DE LA FRANCOPHONIE ET DES ECRIVAINS AFRICAINS FRANCOPHONES. |
Position et approches.
par Olympe BHÊLY-QUENUM
Garrigues-Sainte-Eulalie, 14 mars 2006.
A la veille du Salon du livre de Paris 2006, nombre des problèmes que je soulevais entre 1976 et 1997sont toujours d’actualité : ce qui est en cause, c’est, de loin, moins la Francophonie en tant qu’Institution que la confrérie des critiques littéraires de l’Hexagone et celle des « Grands Blancs » qui la régentent ; sur elles ont pris racine :
a) l’incapacité des gouvernements de nos pays d’Afrique francophone de donner un peu d’espace à la critique littéraire dans les moyens d’information d’Etat.
b) l’opportunisme et le servilisme de certains intellectuels africains qui aiment plaire à
ceux que Senghor appelait « les grands Blancs ».
J’ai donc -bien que convaincu que cette irruption ne changera rien- décidé de reproduire
ici l’infime partie de plus de cent pages que j’avais consacrées aux problèmes des
écrivains africains francophones, entre 1976 et 1997.
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On n’en finit pas avec la Francophonie en tant qu’Institution bien que le fond du problème concerne plutôt l’usage de la langue française, son ancrage et son expansion dans les ex-colonies françaises d’Afrique Noire aujourd’hui pays « indépendants » ; la peur des ayants droit français (droit du sol, droit du sang) que des Africains qui maîtrisent le français mais aussi l’anglais, voire l’espagnol, l’utilisent de moins en moins frise aujourd’hui la schizophrénie ; l’évolution d’une telle psychopathologie n’empêche pas d’opérer parmi les écrivains africains francophones des choix qui aggravent ou aggraveront davantage le déclin de la langue française chez les ressortissants[1] de l’aire géopolitique qu’est l’Afrique francophone.
Nous savons désormais - les constats obligent- que, bien que bardés de diplômes universitaires français, les Béninois, Camerounais, Congolais, Gabonais, Guinéens, Maliens, Sénégalais, etc. résidant en Allemagne, Angleterre, Chine, Espagne, Italie, Japon, Norvège, Russie, Suède, s’expriment entre eux davantage dans la langue du pays où ils vivent et dans leur langues maternelles africaines qu’en français ; s’y ajoute ceci dont j’ai des preuves : quand ces ex-colonisés écrivent à leurs compatriotes pourtant solidement francophones, c’est, instinctivement, l’anglais qu’ils maîtrisent qu’ils utilisent ; de plus en plus l’espagnol et l’italien aussi. Même quand ils vivent en France après un long séjour en Allemagne, l’ex-URSS, Chine ou Japon, c’est dans la langue de chacun de ces pays qu’ils s’expriment entre eux quand ils ne veulent pas que d’autres personnes comprennent leurs conversations.
L’ostracisme dont sont victimes nombre d’écrivains africains francophones de part des coteries de critiques littéraires de l’Hexagone, ou des sortes de clans d’experts en faux rapports qui s’infiltrent dans la Francophonie empirera la situation de la langue française en Afrique francophone. Je le sais, des prébendés Africains de service ou des Français de souche m’apporteront la contradiction ; je les attends.
En 1976, un texte intitulé Les apatrides de la Francophonie avait été refusé par Le Monde, grand quotidien parisien ; Le Soleil, quotidien sénégalais, l’a publié intégralement sans qu’il y ait eu de réprobation, au contraire. Près de vingt ans plus tard, en vacances au Bénin, mon pays natal, des événements m’ont fait réagir en publiant Et si nous sortions de la Francophonie ? Le Courrier international en a reproduit de larges extraits ; la très regrettée Dorothy S. Blair, traductrice d’Un piège sans fin1, m’a appris avoir lu dans un journal anglais ce texte qui soulignait d’autres constats : frustrations, l’exclusion et l’ostracisme dont 99,99 % des écrivains africains francophones étaient -et le sont encore- victimes de la part des critiques littéraires des moyens d’information de l’Hexagone ; enfin, le magazine Afrique Education m’ayant demandé une interview, je la lui accordai en faisant une synthèse des textes de mes conférences en Italie, Londres, Moscou, Helsinki, Norvège, Stockholm, Washington, etc. afférentes aux problèmes des écrivains africains francophones. Eu égard au statu quo, convaincu que nous autres, écrivains africains francophones ne sortirons pas de l’engrenage, y compris les coutumiers des caresses dans le sens du poil, des courbettes et ronds de jambe, j’ai décidé de mettre en ligne sur mon site web l’essentiel de l’article de 1976 ainsi que l’intégralité des deux autres.
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Voici ce qu’en 1976 disait Les Apatrides de la Francophonie, refusé par Le Monde :
[…Certes, je n’approuve pas toujours les analyses de ses collaborateurs, ni les jugements de valeur qu’il leur arrive, en tant que Français, de porter sur les Africains et les problèmes de nos pays ; journaliste professionnel[2], je ne sais que trop les difficultés du métier et l’impossibilité où nous nous trouvons souvent d’accéder à toutes les données des problèmes que nous sommes parfois obligés de traiter à chaud. N’empêche, je ne saurais étouffer en moi mes réactions, ni dissimuler aux lecteurs d’un journal que j’aime les fondements d’un sujet qu’on lui présente une ou deux fois par an quand, à maintes reprises, j’ai lu dans «Le Monde des Livres» une phrase telle : « beaucoup d’écrivains d’Afrique noire appartenant à la génération des indépendances », dont « la production littéraire a été littéralement stérilisée depuis qu’ils exercent d’importantes responsabilités politiques ou administratives... »[3]
Le silence de tout écrivain africain devant une telle assertion ferait accroire que mon ami Philippe Decraene ainsi que ses confrères du Monde chargés des problèmes africains détiennent la vérité. Aussi voudrais-je attirer, sur quelques faits précis, l’attention des lecteurs du journal, qui sont légion aussi bien en Afrique que parmi les Africains d’expression française qui vivent en Europe.
Sembène Ousmane, Mongo Béti, Wole Soyinka, Chinua Achebe et une vingtaine d’autres continuent d’édifier leurs œuvres. En Novembre dernier, j’ai rencontré à Accra dix-sept écrivains parmi lesquels mon vieil ami Bernard Dadié, et Wole Soyinka, Trésorier de l’Union des Ecrivains des peuples africains dont le deuxième congrès aura lieu en février 1976, à Dakar. Naturellement, nous avions parlé littérature, critique littéraire, édition, diffusion en livre de poche, etc.
On objectera que ces auteurs ne sont ni ministres, ni ambassadeurs, ni fonctionnaires ou n’exercent pas «d’importantes responsabilités politiques ou administratives.» On pourrait, aussi, arguer qu’à l’exception d’un Georges Awoonor, les auteurs cités ont publié leurs premiers ouvrages avant les indépendances. Les faits corroboreraient une telle remarque. Il n’empêche qu’en étudiant ces écrivains, le sociologue de la littérature africaine, qui a en dressé une typologie des thèmes, découvre chez eux à peu près les mêmes constantes que dans les œuvres de leurs confrères ou compatriotes des années l957-1963 considérées un temps fort de la production littéraire africaine d’expression française.
Oppression concertée.
Que s’est-il passé ou que se passe-t-il depuis 1964? D’abord, un désintérêt assez significatif des éditeurs français pour notre littérature. On constate, d’autre part, une oppression concertée exercée sur nos ouvrages par la politique des livres de poche d’où nous sommes quasiment gommés. Ainsi, eu égard au coût prohibitif de nos romans ou poèmes en édition originale, compte tenu aussi de l’ostracisme dont nous sommes victimes de la part des collections de poche, nous finissons par briller par notre absence sur les marchés africains regorgés de livres n’ayant rien à voir avec nos problèmes culturels ; de ce fait, nos œuvres sont inaccessibles à la bourse des élèves et étudiants d’Afrique. Comme malgré tout nous écrivons en français et que les nègres francophones participent à la Francophonie, des éditeurs français pratiquent, depuis 1964, un dirigisme contre lequel ils savaient, a priori, que nous réagirions, puisqu’on nous «propose des thèmes», convaincu que nous n’accepterons jamais de les traiter en respectant 1e contexte léger, «rétro» par son exotisme mignard, ou souvent pornographique et commercial.
Notre « caractère de plus en plus récalcitrant» s’explique par le fait que depuis 1964, le souci de nombre d’écrivains africains d’expression française -pour ne parler que de nous- est de mieux faire connaître les réalités sociologiques, culturelles, spirituelles, sociales, politiques, économiques,etc. du monde négro-africain ; aussi avons-nous décidé d’opérer un repli nous permettant de plonger davantage dans le passé, d’y prendre conscience de l’ipséité de notre gangue séculaire où s’enracine encore plus d’un de nos problèmes d’aujourd’hui.
Il va sans dire qu’un tel plongeon ne nous empêche pas d’appréhender l’actualité faite d’événementiel : nous y vivons ; ce qui est sûr, c’est que nos recherches sur la vie africaine d’hier et d’aujourd’hui, que nous tâchons de mieux faire comprendre, ne nous convainquent pas d’une manière apodictique que le sexe, sans être -Dieu merci - absent de nos écrits, n’en constitue pas l’essentiel. Au risque de déplaire, je dirais qu’il n’est pas primordial, que nous ne saurions l’ériger comme une constante de notre littérature, comme nous l’avions fait dans le cas de l’anticolonialisme, le travail forcé, la dénonciation des humiliations, oppressions et autres processus de l’époque impérialiste.
La littérature africaine d’expression française aboutirait à deux résultats inévitables, si les écrivains se soumettaient au diktat sexologique de certaines maisons d’édition, à savoir : ou les auteurs construiraient des épures dans un univers joliment exotique, ou bien, procédant par récurrence, ils glisseraient dans l’ordure pornographique devenue monnaie courante et payante dans le monde technologiquement développé, alors que nous avons autre chose à faire que d’ajouter aux problèmes qui n’auront aucune incidence économique sur le développement de nos pays.
L’histoire exige que nous procédions à la résurrection de notre culture, de nos langues et de nos traditions humiliées, asservies, étiolées, littéralement étouffées, en les animant d’un souffle nouveau entièrement nègre. Voilà pourquoi nous ramons dur en descendant aux sources de la négritude ou de l’africanité, dans la matrice de la terre natale où nous arrapons ce qu’il est convenu de nommer notre authenticité. C’est, en effet, cela que l’écrivain africain conscient de nos problèmes devrait essayer de faire apprécier.[4]
La politique commerciale ne permettant guère aux éditeurs de s’intéresser à cette approche de la création littéraire africaine d’expression française, les écrivains africains francophones sont non seulement des marginaux, mais de véritables apatrides dans la Francophonie, bien qu’ils servent à alimenter les statistiques quand il s’agit d’établir le bilan de ceux qui, dans le monde, parlent français ou écrivent en français.
Subodorant les objections, je déclare sans barguigner que malgré ses indéniables qualités littéraires, Devoir de violence -j’en avais lu le manuscrit partiellement- n’aurait eu guère de chances d’être publié, sans les ingrédients qui lui ont servi de captacio benevolentiae et son extravagant attirail non seulement érotique, mais aussi franchement pornographique dans un climat de violence. A l’autre extrémité des choses se situe Dramouss, de Camara Laye, quelque peu gâché par la politique de récupération de la fameuse «Tante Aline». Camara Laye, regrettant cette intrusion, m’a personnellement expliqué le fond du problème. Il a eu tort d’avoir cédé. Bien sûr, on publierait volontiers nos pamphlets contre nos chefs d’Etat ou hommes politique ; on éditerait facilement nos ouvrage, s’ils passaient au crible les comptes bancaires en Suisse, les scandales, les relations extraconjugales de quelques personnalités africaines : «Vous avez du talent et pourriez en faire le sujet d’un bon roman qui serait vendu… »
A bon entendeur, salut !
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Tels sont, grosso modo, quelques-unes des entraves que rencontrent aujourd’hui la plupart des écrivains africains d’expression française de la «génération des indépendances». Ni la « sclérose de l’inspiration», ni leurs éventuelles « responsabilités politiques ou administratives » ne les ont « littéralement stérilisés ». Cheik Hamidou Kane, que j’ai revu trois ou quatre fois, entre 1968 et 1973, dispose d’au moins deux manuscrits qu’il n’ « arrive pas à faire passer ». Ferdinand Oyono avec qui j’avais un peu causé avant son départ pour les Etats Unis d’Amérique, « traîne un pavé que les éditeurs français n’apprécient pas ». Editeur d’Un enfant du Tchad, de Joseph Brahim Seid, je puis affirmer que ce dernier continue d’écrire mais ne parvient pas à faire publier ses ouvrages. Le refus de quinze éditeurs m’avait contraint, en 1968, à autoéditer Liaison d’un été ( recueil de nouvelles.)[5] Cette expérience ne m’a laissé aucun regret, au contraire.
En 1973, l’Université Paris XIII m’a demandé de prononcer le discours inaugural du colloque Négritude africaine et négritude caraïbe, présidé par Pierre Emmanuel, de l’Académie française et Etiemble ; ce fut l’occasion d’attirer l’attention sur la situation actuelle de notre littérature, par un texte qu’Etiemble qualifia de «discours synthèse». On pourrait lire dans le rapport de l’Université Paris XIII cette «révélation» qui m’a valu une abondante correspondance parce que j’avais déclaré:
«Un autre aspect de notre littérature se trouve enterré dans des textes malheureusement inédits.
Leurs auteurs ont le mérite de se montrer inflexibles face aux tactiques de désafricanisation auxquelles on cherche à les soumettre dans des maisons d’édition, en faisant miroiter à leurs yeux les perspectives de succès de librairie qu’acquièrent un peu de pornographie et beaucoup d’érotisme: il faudrait que la célèbre Femme nue, femme noire devienne une lubrique, le boy et l’enfant noir se métamorphosent en homosexuels, les jeunes filles sensuelles mais discrètes et réservées qui promènent leurs charmes dans nos ouvrages apparaissent comme des tribades ... Bon nombre d’écrivains africains rejettent de telles propositions et préfèrent mettre leurs textes au pilon. Personnellement, je ne mets plus au pilon rien de ce que j’ai écrit dans un train de banlieue parisienne, dans le métro, dans un avion, une chambre d’hôtel, dans une case où je me réimprégne des réalités de mon pays ; par exemple, un manuscrit, approuvé par Claude Roy, que ses confrères n’ont pas suivi, dort dans mes archives après avoir subi le même sort dans six autres maisons d’éditions. Motifs ?
« Nous avons sérieusement envie de publier votre manuscrit nettement supérieur à celui d’un autre écrivain africain avec lequel nous avons déjà signé un contrat ; mais il ne nous est malheureusement pas possible de publier maintenant deux auteurs africains… »
Ou bien :
« Les qualités incontestables de votre manuscrit, sa valeur sociologique et les documents d’ordre tant social que politique qu’il révèle ont retenu l’attention de notre Comité de lecture. Mais le Comité a fait des reproches à vos raccourcis quand la sexualité africaine intervenait dans l’action… ».
On bien encore :
«La littérature africaine ne nous intéresse plus ; sommes heureux d’avoir pris connaissance de votre manuscrit qui est beau et bon. Vous avez du tempérament...»
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Voilà des engrenages du piège qu’on nous tend. Eviter d’y tomber nous réduit au silence et nous fait taxer de stérilité. Que faire? Une solution : orienter la littérature africaine d’expression française vers des pays étrangers à la Francophonie ; dans dix ans on traduira en français, peut-être, des livres que nous aurons écrits en français qui auront été traduits et publiés en anglais ou en allemand. C’est ce que j’ai dit, il y a quelques mois, à Jacques Chevrier qui s’est écrié : « vous n’allez pas faire ça, j’espère !»
Pourquoi pas? le mouvement est amorcé ».
[1] Édits Stock , Paris 1960; repris par les édits Présence Africaine, Un piège sans fin (traduit en anglais, en slovène, des extraits en grec ) en est à sa 7 ème réédition; en 2000, des chercheurs et universitaires internationaux ont célébré son 40 ème anniversaire par un important ouvrage intitulé L’Afrique des profondeursde Mélanges offerts à Olympe BHÊLY-QUENUM.
[2]Ancien Rédacteur en chef du magazine La Vie africaine ; Fondateur -avec ma femme qui est Normande- et Directeur général de L’Afrique actuelle (magazine bilingue anglais-français).
[3] Le Monde du l2 décembre 1975.
[4] En 1973, invité de l’Union des Ecrivains soviétiques, j’ai eu, à Moscou, à développer ce sujet au Congrès de l’Association internationale des critiques littéraires.
[5] Edits SAGEREP, 1968. Six des huit nouvelles sont traduites en anglais, allemand, russe ; l’ouvrage a fait l’objet de la thèse de Joyce Dixon Fyle , université de Port Harcourt (Nigeria). Revu, corrigé, augmenté de trois inédits, Liaison d’un été est devenu Promenade dans la forêt,( édits Monde Global, France 2006) titre du rêve que j’avais raconté en 1949 à André Breton, lors de notre rencontre.