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LIANA NISSIM CONFERENCE DE RAGUSA

DEUX PETITES VILLES AFRICAINES, EMBLEMES DES TRADITIONS :

Les Traces de la meute de Boubacar Boris Diop

L’Initié d’Olympe Bhêly-Quenum)

Par Liana Nissim

 

 

Quand les critiques exposent l’histoire du roman africain francophone, en s’arrêtant à l’époque de son affirmation comme genre majeur au tournant des années Cinquante du XXème siècle, ils soulignent souvent sa « structure bipolaire manichéenne »1 qui s’efforce de rendre compte du « sentiment diffus d’ambiguïté et de bâtardise culturelle »2 dont souffre le continent par suite du traumatisme colonial et du contact forcé avec l’Occident. Quoiqu’il s’agisse quelquefois d’un « manichéisme simpliste qui oppose l’enfer de la modernité à l’éden de l’existence traditionnelle »3, le roman africain de l’époque a su s’affirmer par de notables chefs-d’œuvre, en connaissant par la suite une évolution et une métamorphose éblouissantes qui en font l’un des domaines littéraires parmi les plus remarquables du panorama mondial contemporain.

Cependant, la grande structure bipolaire tradition/modernité n’a pas disparu de la production romanesque, en se proposant certes à travers des modalités nouvelles, tout en gardant l’opposition binaire qui en était et en est encore souvent la traduction symbolique la plus voyante : l’opposition ville/village.

En effet, dans les littératures africaines, les grandes constellations thématiques se réalisent volontiers dans un espace géographique, qui devient emblématique. Aussi, rencontrons-nous souvent d’un côté la grande ville tentaculaire, qui s’affiche comme la manifestation « la plus achevée et la plus perverse »4 de la civilisation occidentale, et de l’autre côté le village traditionnel, tapi (hors du temps) dans la brousse profonde ; et ces deux réalités sont constamment présentes, déclinées selon toutes les variations et surtout selon toutes les hyperboles possibles.

Cette structure d’antithèse polarisée finit par exclure souvent du système symbolique romanesque une réalité qui connaît pourtant, dans le continent africain, une existence qui n’est nullement négligeable, à savoir les villes petites ou moyennes.

Mais il n’y a pas de règle sans exception : deux grands auteurs, le sénégalais Boubacar Boris Diop et le béninois Olympe Bhêly-Quenum, ont choisi de faire de cette réalité importante un thème significatif de leur production romanesque, en introduisant dans leurs œuvres, à côté des métropoles et des villages, les villes moyennes ou les petites villes.

Pour chacun d’eux, j’ai choisi un roman où cette sorte de ville ne compose pas seulement l’espace où se déroule l’histoire racontée, mais se constitue elle-même comme thématique structurante de l’œuvre, c’est-à-dire comme vecteur métaphorique traduisant la vision du monde qu’elle propose.

L’Initié5 d’Olympe Bhêly-Quenum raconte la lutte acharnée opposant le docteur Kofi-Marc Tingo (qui a étudié la médecine en France et puis est revenu pratiquer en Afrique) au sorcier guérisseur Djessou, dérangé par celui qu’il considère comme un rival gênant.

De « conviction spiritualiste » (p. 185) sans être croyant et sans appartenir à aucune religion (ni au christianisme de son père ni au vodoun de sa mère), Kofi-Marc Tingo a été initié par son oncle maternel aux « forces essentiellement constructives » (p. 128) de la tradition et à la pharmacopée africaine, qui ont fait de lui le « détenteur d’une puissance archaïque » (p. 242)6. « Formé par la conjugaison de plusieurs civilisations » (p. 156), il est devenu de la sorte « un homme habile à jouer alternativement la carte de la médecine européenne et celle des moyens de guérison africains » (p. 172) ; surtout, il s’oppose à tous ceux qui « mercantilise[nt] les forces traditionnelles » (p. 129), comme le vénal et redoutable Djessou, « qui se sert lui aussi de ces forces obscures mais pour ses intérêts personnels, et pour nuire »7, en faisant appel aux peurs ancestrales qui persistent chez tous les Africains, même chez les soi-disant évolués, puisqu’ils ont « renié la spiritualité africaine » (p. 176), devenant incapables de la maîtriser et de se soustraire à l’ascendant et aux méfaits du sorcier.

Le roman se structure donc selon l’idéalisme antithétique cher à Olympe Bhêly-Quenum, où « le oui s’oppose au non, le bien s’oppose au mal, l’utile s’oppose au nuisible, l’ordre s’oppose au désordre »8, dans un affrontement sans merci qui implique la victoire de l’un des deux pôles, celui du mal absolu, incarné par Djessou, ou celui du bien absolu, représenté par Kofi-Marc Tingo.

Une telle opposition tragique (qui ne peut se limiter à un simple différend personnel entre particuliers) se déploie dans l’espace d’une ville et sous les yeux souvent effrayés de la cité entière, témoin du drame en train de se jouer.

L’époque où se situe l’action, comme le rappelle le roman, est celle « où l’Afrique entrait dans la dernière phase de son statut de colonie française » (p. 283), soit aux approches des années Soixante ; quant aux lieux, si la toponymie est imaginaire, on reconnaît facilement dans Djen’Kêdjê le Dahomey (l’actuel Bénin). Toutefois, l’identification de la ville de Oukô, où se déroule l’action, pourrait sembler moins évidente ; Mahougnon Kakpo écarte toute correspondance avec une ville réelle9, et il y a certes une élaboration imaginaire des données référentielles ; mais lisons la présentation de la ville, sise au bord de l’Océan :

 

«  Air frais. Océan houleux sur lequel les bateaux donnaient l’impression de lambiner. Décor invariable et agaçant. Marc longea le boulevard de l’Atlantique, tourna le dos aux vagues, en empruntant l’avenue des Cocotiers. Comme guidé par une boussole de marin, il devinait la position d’Oukô avec précision : la ville avait le pied enraciné dans les eaux glauques de l’Océan ; le dos résolument appuyé contre les flots, elle plongeait de toute sa longueur dans la foule cosmopolite qui grouillait, se bousculait, hurlait, riait, s’injuriait parmi le bruit de ferraille de toutes sortes de véhicules. » (p. 81)

 

Dans ces quelques lignes, nous pouvons déjà percevoir des éléments fondamentaux pour la compréhension de la ville de Oukô et de l’œuvre d’Olympe Bhêly-Quenum.

Remarquons avant tout la focalisation de la description : le point de vue est celui de Kofi-Marc Tingo, qui est né dans cette ville, qui la connaît à fond et qui l’aime comme s’il s’agissait d’une créature vivante : elle a des pieds, un dos, un élan vital saisissant ; ainsi, un investissement affectif très intense fait de Oukô un lieu familier et vivant même pour le lecteur. Celui-ci finit par épouser le point de vue du personnage qui - dit le texte - « aimait cette ville, l’atmosphère qui s’échauffait doucement dès la naissance du jour, pour devenir une fournaise avant que le soleil atteignît le zénith » (p. 83).

Or, bien que le sorcier Djessou ait habité la ville pendant toute sa vie (il est déjà un homme âgé au moment de la diégèse) et bien que le docteur Tingo (beaucoup plus jeune) ait habité en France pendant toutes les années de ses études, jamais la ville de Oukô n’est décrite selon le point de vue du sorcier, mais toujours à travers le regard du médecin, comme si elle s’était rangée de son côté dès le commencement, ce qui en dit long non seulement sur l’issue finale du combat, mais aussi sur le rôle actantiel que la ville va y jouer.

 

Mais revenons à la description citée plus haut, car il y a encore deux aspects à souligner, à savoir la présence de l’Océan et la vitalité chaotique de la foule. Ces deux constituants de la ville, destinés l’un et l’autre à des expansions considérables, nous permettent de ne pas y reconnaître Ouidah, la ville natale si chère à Olympe Bhêly-Quenum, ni les caractères fondamentaux ainsi décrits : la beauté un peu distante et exclusive du quartier dénommé européen, « cet artificiel quartier européen organisé à quelques pas de la mer » (p. 83) avec ses « silencieux pavillons s’échelonnant le long de l’Océan parmi les cocotiers, les filaos dont les chuchotis se confondent avec l’éternel ressac des vagues sur la grève » (p. 82) ; il s’agit plutôt de Cotonou, son marché nommé Ganximin avec ses « hurlements de femmes en pagnes aux tons chauds ou criards proclamant l’importance de leur marchandises » (p. 83), le port représenté « à l’heure où les pêcheurs [luttent] contre les flots » (p. 91), où « nombre de pêcheurs sur la plage courant à leur secours se [jettent] dans la houle […], tandis que de l’océan, d’autres [tirent] à grands cris leurs sennes lourdes de poissons » (p. 92), le centre ville, si vivant tout au long de la journée dont on décrit « la foule des ouvriers et des vendeuses » (p. 75), la multitude des mendiants et des perclus, et les « klaxons des voitures ; gémissements de freins de camions ; ferraillement de tacots cahotants » (pp. 82-83).

Disons-le sans risque de nous méprendre, Oukô est indéniablement la ville de Cotonou à l’époque où l’auteur y campait des actions de L’Initié ; malgré la raison essentielle qui aurait pu permettre d’y reconnaître la ville de Ouidah avec le déploiement dans ses rues des cérémonies du vodoun, Oukô est une sorte d’hypostase de Cotonou.

Mais Ouidah est une ville moyenne du Bénin (elle compte aujourd’hui 85.000 habitants environ ; Cotonou, la plus grande ville économique, en compte près de 1.600.000 et Porto Novo, la capitale, 230.000 environ) ; Ouidah est cependant très célèbre pour son glorieux passé historique, étant le berceau du vodoun, très vivant encore aujourd’hui ; on en découvre le rayonnement jusqu’à Cotonou, alias Oukô, puisque dans le roman, le lecteur assiste plusieurs fois aux défilés des vodounsi, dont « les cérémonies […] duraient depuis plusieurs semaines » (p. 100) :

 

« Les habitants de la ville précipités de leurs cases encombraient l’avenue, marchaient à petits pas nerveux aux sons péremptoires des tam-tam […].

Soleil de feu ; chaleur implacable ; foule en nage dans le mirage ; mais mystérieux, inexorable, retentissait avec vigueur le langage des instruments de musique, et les vodunsi dansaient en s’avançant au milieu de la multitude [...]. La masse [était] conquise par les gestes hiératiques où seuls leurs pagnes blancs, leurs attirails de cauris, de perles, de plumes d’oiseaux aux couleurs vives variées, et de grelots distinguaient les adeptes des profanes. […]

Une vague de poussière rouge, s’élevant de la terre montait en spirale, escortait la houle humaine, l’enveloppait, puis la précédait en obstruant l’avenue bordée de kaïlcédrats sur laquelle s’étendait une ombre frémissante. Un parfum alliacé qui s’exhalait des arbres se mêlait à la puissante odeur des sueurs ; […] bicyclettes, camions et voitures, roulant à peine, klaxonnaient. Leurs occupants, impatients, empruntaient en bougonnant les voies transversales […]. En extase devant les manifestations du Dieu-Tonnerre, nul ne s’intéressait aux détails de la vie quotidienne. » (pp. 100-103).

 

Je m’excuse pour cette longue citation (pourtant très abrégée par rapport au texte du roman), mais elle me paraît fondamentale pour montrer l’importance des cérémonies aux yeux des habitants de Oukô, l’enracinement profond de cette religion dans la texture de la ville et en même temps la coexistence joyeuse entre les plus anciennes traditions locales et la modernité cosmopolite de type occidental.

Dans le combat du docteur Tingo contre le mauvais Djessou (combat dont le but est surtout celui de libérer le pays de certains aspects traditionnels désormais anachroniques ou déformés et corrompus, sans pour autant renier les valeurs spirituelles d’une culture séculaire, en les employant au contraire pour une vraie émancipation), dans ce combat – disais-je – les vodounsi ne prennent pas position ; ils assument plutôt la fonction du chœur de la tragédie grecque, comme le prouvent les paroles prononcées par le coryphée qui ouvre la procession :

 

« Place, place !

Quittez la route

La maladie bouillonne

La Mort arrive

Le Grand Dieu avance !

Oh, méchants ! Anéantissez-vous,

Vous les purs. Prosternez-vous » ! (p. 99 ; en italiques dans le texte)

 

Aussi, à la fin du roman, quand le sorcier Djessou meurt, frappé par la foudre, dans une « nuit oukônienne pleine de fureur céleste » (p. 338), le cortège des adeptes du Dieu-Tonnerre emportent son cadavre, en prononçant ces paroles pendant que les tam-tam résonnent impérieux :

 

« Impossible ! Impossible ! Impossible !

Ô Impossible !

Les Dieux ne tuent pas les purs […]

Les purs meurent autrement »(p. 344, en italiques dans le texte)

 

L’esprit moralisateur de la religion ancestrale finit de la sorte par épouser la cause du docteur Tingo ; et on peut comprendre que s’il est à même d’accepter et de vivre de sa propre personne la tradition tout en luttant pour la modernisation de son pays, c’est parce qu’il est né et parce qu’il vit dans cette ville qui est la personnification même de la conciliation des deux cultures.

Les choses vont autrement dans le roman Les Traces de la meute de l’auteur sénégalais Boubacar Boris Diop.

Dans cette œuvre, plusieurs narrateurs, se situant dans le futur (vers l’année 2020, où « il ne reste de tant de haine et de fureur que des échos assourdis »10), prennent la parole pour reconstruire l’histoire mystérieuse d’un assassinat atroce qui a eu lieu en 1978, dans la petite ville de Dunya.

Quoique dans tout le roman le Sénégal soit désigné dans sa réalité géographique (Dakar, Thiès, Gorée, Saint-Louis, le Cayor, la Casamance, le Fouta, le Baol…), avec Dunya nous sommes encore une fois en présence d’un toponyme imaginaire ; le mot Dunya, d’origine arabe, signifie « le monde » et tous les biens de ce monde ; il s’agit donc d’une nomination symbolique, qui affiche la prétention des habitants à considérer leur petite ville comme « le monde entier » : « Dunya – dit le roman – se croyait vraiment, avec une gravité qui […] prête à rire, le centre de l’univers » (p. 19).

Dunya est vraiment une très petite ville, « recroquevillée sur elle-même comme un animal craintif » (p. 17), qui s’est tenue « plus longtemps que d’autres à l’écart des mœurs nouvelles » (p. 22). Le plan de la ville est souvent évoqué dans le roman : il y a, tout autour, « l’immensité pétrifiée de la savane » (p. 70) ; il y a de vieux remparts en ruine ; une carrière à ciel ouvert abandonnée, un peu en dehors de Dunya ; une ancienne fabrique de glace en cours de démolition ; quant au centre ville, il est décrit en détail :

 

« Le centre de Dunya où nous nous réunissons tous est un vaste cercle à l’intérieur de la ville. Le marché, la fontaine publique, les petites échoppes et la gargote de Babou y sont installés. […] Les habitants de Dunya, même s’ils ne le disent pas, ont l’impression d’étouffer. La ville est si exiguë que les moindres faits et gestes de chacun s’offrent au même moment à la vue de tous. » (p. 193)

 

Il y a enfin les services administratifs, comme le bureau de poste, l’école primaire, la Maison des Jeunes, la Préfecture, le Centre d’Expansion Rurale, mais :

 

« En dépit de leurs appellations pompeuses, les services administratifs de Dunya se composaient de petits bâtiments tassés sur eux-mêmes et tout à fait minables. […] Les bureaux et les logements réservés aux fonctionnaires occupaient un vaste périmètre à l’ouest de la ville, en fait sa partie la plus insalubre, couverte de marécages et envahie en toutes saisons par les moustiques et les mauvaises herbes. Les margouillats n’arrêtaient pas de courir le long des murs fissurés et les portes et fenêtres mal ajustées grinçaient affreusement au moindre coup de vent. » (p. 23)

 

Une si étonnante négligence des bâtiments publiques est déterminée par la situation particulière de la ville ; assez déchue, comme on vient de le voir, elle est cependant considérée comme « une ville prestigieuse et d’une grande importance politique » (p. 37), à cause de son glorieux passé ; elle est gouvernée – ou plutôt dominée – par le roi traditionnel, le Maître du Pays, descendant du fondateur Saa-Ndéné, le vainqueur du terrible monstre Dum-Tiébi ; et quoiqu’il s’agisse d’une « petite ville du bout du monde sans cesse frôlée par les ténèbres et par le néant » (p. 19), les habitants de Dunya ne sont pas loin de croire « que Dieu, après avoir créé le reste du monde à la hâte et presque à contrecoeur, avait résolu de modeler lentement, à travers les épreuves de l’amour, Dunya, le seul royaume digne de Sa Toute-Puissance et où vivaient les meilleurs hommes » (p. 25).

Cette permanence du pouvoir traditionnel à côté de l’Etat moderne ne doit pas trop étonner ; par exemple, au Sénégal, dans la commune rurale de Gandiaye, au département de Kaolack, à côté du maire, il y a le roi de Gandiaye, qui garde sa légitimité historique et qui intervient dans la gestion de la ville; dans Les Traces de la meute c’est ce type de partage qui est représenté : en effet, pour établir les services administratifs à Dunya « il avait fallu des trésors de patience pour décider le Maître du Pays à accepter leur implantation » (p. 23) ; « tous les fonctionnaires de la ville, imposés à leurs postes par le Maître du Pays, étaient originaires de la région » (p. 23) ; le commissaire du chef-lieu de la région, chargé de l’enquête sur l’assassinat qui a eu lieu en ville, ne peut « rien faire sans l’avis du Maître » (p. 50) ; le président Senghor (transformé en personnage de roman), en 1967, « rendit une visite de courtoisie au Maître du Pays » (p. 62) ; et d’ailleurs, l’importance historique et mythique de la petite ville est reconnue par tout le monde, même à Dakar ; ainsi, un gardien de prison pense que « Dunya [est l’] ancienne capitale d’un royaume mystérieux où ne venaient au monde […] que des êtres exceptionnels » (p. 108), dans le bidonville dakarois de Sinbong on reconnaît que « Dunya avait pratiquement vu naître les grands hommes du pays » et que « si Dunya n’avait pas existé, le Sénégal aurait eu un destin très différent » (p. 121).

Or, c’est dans cette ville si particulière pour son ancienne importance historico-mythique qui se produit l’événement central du roman : l’assassinat de Kaïré (victime « d’une impitoyable chasse à l’homme », p. 73), un jeune fonctionnaire que le Ministère de l’Intérieur avait affecté à Dunya « sans même prendre l’avis du Maître » (p. 41).

Ce manque de respect de la part du pouvoir central pour le pouvoir traditionnel, l’attitude détachée, indifférente, un peu ironique du jeune fonctionnaire, son acharnement à vouloir créer le musée pour lequel il a été affecté à Dunya et dont la ville ne sait que faire, mais surtout son entêtement à ne pas vouloir rendre visite au Maître du Pays (ce qui aurait signifié une soumission au pouvoir absolu dominant la ville), toutes ces circonstances réunies font du jeune Kaïré l’étranger par excellence ; « Kaïré… Un homme libre, que n’embarrassaient ni ses racines ni les préjugés » (p. 17), Kaïré toujours souriant, toujours impassible, « n’a jamais prononcé un seul mot contre les habitants de Dunya ou contre le Maître du Pays » (p. 87) ; cependant, il suscite un malaise profond dans la population de Dunya :

« Au fond, ce que nous lui reprochons sourdement, ce n’est pas tant de nous narguer que d’ignorer notre existence. […]

Pourquoi depuis qu’il est à Dunya, l’étranger nous a-t-il fait perdre toute sérénité ? C’est qu’il a créé une attente et donné une forme au vide […]. De savoir au fond de nous-mêmes que l’étranger nous intimide finit par nous rendre haineux. […]

Il voulait son musée et il refusait d’aller s’agenouiller devant le Maître. Seul un fou pouvait croire une telle chose possible. » (pp. 193-194, 197)

 

Mais la chose la plus grave qu’on reproche à l’étranger est d’avoir su réunir autour de lui les jeunes de la ville, en les fascinant d’abord par le sport, puis en organisant des expéditions archéologiques, à la recherche d’une Ville Ancienne, ce qui alarme tous les notables :

 

« L’étranger cherche à présent une ville très ancienne sous la terre. Il a réussi à faire croire aux enfants que cette ville est antérieure de plusieurs milliers d’années à la fondation de Dunya. » (p. 205)

 

En mettant ainsi en danger les croyances intangibles de la ville, Kaïré est désormais considéré comme « un fou dangereux » (p. 206), d’autant plus qu’il raconte chaque soir à ses jeunes auditeurs enthousiastes, à propos de cette hypothétique Ville Ancienne, un épisode d’« une épopée fondatrice qu’il invente »11, grotesque à loisir, dominée par le fabuleux et monstrueux Baay Gallay, qui sait faire rire aux éclats les jeunes et qui constitue en même temps la représentation burlesque de tout tyran, de tout usurpateur, de tout dictateur, de tout homme de pouvoir et, fatalement, du Maître du Pays.

Ainsi, dans la ville de Dunya, toute figée « dans les méandres de sa jactance mythologique » (p. 19), dans « l’éblouissement équivoque d’un passé dont elle portait les traces invisibles et profondes » (p. 22), une ville où tous se caractérisent par « la retenue […] et une grande réserve naturelle » (p. 22), pour la première fois des jeunes apprennent le plaisir du rire et acquièrent la conscience de la critique ; c’est ce qui paraît inacceptable, pire, criminel aux yeux de ceux qui « s’étaient donné pour mission de veiller sur la sécurité de Dunya » (p. 25) ; c’est ce que dit Diéry Faye, l’exécuteur matériel de l’assassinat de Kaïré :

 

« Crois-tu que Kaïré avait le droit de dresser nos enfants contre nous, de tourner en dérision ce à quoi nous croyons le plus ? Ne pouvions-nous donc construire notre mémoire à notre guise sans que Kaïré vienne s’en mêler en retournant les entrailles de Dunya à la recherche de je ne sais quelle Ville Ancienne ? » (p. 210)

 

C’est ce que dit Yatma Ndoye, le terrible, fanatique et noble gardien des traditions de Dunya, le vrai organisateur de « la chasse à l’homme, la nuit, dans les rues étroites de Dunya » (p. 179) :

 

« L’étranger sait ce qu’il fait. Il est en train de corrompre l’esprit de nos enfants. S’il arrive à ses fins tous ces petits qui le suivent matin et soir auront honte de nous plus tard. » (p. 209)

 

C’est ce que dit le Maître du Pays, le mandant ultime du meurtre :

 

« Quelqu’un nous est venu de loin. Il a dit à nos enfants : « Moi, j’appartiens à la nation sans frontières des temps modernes, je sais rire et je vais vous apprendre à vous moquer de vos parents qui sont mélancoliques et insensés ». Il leur a dit aussi : « Avant le Fondateur, il y avait des fondateurs et je vais vous le montrer. Creusez la terre avec moi et vous verrez. » […] Il est arrivé ce que tu sais. Oui, c’est regrettable mais l’étranger seul pouvait détourner la main du destin. » (p. 65)

 

Ainsi, la ville de Dunya finit par identifier dans le jeune fonctionnaire un avatar du monstre mythique vaincu par l’ancêtre fondateur, qui avait prophétisé le retour éternel du monstre et son éternelle débâcle :

 

« Sachez-le : jusqu’à la fin des temps Dum-Tiébi reviendra à Dunya. Ni montagnes ni océans ne pourront décourager sa haine contre vous. Un jour Dum-Tiébi descendra des cieux. Un jour il surgira, ivre de fureur, des profondeurs de la terre. N’ayez crainte cependant : Dum-Tiébi mourra autant de fois qu’il reviendra. » (p. 31)

 

Selon le mythe, le monstre est en effet revenu, en assumant tour à tour la forme des épidémies, des vents de sable, du feu et du fer, des hordes de sangliers masquant des bataillons de djinns…

Interrogé par le Maître du Pays sur l’identité du monstre, le commissaire chargé de l’enquête cherche à s’en tirer en faisant recours à une vague diplomatie, pourtant raisonnable :

 

« Maître – dit-il – Dum-Tiébi est le Mal et il nous vient à chaque époque avec un visage différent. Aujourd’hui Dum-Tiébi n’est rien d’autre que le sous-développement qui entraîne la famine, la maladie et mille autres souffrances. » (p. 64)

 

Mais le Maître du Pays n’est pas dupe, et après un amer reproche sur l'incrédulité du commissaire, il lui explique froidement mais patiemment le bien-fondé des croyances de Dunya, en concluant :

 

« Pour Saa-Ndéné le Fondateur et donc pour nous aussi, Dum-Tiébi est seulement la métamorphose. Dunya est une terre où chaque chose restera à sa place jusqu’à la fin des temps. » (p. 65)

 

Ces paroles intransigeantes qui identifient le Mal dans toute métamorphose et le refus de tout changement, constituent le manifeste programmatique de cette petite ville (imaginaire et exemplaire) ; en même temps, elles justifient la condamnation de la part de l’auteur implicite de tout conservatisme stérile amenant à l’impasse inexpiable du crime.

Et pourtant tout au long du texte (qui, bien sûr, condamne horrifié le féroce assassinat de Kaïré), plusieurs personnages méditent sur les croyances mythiques de Dunya, en laissant petit à petit émerger la défense et illustration de la culture traditionnelle ; prenons par exemple le commissaire Dia, chargé de l’enquête, homme doué d’un solide bon sens, d’un grand réalisme et aussi d’une acceptation désenchantée des compromis inévitables ; il considère Dunya (tout en reconnaissant son importance politique) comme une ville « hautaine et dangereuse où la stupidité [tient] lieu de principe de gouvernement » (p. 79) ; cependant, à un certain moment de son long colloque avec le Maître du Pays, il vient « de voir en un éclair le sentier bifurquer vers le rêve et la magie. Il avait rarement éprouvé un tel sentiment de plénitude ». (p. 65)

En approfondissant la pensée du commissaire au sujet de ces croyances mythiques, le texte nous suggère sa position ambivalente (qu’épouse aussi l’auteur implicite) : il n’a aucune foi dans « ces récits pour enfants » (p. 81) et perçoit le caractère dangereux du fanatisme qui peut en dériver ; mais il en reconnaît en même temps la valeur universelle :

 

« Le fait est qu’il ne croyait pas un mot de ces récits pour enfants. Mais il avait vécu assez longtemps pour savoir que sans le secours de ces récits pour enfants toutes les sociétés humaines seraient en grand désarroi. L’important à son avis c’était moins une introuvable vérité que ce qu’on décidait d’admettre comme telle afin de faire tenir l’édifice, quitte ensuite, pour garder intacte l’hallucination, à exterminer des peuples entiers. Il ne pouvait imaginer sans effroi une société humaine fondée sur la pure raison. Il lui paraissait bien plus raisonnable de donner, pendant la dérisoire traversée du fleuve, tout le pouvoir au rêve et à la fantaisie car le rêve et la fantaisie coûtaient, en définitive, moins de larmes et de sang. » (p. 81)

 

C’est, en d’autres mots, ce que lui avait dit le Maître du Pays :

 

« Tu viens de dire quel être abject est Dum-Tiébi. Pourtant tu ne crois pas à son existence et tu as peut-être raison. Mais il faut bien que mon peuple donne un nom à l’immonde. » (p. 65)

 

Ainsi, c’est une vision du monde complexe et amphibologique qui émerge du roman : certes, Dunya est une ville enfermée sur elle-même, incapable de se rénover et d’accepter le moindre changement, au point de tomber dans le plus horrible des méfaits, le déchaînement sadique de la horde contre un bouc émissaire innocent et sans défense. Cependant cette attitude peut se comprendre si on se rend compte que la ville de Dunya agit sous l’impulsion de la peur d’être effacée du monde et de l’Histoire ; elle se sent obligée de se cantonner sur une position de défense contre un monde devenu étranger, envahissant et aliénant ; car ses habitants ont la perception que la mise en discussion, puis la perte de leur tradition finirait par coïncider avec la perte de leur identité et, en dernier ressort, à la perte de leur humanité.

 

♦♦♦

 

Les deux romans que nous venons de relire ensemble nous ont fait connaître deux villes africaines au passé historique prestigieux, où la modernité doit nécessairement composer avec une riche tradition culturelle toujours vivante.

Sous la loupe grossissante de l’écriture romanesque, la petite ville assume ainsi le rôle incontournable de pont métaphorique entre les deux grandes constellations thématiques de la métropole et du village qui semblent s’opposer sans conciliation possible.

C’est dans la petite ville que la confrontation, voire l’affrontement entre modernité et tradition se déploie selon une dialectique complexe, avec des résultats incertains, une dialectique propre cependant à mettre en relief la portée du processus en cours pour l’expression d’un changement capable de ne pas renier le passé.

C’est de cette réalité de villes petites mais prestigieuses – où la confrontation a le moyen de se déployer dans toute son étendue – que pourra surgir une civilisation mûrie et à même d’assumer les richesses d’une longue et saisissante tradition, à condition de ne pas se laisser enrayer par les entraves d’un conservatisme aveugle et farouche.

À Oukô, Kofi-Marc Tingo a vaincu la bataille ; à Dunya, Kaïré a perdu la sienne.

Le conflit reste ouvert, mais les parties en cause ne devraient jamais oublier deux affirmations de Boubacar Boris Diop : que « la qualité [de la culture] est avant tout dans la différence » et que « la culture est l’expression d’une réalité humaine en mouvement ».12

1 Jacques Chevrier, Littératures d’Afrique noire de langue française, Paris, Nathan, 1999, p. 38.

2 Ibidem.

3 Séwanou Dabla, Nouvelles écritures africaines, Paris, L’Harmattan, 1986, p. 14.

4 Jacques Chevrier, Op. cit., p. 39.

5 Ce roman (écrit entre 1960 et 1966) a été publié une première fois en 1979 chez Présence Africaine ; en 2003 le même éditeur en a donné une nouvelle édition revue et corrigée par l’auteur ; toutes les citations (dont je donnerai la page dans le texte entre parenthèses) sont tirées de l’édition plus récente : Olympe Bhêly-Quenum, L’Initié, Paris, Présence Africaine, 2003.

6 Franca Marcato a analysé d’une manière approfondie l’enracinement de Kofi-Marc Tingo dans la tradition autochtone, ainsi que les caractères et le signifié profond de son initiation. Cf. Franca Marcato, ‘L’Initié’ di Olympe Bhêly-Quenum : un Cristo nero, in Atti del XV Convegno della Società Universitaria per gli Studi di Lingua e Letteratura francese (Pavia, 1-3 ottobre 1987), Fasano, Schena Editore, 1989, pp. 263-277.

7 Cristina Brambilla, L’Afrique d’Olympe Bhêly-Quenum, http://www.obhelyquenum.com/brambilla.htm

8 Mahougnon Kakpo, Poétique baroque dans les littératures africaines francophones. Tome 1 : Olympe Bhêly-Quenum (thèmes et styles), Cotonou, Les Editions des Diaspora 2007, p. 52.

9 Ibidem, p. 184.

10 Boubacar Boris Diop, Les Traces de la meute, Paris, L’Harmattan, 1993, p. 85. Dans les prochaines citations, tirées de cette édition, je donnerai le numéro de page dans le texte, entre parenthèses.

11 Jean-Cléo Godin, Le ‘Je’ narrateur et la meute du ‘pays’, « Etudes françaises », n. 31, 1, 1995, p. 42.

12 Boubacar Boris Diop, « Carona, village planétaire », in L’Afrique au-delà du miroir, Paris, Philippe Ray, 2007, p. 199.