour affronter, guérir, annihiler d’autres forces, ou remédier aux diverses crises qui minent l’univers psychologique de l’homme blanc, itérativement reprises par l’auteur dans la quasi totalité des nouvelles.

La naissance d’Abikou, d’autre part, dénonce un racisme endémique en Occident. A l’heure où nombre d’Africains prennent des risques de s’y exiler en le considérant comme l’Eldorado, les nouvelles de ce recueil sont à lire, à relire même pour découvrir d’autres réalités. Qu’un écrivain aussi célèbre qu’Olympe Bhêly-Quenum, qui a donné à la littérature négro-africaine d’expression française des oeuvres universellement appréciées, publie aujourd’hui ce «volume qui regroupe des textes écrits entre 1953 et 1984 », autorise à en déduire que cet écrivain béninois, au soir de sa carrière, est en train de vider ses tiroirs de ses manuscrits et c’est un bien pour la postérité, pour le patrimoine littéraire africain en général et béninois en particulier, enfin, pour les potentiels biographes de cet auteur et pour l’universel.

La naissance d’Abikou montre, sur un tout autre plan, que l’édition au Bénin a encore beaucoup à faire pour être digne de la confiance que les célébrités voudraient bien placer en elle, car la relecture et la correction semblent avoir été malheureusement ignorées, du moins très négligées, dans le cas du présent recueil.

Koudoadinou Roger

Le Matinal, Bénin