Olympe BHÊLY-QUENUM ENTRE L’EUROPE ET L’AFRIQUE Par Claude WAUTHIER. |
| CHRONIQUE LIVRES UN AUTEUR À DECOUVRIR. |
Ancien rédacteur en Chef de l’Agence France Presse, Claude WAUTHIER. a vécu une quinzaine d’années en Afrique, de Brazzaville à Johannesburg, en passant par Cotonou, Lomé, Tunis et Alger ; auteur de l’Afrique des africains-inventaire de la négritude [1] (traduit en anglais et en espagnol), coauteur de Les 50 Afriques [2] , son dernier ouvrage, publié en 1995, est intitulé Quatre présidents et l’Afrique : de Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing, Mitterrand. [3]
Claude WAUTHIER collabore à des organes d’information parmi lesquels on retient ici RFI, MFI et Le Monde diplomatique.
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(MFI) Fraîchement débarqué en France, un élève africain de terminale d’un grand lycée parisien séduit une jolie veuve bien plus âgée que lui : c’est un coup de foudre réciproque et une passion charnelle irrésistible pour la française dont le mari n’avait jamais su éveiller la sensualité. Tel est le sujet de Années du bac de Kouglo, le premier roman du très prolifique écrivain béninois Olympe Bhêly-Quenum, écrit en 1950-51, mais que vient seulement de publier Phœnix Afrique, une maison d’édition du Bénin. Dans son dernier roman, C’était à Tigony (Présence Africaine, 2000), l’auteur a imaginé une intrigue très similaire : une géophysicienne blanche en poste en Afrique, Dorcas, tombe éperdument amoureuse d’un jeune africain, Ségué n’Di, qui lui révèle les joies de l’amour charnel que n’a pas su lui donner son mari. Ainsi, a cinquante ans d’intervalle, Olympe Bhêly-Quenum brode sur ce même thème érotique, mais dans des contextes très différents. Dans Années du bac de Kouglo, l’auteur dissèque la société française de l’immédiat après-guerre, dans le Paris de Saint-Germain-des-Près, quand l’existentialisme sartrien était à la mode, alors que dans C’était à Tigony, il fait le procès du néo-colonialisme et de l’exploitation des richesses de l’Afrique. Il y décrit la résistance populaire dans une capitale du continent contre le régime dictatorial en place, et démonte les rouages d’une multinationale. Alors que Kouglo n’est qu’un jeune lycéen qui découvre Paris, Ségué n’Di est un contestataire de l’ordre établi.
Ces deux romans ne sauraient au demeurant suffire à donner une idée de la fécondité versatile de l’auteur, qui a publié une bonne douzaine de romans et d’essais, dont l’un des premiers, Le chant du lac (Présence Africaine, 1965) lui valut en 1966 le Grand Prix Littéraire de l’Afrique noire. L’écrivain béninois sait aussi bien manier le comique que le tragique, décrire l’Afrique aussi bien que l’Europe, explorer aussi bien le comportement d’un paysan africain illettré que les manières d’une intellectuelle parisienne. L’ironie n’est pas son registre préféré, mais il sait en faire preuve a l’occasion avec drôlerie dans une nouvelle, La Naissance d Abikou - qui donne son titre a un recueil paru en 1998 aux éditions Phœnix Afrique -, ou il imagine le monologue hilarant d’un fœtus colérique qui renâcle après neuf mois de confort à quitter le ventre de sa mère : « une goutte de sperme devenue un être prétentieux ».
Dans la veine réaliste qui est le plus souvent la sienne, Olympe Bhêly-Quenum dépeint parfois une Afrique quelque peu idéalisée comme dans Un enfant d’Afrique (Larousse,1970) où il relate l’histoire édifiante d’un jeune africain scolarisé qui entreprend d’alphabétiser ses parents. Mais il n’hésite pas, dans Un piège sans fin (Stock, 1960) à décrire aussi une Afrique cruelle dans laquelle une vengeance meurtrière et longuement mûrie termine un récit où les méchants triomphent d’un innocent.
Quant à l’Europe, et plus particulièrement la France, c’est par le biais de sa découverte par un jeune boursier africain - comme dans Années du bac de Kouglo - qu’elle est le plus souvent décrite : on y trouve aussi bien des racistes ignares que des parrains accueillants - mais pas toujours entièrement désintéressés. C’est le cas dans L’Initié (Présence Africaine, 1979) [4] , qui raconte comment Marc Tingo, un Africain, étudiant en médecine, surveillant dans un lycée de province, est l’objet de la bienveillante sollicitude du proviseur, franc-maçon, qui veut le recruter dans sa loge maçonnique. Après ses études, Marc Tingo, qui a épousé une Blanche, va exercer son métier en Afrique. Ce retour au pays natal du héros du livre fournit au romancier l’occasion de disserter sur l’efficacité respective de deux traditions : celle, issue de la rationalité scientifique de l’Europe, et celle plus intuitive, puisée dans la tradition africaine. Pour finir, c’est le médecin formé en Europe, mais resté africain, qui triomphera du vieux féticheur aux pouvoirs maléfiques.
Le docteur Tingo fait ainsi figure dans l’œuvre d’Olympe Bhêly-Quenum de modèle de réussite dans une Afrique encore fruste, où l’apport des pays du Nord est bénéfique. C’est un modèle moins dérangeant que celui de Ségué n’Di, un rebelle que révolte l’emprise souvent néfaste de ces mêmes pays du Nord. Ainsi, au fil des ans, l’auteur a-t-il nuancé sa vision des rapports entre l’Afrique et l’Europe : bien après les indépendances, le continent noir doit encore se méfier du monde des blancs.
Claude Wauthier
[1] Edition Le Seuil
[2] Edition Le Seuil
[3] Edition Le Seuil.
[4] Revu, corrigé et restructuré, L’Inité a été réédité en 2003.