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Olympe BHÊLY-QUENUM'S WORKS DESERVE TO BE KNOWN
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AFRIQUE EDUCATION : UNE INTERVIEW D'OLYMPE BHÊLY-QUENUM

UNE INTERVIEW D’OLYMPE BHÊLY-QUENUM[1]





AFR EDUC. Nous avons entrepris,à quelques semaines de la tenue du 7ème Sommet,de donner la parole à certaines personnalités africaines d’horizons divers, pour qu’elles réagissent et fassent des suggestions pouvant améliorer ou favoriser le développement dans nos pays francophones d’Afrique. Nous avons bien entendu pensé à vous pour ce qui a trait à la culture. Vous êtes un grand écrivain dont certaines œuvres sont traduites en anglais, allemand, slovène, tchèque, etc.; des pages en figurent dans des manuels scolaires dans une langue africaine, telle que le kiswahili. Pourquoi n’êtes vous bien connu, ni en France, ni dans les pays francophones, en dehors peut-être du Bénin?



O.B-Q. Vous soulevez des problèmes assez nombreux ; je réponds, d’abord, au plus simple : l’adverbe peut-être laisse supposer qu’il y a des doutes que je sois connu au Bénin. C’est plutôt le contraire : dans le contexte des problèmes littéraires et culturels, je suis très loin d’être un inconnu dans mon pays natal ; des générations d’étudiants aujourd’hui des femmes et des hommes chargés de responsabilités politiques, administratives, voire industrielles, ont été marquées par certains de mes livres ; au pays, on parle encore de mes prises de position à l’ époque du festival international des arts et cultures vodou ; d’autre part, depuis l954, je n’hésite jamais à faire entendre publiquement mon avis, fondé sur des constats itératifs dans les affaires d’importance du Dahomey d’autrefois, du Bénin d’aujourd’hui.

Sur le plan de l’Afrique en général, je ne pense pas être tout à fait un méconnu : du Sénégal -le Doyen et Ami L.S. Senghor me l’a dit- en Côte d’lvoire, au Gabon comme au Cameroun etc. certains de mes romans ou nouvelles sont au programme dans des établissements secondaires comme dans des universités. Ce serait déloyal de sous-estimer tout cela. J’ajouterais qu’en Afrique anglophone aussi, on étudie Olympe Bhêly-Quenum : mémoires et thèses ont été consacrés à mes nouvelles, à Port ­Harcourt et à Ibadan, et à un roman tel que L’Initié. Un Enfant d’Afrique, que les éditions Présence Africaine viennent de rééditer, vingt-sept ans après sa première parution chez Larousse, contribuait à l’enseignement du français au Nigeria.

Quant à la France, si on exceptait les manuels scolaires, les thèses à Nanterre, en Sorbonne, etc. mes réponses à votre question pourraient, sans hésitation, se généraliser puisqu’elles concernent, à de rares exceptions près - mais une seule hirondelle ne fait pas le printemps,n’est-ce pas?- tous les écrivains africains francophones. Les problèmes englobent quatre ans d’investigations que j’ai menées jusqu’en 1976 : il y en eut une autre en 1985, il faudrait lire LE SOLEIL, quotidien sénégalais qui a publié mon article intitulé LES APATRIDES DE LA FRANCOPHONIE. Les faits, hélas ! sont toujours d’actualité : nous, écrivains africains francophones, qui, plutôt de nous mettre à l’école de nos langues maternelles les plus flexibles et dynamiques, les sacrifions pour le français, par le truchement duquel nous essayons de faire véhiculer notre culture et l’essentiel de l’Afrique des profondeurs, nous sommes exclus, pire : ostracisés même des mo­yens d’information de Hexagone sans lesquels nos œuvres ne sont jamais connues. Sauf Mongo Béti, une seule fois- il y a assez longtemps- et, actuelle­ment, Calixthe Beyala, à coup sûr parce qu’elle publie dans une grande maison d’édition, avez-vous déjà vu un écrivain nègre de l’Afrique noire francophone participer aux émissions de Monsieur Bernard Pivot et autres responsables de livres des chaînes de télévision?

C’est en pensant à ces processus de marginalisation et d’ostracisme que j’ai posé avec fermeté, depuis mon pays natal, la question fondamentale, à savoir : Et si nous sortions de la Francophonie ? qui -je le répète, une seule hirondelle ne fait pas le printemps- n’est d’aucune utilité pour la majorité des écrivains africains francophones du Sud du Sahara : ce n’est pas parce que quelques opportunistes s’affairent dans les arcanes de la Francophonie que la majorité apprécie les actions de cette institution.



AFR EDUC. Vous nous entraînez dans un débat grave...



O.B-Q. En auriez-vous peur? Je cocherai des passages de mes articles de 1976 et 1985 ; ne les publiez pas si vos propres constats vous permettent d’opposer des démentis factuels. Je vous renvoie, aussi, au n° 69 de Notre Librairie ; j’y abordais longuement des aspects de ce « débat grave ». Il existe, dans mes archives, un numéro d’Afrique Nouvelle, magazine qui paraissait à Dakar, où je mettais également les choses à plat, sans jamais m’écarter du domaine des faits objectifs. En vous parlant je pense à Gabriel d’Arboussier, un grand Africain, homme de haute valeur, d’une culture immense à qui j’étais très attaché ; je fus son partenaire dans le magazine La Vie Africaine -découvert grâce à mon compatriote et ami Paulin Joachim- dont je serais ensuite actionnaire, Directeur-Rédacteur en chef.

Au cours d’une discussion avec des amis anglais, qui avaient fait des allusions à mon article refusé par Le Monde, mais publié par Le Soleil, d’Arboussier déclara ceci que j’ai noté, qu’il a lu et maintenu :

“Afrique sera un champ fertile et privilégié pour la Francophonie ; si la France sait s’y prendre, l’Afrique francophone instillera la langue française dans l’Afrique noire tout entière ; ce qui serait à craindre, c’est que les écrivains de nos pays, dont le rôle dans cette entreprise sera fondamental, ne soient, soit par racisme, soit par tactique hé­gémonique, considérés comme les parents pauvres de la Francophonie...”

Gabriel avait vu juste. Peu avant sa mort, il me dit, à Genève, avoir entendu à la radio ou lu une de mes déclarations sur la Francophonie : « Tu es plus concret et bien plus lucide, mais ne sois pas un aigri, ça ne te servirait à rien. Agis. »



AFR EDUC. De quelle manière la Francophonie peut-elle soutenir efficacement la culture africaine? Comment peut-on satisfaire les écrivains africains ? Quelles décisions ou quelle impulsion attendez-vous du 7ème Sommet ?



O. B-Q. Vaste problème ! En tant que militant du Parti socialiste, membre du Conseil fédéral du Gard, j’essaye de faire appréhender -ce qui n’est guère facile dans un département agricole- les atouts de la Francophonie en Afrique ; il m’arrive de m’adresser directement au sommet de la hiérarchie, au Siège du PS, rue de Solferino; ainsi, j’ai récemment écrit à François Hollande, Premier Secrétaire Délégué, pour lui faire part de certains problèmes concernant la Francophonie, la Coopération franco-africaine ; je me suis, en l’occurrence, également adressé à Charles Josselin, Secrétaire d’Etat. Si on n’agissait pas, en se contentant de dire : il y a des gens compétents chargés de responsabilités, ils n’ont qu’à se montrer concrets et efficaces, on s’embarquerait ensuite dans des récriminations. Ce serait trop tard. François Hollande et Charles Josselin ont répondu à mes lettres ; reste à savoir dans quelle mesure il sera tenu compte des suggestions formulées en vue d’actions qui n’auront pas été décidées par-dessus la tète des Africains, étant entendu que qui paie la musique, par priorité, danse.

Il faudrait donc que des écrivains africains jugés compétents, constructifs et foncièrement désintéressés - je veux dire, qui ne profiteront pas du 7ème Sommet pour se faire valoir - fassent partie d’un groupe de travail ad hoc et ne soient pas absents à ce Sommet. C’est là qu’ils auront des possibilités d’abattre leur jeu, après s’être concertés sur l’essentiel, pour préciser et défendre les intérêts du continent africain, dans le contexte de la Francophonie. Les responsables politiques de nos pays exposeront les vues de leur gouvernement respectif ; mais il ne faut pas les laisser parler au nom des créateurs que sont les écrivains ; je l’ai écrit dans La Nation (quotidien béninois) ; mon texte, retrouvé à la Bibliothèque Georges Pompidou, via Internet, fut, pour ce qui a trait à la Francophonie, repris par Le Courrier international:

« Ce ne sont pas les discours ni les génuflexions des prébendés de la Francophonie qui feront la pérennité de la langue française en Afrique, mais les œuvres des écrivains africains, qui, par l’usage de la langue française, font appréhender les réalités culturelles, sociopolitiques et spirituelles du continent noir. »



Je crois m’être exprimé sans équivoque possible ; ce serait fort regrettable d’agir autrement. Je comprends fort bien qu’après le Bénin il y ait un sommet à Hanoi ; l’avantage du Viêt-nam sur l’Afrique francophone est qu’il y existe une langue nationale et que l’anglo-saxon s’y est implanté, alors que le français, langue de travail dans les anciennes colonies françaises d’Afrique noire, est aussi comme une langue nationale, car c’est en français que, bien malgré eux, s’entendent les Africains qui ne parlent pas les mêmes langues de leur terre natale. C’est dire que le Viêt-nam ne fera rien au détriment ni de l’anglais, encore moins du viêtnamien ; le français n’ y étant qu’un plus nécessaire pour le développement économique. Dans son inégalable roman intitulé Ulysse, James Joyce qui était lrlandais, après avoir brocardé « les relations cordiales établies entre Abeokuta et l’Empire britannique », déclare: “La question de la langue devrait avoir le pas sur le problème économi­que.”



Un document du PS que j’ai reçu en tant que membre de la “Commission Francophonie”, souligne, entre autres :

« La France, attachée à la Francophonie, considère comme exceptionnels, prometteurs et pertinents, les liens entre plus de cinquante pays de la planète partageant la pratique d’une même langue. La Francophonie porte en elle des civilisations et des cultures diverses mais fondées sur des valeurs commune Parce qu’elle assume son histoire et qu’elle la considère conforme à sa vision du monde pour demain, la France compte développer une francophonie linguistique, culturelle économique et politique.

« On le sait, cela exige une volonté politique forte,une diplomatie ouverte et des moyens budgétaires appropriés. A l’intérieur, nous devons nous attacher à la redéfinition d’une politique claire, une réorganisation des trop nombreuses institutions s’occupant de la Francophonie et à l’implication certes du gouvernement mais aussi des collectivités territoriales et des associations non gouvernementales.

« Le sommet de Hanoi, les conférences annexes, la convention intergouvernementale sur la culture, notamment doivent être l’occasion de cette réorientation de notre politique. Il est urgent aussi que nous définissions sans tarder un projet culturel et audiovisuel pour la France, Nous nous engageons à organiser dès l’été prochain des Assises sur l’action culturelle et audiovisuelle extérieures. Notre pays a aujourd’hui une politique “indigne” de la francophonie, par les obstacles qu’il met à l’accueil sur notre sol, au séjour, au passage même, de boursiers, d’artistes, d’intellectuels, de responsables économiques : les exemples de brimades, d’humiliations ne manquent, hélas ! pas. La France devient aujourd’hui “une terre impossible ».



Magnifique ! Très généreux. Veuillent les dieux d’Afrique que tant de promesses formulées dans le contexte de la Francophonie ne soient pas que des promesses : dans le cadre de notre littérature, les brimades n’épargnent ni l’édition, ni la promotion et la diffusion de nos créations ; en 1976, j’annonçais déjà dans Le Soleil : « Une solution : orienter la littérature africaine d’expression française vers des pays étrangers à la francophonie,et,dans dix ans, on traduira en français, peut-être, des livres que nous aurons écrits en français, mais qui auront été traduits et publiés en anglais ou en allemand. C’est ce que j’ai dit, il y a quelques mois, à Jacques Chevrier qui s’est écrié :

« Vous n’allez pas faire ça, j’espère! »

Pourquoi pas ? Le mouvement est amorcé. »



Pour en finir avec ce chapitre, je vous informe : depuis plus d’une décennie, des universitaires allemands parcourent l’Afrique francophone, collectant les pièces de théâtre écrites par des auteurs africains et jouées sur le terrain. Qui, en France, connaît ce théâtre? Des Britanniques prospectent l’Afrique francophone, à la découverte de short stories inédits systématiquement refusés par les éditeurs de l’Hexagone. Un de ces derniers m’écrivit même, pour le renvoi du manuscrit d’un recueil de seize nouvelles -plusieurs paraîtront, plus tard en anglais ou en français mais en Grande Bretagne et en Allemagne-: « Nous ne publions que les nouvelles des auteurs dont des romans ont été édités chez nous. »

Eh bien, le manuscrit de C’ETAIT À TIGONY, mon dernier roman refusé par sept éditeurs français, maintenant traduit en anglais, supervisé par moi-même, est déjà accepté en première lecture par un éditeur britannique. Bien sûr, la Politique n’exercera pas ses pressions sur des éditeurs pour l’édition d’un roman de nègre, fût-il né Français ; mais enfin, l’exclusion et l’ostracisme vont trop loin. Espérons que le 7ème Sommet de la Francophonie ne mettra pas la chape de la langue de bois sur tant de problèmes culturels où la cruauté est à visage découvert.



AFR EDUC. Dans le domaine qui est le vôtre, la littérature, comment pourriez-vous participer efficacement à la réussite d’un tel projet en transmettant le plaisir de lire, d’écrire, de conter…?



O. B-Q. Très bonne question : vous touchez à mon point faible ; mais si vous le voulez bien, je dirais d’abord ceci que je reprends de mon article de 1985:



« Il y a quelques années invité par l’Association internationale des journalistes et écrivains francs-maçons, à les entretenir de Francophonie et la lecture en Afrique, j’ai souligné des faits de constat vérifiables, à savoir : moins de dix écrivains africains francophones chercheront, en vain, un seul de leurs romans dans les collections Poche éditées en France; par contre, 85% des ouvrages de leurs confrères français sont présents dans les librairies et kiosques des pays africains francophones; les livres des écrivains africains francophones n’existent en Afrique que dans leurs éditions originales, à des prix pratiquement inaccessibles aux moyens d’achat des Africains. Dans un tel contexte, les lecteurs de nos pays sont obligés, dans 97% des cas, de n’acheter que des livres des collections Poche; or ces ouvrages, même excellents, n’ont strictement rien à voir avec les problèmes culturels, d’authenticité négro-africaine, d’ipséité et de développement endogène caractéristiques de nos propres productions.

« Hormis les universités où l’on consacre mémoires et thèses de doctorats à leurs œuvres, et les manuels scolaires dans lesquels ils cessent peu à peu d’être des figurants, les écrivains africains francophones sont d’illustres inconnus pour les jeunes lecteurs du continent, frappés d’ostracisme qu’ils sont par les collections de Poche. C’est ici que la crainte exprimée par Gabriel d’Arboussier trouve toute sa pertinence et il est tristement plaisant que vingt ans après lui, Maurice Girodias ait eu à formuler -mais sans nuances- les mêmes idées dans Le Monde (6/3/85).



« La question que beaucoup d’entre nous se posent face à la situation présentée ci-dessus, et que j’ai eu l’occasion d’aborder devant le Club Ecossais, et plus tard, à un déjeuner de Presse Amitié dont M. Sabouré (Hachette) était l’hôte d’honneur, est la suivante: comment se fait-il que des écrivains africains de la Francophonie, alors qu’ils sont pratiquement proscrits des collections Poche, soient massive­ment présents dans les collections semblables, de langue anglaise, telles que Longman, Heinemann, etc., quand ils sont traduits? Comment se fait-il que la plupart de ces auteurs, dont les ouvrages apparaissent comme des incunables introuvables en Afrique, soient mieux connus en URSS où ils sont assez largement traduits? On me répondra par des pirouettes, soulignant les efforts des éditions africaines: Présence Africaine, CLE, NEA; ou ceux de la collection “Monde Noir” dont je sais les objectifs. Mais le problème reste posés :



POURQUOI, NOUS ECRIVAINS AFRICAINS FRANCOPHONES, SOMMES PROSCRITS DES COLLECTIONS POCHE DE L’HEXAGONE?



« Il serait souhaitable que les responsables de la Francophonie organisent, uniquement sur la Francophonie et les problèmes de la lecture en Afrique francophone, un débat auquel seraient invitées des personnalités compétentes, réellement au fait des problèmes qu’elles aborderaient. L’Organisation de l’Unité Africaine a le mérite d’avoir, en août 1984, convoqué une réunion d’experts sur les problèmes de lecture en Afrique; c’est dire que l’O.U.A., bien qu’elle ait d’autres difficultés, ne minimise pas le fait que littérature, diffusion du livre dans des collections populaires et lecture pourraient contribuer, aussi, au développement en Afrique. »



L’autre volet de votre question touche aussi à mon point faible: celui où la passion et la jouissance à l’état pur se manifestent. Si nos gouvernements et les universités de nos pays, au lieu de tenir à distance les créateurs que nous sommes, alors que sont invités des Blancs qui, ne parlant aucune de nos langues de nègres, étudient nos ouvrages, les “pompent” pour débiter dans nos universités leurs cours sur notre littérature, comme si nous étions déjà morts, recouraient à nous-mêmes ou à nous aussi pour des séminaires, exposés, débats sur la création littéraire, etc., les jeunes, en Afrique, bénéficieraient d’apports sans précédent : nous les ferions entrer dans l’univers mental d’une œuvre en création : sentir le fonctionnement du cerveau, prêter attention aux frémissements dans d’être, à un stade de la création, sont des phénomènes aussi terrifiants qu’éblouissants auxquels j’aime à laisser la bride quand je travaille ; quand ils se produisent, ils me tiennent en éveil -parce que c’est souvent la nuit que je crée- de 22 heures à 3 ou 4 heures du matin. Aux USA, un enregistrement du fonctionnement de mon cerveau, pendant une séance de création, m’a permis de me faire une petite idée des monstruosités, prouesses, performances aussi de “cette machine”, un don de Dieu.

Au Bénin, je suis souvent invité dans des établissements secondaires où des universitaires se joignent volontiers à leurs cadets et cadettes. Les questions fusent; j’y réponds de mon mieux, faisant face même aux contestations qui me rendent soudain très jeune...ll y a un an, Michèle Nardi, chef de Projet Lecture, dans le cadre de la coopération franco-béninoise, m’avait invité à une manifestation en faveur de la promotion de la lecture. C’était la première fois qu’un tel honneur m’était échu en Afrique, depuis quarante ans que j’écris et publie. Ce fut vraiment un festival de la lecture; j’ai expliqué mon ignorance de ce qu’on appelle ennui parce que la lecture d’un roman, d’un recueil de poésie, d’une nouvelle ne m’en donne pas le temps.

“Je n’ai jamais appris à écrire; c’est en lisant de bons auteurs, de grands écrivains français et étrangers découverts dans la bibliothèque de mon père, que je me suis très tôt intéressé à la littérature et à l’écriture; ensuite, en France, presque en même temps que d’autres grands : français, étrangers traduits, j’ai découvert des hommes de la Négritude et ce fut comme un coup de foudre chez un pisse-froid. L’auditoire me regardait, stupéfait, fasciné. Une jeune fille m’a dit plus tard que j’avais « l’air amoureux de on ne savait qui ou de quoi ». J’ai répondu: “merci; j’étais dans un monde où j’aurais voulu que vous entriez avec moi.”



La découverte de la littérature grecque a accentué chez moi cette passion pour la lecture. Je lis partout, n’importe quand. Il m’était arrivé, plus d’une fois, de me trouver à une gare, à plus de cinquante kilomètres de celle de mon domicile. Ecrire ? Je n’ai pas de recette mais si on les invitait dans des écoles et universités, des écrivains africains, volontiers, expliqueraient quelque chose de leur… méthode ? de leur travail. Moi, je n’ai pas de méthode : tout s’ourdit dans ma tète, même dans un rêve qui me réveille et je me mets au travail. J’avais raconté un de mes rêves à André Breton, rencontré en 1949 ; il m’a incité à le transcrire “avant de lire Freud”; ainsi est né Promenade dans la forêt, ma première nouvelle. Et j’étais lancé!

La genèse d’Un Piège sans fin, c’est la résurgence dans un rêve d’une tragédie qui avait traumatisé mon enfance à Ouidah, ma ville natale. Il en est de même pour C’était à Tigony, mon dernier roman: le nom de Tigony et le paysage de ce coin d’Afrique de l’Est, découvert au Kenya, en 1976, m’étaient revenus dans un rêve, dans la nuit du 28 au 29 avril 1994 ; à la demande de Jean Daniel -pour célébrer le 30ème anniversaire du Nouvel Observateur- je devais, le 29 avril, relater « l’œuvre artistique de l’Histoire au cours d’une journée quelconque. » Réveillé vers 3 heures, par ce rêve, j’ai écrit les premières pages de ce qui est devenu un roman...



Olympe BHÊLY-QUENUM

Garrigues-Sainte-Eulalie, le 12/1 0/97

Tél/ Fax :04 66 81 95 47.

www.obhelyquenum.com



agblo@aol.com




[1] Cette interview fut accordée en octobre 1997 au magazine Afrique Education ; en la lisant en 2006, on s’aperçoit que c’est encore le statu quo : aucun changement ou pas grand-chose.