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SAINTETÉS D'AFRIQUE

Saintetés d’Afrique

 

Liana Nissim, Università degli studi di Milano

 

Dieu m’englobe comme silence. Il est ma nuit. (V. Y. Mudimbe, Shaba deux)

La foi est assez immense pour que quiconque puisse y trouver refuge. (Mandé Alpha Diarra, La nièce de l’Imam)

Œuvrer sans cesse sur soi jusqu’à devenir intérieurement un homme intégral. (Olympe Bhêly-Quenum, L’Initié)

*

La sainteté, comme nous le rappellent les dictionnaires, est le caractère de perfection spirituelle absolue qui appartient à l’essence même de Dieu et conséquemment aux personnes qui reproduisent en partie la perfection divine, en y informant leur vie.

Voie difficile, celle qui conduit à la sainteté, voie qu’on ne choisit pas, puisque toute sainteté procède de Dieu, c’est un appel auquel quelquefois on voudrait pouvoir ne pas répondre, c’est une vocation aussi mystérieuse qu’inéluctable, c’est une élection et en même temps une séparation. En effet, les dictionnaires bibliques signalent qu’en hébreux sainteté signifie littéralement le caractère de ce qui est séparé ; elle représente « une valeur éminente, sans proportion avec toute autre valeur, propre à Dieu, et qui le sépare de toute chose créée. Mais [puisque] Dieu peut communiquer sa sainteté à l’homme […] et à toute chose, objet ou personne, qui lui est consacrée […], la personne ou l’objet consacrés sont dès lors séparés de ce qui est profane ».1

Élection, perfection et séparation constituent donc les caractères essentiels, intrinsèques de la sainteté ; aussi, peut-on saisir toutes les difficultés à vaincre pour en faire un thème littéraire, mais aussi tout l’attrait que ce thème peut exercer sur des auteurs engagés dans la recherche du sens ultime de la condition humaine, surtout dans sa relation avec la transcendance.

Les littératures africaines, sensibles aux valeurs du sacré, ne manquent pas d’exemples saisissants qui explorent tous azimuts et selon des religions différentes les déclinaisons possibles de la sainteté.

Comme le signalent les citations proposées en exergue à cette étude, j’ai choisi trois romans qui me semblent très significatifs pour la représentation de la sainteté, à commencer par Shaba deux (1989) de l’écrivain congolais V. Y. Mudimbe,2 « le plus puissant, le plus bouleversant roman catholique de cette fin de siècle », selon les mots qu’écrivait en 1992 Lilyan Kesteloot.3

La toile de fond du roman est constituée par la deuxième guerre du Shaba (la riche région minière, revenue aujourd’hui au nom de Katanga) qui eut lieu en 19784, au moment où la ville de Kolwezi est assiégée et occupée par les séparatistes katangais, puis reconquise par les troupes gouvernementales, avec de terribles massacres. Mais « les événements historico-politiques – bien que prééminents – sont relégués aux second plan par l’atmosphère de quiétude qui règne au couvent de Marie-Gertrude »5 ; car c’est elle, Sœur Marie-Gertrude, le scripteur de l’œuvre, qui se compose pour l’essentiel du journal qu’elle a tenu du 28 mai au 28 juin 1978 et qu’accompagnent une page d’avertissement et une page d’épilogue. Sœur franciscaine depuis dix-huit ans, dans un petit couvent de Kolwezi (elle fête son trente-cinquième anniversaire le 31 mai, avec la Supérieure, Mère Laetitia, qui l’a « invitée à partager son petit déjeuner au jardin »6), Maire-Gertrude y vit heureuse, infirmière dans un dispensaire diocésain (où elle est aidée par Jacques Panda, son « fidèle assistant », p. 15), même si la Supérieure l’avait envoyée sept ans auparavant à l’université pour une licence de philologie française et elle avait espéré passer à l’enseignement. Malgré la déception, sa vitalité reste « intacte et vigoureuse » (p. 24) : « le dispensaire suffit pleinement à ma vie – écrit-elle – et épuise mes limites » (p. 24).

Au fond, Marie-Gertrude vit dans son couvent la même expérience qu’a connu Mudimbe lorsqu’il a pris dans sa jeunesse l’habit de Bénédictin, par la suite abandonné :

 

En prenant l’habit monacal, – écrit-il dans son autobiographie – je m’étais coulé, tout naturellement, dans un univers quasi mécanique. Il me convenait et ses rites répondaient, simplement, aux heures de mes journées et à la respiration de mon corps.7

 

Il y a, certes, quelques occasions de gêne, Marie-Gertrude étant la seule sœur noire du couvent :

 

Visite de deux Sœurs d’Europe. […] Elles passent deux jours avec nous et veulent voir tout le monde, individuellement, afin d’évaluer notre nouvelle vie, depuis les modifications qui ont suivi le Concile. Il m’a fallu rentrer plus tôt du travail. Dès l’accueil, je me suis sentie mal à l’aise et, à peine assise, je me suis refermée. Je semblais, pour elles, n’être qu’une curiosité. « Notre chère professe africaine… » En somme, un objet extraordinaire. Ma longévité au couvent tenait du mystère. « …Êtes-vous réellement épanouie ? »

Je suis remontée dans ma chambre, exaspérée. Leur condescendance me parut du coup affreuse.

(p. 28)

Cependant, Marie-Gertrude est parfaitement capable de surmonter ces petites mortifications et même de se repentir de son irritabilité :

 

Ma propre susceptibilité m’a fait sourire. – écrit-elle quelques moments après la rencontre avec les deux sœurs – Quelle enfant, quelle enfant suis-je encore ! Je suis entrée en religion pour servir… Les humiliations d’occasion devraient m’aider à approfondir le sens de ce choix, au lieu de m’isoler dans la colère. (p. 29)

 

Approfondir le sens de ce choix : voici la raison qui pousse Marie-Gertrude à écrire son journal ; c’est sur le sens profond de sa vocation et de son rapport avec Dieu qu’elle éprouve le besoin de méditer, sur les ombres qui, des fois, ternissent sa sérénité et son état de grâce, en dénonçant le silence de Dieu. On lit dans les premières pages :

 

C’est ma croix et mon angoisse : comment me convertir, en vérité et totalement, à l’amour de Dieu ? […]

L’évidence de l’absence. […]

Au fil des ans, j’ai, comme ce soir, compris que ma quête signifiait plongée dans la nuit. […]

Certitude, ce soir, […] que face au Crucifié, je ne me sens ni l’envie, ni le droit, de répéter, après les mystiques, que je suis de la nature des anges. Bien au contraire. L’inversion en moi m’enfonce dans ma propre boue et les fléchissements de mon inanité. Aucune volupté. Plutôt […] la tristesse de ne pas connaître les modes qui m’assureraient la grâce de Son amour et de Sa présence. (pp. 12-14)

 

Aussi, le roman poursuit-il sur deux lignes parallèles, mais en relation étroite malgré les apparences ; d’une part, Marie-Gertrude enregistre dans son journal, d’un ton préoccupé, certes, mais calme et serein, la montée progressive de la rébellion, puis l’occupation de la ville, le siège des troupes gouvernementales, les violences de plus en plus atroces exercées sur la population, la peur des Européens, la diminution des réserves de nourriture, la guerre civile, la compromission joyeuse et satisfaite avec les Katangais de son aide-infirmier Jacques Penda, qui oublie « d’envisager les représailles éventuelles » (p. 60) et auquel elle donnera « son congé définitif » (p. 73), car il a accompagné au dispensaire des Katangais qui emmènent des blessés qui s’y étaient refugiés.

D’autre part, c’est surtout de sa quête spirituelle qu’écrit Marie-Gertrude ; elle médite sur l’amour, sur « l’infinie possibilité de l’amour » (p. 27) : « rien n’existe hormis l’amour » (p. 29) pense-t-elle, mais en même temps elle croit comprendre que Dieu n’a que faire de notre amour et que c’est plutôt le contraire qui est vrai ; comme le suggère Père Marc, le bénédictin venu prêcher la retraite :

 

« oui, certes, nous sommes l’obsession de Dieu, mais Il n’a point besoin de nous, d’aucun d’entre nous… Nous Le suivons, nous Le célébrons parce que, pour survivre et avoir sens, il nous Le faut… Notre amour pour Lui, comme notre générosité en Son nom indiquent seulement notre faim et notre manque… C’est une avidité pour notre bonheur… » (p. 40)

 

En s’efforçant de comprendre, en essayant de combler le manque qu’elle avertit en elle-même, Marie-Gertrude risque un regard du côté du mysticisme, mais il s’agit « d’une exploration impossible » (p. 41) où elle ne rencontre que du silence ; elle se reconnaît « incapable de longues méditations » (p. 41), en demeurant « rivée à la perception de [sa] propre inutilité » (p. 41). C’est alors tout le débat sur les choix opposés de Marthe et de Marie qui occupe le premier plan du texte, grâce, encore une fois, à la prédication de Père Marc :

 

« Marie a choisi la meilleure part… » Marie opposée à Marthe, la contemplation à l’action. Ce sont des figures, dit-il. Elles sont excessives pour la plupart d’entre nous. C’est à l’équilibre des deux modèles, à leur intégration que nous sommes appelées. (p. 35)

 

Et Marie-Gertrude poursuit à part soi cette confrontation, en se rendant enfin à sa vraie nature :

Marie ou Marthe ? Je me suis glissée en l’ombre de quelqu’un d’autre. Beaucoup de bons sentiments au début. Du romantisme. […] J’ai essayé l’aridité et l’ascèse de Marie. À chaque fois, je les ai vécues comme punition, comme une violence que je m’imposais ou que l’Ordre me faisait. […] L’action seule me rend adulte. (p. 37)

 

« J’ai appris à coller à la réalité » (p. 39), écrit-elle encore : « je ne me reconnais aucun penchant pour le vol mystique » (p. 53) ; mais l’acceptation de sa nature ne va pas sans difficultés ni frustrations ; si Maire-Gertrude adhère à l’invitation de son directeur spirituel de laisser son « imagination et [son] cœur incarner Dieu et ses saints sous les visages d’hommes et de femmes qu’ [elle rencontre] tous les jours » (p. 86), elle souffre néanmoins profondément, car « la joie de Sa présence ne [lui] est pas donnée » (p. 83).

Cependant le lecteur, guidé par la douleur de cette âme, par l’humble constatation de sa « lamentable faiblesse » (p. 57), se rend compte que Marie-Gertrude a entrepris, sans le savoir, la voie vers la sainteté ; comment ne pas le pressentir, quand elle reconnaît : « je suis pauvre et me sens si démunie face à la magnificence du Seigneur » (p. 58), ou encore quand elle avoue : « incapable d’adorer, je pouvais, au moins, offrir ma misère et ma frustration » (p. 62) ? Mais c’est surtout quand elle éprouve un sentiment de totale solitude (de séparation !) face à sa communauté que sa sainteté se prépare.

En effet, les deux lignes que suivait l’écriture de Marie Gertrude (celui des événements extérieurs et celui de sa quête intérieure) finissent inévitablement par converger, au moment où l’ordre est donné aux religieuses de ne plus sortir du couvent, pendant que « la ville est en pleine guerre civile »

(p. 75). Assignée à la bibliothèque, elle « souffre de ne pouvoir servir » (78) :

Je suis infirmière, et africaine. Je ferais bien mon nid au milieu des blessés. Ils sont, probablement, de part et d’autre, des miens. D’être religieuse donnerait une raison et un sens à ma présence. […] je pourrais me pencher utilement sur des agonisants et, probablement aussi, sauver la vie de quelques hommes. (pp. 75, 77)

Surtout, elle est troublée par un sentiment de culpabilité pour l’aveugle éclatement de la violence, qu’elle lit comme un brutal renversement de la communion des saints et qui l’isole de ses consœurs:

 

Je voyais […] un pendant négatif à la communion des saints… Comment l’appeler ?

La récréation des déments […] Elle est là […] Cette violence vivante, mortelle… Elle fait partie de mes nuits, elle est tout autour de moi, comme si je la créais… Et toutes… Non, beaucoup me le rappellent… […] Dans les allées de mes journées, j’affronte […] l’interrogation rentrée d’une consœur, un visage qui fronce légèrement à mon apparition, un sourire nouveau sur des lèvres généralement pudiques ; ou, plus fréquemment encore, le regard qui me parcourt froidement, m’ignore et s’en va, lointain […]. Ce jeu invoque ma culpabilité de manière constante… « Ils en font de bien belles, les tiens… Qu’en penses-tu ? » […]

La solitude D’être ainsi seule me désespère de Dieu… Mais que puis-je sans lui ? (pp. 79-80)

 

Lilyan Kesteloot écrit à propos de ce moment de la vie de la religieuse :

Tandis que la guerre civile s’installe et l’horreur quotidienne, et la solitude grandissante, Sœur Gertrude assume toujours plus un destin qui se précise : celui du bouc émissaire, le chrétien dira : du martyre.8

 

Elle retrouve son calme pensif quand on l’autorise à travailler aux urgences de l’hôpital de la ville ; mais ses épreuves ne font que commencer ; les alliés français et belges du gouvernement central organisent le rapatriement des Européens, dont les Sœurs blanches du couvent et « cette femme à la fois extrêmement fragile et forte […] est […] investie de l’immense devoir de guider, dans un moment de désespoir et d’abandon […], un groupe hétérogène de consœurs. Hétérogène non seulement du point de vue ecclésiastique (plusieurs ordres religieux partagent l’oasis de paix d’Emmaüs, selon la volonté de l’évêque de la ville), mais surtout par les divisions idéologiques et […] ethniques présentes en son sein ».9 Au premier moment, deux sentiments douloureux accablent Marie-Gertrude ; d’un côté, elle souffre pour l’abandon de la Supérieure, dont l’autorité était pour elle un guide sûr, et pour la responsabilité qui l’investit, à laquelle elle se considère tout-à-fait inadéquate :

Elle m’abandonnait en m’enroulant dans une tâche impossible. Je ne suis qu’une infirmière. À coup de patience et de travail, je pourrais probablement devenir une bonne enseignante. Mais supérieure de couvent, cela tenait de la farce pure… Rien ne m’y a préparée. J’ignore tout, mais absolument tout de la gestion d’une communauté. Plus encore, comment pourrais-je guider d’autres âmes, lorsque je suis tant en difficulté avec la mienne propre ? (p. 96)

 

D’un autre côté, le sentiment de culpabilité qui – comme nous l’avons vu – tourmentait déjà son cœur, s’amplifie jusqu’au désespoir :

Une conviction épouvantable s’était instaurée en moi. Je pouvais aussi la sentir dans l’air : j’avais, d’une manière ou d’une autre, mais très directement, pris part à ce péché de haine qui tourmentait ce pays et venait de détruire cette communauté. (p. 97)

Mais ce désespoir elle est prête à l’offrir à Dieu, en se proposant en holocauste pour l’expiation du péché dans lequel elle se considère impliquée (« J’étais prête, je suis prête à payer pour le péché qui nous divise dans l’amour de Dieu »,( p. 98).

En même temps, et sans que jamais s’affaiblisse sa profonde humilité, Marie-Gertrude est appelée à assumer pleinement sa vocation authentique, son rôle de Marthe, qui lui consent de gérer avec prudence et charité la communauté qu’on lui a confiée : elle devient capable d’exhorter les autres et de s’exhorter soi-même à la tolérance, à la patience et à une « tranquille résistance » (p. 138) ; ce sont ces mêmes vertus qu’elle sait exercer pendant les interrogatoires de deux officiers de l’armée zaïroise, qui exigent tout savoir « sur [son] travail au dispensaire durant l’occupation katangaise » (p. 128).

Elle n’arrête pas pour autant sa quête spirituelle, qui – tout en reprenant ses questionnements habituels – assume des contours plus définis, ceux de la nuit et de la croix ; déjà, le soir de son anniversaire, elle avait écrit :

 

Ma Mère [la Supérieure] avait raison, ce matin, de me rappeler le symbole de ma mission : vivre debout au pied de la croix de Jésus ; vivre, debout, aux pied de la croix de tous mes malades.

Seigneur, je remets ma vie entre Vos mains. […] Retenez-moi en votre champ. Que ma vie réponde mieux encore, dans les années à venir, au témoignage de votre corps supplicié. (p. 25)

 

Maintenant, affligée jusqu’au fond de son âme par « le martyre des innocents, l’immolation d’enfants, la galerie des violences dans Kolwezi » (p. 132), elle écrit :

À l’allégresse et à l’exaltation de la Résurrection, j’avais […] choisi la nuit et le dénuement de la Croix. […]

Dieu m’englobe comme silence. Il est ma nuit. (pp. 132-133)

Désormais tout est plus clair pour Marie-Gertrude, qui sait enfin accueillir le don de la grâce :

Prière intense. Expérience d’impuissance. Mais aussi certitude de me savoir entourée, vue et perçue au plus profond de mon être. Ouvert au hasard ma Bible et tombé au milieu du Cantique d’Ézéchias :

« … Tu me guériras, fais-moi vivre. Voici que mon amertume se change en bien-être. C’est toi qui as préservé mon âme de la fosse du néant… » Le miracle de ma Foi s’exprimait en cet abandon. Spontanément, je retrouvais la quiétude de l’esprit. (pp. 141-142)

 

Mère Marie-Gertrude est prête à répondre à l’appel vers la sainteté, elle est prête à accepter le martyre ; elle écrit encore, ce même 27 juin :

Comment puis-je nommer cette grâce ? J’acceptai de prendre en charge la rage des assassins, la peur des pourchassés, le chagrin des enfants et la misère des veuves. Je le sais : cette haine qui rôde dans la nuit de cette ville me déchiquètera, mais je me sais aussi un oratoire de Sa présence. (p. 142)

 

On lit dans l’épilogue que le 30 juin Mère Marie-Gertrude avait été emmenée par les officiers avec l’accusation de ne pas avoir dénoncé au cours des interrogatoires son aide-infirmier « qui était au service des Katangais » (p. 144) ; elle ne fera jamais retour au couvent et son cadavre, horriblement torturé et mutilé, sera retrouvé trois jours plus tard dans les eaux du fleuve Lualaba.

Cependant, le 29 juin (« solennité des saints Pierre et Paul »,( p. 146) elle avait pu écrire dans son journal :

Ce matin, j’étais […] entourée de la certitude de son amour pour moi. Agenouillée pour le recevoir, j’étais convaincue de sa sollicitude. Quel contraste avec mon désert d’il y a un mois ! […]

Après les Complies, seule au calvaire. Le ciel était noir. […] J’ai voulu rendre grâce pour cette journée extraordinaire. Expérience intense de mon inanité. Je suis une si petite voix […] dans le triomphe de Sa gloire. (p. 149)

 

Changeons tout-à-fait de pays, de milieu, de religion : La nièce de l’Imam, roman que le Malien Mandé Alpha Diarra a publié en 1994 mais écrit avant l’insurrection populaire de 1991 qui a rétabli la démocratie au Mali, raconte une histoire sombre et complexe qui se déroule à Missiran, la capitale d’un pays soudanais imaginaire, le Farafina, dans lequel on reconnaît toutefois facilement le Mali de la dictature militaire de Moussa Traoré (1968-1991). Au contraire de ce qui se passe dans Shaba deux, les enjeux sociopolitiques occupent le premier plan, à savoir l’arrogance et la corruption des pouvoirs dictatoriaux qui n’admettent aucune limite à leur délire d’omnipotence, les bouleversements que provoque la primauté de l’argent et son emploi insensé, les méfaits d’une polygamie mal comprise, la barbarie de l’excision et ainsi de suite.

En effet le Farafina est dans les mains d’un Grand Maréchal Président à Vie et de son parent Bâh Bilaÿ, un des protagonistes du roman qui détient le plus grand pouvoir financier du pays, guidé et appuyé dans toutes ses entreprises par son acolyte, le redoutable marabout Cheick Kabyl Aboubacar Matigui Touré, que tout le monde croit un « saint homme »10 et considère comme « le meilleur connaisseur des voies d’Allah » (p. 82).

Le contexte romanesque est donc celui de la religion islamique, profondément enracinée et pratiquée avec ferveur au Mali, et au Farafina qui en est l’hypostase. En effet, tous les personnages du roman sont profondément liés à la religion et les puissants sont convaincus (même avec de dangereuses distorsions) que les croyances et les pratiques religieuses sont le fondement obligé de leur succès ; c’est ce qui donne un pouvoir immense au marabout Cheik Kabyl, un homme dont l’histoire terrible et frustrante (il a été castré et cultive des penchants homosexuels) en a fait un être diabolique, doué par ailleurs d’une très grande intelligence, qui exploite la superstition généralisée (le roman parle explicitement de « nos pays arriérés, superstitieux, sans loi ni justice », p. 252) pour manipuler les fidèles et pour amener ses complices à un pouvoir absolu, tout en les contrôlant et en les dominant lui-même à loisir. C’est ce qu’il fait constamment avec les très puissant Bâh Bilaÿ, auquel il a promis la domination du monde, pourvu qu’il suive à la lettre ses prescriptions, consistant le plus souvent dans la fabrication de talismans impliquant d’horribles sacrifices humains, qui lui permettent (sans que Bilaÿ s’en rende compte) de se libérer de tous ses adversaires. Relisons ce dialogue entre le marabout et Bilaÿ :

 

- En surmontant les plus grandes épreuves, les prophètes et les héros s’élèvent au-dessus de la condition humaine en transcendant leur condition première. Ainsi tu resteras aussi éternel que la terre, jusqu’au coucher des temps, car ta vie sera la référence des hommes. Bilaÿ, souviens-toi, il y a vingt ans […] je t’ai prédit une destinée exemplaire, à condition que tu suives les instructions qu’Allah te recommande par ma voix.

- Mes succès et ma force en témoignent, admit Bilaÿ.

- Bien sûr, car à chaque fois tu as accepté les sacrifices que le destin t’imposait. (p. 131)

 

Or, une circonstance inattendue déclenche toute une suite d’événements et de réactions d’une violence inouïe, qui amèneront les protagonistes à des choix aussi extrêmes qu’irréversibles ; il s’agit du retour de l’Europe de Titi, une métisse d’une beauté extraordinaire, nièce de l’imam Baba Kaloo ; le fait de l’avoir en mariage se transforme rapidement en une véritable affaire d’État à laquelle prennent part journaux, médias, partis politiques, une « grande compétition financière et politique » (p. 15) entre les hommes les plus riches et puissants du pays, à laquelle le sexagénaire Bâh Bilaÿ (harcelé par ses détracteurs et pressé par ses partisans) ne veut ni ne peut se soustraire ; certes, il hésite (comme il l’explique au commissaire Bakary, chef de la police qui lui est entièrement dévoué), car il a déjà quatre épouses et puis il y a l’amour réciproque entre Titi et Maki, le fils aîné de Bilaÿ même :

 

Comment résoudre l’équation 4+1=4 ? Ne vois-tu pas le drame miner ma famille ? D’un côté mes épouses et de l’autre mon fils. (p. 30)

Mais, poussé par Cheick Kabyl qui lui suggère la répudiation d’une de ses femmes, il n’est pas capable de reculer :

Mes amis comme mes ennemis exigent que je me batte. – pense-t-il – Tout Missiran m’observe. Très bien, Bilaÿ relèvera le défi pour son honneur et celui de sa descendance. (p. 30).

 

Dans une scène d’une dureté écrasante, la répudiation tombe sur la vieille Nah Fatima, première épouse de Bilaÿ et mère de Maki (l’amoureux de Titi), ce qui d’un seul coup permet au grand homme de libérer la place pour une nouvelle femme et de se débarrasser de son fils-rival :

Bilaÿ mâchonna quelques mots et écarquilla les yeux pour mieux voir le visage serein de Nah Fatima qui rayonnait de paix et de pardon. Son sang se glaça de honte. Il fit un grand effort pour se durcir le cœur afin de repousser violemment la mère de Maki en hurlant :

- Hors de ma maison, maudite vieille chienne, avant que je ne me souille les mains. Je te renie comme femme, toi et ton bâtard de fils. (p. 41)

 

Nah Fatima, qui est une femme d’une très grande douceur et profondément religieuse, avait parfaitement compris le dilemme de Bilaÿ :

 

Fatima avait compris que l’affaire de la métisse des Kaloo [la famille de Titi] était la cause de l’irascibilité de Bilaÿ. Elle imagina le drame intérieur qui devait déchirer son mari. Missiran entier attendait sa victoire ou sa chute. Elle eut pitié de celui qu’elle connaissait peut-être mieux qu’il ne se connaissait lui-même. (p. 38)

Aussi, malgré l’immense douleur de la répudiation, se retire-t-elle sans murmurer dans le dernier restaurant qui restait de la chaîne « Fatima Hôtellerie » qu’elle avait créée plusieurs années auparavant, quand le mari l’avait abandonnée sur l’instigation d’un jeune marabout (Cheick Kabyl, le futur maître de Missiran) qui l’accusait d’être « marquée du sceau fatal des veuves exterminatrices » (p. 51), chaîne de restaurants que par la suite elle avait donnée à Bilaÿ, revenu dans la misère la plus noire, en lui offrant de la sorte la « base de [sa] fortune » (p. 41).

Deux jours après la répudiation, Nah Fatima se rend chez le vieil ermite Assan, « le sage de la montagne » (p. 56), dont elle est une disciple fervente et que tout le monde respecte et vénère, en cherchant auprès du saint homme la consolation de son enseignement et l’aide de la prière.

Homme vertueux et très digne, détenteur éclairé d’une immense culture, Assan avait été un de ces religieux musulmans qui s’étaient opposés au colonialisme, si bien que l’administration coloniale avait exilé en Guyane « ce nègre illuminé [aux] idées subversives » (p. 58), d’où il avait fait un « retour triomphal » (p. 58) après l’indépendance ; déçu par ses vaines tentatives de faire du Farafina « un modèle de démocratie et de sagesse » (p. 58), ayant assisté « impuissant, à la ruine progressive du Farafina au fil des ans » (p. 59), il avait choisi la séparation, en vivant dans la plus totale pauvreté à Bissimilaÿ, une colline proche de Missiran, et en se consacrant à la prière, à la méditation, à la traduction du Coran dans les langues africaines et à l’enseignement de sa vision, élevée et pénétrante, de la religion : « pour Assan, l’Islam ne pouvait être que lumière de liberté, de justice, de paix et de bonheur pour tous les hommes dans leur diversité culturelle et raciale » (p. 60) et il n’arrête pas d’exhorter ses visiteurs à l’altruisme, au pardon, à la tolérance, en prêchant un Islam de justice et d’amour.

Le roman nous propose donc une opposition binaire – construite selon une parfaite symétrie structurale – entre le marabout Cheick Kabyl, conseiller et guide maléfique de Bâh Bilaÿ, et l’ermite Assan, conseiller et guide bienfaisant de Nah Fatima. Au fil des pages, au fur et à mesure que les événements précipitent vers la catastrophe, Cheick Kabyle et Bilaÿ s’enfoncent de plus en plus dans la spirale infernale du péché et du mal, tandis qu’Assan et Nah Fatima montent vers la lumineuse voie du bien et de la grâce.

Pendant la visite de la femme à l’ermite, lorsqu’elle lui confie ses préoccupations en invoquant ses conseils, le vieux sage est conquis par ses vertus, sa bonté et son « sens de l’abnégation » (p. 62) ; quand Bilaÿ (plus superstitieux que jamais, à la veille de son mariage avec Titi, terrorisé par les menaces occultes à sa virilité de la part de ses ennemis, qui infligeraient une humiliation intolérable à son honneur) se laisse conduire par l’imam Baba Kaloo chez Assan pour une consultation, celui-ci tente de le ramener vers l’Islam authentique, exempt des néfastes pratiques, philtres et talismans dont Bilaÿ est l’esclave ; puis invite ses deux visiteurs à réhabiliter Nah Fatima et à suivre son exemple :

Bilaÿ, ta première femme est une sainte. Tout autre que toi l’aurait déifiée. Elle est ton cordon ombilical. Ta vie sans elle n’est qu’errance d’un cadavre sans âme vers l’enfer. Et toi, Ladji Baba Kaloo, je te suggére de la prendre comme modèle, comme je le fais moi-même depuis longtemps. […] À votre retour, réhabilitez-la et suivez-la dans sa quête du vrai sens de la vie. Elle vous conduira au paradis intérieur. (p. 189)

 

Aveuglé par son désir de domination, par son égoïsme et par tous les mauvais enseignements que lui a inculqués Cheick Kabyl, Bilaÿ repart furieux, après avoir accusé Assan d’hérésie et d’« intégrisme révolutionnaire » (p. 187), sourd à toutes les exhortations et prêt à ne suivre plus désormais que les préceptes et prescriptions du satanique marabout.

Mais la sainteté de Nah Fatima est désormais ouvertement énoncée ; et le lecteur, en suivant l’analepse qui raconte sa vie, depuis son enfance jusqu’à sa vieillesse actuelle, tout entière marquée de souffrances, d’humiliations, de violences, se convainc facilement de la nature exceptionnelle de cette femme, éduquée selon la tradition ancestrale, qui ne déroge jamais aux règles qu’on lui avait « enseignées dans la case d’excision » (p. 47), à savoir :

Qu’être née femme signifiait fatigue, souffrance, amertume qui, acceptées avec abnégation, vous guidaient vers le salut éternel du paradis. Fatima s’était jurée de mériter ce paradis. (p. 47)

 

Toujours soumise au mari et liée à lui par une dévotion indéfectible, toujours sereine et serviable, toujours au travail dans la maison, même pour les tâches les plus humbles, mère attentionnée et généreuse pour ses coépouses, grand-mère et nourrice pour les douze enfants de Bilaÿ et de sa troisième et quatrième femmes, Nah Fatima n’est troublée dans sa patiente résignation habituelle que par le conflit opposant son mari à son fils ; cependant, aux femmes révolutionnaires qui préparent l’émeute contre les pouvoirs en place et qui la préviennent que Bilaÿ a fait emprisonner, torturer et déporter Maki dans les mines de sel et de soufre du Nord du pays, elle répond de cette manière :

Mes sœurs, je vous suis très reconnaissante de nous avoir apporté des nouvelles de Maki. Nous étions inquiètes depuis sa disparition. Mais à présent, je suis rassurée. Maki appartient à Bilaÿ, et personne, pas même moi… (p. 137)

 

Bien évidemment, une telle résignation soumise ne peut que susciter la réaction outrée de ses interlocutrices (à laquelle le lecteur s’associe de toute son âme) ; mais Nah Fatima demeure inébranlable, tout en gardant sa douce mansuétude et tout en souffrant infiniment :

- Non, mère Fatima ! […] Vous vivez dans un monde où l’esclavage est à jamais révolu. Plus personne n’appartient à personne. […] Mère Fatima, avez-vous compris que Bilaÿ veut tuer Maki !

- Maki est le sang de Bilaÿ, répondit la vieille femme.

- Il est le vôtre aussi.

- Une épouse n’a pas de sang propre. (p. 137)

 

Il est difficile pour le commun des mortels d’accepter une telle vision du monde, mais Nah Fatima est une sainte, et elle agit selon la logique des saints : quoiqu’inlassable dans ses activités pratiques, quoique toujours prête à s’occuper de tout le monde, à consoler tout le monde, sa sollicitude majeure est la foi : « la foi est assez immense pour que quiconque puisse y trouver refuge » (p. 138) affirme-t-elle ; et, en jugeant « inutile de s’apitoyer sur son sort personnel » (p. 138), c’est toujours et seulement aux autres qu’elle pense dans ses prières ferventes.

Ainsi, le lecteur ne s’étonne pas qu’à côté de la perfection qui est la sienne elle soit obligée par la répudiation à quitter sa maison, sa famille, son mari, à subir la séparation qui – comme nous le savons désormais – constitue la signification ultime de la sainteté : Nah Fatima est prête pour le martyre, qui - en touchant le plus haut degré de l’opposition binaire à la base de tout le roman – lui sera infligé par le mari tant révéré.

Cheick Kabyle, qui l’a toujours persécutée de sa haine implacable, car il ne supporte pas sa dévotion authentique et pure, convainc Bilaÿ que c’est par sa faute (et par la faute d’Awa, l’autre femme de Bilaÿ qui l’a quitté pour vivre avec Nah Fatima) si Titi est morte sous les fers d’une excision que Bilaÿ même a commandé, que c’est par sa faute si la population et l’armée sont en révolte contre son pouvoir, enfin jugé excessif ; aussi, l’incite-t-il à la vengeance que Bilaÿ, en proie à une rage aveugle, se hâte d’accomplir ; arrivé au vieux restaurant, un coutelas à la main, il se précipite sur elle :

- Vieille sorcière ! gronda Bilaÿ hystérique. C’est toi qui a entraîné Awa dans la traîtrise.

- Allah m’est témoin que je regrette de n’avoir pu dissuader Awa de…

- Allah ne te connaît pas. Finis toutes ces bondieuseries hypocrites. […] Assez de tes simagrées, hurla-t-il en levant le coutelas.

Nah Fatima se mit à genoux et pria […]. « Allah miséricordieux, purgez le cœur de Denw-Fâ11 de la colère. » Sa sérénité troubla profondément Bilaÿ qui hésita. […] À ce moment, un bruit sourd de slogans scandés et d’affrontements physiques s’engouffra par la porte ouverte. Le regard interrogatif de Bilaÿ se posa sur Nah Fatima agenouillée.

- Denw-Fâ, quitte vite Missiran. Seul contre tous, tu ne peux gagner, implora-t-elle.

Bilaÿ n’eut pas besoin d’explications. Une coulée de sueur l’inonda.

- Vous êtes donc allées jusqu’au bout en mobilisant vos amis contre moi ? […]

Bilaÿ n’eut pas conscience du mécanisme qui lui fit abattre l’arme. Le sang éclaboussant ses jambes le surprit. (pp. 221-222)

 

Mais après le sauvage assassinat de sa femme, la prophétie d’Assan s’accomplit (« ta vie sans elle n’est qu’errance d’un cadavre sans âme vers l’enfer » (p. 189) avait-il dit à Bilaÿ), car tout de suite il se sent complètement perdu, sans points de repère et accablé par son existence, qui lui apparaît désormais insensée et absurde :

Hagard, Bilaÿ eut la poignante sensation d’une solitude incommensurable. Il revit son passé avec Nah Fatima, femme soumise et fidèle, femme bafouée mais tolérante, femme toujours charitable et aimante. Il eut la nausée. […] Pour la première fois, les larmes de Bilaÿ coulèrent. (p. 222)

 

Pendant que les forces démocratiques arrivent à abattre le pouvoir dictatorial, en dénonçant, entre autre, les « faux marabouts qui déshonorent l’Islam » (p. 225), Bilaÿ subit une profonde transformation ; dans un premier moment il est la proie d’épouvantables hallucinations :

Où qu’il posât les yeux, Bilaÿ voyait le visage calme et serein de Nah Fatima. Il fermait les yeux, mais le grand vide sombre se peuplait de mille Fatima attentives qui ne lui reprochaient rien. Au contraire, elles le poursuivaient de leur amour d’outre-tombe infini et si apaisant. (pp. 237-238)

 

Puis ces mêmes hallucinations l’aident à comprendre la profondeur de l’abîme dans lequel il a sombré :

[Ma vie] aujourd’hui arrive à son terme avec un profond sentiment de gâchis à la lumière d’une grande découverte tardive. Ma vie aurait pu être heureuse, mais il est trop tard, la fuite en avant n’a aucune issue. (p. 239)

 

Touché par « la grâce de Fatima » (p. 240), en refusant toute compromission pour un nouveau coup d’État, comme voudrait le lui imposer le marabout Cheick Kabyl, Bilaÿ préfère se donner la mort, qui se transforme en une miraculeuse conversion, jusqu’à l’apothéose finale :

- Bilaÿ de Missiran ! M’entends-tu, élu d’Allah ? Missiran brûle, des forces maléfiques la pillent. Toi seul peux donner un sens à tous ces vents contraires qui l’affligent.

- Oh non, frère Cheick Kabyl, gémit Bilaÿ, les paupières fermées, mes yeux pleins du sang de Fatima viennent de découvrir la vérité de la vie. Quel gâchis ! […]

Nah Fatima et Assan ont raison. Et au nom de leur vérité je te pardonne de m’avoir longtemps induit en erreur et souhaite que tu accèdes aussi à la lumière. […]

Tout le corps de Bilaÿ vibra d’un long frisson d’agonie. […] Ses yeux s’écarquillèrent et, en une fraction de seconde, Bilaÿ vit dans une auréole éclatant de lumière Nah Fatima maternelle, souriante. Accueillante, elle lui tendait tendrement la main. Bilaÿ s’abandonna à la chaleur rassurante de ses mains généreuses et sécurisantes. (pp. 240-243)

*

Changeons une dernière fois de milieu, de décor, de pays pour aborder L’Initié12, du Béninois Olympe Bhêly-Quenum ; l’époque où se situe l’action, est celle « où l’Afrique entrait dans la dernière phase de son statut de colonie française » (p. 283), soit aux approches des années Soixante ; quant aux lieux, si la toponymie est imaginaire, on reconnaît facilement dans Djen’Kêdjê le Dahomey (l’actuel Bénin).

Le roman raconte la lutte acharnée opposant le docteur Kofi-Marc Tingo (qui a étudié la médecine en France et puis est revenu pratiquer en Afrique) au sorcier guérisseur Djessou, dérangé par celui qu’il considère comme un rival gênant.

De « conviction spiritualiste » (p. 185), sans appartenir à aucune religion (ni au christianisme de son père et de sa femme, ni au vodoun de sa mère), Kofi-Marc Tingo (qui a trente-trois ans au moment de la diégèse) a été initié par son oncle maternel aux « forces essentiellement constructives » (p. 128) de la tradition et à la pharmacopée africaine, qui ont fait de lui le « détenteur d’une puissance archaïque » (p. 242).

Nous sommes donc en présence d’une vision du monde très différente de celle que proposent les religions révélées (Christianisme et Islamisme), et la conception de la sainteté aussi change beaucoup, en devenant plutôt une forme d’adhésion intégrale au sacré, à la « Présence vitale cachée derrière l’apparence des choses »13, adhésion possible seulement aux initiés, à ceux qui reçoivent une formation ésotérique capable de mettre en contact avec le sacré, à savoir « la racine ultime des choses, ce qu’il y a en elles de fondamental, ce qui est indestructible […], l’essence des choses […] au-delà des apparences »14. C’est ce type de parcours que Kofi-Marc a entrepris dans son enfance, par les soins de son oncle Atchê, adepte de la société initiatique Ogboni, « vieille comme l’Afrique » (p. 316) ; l’oncle Atchê, connu comme « Le Maître des Initiés » (p. 135), mort depuis quelques années au moment de la diégèse, jouit d’une renommée redoutable même chez ses ennemis ; voici comment ils en parlent :

J’ai connu cet homme froid, simple, effacé, visiblement aussi timide qu’intimidant, éminemment puissant grâce à sa connaissance des noms premiers de tout et des vertus cardinales des herbes, des fleurs et des racines. […] Atchê avait atteint le Sommet et il n’y a pas de limite au pouvoir que détient un initié de sa qualité et de son niveau. […] L’homme supérieur, maître des puissances spirituelles, est immortel ; on dit qu’Atchê est mort pour les seuls profanes. (pp. 294-295)

 

D’une certaine manière, cette dernière constatation fabuleuse n’est pas fausse, car Atchê est toujours vivant pour Kofi-Marc, qui entend sa voix à chaque moment significatif de sa vie et de ses actions :

Pour avoir été réceptif, intensément perméable à l’enseignement de cet homme, sa voix s’infiltrait doucement dans ses oreilles dans les phases cruciales de sa vie. (p. 185)

 

Cette voix (intérieure et surnaturelle) rappelle au jeune médecin les enseignements les plus significatifs de son initiation, consistant en une progressive « victoire de son esprit sur la matière »15, dans la connaissance des noms premiers qui, dit le roman, constituent « cette part incognoscible, irrationnelle, constituant le fondement des forces de l’Afrique traditionnelle que […] on appelle simplement ‘la part de Dieu’ » (p. 165) et dont « la force opératoire » (p. 165) est à la base des capacités de guérisseur et de thaumaturge de Kofi-Marc, car il doit consacrer ses dons d’initié à la protection des autres :

Tu n’es pas digne d’être un homme - lui a enseigné Atchê – si tu ne peux consentir à la diminution de ta vie pour la sauvegarde de quiconque se trouve dans la souffrance. (p. 16)

 

Surtout, l’initié qu’est Kofi-Marc doit incessamment pratiquer une ascèse nécessaire à la préservation de l’homme intégral qu’il est devenu :

Tu étais un homme ; tu es maintenant un peu plus que tous les autres hommes ; tu es un homme total parce que tu es un initié. Crois en ce que tu fais et en ce que tu dis : la connaissance des noms premiers de toute chose t’aidera infailliblement. L’essentiel est d’agir ou de parler pour le bien. (p. 255)

 

Cette synthèse de l’enseignement d’Atchê met en lumière deux concepts qui lui sont essentiels : croire et agir et parler pour le bien ; en effet, la foi est la condition fondamentale de l’initiation, elle est « préliminaire à toute expérimentation de l’initié »16 ; l’oncle avait dit au jeune Kofi-Marc :

« tu es un homme parce que tu crois » (p. 254) et c’est la foi – nous le savons - la condition nécessaire et suffisante pour la perfection, pour la sainteté ; or, Kofi-Marc a une foi aveugle dans son oncle Atchê, mais le nom de celui-ci, Atchê, signifie « Pouvoir, Grâce » (p. 316) ; ainsi, comme le souligne encore Franca Marcato17, c’est à l’aide de la Grâce et en son nom, à l’aide de Dieu qui en est le dispensateur, qu’opère Kofi-Marc ; et il agit et parle toujours pour le bien, pour sauver, pour guérir, pour protéger son prochain contre le mal.

De même, s’oppose-t-il au grand sorcier Djessou « qui se sert lui aussi [des] forces obscures mais pour ses intérêts personnels, et pour nuire »18, et dont le nom, « Abadaxwé Djessou, signifie la mort » (p. 135). Le roman se structure donc selon l’idéalisme antithétique cher à Olympe Bhêly-Quenum, où « le oui s’oppose au non, le bien s’oppose au mal, l’utile s’oppose au nuisible, l’ordre s’oppose au désordre »19, dans un affrontement sans merci qui implique la victoire de l’un des deux pôles, celui du mal absolu, incarné par Djessou, ou celui du bien absolu, représenté par Kofi-Marc Tingo.

Cette opposition tragique entre le démon de la mort et cette sorte de « métaphore du Christ des Évangiles, du moins selon sa nature humaine », comme l’écrit Franca Marcato20, se termine, après de longues et très dures épreuves, par la victoire du bien et de la lumière.

Cependant, pour lutter contre le mal absolu, il est nécessaire que Kofi-Marc accepte toutes les conditions implicites pour accéder, cette fois aussi, à une sorte de sainteté : l’élection, la perfection, la séparation.

Élu, Kofi-Marc l’a été par Atchê (par la Grâce) qui lui a appris à parcourir petit à petit la voie vers la perfection ; en même temps, il l’a instruit sur son destin d’humilité et de solitude (de séparation), si proche de celui de tous les prophètes et de tous les saints :

Écoute, mon fils… Tout initié meurt ignoré des siens, méprisé de son peuple, haï de ses amis pour qui la vie est jouissance […]. Mais aucun initié véritable ne meurt complètement… Agis, Kofi ! Oh ! Agis éternellement, mais tout d’abord au-dedans de toi. (pp. 315-316).

 

Certes, Kofi-Marc est heureusement marié et père de cinq enfants, il est entouré d’amis et de parents ; mais son moi profond est toujours confiné dans une solitude que rien ni personne ne peut atteindre. Quand la lutte terrible et dangereuse qui l’oppose à Djessou (à la Mort) au risque de sa propre vie, parvient à son apogée, Kofi-Marc connaît un moment de détresse où il semble hésiter sur son identité authentique ; mais alors, une prière inattendue surgit dans son for intérieur :

« Dieu, qui suis-je ? Comment m’as-tu fait ? OGBONI. Suis-je OGBONI, ou simplement un enfant de la nuit, celui qui s’assied avant la naissance du jour pour se dresser, nu droit dans xwézè superbe de soleil ? »

[…] C’était la première fois qu’il entendait résonner en lui, tel l’écho d’une cloche infiniment solitaire, des phrases où intervenait l’idée de Dieu liée à sa qualité d’initié. (p. 335)

 

Le rapport explicite qu’établit cette prière de Kofi-Marc entre Dieu e la société secrète « à caractère sacerdotal »21 à laquelle il appartient, scelle à jamais sa victoire sur le mal, et semble en même temps la preuve tangible des propos d’Amadou Hampaté Bâ :

L’homme africain est un croyant né. Il n’a pas attendu les Livres révélés pour acquérir la conviction de l’existence d’une Force, Puissance-Source des existences et motrice des actions et mouvements des êtres […]. Les religions animistes préparèrent […] tous les pays africains au sud du Sahara, à l’idée du Sacré et d’une force mystérieuse créatrice de l’univers. Les religions révélées, et notamment le Christianisme et l’Islam, y trouvèrent un terrain propice à leur propagation.22

*

Les trois romans que nous venons de relire nous ont offert, sous des formes très différentes, des exemples lumineux de ces liens profonds des Africains avec le Sacré. Malgré la complexité éthique et théologique d’un thème tel que la sainteté, malgré la difficulté intrinsèque de la représentation de modèles d’excellence, V. Y. Mudimbe, Mandé Alpha Diarra, Olympe Bhêly-Quenum ont hardiment affronté la possibilité d’être saint, en assumant le devoir le plus difficile du romancier, celui que le psychanalyste Jacques Lévine appel le devoir de guérir :

 

Le devoir de guérir […], c’est la véritable motivation […] du roman où l’on combat la barbarie et l’iniquité. L’auteur, tel un démiurge, se donne comme devoir d’instaurer le bonheur là où était le malheur, la justice à la place de l’injustice,23 et, pourrions-nous ajouter, le Bien à la place du Mal : c’est à quoi Mère Marie-Gertrude, Nah Fatima, Kofi-Marc se sont employés, grâce à leur foi et à la foi de leurs créateurs dans le pouvoir de la littérature.

1 André-Marie Gerard, Dictionnaire de la Bible, Paris, Laffont, 1989, sub voce, p. 1224.

2 Le nom en entier de ce poète, romancier et essayiste, né en 1941 dans l’actuelle République Démocratique du Congo (ex-Zaïre) est Valentin Yves Mudimbe (Mudimbe Vumbi Yoka). On sait qu’en 1971 « le président Mobutu amorça un vaste processus dit de zaïrisation, prétendu ‘retour’ à une authenticité bidon (toque de léopard et autres emblèmes traditionnels pour le pouvoir ; pour les citoyens, adoption d’un vêtement uniforme […] et obligation d’abandonner les prénoms européens pour revenir aux postnoms indigènes […] ; Valentin Yves Mudimbe (Vumbi Yoka) […] a astucieusement conservé ses initiales » (Albert Gérard, « Spécificités de la littérature zaïroise », dans Marc Quaghebeur – Émile Van Balberghe (dir.), Papier blanc, encre noire, Bruxelles, Éditions Labor, 1992, Tome 2, pp. 446-447).

3 Lilyan Kesteloot, « Mudimbe bernanosien ? », dans Marc Quaghebeur – Émile Van Balberghe (dir.), Papier blanc, encre noire, cit., p. 456. Kesteloot a republié le même court article l’année suivante dans Régis Antoine (dir.), Carrefour de Cultures. Mélanges offerts à Jacqueline Leiner, Tübingen, Gunter Narr Verlag, 1993, pp. 439-444.

4 La première guerre du Shaba a eu lieu un an plus tôt, en 1977.

5 Silvia Riva, Nouvelle histoire de la littérature du Congo-Kinshasa, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 291 (Édition originale : Rulli di tam-tam dalla torre di Babele. Storia della letteratura del Congo-Kinshasa, Milano, LED, 2000).

6 V. Y. Mudimbe, Shaba deux. Les Carnets de Mère Marie Gertrude, Paris, Présence Africaine, 1989, p. 22. Toutes les citations étant tirées de cette édition, je signalerai dorénavant la page dans le texte, entre parenthèses.

7 V. Y. Mudimbe, Les Corps glorieux des mots et des êtres. Esquisse d’un jardin africain à la bénédictine, Paris-Montréal, Présence Africaine-Humanitas, 1994, p. 69.

8 Lilyan Kesteloot, Art. cit., p. 455.

9 Silvia Riva, Op. cit., p. 292.

10 Mandé Alpha Diarra, La nièce de l’Imam, Bamako-Saint-Maur, Éditions Jamana-Éditions Sépia, 1994, p. 81 ; toutes les citations étant tirées de cette édition, je signalerai dorénavant la page dans le texte, entre parenthèses.

11 C’est par ce nom (qui signifie ‘père des enfants’) que Nah Fatima s’adresse à Bilaÿ, car la tradition n’admet pas qu’une femme appelle le mari par son nom propre.

12 Ce roman (écrit entre 1960 et 1966) a été publié une première fois en 1979 chez Présence Africaine ; en 2003 le même éditeur en a donné une nouvelle édition revue et corrigée par l’auteur ; toutes les citations (dont je donnerai la page dans le texte entre parenthèses) sont tirées de l’édition plus récente : Olympe Bhêly-Quenum, L’Initié, Paris, Présence Africaine, 2003.

13 Amadou Hampaté Bâ, Aspects de la civilisation africaine, Paris, Présence Africaine, 1972, p. 140.

14 Franca Marcato, « L’Initié di Olympe Bhêly-Quenum : un Cristo nero », dans Atti del XV Convegno della Società Universitaria per gli Studi di Lingua e Letteratura francese (Pavia, 1-3 ottobre 1987), Fasano, Schena, 1989, p. 264; c’est moi qui traduis.

15 Ibidem, p. 270.

16 Ibidem, p. 273.

17 Ibidem, p. 271.

18 Cristina Brambilla, L’Afrique d’Olympe Bhêly-Quenum, http://www.obhelyquenum.com/brambilla.htm

19 Mahougnon Kakpo, Poétique baroque dans les littératures africaines francophones. Tome 1 : Olympe Bhêly-Quenum (thèmes et styles), Cotonou, Les Editions des Diaspora 2007, p. 52.

20 Franca Marcato, Art. cit., p. 277.

21 Ibidem, p. 275.

22 Amadou Hampaté Bâ, Op. cit., pp. 119, 137.

23 Jacques Lévine, « De quelle hauteur l’auteur…? », dans Gabrielle Chamarat – Alain Goulet (dir.), L’Auteur, Actes du colloque de Cerisy-la-Salle (4-8 octobre 1995), Caen, Presses de l’Université de Caen, 1996, p. 208.

 

Saintetés d’Afrique

 

Liana Nissim, Università degli studi di Milano

 

Dieu m’englobe comme silence. Il est ma nuit. (V. Y. Mudimbe, Shaba deux)

La foi est assez immense pour que quiconque puisse y trouver refuge. (Mandé Alpha Diarra, La nièce de l’Imam)

Œuvrer sans cesse sur soi jusqu’à devenir intérieurement un homme intégral. (Olympe Bhêly-Quenum, L’Initié)

*

La sainteté, comme nous le rappellent les dictionnaires, est le caractère de perfection spirituelle absolue qui appartient à l’essence même de Dieu et conséquemment aux personnes qui reproduisent en partie la perfection divine, en y informant leur vie.

Voie difficile, celle qui conduit à la sainteté, voie qu’on ne choisit pas, puisque toute sainteté procède de Dieu, c’est un appel auquel quelquefois on voudrait pouvoir ne pas répondre, c’est une vocation aussi mystérieuse qu’inéluctable, c’est une élection et en même temps une séparation. En effet, les dictionnaires bibliques signalent qu’en hébreux sainteté signifie littéralement le caractère de ce qui est séparé ; elle représente « une valeur éminente, sans proportion avec toute autre valeur, propre à Dieu, et qui le sépare de toute chose créée. Mais [puisque] Dieu peut communiquer sa sainteté à l’homme […] et à toute chose, objet ou personne, qui lui est consacrée […], la personne ou l’objet consacrés sont dès lors séparés de ce qui est profane ».1

Élection, perfection et séparation constituent donc les caractères essentiels, intrinsèques de la sainteté ; aussi, peut-on saisir toutes les difficultés à vaincre pour en faire un thème littéraire, mais aussi tout l’attrait que ce thème peut exercer sur des auteurs engagés dans la recherche du sens ultime de la condition humaine, surtout dans sa relation avec la transcendance.

Les littératures africaines, sensibles aux valeurs du sacré, ne manquent pas d’exemples saisissants qui explorent tous azimuts et selon des religions différentes les déclinaisons possibles de la sainteté.

Comme le signalent les citations proposées en exergue à cette étude, j’ai choisi trois romans qui me semblent très significatifs pour la représentation de la sainteté, à commencer par Shaba deux (1989) de l’écrivain congolais V. Y. Mudimbe,2 « le plus puissant, le plus bouleversant roman catholique de cette fin de siècle », selon les mots qu’écrivait en 1992 Lilyan Kesteloot.3

La toile de fond du roman est constituée par la deuxième guerre du Shaba (la riche région minière, revenue aujourd’hui au nom de Katanga) qui eut lieu en 19784, au moment où la ville de Kolwezi est assiégée et occupée par les séparatistes katangais, puis reconquise par les troupes gouvernementales, avec de terribles massacres. Mais « les événements historico-politiques – bien que prééminents – sont relégués aux second plan par l’atmosphère de quiétude qui règne au couvent de Marie-Gertrude »5 ; car c’est elle, Sœur Marie-Gertrude, le scripteur de l’œuvre, qui se compose pour l’essentiel du journal qu’elle a tenu du 28 mai au 28 juin 1978 et qu’accompagnent une page d’avertissement et une page d’épilogue. Sœur franciscaine depuis dix-huit ans, dans un petit couvent de Kolwezi (elle fête son trente-cinquième anniversaire le 31 mai, avec la Supérieure, Mère Laetitia, qui l’a « invitée à partager son petit déjeuner au jardin »6), Maire-Gertrude y vit heureuse, infirmière dans un dispensaire diocésain (où elle est aidée par Jacques Panda, son « fidèle assistant », p. 15), même si la Supérieure l’avait envoyée sept ans auparavant à l’université pour une licence de philologie française et elle avait espéré passer à l’enseignement. Malgré la déception, sa vitalité reste « intacte et vigoureuse » (p. 24) : « le dispensaire suffit pleinement à ma vie – écrit-elle – et épuise mes limites » (p. 24).

Au fond, Marie-Gertrude vit dans son couvent la même expérience qu’a connu Mudimbe lorsqu’il a pris dans sa jeunesse l’habit de Bénédictin, par la suite abandonné :

 

En prenant l’habit monacal, – écrit-il dans son autobiographie – je m’étais coulé, tout naturellement, dans un univers quasi mécanique. Il me convenait et ses rites répondaient, simplement, aux heures de mes journées et à la respiration de mon corps.7

 

Il y a, certes, quelques occasions de gêne, Marie-Gertrude étant la seule sœur noire du couvent :

 

Visite de deux Sœurs d’Europe. […] Elles passent deux jours avec nous et veulent voir tout le monde, individuellement, afin d’évaluer notre nouvelle vie, depuis les modifications qui ont suivi le Concile. Il m’a fallu rentrer plus tôt du travail. Dès l’accueil, je me suis sentie mal à l’aise et, à peine assise, je me suis refermée. Je semblais, pour elles, n’être qu’une curiosité. « Notre chère professe africaine… » En somme, un objet extraordinaire. Ma longévité au couvent tenait du mystère. « …Êtes-vous réellement épanouie ? »

Je suis remontée dans ma chambre, exaspérée. Leur condescendance me parut du coup affreuse.

(p. 28)

Cependant, Marie-Gertrude est parfaitement capable de surmonter ces petites mortifications et même de se repentir de son irritabilité :

 

Ma propre susceptibilité m’a fait sourire. – écrit-elle quelques moments après la rencontre avec les deux sœurs – Quelle enfant, quelle enfant suis-je encore ! Je suis entrée en religion pour servir… Les humiliations d’occasion devraient m’aider à approfondir le sens de ce choix, au lieu de m’isoler dans la colère. (p. 29)

 

Approfondir le sens de ce choix : voici la raison qui pousse Marie-Gertrude à écrire son journal ; c’est sur le sens profond de sa vocation et de son rapport avec Dieu qu’elle éprouve le besoin de méditer, sur les ombres qui, des fois, ternissent sa sérénité et son état de grâce, en dénonçant le silence de Dieu. On lit dans les premières pages :

 

C’est ma croix et mon angoisse : comment me convertir, en vérité et totalement, à l’amour de Dieu ? […]

L’évidence de l’absence. […]

Au fil des ans, j’ai, comme ce soir, compris que ma quête signifiait plongée dans la nuit. […]

Certitude, ce soir, […] que face au Crucifié, je ne me sens ni l’envie, ni le droit, de répéter, après les mystiques, que je suis de la nature des anges. Bien au contraire. L’inversion en moi m’enfonce dans ma propre boue et les fléchissements de mon inanité. Aucune volupté. Plutôt […] la tristesse de ne pas connaître les modes qui m’assureraient la grâce de Son amour et de Sa présence. (pp. 12-14)

 

Aussi, le roman poursuit-il sur deux lignes parallèles, mais en relation étroite malgré les apparences ; d’une part, Marie-Gertrude enregistre dans son journal, d’un ton préoccupé, certes, mais calme et serein, la montée progressive de la rébellion, puis l’occupation de la ville, le siège des troupes gouvernementales, les violences de plus en plus atroces exercées sur la population, la peur des Européens, la diminution des réserves de nourriture, la guerre civile, la compromission joyeuse et satisfaite avec les Katangais de son aide-infirmier Jacques Penda, qui oublie « d’envisager les représailles éventuelles » (p. 60) et auquel elle donnera « son congé définitif » (p. 73), car il a accompagné au dispensaire des Katangais qui emmènent des blessés qui s’y étaient refugiés.

D’autre part, c’est surtout de sa quête spirituelle qu’écrit Marie-Gertrude ; elle médite sur l’amour, sur « l’infinie possibilité de l’amour » (p. 27) : « rien n’existe hormis l’amour » (p. 29) pense-t-elle, mais en même temps elle croit comprendre que Dieu n’a que faire de notre amour et que c’est plutôt le contraire qui est vrai ; comme le suggère Père Marc, le bénédictin venu prêcher la retraite :

 

« oui, certes, nous sommes l’obsession de Dieu, mais Il n’a point besoin de nous, d’aucun d’entre nous… Nous Le suivons, nous Le célébrons parce que, pour survivre et avoir sens, il nous Le faut… Notre amour pour Lui, comme notre générosité en Son nom indiquent seulement notre faim et notre manque… C’est une avidité pour notre bonheur… » (p. 40)

 

En s’efforçant de comprendre, en essayant de combler le manque qu’elle avertit en elle-même, Marie-Gertrude risque un regard du côté du mysticisme, mais il s’agit « d’une exploration impossible » (p. 41) où elle ne rencontre que du silence ; elle se reconnaît « incapable de longues méditations » (p. 41), en demeurant « rivée à la perception de [sa] propre inutilité » (p. 41). C’est alors tout le débat sur les choix opposés de Marthe et de Marie qui occupe le premier plan du texte, grâce, encore une fois, à la prédication de Père Marc :

 

« Marie a choisi la meilleure part… » Marie opposée à Marthe, la contemplation à l’action. Ce sont des figures, dit-il. Elles sont excessives pour la plupart d’entre nous. C’est à l’équilibre des deux modèles, à leur intégration que nous sommes appelées. (p. 35)

 

Et Marie-Gertrude poursuit à part soi cette confrontation, en se rendant enfin à sa vraie nature :

Marie ou Marthe ? Je me suis glissée en l’ombre de quelqu’un d’autre. Beaucoup de bons sentiments au début. Du romantisme. […] J’ai essayé l’aridité et l’ascèse de Marie. À chaque fois, je les ai vécues comme punition, comme une violence que je m’imposais ou que l’Ordre me faisait. […] L’action seule me rend adulte. (p. 37)

 

« J’ai appris à coller à la réalité » (p. 39), écrit-elle encore : « je ne me reconnais aucun penchant pour le vol mystique » (p. 53) ; mais l’acceptation de sa nature ne va pas sans difficultés ni frustrations ; si Maire-Gertrude adhère à l’invitation de son directeur spirituel de laisser son « imagination et [son] cœur incarner Dieu et ses saints sous les visages d’hommes et de femmes qu’ [elle rencontre] tous les jours » (p. 86), elle souffre néanmoins profondément, car « la joie de Sa présence ne [lui] est pas donnée » (p. 83).

Cependant le lecteur, guidé par la douleur de cette âme, par l’humble constatation de sa « lamentable faiblesse » (p. 57), se rend compte que Marie-Gertrude a entrepris, sans le savoir, la voie vers la sainteté ; comment ne pas le pressentir, quand elle reconnaît : « je suis pauvre et me sens si démunie face à la magnificence du Seigneur » (p. 58), ou encore quand elle avoue : « incapable d’adorer, je pouvais, au moins, offrir ma misère et ma frustration » (p. 62) ? Mais c’est surtout quand elle éprouve un sentiment de totale solitude (de séparation !) face à sa communauté que sa sainteté se prépare.

En effet, les deux lignes que suivait l’écriture de Marie Gertrude (celui des événements extérieurs et celui de sa quête intérieure) finissent inévitablement par converger, au moment où l’ordre est donné aux religieuses de ne plus sortir du couvent, pendant que « la ville est en pleine guerre civile »

(p. 75). Assignée à la bibliothèque, elle « souffre de ne pouvoir servir » (78) :

Je suis infirmière, et africaine. Je ferais bien mon nid au milieu des blessés. Ils sont, probablement, de part et d’autre, des miens. D’être religieuse donnerait une raison et un sens à ma présence. […] je pourrais me pencher utilement sur des agonisants et, probablement aussi, sauver la vie de quelques hommes. (pp. 75, 77)

Surtout, elle est troublée par un sentiment de culpabilité pour l’aveugle éclatement de la violence, qu’elle lit comme un brutal renversement de la communion des saints et qui l’isole de ses consœurs:

 

Je voyais […] un pendant négatif à la communion des saints… Comment l’appeler ?

La récréation des déments […] Elle est là […] Cette violence vivante, mortelle… Elle fait partie de mes nuits, elle est tout autour de moi, comme si je la créais… Et toutes… Non, beaucoup me le rappellent… […] Dans les allées de mes journées, j’affronte […] l’interrogation rentrée d’une consœur, un visage qui fronce légèrement à mon apparition, un sourire nouveau sur des lèvres généralement pudiques ; ou, plus fréquemment encore, le regard qui me parcourt froidement, m’ignore et s’en va, lointain […]. Ce jeu invoque ma culpabilité de manière constante… « Ils en font de bien belles, les tiens… Qu’en penses-tu ? » […]

La solitude D’être ainsi seule me désespère de Dieu… Mais que puis-je sans lui ? (pp. 79-80)

 

Lilyan Kesteloot écrit à propos de ce moment de la vie de la religieuse :

Tandis que la guerre civile s’installe et l’horreur quotidienne, et la solitude grandissante, Sœur Gertrude assume toujours plus un destin qui se précise : celui du bouc émissaire, le chrétien dira : du martyre.8

 

Elle retrouve son calme pensif quand on l’autorise à travailler aux urgences de l’hôpital de la ville ; mais ses épreuves ne font que commencer ; les alliés français et belges du gouvernement central organisent le rapatriement des Européens, dont les Sœurs blanches du couvent et « cette femme à la fois extrêmement fragile et forte […] est […] investie de l’immense devoir de guider, dans un moment de désespoir et d’abandon […], un groupe hétérogène de consœurs. Hétérogène non seulement du point de vue ecclésiastique (plusieurs ordres religieux partagent l’oasis de paix d’Emmaüs, selon la volonté de l’évêque de la ville), mais surtout par les divisions idéologiques et […] ethniques présentes en son sein ».9 Au premier moment, deux sentiments douloureux accablent Marie-Gertrude ; d’un côté, elle souffre pour l’abandon de la Supérieure, dont l’autorité était pour elle un guide sûr, et pour la responsabilité qui l’investit, à laquelle elle se considère tout-à-fait inadéquate :

Elle m’abandonnait en m’enroulant dans une tâche impossible. Je ne suis qu’une infirmière. À coup de patience et de travail, je pourrais probablement devenir une bonne enseignante. Mais supérieure de couvent, cela tenait de la farce pure… Rien ne m’y a préparée. J’ignore tout, mais absolument tout de la gestion d’une communauté. Plus encore, comment pourrais-je guider d’autres âmes, lorsque je suis tant en difficulté avec la mienne propre ? (p. 96)

 

D’un autre côté, le sentiment de culpabilité qui – comme nous l’avons vu – tourmentait déjà son cœur, s’amplifie jusqu’au désespoir :

Une conviction épouvantable s’était instaurée en moi. Je pouvais aussi la sentir dans l’air : j’avais, d’une manière ou d’une autre, mais très directement, pris part à ce péché de haine qui tourmentait ce pays et venait de détruire cette communauté. (p. 97)

Mais ce désespoir elle est prête à l’offrir à Dieu, en se proposant en holocauste pour l’expiation du péché dans lequel elle se considère impliquée (« J’étais prête, je suis prête à payer pour le péché qui nous divise dans l’amour de Dieu »,( p. 98).

En même temps, et sans que jamais s’affaiblisse sa profonde humilité, Marie-Gertrude est appelée à assumer pleinement sa vocation authentique, son rôle de Marthe, qui lui consent de gérer avec prudence et charité la communauté qu’on lui a confiée : elle devient capable d’exhorter les autres et de s’exhorter soi-même à la tolérance, à la patience et à une « tranquille résistance » (p. 138) ; ce sont ces mêmes vertus qu’elle sait exercer pendant les interrogatoires de deux officiers de l’armée zaïroise, qui exigent tout savoir « sur [son] travail au dispensaire durant l’occupation katangaise » (p. 128).

Elle n’arrête pas pour autant sa quête spirituelle, qui – tout en reprenant ses questionnements habituels – assume des contours plus définis, ceux de la nuit et de la croix ; déjà, le soir de son anniversaire, elle avait écrit :

 

Ma Mère [la Supérieure] avait raison, ce matin, de me rappeler le symbole de ma mission : vivre debout au pied de la croix de Jésus ; vivre, debout, aux pied de la croix de tous mes malades.

Seigneur, je remets ma vie entre Vos mains. […] Retenez-moi en votre champ. Que ma vie réponde mieux encore, dans les années à venir, au témoignage de votre corps supplicié. (p. 25)

 

Maintenant, affligée jusqu’au fond de son âme par « le martyre des innocents, l’immolation d’enfants, la galerie des violences dans Kolwezi » (p. 132), elle écrit :

À l’allégresse et à l’exaltation de la Résurrection, j’avais […] choisi la nuit et le dénuement de la Croix. […]

Dieu m’englobe comme silence. Il est ma nuit. (pp. 132-133)

Désormais tout est plus clair pour Marie-Gertrude, qui sait enfin accueillir le don de la grâce :

Prière intense. Expérience d’impuissance. Mais aussi certitude de me savoir entourée, vue et perçue au plus profond de mon être. Ouvert au hasard ma Bible et tombé au milieu du Cantique d’Ézéchias :

« … Tu me guériras, fais-moi vivre. Voici que mon amertume se change en bien-être. C’est toi qui as préservé mon âme de la fosse du néant… » Le miracle de ma Foi s’exprimait en cet abandon. Spontanément, je retrouvais la quiétude de l’esprit. (pp. 141-142)

 

Mère Marie-Gertrude est prête à répondre à l’appel vers la sainteté, elle est prête à accepter le martyre ; elle écrit encore, ce même 27 juin :

Comment puis-je nommer cette grâce ? J’acceptai de prendre en charge la rage des assassins, la peur des pourchassés, le chagrin des enfants et la misère des veuves. Je le sais : cette haine qui rôde dans la nuit de cette ville me déchiquètera, mais je me sais aussi un oratoire de Sa présence. (p. 142)

 

On lit dans l’épilogue que le 30 juin Mère Marie-Gertrude avait été emmenée par les officiers avec l’accusation de ne pas avoir dénoncé au cours des interrogatoires son aide-infirmier « qui était au service des Katangais » (p. 144) ; elle ne fera jamais retour au couvent et son cadavre, horriblement torturé et mutilé, sera retrouvé trois jours plus tard dans les eaux du fleuve Lualaba.

Cependant, le 29 juin (« solennité des saints Pierre et Paul »,( p. 146) elle avait pu écrire dans son journal :

Ce matin, j’étais […] entourée de la certitude de son amour pour moi. Agenouillée pour le recevoir, j’étais convaincue de sa sollicitude. Quel contraste avec mon désert d’il y a un mois ! […]

Après les Complies, seule au calvaire. Le ciel était noir. […] J’ai voulu rendre grâce pour cette journée extraordinaire. Expérience intense de mon inanité. Je suis une si petite voix […] dans le triomphe de Sa gloire. (p. 149)

 

Changeons tout-à-fait de pays, de milieu, de religion : La nièce de l’Imam, roman que le Malien Mandé Alpha Diarra a publié en 1994 mais écrit avant l’insurrection populaire de 1991 qui a rétabli la démocratie au Mali, raconte une histoire sombre et complexe qui se déroule à Missiran, la capitale d’un pays soudanais imaginaire, le Farafina, dans lequel on reconnaît toutefois facilement le Mali de la dictature militaire de Moussa Traoré (1968-1991). Au contraire de ce qui se passe dans Shaba deux, les enjeux sociopolitiques occupent le premier plan, à savoir l’arrogance et la corruption des pouvoirs dictatoriaux qui n’admettent aucune limite à leur délire d’omnipotence, les bouleversements que provoque la primauté de l’argent et son emploi insensé, les méfaits d’une polygamie mal comprise, la barbarie de l’excision et ainsi de suite.

En effet le Farafina est dans les mains d’un Grand Maréchal Président à Vie et de son parent Bâh Bilaÿ, un des protagonistes du roman qui détient le plus grand pouvoir financier du pays, guidé et appuyé dans toutes ses entreprises par son acolyte, le redoutable marabout Cheick Kabyl Aboubacar Matigui Touré, que tout le monde croit un « saint homme »10 et considère comme « le meilleur connaisseur des voies d’Allah » (p. 82).

Le contexte romanesque est donc celui de la religion islamique, profondément enracinée et pratiquée avec ferveur au Mali, et au Farafina qui en est l’hypostase. En effet, tous les personnages du roman sont profondément liés à la religion et les puissants sont convaincus (même avec de dangereuses distorsions) que les croyances et les pratiques religieuses sont le fondement obligé de leur succès ; c’est ce qui donne un pouvoir immense au marabout Cheik Kabyl, un homme dont l’histoire terrible et frustrante (il a été castré et cultive des penchants homosexuels) en a fait un être diabolique, doué par ailleurs d’une très grande intelligence, qui exploite la superstition généralisée (le roman parle explicitement de « nos pays arriérés, superstitieux, sans loi ni justice », p. 252) pour manipuler les fidèles et pour amener ses complices à un pouvoir absolu, tout en les contrôlant et en les dominant lui-même à loisir. C’est ce qu’il fait constamment avec les très puissant Bâh Bilaÿ, auquel il a promis la domination du monde, pourvu qu’il suive à la lettre ses prescriptions, consistant le plus souvent dans la fabrication de talismans impliquant d’horribles sacrifices humains, qui lui permettent (sans que Bilaÿ s’en rende compte) de se libérer de tous ses adversaires. Relisons ce dialogue entre le marabout et Bilaÿ :

 

- En surmontant les plus grandes épreuves, les prophètes et les héros s’élèvent au-dessus de la condition humaine en transcendant leur condition première. Ainsi tu resteras aussi éternel que la terre, jusqu’au coucher des temps, car ta vie sera la référence des hommes. Bilaÿ, souviens-toi, il y a vingt ans […] je t’ai prédit une destinée exemplaire, à condition que tu suives les instructions qu’Allah te recommande par ma voix.

- Mes succès et ma force en témoignent, admit Bilaÿ.

- Bien sûr, car à chaque fois tu as accepté les sacrifices que le destin t’imposait. (p. 131)

 

Or, une circonstance inattendue déclenche toute une suite d’événements et de réactions d’une violence inouïe, qui amèneront les protagonistes à des choix aussi extrêmes qu’irréversibles ; il s’agit du retour de l’Europe de Titi, une métisse d’une beauté extraordinaire, nièce de l’imam Baba Kaloo ; le fait de l’avoir en mariage se transforme rapidement en une véritable affaire d’État à laquelle prennent part journaux, médias, partis politiques, une « grande compétition financière et politique » (p. 15) entre les hommes les plus riches et puissants du pays, à laquelle le sexagénaire Bâh Bilaÿ (harcelé par ses détracteurs et pressé par ses partisans) ne veut ni ne peut se soustraire ; certes, il hésite (comme il l’explique au commissaire Bakary, chef de la police qui lui est entièrement dévoué), car il a déjà quatre épouses et puis il y a l’amour réciproque entre Titi et Maki, le fils aîné de Bilaÿ même :

 

Comment résoudre l’équation 4+1=4 ? Ne vois-tu pas le drame miner ma famille ? D’un côté mes épouses et de l’autre mon fils. (p. 30)

Mais, poussé par Cheick Kabyl qui lui suggère la répudiation d’une de ses femmes, il n’est pas capable de reculer :

Mes amis comme mes ennemis exigent que je me batte. – pense-t-il – Tout Missiran m’observe. Très bien, Bilaÿ relèvera le défi pour son honneur et celui de sa descendance. (p. 30).

 

Dans une scène d’une dureté écrasante, la répudiation tombe sur la vieille Nah Fatima, première épouse de Bilaÿ et mère de Maki (l’amoureux de Titi), ce qui d’un seul coup permet au grand homme de libérer la place pour une nouvelle femme et de se débarrasser de son fils-rival :

Bilaÿ mâchonna quelques mots et écarquilla les yeux pour mieux voir le visage serein de Nah Fatima qui rayonnait de paix et de pardon. Son sang se glaça de honte. Il fit un grand effort pour se durcir le cœur afin de repousser violemment la mère de Maki en hurlant :

- Hors de ma maison, maudite vieille chienne, avant que je ne me souille les mains. Je te renie comme femme, toi et ton bâtard de fils. (p. 41)

 

Nah Fatima, qui est une femme d’une très grande douceur et profondément religieuse, avait parfaitement compris le dilemme de Bilaÿ :

 

Fatima avait compris que l’affaire de la métisse des Kaloo [la famille de Titi] était la cause de l’irascibilité de Bilaÿ. Elle imagina le drame intérieur qui devait déchirer son mari. Missiran entier attendait sa victoire ou sa chute. Elle eut pitié de celui qu’elle connaissait peut-être mieux qu’il ne se connaissait lui-même. (p. 38)

Aussi, malgré l’immense douleur de la répudiation, se retire-t-elle sans murmurer dans le dernier restaurant qui restait de la chaîne « Fatima Hôtellerie » qu’elle avait créée plusieurs années auparavant, quand le mari l’avait abandonnée sur l’instigation d’un jeune marabout (Cheick Kabyl, le futur maître de Missiran) qui l’accusait d’être « marquée du sceau fatal des veuves exterminatrices » (p. 51), chaîne de restaurants que par la suite elle avait donnée à Bilaÿ, revenu dans la misère la plus noire, en lui offrant de la sorte la « base de [sa] fortune » (p. 41).

Deux jours après la répudiation, Nah Fatima se rend chez le vieil ermite Assan, « le sage de la montagne » (p. 56), dont elle est une disciple fervente et que tout le monde respecte et vénère, en cherchant auprès du saint homme la consolation de son enseignement et l’aide de la prière.

Homme vertueux et très digne, détenteur éclairé d’une immense culture, Assan avait été un de ces religieux musulmans qui s’étaient opposés au colonialisme, si bien que l’administration coloniale avait exilé en Guyane « ce nègre illuminé [aux] idées subversives » (p. 58), d’où il avait fait un « retour triomphal » (p. 58) après l’indépendance ; déçu par ses vaines tentatives de faire du Farafina « un modèle de démocratie et de sagesse » (p. 58), ayant assisté « impuissant, à la ruine progressive du Farafina au fil des ans » (p. 59), il avait choisi la séparation, en vivant dans la plus totale pauvreté à Bissimilaÿ, une colline proche de Missiran, et en se consacrant à la prière, à la méditation, à la traduction du Coran dans les langues africaines et à l’enseignement de sa vision, élevée et pénétrante, de la religion : « pour Assan, l’Islam ne pouvait être que lumière de liberté, de justice, de paix et de bonheur pour tous les hommes dans leur diversité culturelle et raciale » (p. 60) et il n’arrête pas d’exhorter ses visiteurs à l’altruisme, au pardon, à la tolérance, en prêchant un Islam de justice et d’amour.

Le roman nous propose donc une opposition binaire – construite selon une parfaite symétrie structurale – entre le marabout Cheick Kabyl, conseiller et guide maléfique de Bâh Bilaÿ, et l’ermite Assan, conseiller et guide bienfaisant de Nah Fatima. Au fil des pages, au fur et à mesure que les événements précipitent vers la catastrophe, Cheick Kabyle et Bilaÿ s’enfoncent de plus en plus dans la spirale infernale du péché et du mal, tandis qu’Assan et Nah Fatima montent vers la lumineuse voie du bien et de la grâce.

Pendant la visite de la femme à l’ermite, lorsqu’elle lui confie ses préoccupations en invoquant ses conseils, le vieux sage est conquis par ses vertus, sa bonté et son « sens de l’abnégation » (p. 62) ; quand Bilaÿ (plus superstitieux que jamais, à la veille de son mariage avec Titi, terrorisé par les menaces occultes à sa virilité de la part de ses ennemis, qui infligeraient une humiliation intolérable à son honneur) se laisse conduire par l’imam Baba Kaloo chez Assan pour une consultation, celui-ci tente de le ramener vers l’Islam authentique, exempt des néfastes pratiques, philtres et talismans dont Bilaÿ est l’esclave ; puis invite ses deux visiteurs à réhabiliter Nah Fatima et à suivre son exemple :

Bilaÿ, ta première femme est une sainte. Tout autre que toi l’aurait déifiée. Elle est ton cordon ombilical. Ta vie sans elle n’est qu’errance d’un cadavre sans âme vers l’enfer. Et toi, Ladji Baba Kaloo, je te suggére de la prendre comme modèle, comme je le fais moi-même depuis longtemps. […] À votre retour, réhabilitez-la et suivez-la dans sa quête du vrai sens de la vie. Elle vous conduira au paradis intérieur. (p. 189)

 

Aveuglé par son désir de domination, par son égoïsme et par tous les mauvais enseignements que lui a inculqués Cheick Kabyl, Bilaÿ repart furieux, après avoir accusé Assan d’hérésie et d’« intégrisme révolutionnaire » (p. 187), sourd à toutes les exhortations et prêt à ne suivre plus désormais que les préceptes et prescriptions du satanique marabout.

Mais la sainteté de Nah Fatima est désormais ouvertement énoncée ; et le lecteur, en suivant l’analepse qui raconte sa vie, depuis son enfance jusqu’à sa vieillesse actuelle, tout entière marquée de souffrances, d’humiliations, de violences, se convainc facilement de la nature exceptionnelle de cette femme, éduquée selon la tradition ancestrale, qui ne déroge jamais aux règles qu’on lui avait « enseignées dans la case d’excision » (p. 47), à savoir :

Qu’être née femme signifiait fatigue, souffrance, amertume qui, acceptées avec abnégation, vous guidaient vers le salut éternel du paradis. Fatima s’était jurée de mériter ce paradis. (p. 47)

 

Toujours soumise au mari et liée à lui par une dévotion indéfectible, toujours sereine et serviable, toujours au travail dans la maison, même pour les tâches les plus humbles, mère attentionnée et généreuse pour ses coépouses, grand-mère et nourrice pour les douze enfants de Bilaÿ et de sa troisième et quatrième femmes, Nah Fatima n’est troublée dans sa patiente résignation habituelle que par le conflit opposant son mari à son fils ; cependant, aux femmes révolutionnaires qui préparent l’émeute contre les pouvoirs en place et qui la préviennent que Bilaÿ a fait emprisonner, torturer et déporter Maki dans les mines de sel et de soufre du Nord du pays, elle répond de cette manière :

Mes sœurs, je vous suis très reconnaissante de nous avoir apporté des nouvelles de Maki. Nous étions inquiètes depuis sa disparition. Mais à présent, je suis rassurée. Maki appartient à Bilaÿ, et personne, pas même moi… (p. 137)

 

Bien évidemment, une telle résignation soumise ne peut que susciter la réaction outrée de ses interlocutrices (à laquelle le lecteur s’associe de toute son âme) ; mais Nah Fatima demeure inébranlable, tout en gardant sa douce mansuétude et tout en souffrant infiniment :

- Non, mère Fatima ! […] Vous vivez dans un monde où l’esclavage est à jamais révolu. Plus personne n’appartient à personne. […] Mère Fatima, avez-vous compris que Bilaÿ veut tuer Maki !

- Maki est le sang de Bilaÿ, répondit la vieille femme.

- Il est le vôtre aussi.

- Une épouse n’a pas de sang propre. (p. 137)

 

Il est difficile pour le commun des mortels d’accepter une telle vision du monde, mais Nah Fatima est une sainte, et elle agit selon la logique des saints : quoiqu’inlassable dans ses activités pratiques, quoique toujours prête à s’occuper de tout le monde, à consoler tout le monde, sa sollicitude majeure est la foi : « la foi est assez immense pour que quiconque puisse y trouver refuge » (p. 138) affirme-t-elle ; et, en jugeant « inutile de s’apitoyer sur son sort personnel » (p. 138), c’est toujours et seulement aux autres qu’elle pense dans ses prières ferventes.

Ainsi, le lecteur ne s’étonne pas qu’à côté de la perfection qui est la sienne elle soit obligée par la répudiation à quitter sa maison, sa famille, son mari, à subir la séparation qui – comme nous le savons désormais – constitue la signification ultime de la sainteté : Nah Fatima est prête pour le martyre, qui - en touchant le plus haut degré de l’opposition binaire à la base de tout le roman – lui sera infligé par le mari tant révéré.

Cheick Kabyle, qui l’a toujours persécutée de sa haine implacable, car il ne supporte pas sa dévotion authentique et pure, convainc Bilaÿ que c’est par sa faute (et par la faute d’Awa, l’autre femme de Bilaÿ qui l’a quitté pour vivre avec Nah Fatima) si Titi est morte sous les fers d’une excision que Bilaÿ même a commandé, que c’est par sa faute si la population et l’armée sont en révolte contre son pouvoir, enfin jugé excessif ; aussi, l’incite-t-il à la vengeance que Bilaÿ, en proie à une rage aveugle, se hâte d’accomplir ; arrivé au vieux restaurant, un coutelas à la main, il se précipite sur elle :

- Vieille sorcière ! gronda Bilaÿ hystérique. C’est toi qui a entraîné Awa dans la traîtrise.

- Allah m’est témoin que je regrette de n’avoir pu dissuader Awa de…

- Allah ne te connaît pas. Finis toutes ces bondieuseries hypocrites. […] Assez de tes simagrées, hurla-t-il en levant le coutelas.

Nah Fatima se mit à genoux et pria […]. « Allah miséricordieux, purgez le cœur de Denw-Fâ11 de la colère. » Sa sérénité troubla profondément Bilaÿ qui hésita. […] À ce moment, un bruit sourd de slogans scandés et d’affrontements physiques s’engouffra par la porte ouverte. Le regard interrogatif de Bilaÿ se posa sur Nah Fatima agenouillée.

- Denw-Fâ, quitte vite Missiran. Seul contre tous, tu ne peux gagner, implora-t-elle.

Bilaÿ n’eut pas besoin d’explications. Une coulée de sueur l’inonda.

- Vous êtes donc allées jusqu’au bout en mobilisant vos amis contre moi ? […]

Bilaÿ n’eut pas conscience du mécanisme qui lui fit abattre l’arme. Le sang éclaboussant ses jambes le surprit. (pp. 221-222)

 

Mais après le sauvage assassinat de sa femme, la prophétie d’Assan s’accomplit (« ta vie sans elle n’est qu’errance d’un cadavre sans âme vers l’enfer » (p. 189) avait-il dit à Bilaÿ), car tout de suite il se sent complètement perdu, sans points de repère et accablé par son existence, qui lui apparaît désormais insensée et absurde :

Hagard, Bilaÿ eut la poignante sensation d’une solitude incommensurable. Il revit son passé avec Nah Fatima, femme soumise et fidèle, femme bafouée mais tolérante, femme toujours charitable et aimante. Il eut la nausée. […] Pour la première fois, les larmes de Bilaÿ coulèrent. (p. 222)

 

Pendant que les forces démocratiques arrivent à abattre le pouvoir dictatorial, en dénonçant, entre autre, les « faux marabouts qui déshonorent l’Islam » (p. 225), Bilaÿ subit une profonde transformation ; dans un premier moment il est la proie d’épouvantables hallucinations :

Où qu’il posât les yeux, Bilaÿ voyait le visage calme et serein de Nah Fatima. Il fermait les yeux, mais le grand vide sombre se peuplait de mille Fatima attentives qui ne lui reprochaient rien. Au contraire, elles le poursuivaient de leur amour d’outre-tombe infini et si apaisant. (pp. 237-238)

 

Puis ces mêmes hallucinations l’aident à comprendre la profondeur de l’abîme dans lequel il a sombré :

[Ma vie] aujourd’hui arrive à son terme avec un profond sentiment de gâchis à la lumière d’une grande découverte tardive. Ma vie aurait pu être heureuse, mais il est trop tard, la fuite en avant n’a aucune issue. (p. 239)

 

Touché par « la grâce de Fatima » (p. 240), en refusant toute compromission pour un nouveau coup d’État, comme voudrait le lui imposer le marabout Cheick Kabyl, Bilaÿ préfère se donner la mort, qui se transforme en une miraculeuse conversion, jusqu’à l’apothéose finale :

- Bilaÿ de Missiran ! M’entends-tu, élu d’Allah ? Missiran brûle, des forces maléfiques la pillent. Toi seul peux donner un sens à tous ces vents contraires qui l’affligent.

- Oh non, frère Cheick Kabyl, gémit Bilaÿ, les paupières fermées, mes yeux pleins du sang de Fatima viennent de découvrir la vérité de la vie. Quel gâchis ! […]

Nah Fatima et Assan ont raison. Et au nom de leur vérité je te pardonne de m’avoir longtemps induit en erreur et souhaite que tu accèdes aussi à la lumière. […]

Tout le corps de Bilaÿ vibra d’un long frisson d’agonie. […] Ses yeux s’écarquillèrent et, en une fraction de seconde, Bilaÿ vit dans une auréole éclatant de lumière Nah Fatima maternelle, souriante. Accueillante, elle lui tendait tendrement la main. Bilaÿ s’abandonna à la chaleur rassurante de ses mains généreuses et sécurisantes. (pp. 240-243)

*

Changeons une dernière fois de milieu, de décor, de pays pour aborder L’Initié12, du Béninois Olympe Bhêly-Quenum ; l’époque où se situe l’action, est celle « où l’Afrique entrait dans la dernière phase de son statut de colonie française » (p. 283), soit aux approches des années Soixante ; quant aux lieux, si la toponymie est imaginaire, on reconnaît facilement dans Djen’Kêdjê le Dahomey (l’actuel Bénin).

Le roman raconte la lutte acharnée opposant le docteur Kofi-Marc Tingo (qui a étudié la médecine en France et puis est revenu pratiquer en Afrique) au sorcier guérisseur Djessou, dérangé par celui qu’il considère comme un rival gênant.

De « conviction spiritualiste » (p. 185), sans appartenir à aucune religion (ni au christianisme de son père et de sa femme, ni au vodoun de sa mère), Kofi-Marc Tingo (qui a trente-trois ans au moment de la diégèse) a été initié par son oncle maternel aux « forces essentiellement constructives » (p. 128) de la tradition et à la pharmacopée africaine, qui ont fait de lui le « détenteur d’une puissance archaïque » (p. 242).

Nous sommes donc en présence d’une vision du monde très différente de celle que proposent les religions révélées (Christianisme et Islamisme), et la conception de la sainteté aussi change beaucoup, en devenant plutôt une forme d’adhésion intégrale au sacré, à la « Présence vitale cachée derrière l’apparence des choses »13, adhésion possible seulement aux initiés, à ceux qui reçoivent une formation ésotérique capable de mettre en contact avec le sacré, à savoir « la racine ultime des choses, ce qu’il y a en elles de fondamental, ce qui est indestructible […], l’essence des choses […] au-delà des apparences »14. C’est ce type de parcours que Kofi-Marc a entrepris dans son enfance, par les soins de son oncle Atchê, adepte de la société initiatique Ogboni, « vieille comme l’Afrique » (p. 316) ; l’oncle Atchê, connu comme « Le Maître des Initiés » (p. 135), mort depuis quelques années au moment de la diégèse, jouit d’une renommée redoutable même chez ses ennemis ; voici comment ils en parlent :

J’ai connu cet homme froid, simple, effacé, visiblement aussi timide qu’intimidant, éminemment puissant grâce à sa connaissance des noms premiers de tout et des vertus cardinales des herbes, des fleurs et des racines. […] Atchê avait atteint le Sommet et il n’y a pas de limite au pouvoir que détient un initié de sa qualité et de son niveau. […] L’homme supérieur, maître des puissances spirituelles, est immortel ; on dit qu’Atchê est mort pour les seuls profanes. (pp. 294-295)

 

D’une certaine manière, cette dernière constatation fabuleuse n’est pas fausse, car Atchê est toujours vivant pour Kofi-Marc, qui entend sa voix à chaque moment significatif de sa vie et de ses actions :

Pour avoir été réceptif, intensément perméable à l’enseignement de cet homme, sa voix s’infiltrait doucement dans ses oreilles dans les phases cruciales de sa vie. (p. 185)

 

Cette voix (intérieure et surnaturelle) rappelle au jeune médecin les enseignements les plus significatifs de son initiation, consistant en une progressive « victoire de son esprit sur la matière »15, dans la connaissance des noms premiers qui, dit le roman, constituent « cette part incognoscible, irrationnelle, constituant le fondement des forces de l’Afrique traditionnelle que […] on appelle simplement ‘la part de Dieu’ » (p. 165) et dont « la force opératoire » (p. 165) est à la base des capacités de guérisseur et de thaumaturge de Kofi-Marc, car il doit consacrer ses dons d’initié à la protection des autres :

Tu n’es pas digne d’être un homme - lui a enseigné Atchê – si tu ne peux consentir à la diminution de ta vie pour la sauvegarde de quiconque se trouve dans la souffrance. (p. 16)

 

Surtout, l’initié qu’est Kofi-Marc doit incessamment pratiquer une ascèse nécessaire à la préservation de l’homme intégral qu’il est devenu :

Tu étais un homme ; tu es maintenant un peu plus que tous les autres hommes ; tu es un homme total parce que tu es un initié. Crois en ce que tu fais et en ce que tu dis : la connaissance des noms premiers de toute chose t’aidera infailliblement. L’essentiel est d’agir ou de parler pour le bien. (p. 255)

 

Cette synthèse de l’enseignement d’Atchê met en lumière deux concepts qui lui sont essentiels : croire et agir et parler pour le bien ; en effet, la foi est la condition fondamentale de l’initiation, elle est « préliminaire à toute expérimentation de l’initié »16 ; l’oncle avait dit au jeune Kofi-Marc :

« tu es un homme parce que tu crois » (p. 254) et c’est la foi – nous le savons - la condition nécessaire et suffisante pour la perfection, pour la sainteté ; or, Kofi-Marc a une foi aveugle dans son oncle Atchê, mais le nom de celui-ci, Atchê, signifie « Pouvoir, Grâce » (p. 316) ; ainsi, comme le souligne encore Franca Marcato17, c’est à l’aide de la Grâce et en son nom, à l’aide de Dieu qui en est le dispensateur, qu’opère Kofi-Marc ; et il agit et parle toujours pour le bien, pour sauver, pour guérir, pour protéger son prochain contre le mal.

De même, s’oppose-t-il au grand sorcier Djessou « qui se sert lui aussi [des] forces obscures mais pour ses intérêts personnels, et pour nuire »18, et dont le nom, « Abadaxwé Djessou, signifie la mort » (p. 135). Le roman se structure donc selon l’idéalisme antithétique cher à Olympe Bhêly-Quenum, où « le oui s’oppose au non, le bien s’oppose au mal, l’utile s’oppose au nuisible, l’ordre s’oppose au désordre »19, dans un affrontement sans merci qui implique la victoire de l’un des deux pôles, celui du mal absolu, incarné par Djessou, ou celui du bien absolu, représenté par Kofi-Marc Tingo.

Cette opposition tragique entre le démon de la mort et cette sorte de « métaphore du Christ des Évangiles, du moins selon sa nature humaine », comme l’écrit Franca Marcato20, se termine, après de longues et très dures épreuves, par la victoire du bien et de la lumière.

Cependant, pour lutter contre le mal absolu, il est nécessaire que Kofi-Marc accepte toutes les conditions implicites pour accéder, cette fois aussi, à une sorte de sainteté : l’élection, la perfection, la séparation.

Élu, Kofi-Marc l’a été par Atchê (par la Grâce) qui lui a appris à parcourir petit à petit la voie vers la perfection ; en même temps, il l’a instruit sur son destin d’humilité et de solitude (de séparation), si proche de celui de tous les prophètes et de tous les saints :

Écoute, mon fils… Tout initié meurt ignoré des siens, méprisé de son peuple, haï de ses amis pour qui la vie est jouissance […]. Mais aucun initié véritable ne meurt complètement… Agis, Kofi ! Oh ! Agis éternellement, mais tout d’abord au-dedans de toi. (pp. 315-316).

 

Certes, Kofi-Marc est heureusement marié et père de cinq enfants, il est entouré d’amis et de parents ; mais son moi profond est toujours confiné dans une solitude que rien ni personne ne peut atteindre. Quand la lutte terrible et dangereuse qui l’oppose à Djessou (à la Mort) au risque de sa propre vie, parvient à son apogée, Kofi-Marc connaît un moment de détresse où il semble hésiter sur son identité authentique ; mais alors, une prière inattendue surgit dans son for intérieur :

« Dieu, qui suis-je ? Comment m’as-tu fait ? OGBONI. Suis-je OGBONI, ou simplement un enfant de la nuit, celui qui s’assied avant la naissance du jour pour se dresser, nu droit dans xwézè superbe de soleil ? »

[…] C’était la première fois qu’il entendait résonner en lui, tel l’écho d’une cloche infiniment solitaire, des phrases où intervenait l’idée de Dieu liée à sa qualité d’initié. (p. 335)

 

Le rapport explicite qu’établit cette prière de Kofi-Marc entre Dieu e la société secrète « à caractère sacerdotal »21 à laquelle il appartient, scelle à jamais sa victoire sur le mal, et semble en même temps la preuve tangible des propos d’Amadou Hampaté Bâ :

L’homme africain est un croyant né. Il n’a pas attendu les Livres révélés pour acquérir la conviction de l’existence d’une Force, Puissance-Source des existences et motrice des actions et mouvements des êtres […]. Les religions animistes préparèrent […] tous les pays africains au sud du Sahara, à l’idée du Sacré et d’une force mystérieuse créatrice de l’univers. Les religions révélées, et notamment le Christianisme et l’Islam, y trouvèrent un terrain propice à leur propagation.22

*

Les trois romans que nous venons de relire nous ont offert, sous des formes très différentes, des exemples lumineux de ces liens profonds des Africains avec le Sacré. Malgré la complexité éthique et théologique d’un thème tel que la sainteté, malgré la difficulté intrinsèque de la représentation de modèles d’excellence, V. Y. Mudimbe, Mandé Alpha Diarra, Olympe Bhêly-Quenum ont hardiment affronté la possibilité d’être saint, en assumant le devoir le plus difficile du romancier, celui que le psychanalyste Jacques Lévine appel le devoir de guérir :

 

Le devoir de guérir […], c’est la véritable motivation […] du roman où l’on combat la barbarie et l’iniquité. L’auteur, tel un démiurge, se donne comme devoir d’instaurer le bonheur là où était le malheur, la justice à la place de l’injustice,23 et, pourrions-nous ajouter, le Bien à la place du Mal : c’est à quoi Mère Marie-Gertrude, Nah Fatima, Kofi-Marc se sont employés, grâce à leur foi et à la foi de leurs créateurs dans le pouvoir de la littérature.

1 André-Marie Gerard, Dictionnaire de la Bible, Paris, Laffont, 1989, sub voce, p. 1224.

2 Le nom en entier de ce poète, romancier et essayiste, né en 1941 dans l’actuelle République Démocratique du Congo (ex-Zaïre) est Valentin Yves Mudimbe (Mudimbe Vumbi Yoka). On sait qu’en 1971 « le président Mobutu amorça un vaste processus dit de zaïrisation, prétendu ‘retour’ à une authenticité bidon (toque de léopard et autres emblèmes traditionnels pour le pouvoir ; pour les citoyens, adoption d’un vêtement uniforme […] et obligation d’abandonner les prénoms européens pour revenir aux postnoms indigènes […] ; Valentin Yves Mudimbe (Vumbi Yoka) […] a astucieusement conservé ses initiales » (Albert Gérard, « Spécificités de la littérature zaïroise », dans Marc Quaghebeur – Émile Van Balberghe (dir.), Papier blanc, encre noire, Bruxelles, Éditions Labor, 1992, Tome 2, pp. 446-447).

3 Lilyan Kesteloot, « Mudimbe bernanosien ? », dans Marc Quaghebeur – Émile Van Balberghe (dir.), Papier blanc, encre noire, cit., p. 456. Kesteloot a republié le même court article l’année suivante dans Régis Antoine (dir.), Carrefour de Cultures. Mélanges offerts à Jacqueline Leiner, Tübingen, Gunter Narr Verlag, 1993, pp. 439-444.

4 La première guerre du Shaba a eu lieu un an plus tôt, en 1977.

5 Silvia Riva, Nouvelle histoire de la littérature du Congo-Kinshasa, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 291 (Édition originale : Rulli di tam-tam dalla torre di Babele. Storia della letteratura del Congo-Kinshasa, Milano, LED, 2000).

6 V. Y. Mudimbe, Shaba deux. Les Carnets de Mère Marie Gertrude, Paris, Présence Africaine, 1989, p. 22. Toutes les citations étant tirées de cette édition, je signalerai dorénavant la page dans le texte, entre parenthèses.

7 V. Y. Mudimbe, Les Corps glorieux des mots et des êtres. Esquisse d’un jardin africain à la bénédictine, Paris-Montréal, Présence Africaine-Humanitas, 1994, p. 69.

8 Lilyan Kesteloot, Art. cit., p. 455.

9 Silvia Riva, Op. cit., p. 292.

10 Mandé Alpha Diarra, La nièce de l’Imam, Bamako-Saint-Maur, Éditions Jamana-Éditions Sépia, 1994, p. 81 ; toutes les citations étant tirées de cette édition, je signalerai dorénavant la page dans le texte, entre parenthèses.

11 C’est par ce nom (qui signifie ‘père des enfants’) que Nah Fatima s’adresse à Bilaÿ, car la tradition n’admet pas qu’une femme appelle le mari par son nom propre.

12 Ce roman (écrit entre 1960 et 1966) a été publié une première fois en 1979 chez Présence Africaine ; en 2003 le même éditeur en a donné une nouvelle édition revue et corrigée par l’auteur ; toutes les citations (dont je donnerai la page dans le texte entre parenthèses) sont tirées de l’édition plus récente : Olympe Bhêly-Quenum, L’Initié, Paris, Présence Africaine, 2003.

13 Amadou Hampaté Bâ, Aspects de la civilisation africaine, Paris, Présence Africaine, 1972, p. 140.

14 Franca Marcato, « L’Initié di Olympe Bhêly-Quenum : un Cristo nero », dans Atti del XV Convegno della Società Universitaria per gli Studi di Lingua e Letteratura francese (Pavia, 1-3 ottobre 1987), Fasano, Schena, 1989, p. 264; c’est moi qui traduis.

15 Ibidem, p. 270.

16 Ibidem, p. 273.

17 Ibidem, p. 271.

18 Cristina Brambilla, L’Afrique d’Olympe Bhêly-Quenum, http://www.obhelyquenum.com/brambilla.htm

19 Mahougnon Kakpo, Poétique baroque dans les littératures africaines francophones. Tome 1 : Olympe Bhêly-Quenum (thèmes et styles), Cotonou, Les Editions des Diaspora 2007, p. 52.

20 Franca Marcato, Art. cit., p. 277.

21 Ibidem, p. 275.

22 Amadou Hampaté Bâ, Op. cit., pp. 119, 137.

23 Jacques Lévine, « De quelle hauteur l’auteur…? », dans Gabrielle Chamarat – Alain Goulet (dir.), L’Auteur, Actes du colloque de Cerisy-la-Salle (4-8 octobre 1995), Caen, Presses de l’Université de Caen, 1996, p. 208.