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Olympe BHÊLY-QUENUM'S WORKS DESERVE TO BE KNOWN
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ET SI NOUS SORTIONS DE LA FRANCOPHONIE ?

Par Olympe BHÊLY-QUENUM



( Bénin, LA NATION. Mercredi 05 Mars 1997)



Sans hésiter, j’aurais signé le manifeste de la désobéissance civique si j’étais en France ; même d’ici, au Bénin où je me trouve de­puis décembre 1996, je l’aurais fait si j’avais pu joindre AFP(Abidjan) ou obtenir de RFI à laquelle je l’avais demandée, l’adresse des initia­teurs de ce manifeste.



Né français, vivant depuis 1948 en France […] je ne serais pas resté indifférent face à la protestation des intellectuels contre une décision politique tendant à l’humiliation des Africains qui cherchent et trouvent asile en France. Qu’il y ait con­trôle de l’immigration clandestine, voire sa répression n’est que légitime[1]; mais que la légalité dérape, se camoufle derrière le masque de la xénophobie, voire du racisme en frappant même des immigrés en rè­gle, la loi qui permet d’agir ainsi est indigne de la France, pays des droits de l’homme où le racisme -je sais de quoi je parle- est moins un accident de parcours qu’une réalité ; constat du romancier qui est aussi sociologue ? De tels agissements ne cessent d’angoisser les Africains ; comme moi, nombre d’entre eux vivent dans ce pays depuis près d’un demi-siècle. Bien que nés en France et Français, nos enfants et petits-enfants basanés de mères blanches, de pères ou de mères métisses connaissent aussi le problème : le principe même du droit du sol et du droit du sang est mis en cause parce qu’on n’est pas un Blanc pur sang.

J’aurais signé le manifeste invitant à la désobéissance civique parce que j’avais vu à la télévision l’accueil chaleureux réservé, au Mali, au ministre français de la Coopération, alors que des Maliens avaient été expulsés de France; or se trouvait parmi eux des Nègres ayant leurs documents en règle avec la législation française. J’étais indigné, humilié, révolté, incapable de maîtriser la nausée montée du fond de mon être. J’aurais signé ce texte parce que la xénophobie de la loi Debré m’a semblé emboîter le pas à l’idéologie de M. Le Pen. Il ne faut pas que de tels agissements s’institutionnalisent et apparaissent comme une idiosyncrasie de la France, pays des droits de l’homme.

Voyons : a-t-on jamais re­censé les parfaits Hexagonaux qui vivent dans l’illégalité dans nos pays d’Afrique francophones?[2] Une autre réalité? Comparez le nombre des Africains, propriétaires de leur résidence principale voire se­condaires en France à celui des Dupont Durand qui vivent 20 à 30 ans en Afrique sans y être proprié­taires d’un appentis d’un mètre carré.

J’aurais, enfin, signé cet ap­pel à la désobéissance civique parce qu’ancien professeur de lettres et écrivain, je contribue depuis des lustres à l’expansion de la langue française en Afrique tant franco­phone qu’anglophone et, bien mal­gré moi, à la diffusion de la culture «française» par l’usage du français, or je sais, par l’expérience, que l’os­tracisme qui frappe nombre d’écri­vains africains francophones dans des maisons d’édition de France, dans les clans de critiques littéraires et dans certains journaux n’est pas le fait d’un hasard : c’est un mécanisme dont nous connaissons les rouages. Alors, aux U.S.A. et en Angleterre, ayant constaté que, comme moi, des écrivains africains francophones qu’étouffe la politique éditoriale fran­çaise publient en anglais leurs nou­velles trop systématiquement refu­sées en France, j’en arrive à la question fondamentale : Et si nous quittions la Francophonie? De quelle uti­lité est-elle pour la majorité des écri­vains africains francophones? [3]

Je sais qu’on recourra à deux ou trois écrivains africains qui han­tent les couloirs de l’édition et de la presse pour m’apporter la contra­diction ; une seule hirondelle -ni deux voire trois- ne fait pas le prin­temps. Qu’on ne me parle pas sur­tout des hommes politiques, qui ne sont pas des créateurs de notre litté­rature.

Ce ne sont ni les discours ni les génuflexions des prébendés de la Francophonie qui feront la pérennité de la langue française en Afrique, mais les œuvres des écrivains afri­cains, qui, par l’usage de cette langue, font appréhender les réa­lités culturelles, socio-politiques et spirituelles du continent noir. Il sera difficile, presque impossible, de retrouver en français leurs œuvres publiées en anglais systématiquement rejetées en France. Qu’on ne me parle pas non plus des éditions en Afrique qui ap­paraissent comme des ghettos[4]. Sans diffusion, pratiquement ignorés par les critiques, par la presse et les autres moyens d’infor­mation de nos pays, les ouvrages édités sur le continent noir sont des morts-nés : j’y en ai vu des tas entre 1989 et 1996.

Ce ne sont pas les politiciens qui émar­gent dans les combinatoires de la Francophonie qui sauveront ces petites merveilles : ils s’en moquent. Alors, je pose encore la question : faudrait-il rester stoïques et masochistes en vivant dans une organisation où on étouffe et sclérose la création littéraire africaine d’expression française?

Et si, franchement, nous quittions la Francophonie et déci­dions aussi, eu égard à la loi sur l’immigration et à la répression dont nous sommes parfois victimes, même quand nous sommes en règle avec la loi, non pas de quitter la France quand nous y avons une maison ou un appartement, etc. mais de demander aux gouvernements de nos pays d’ouvrir les yeux sur certaines réalités en Afrique? Le débat est ouvert.

Il faut oser l’aborder avec beaucoup de sang-froid, en toute objectivité et loyauté.

*

NB. Publié à Cotonou, le mercredi 05 mars 1997, dans le journal LA NATION, ce texte m’a valu, sur place dès le lendemain, une visite de mon ami Adrien Ahanhanzo Glèlè, Représentant de la Francophonie ; rapidement Le Courrier international en a publié des extraits ; à Brighton où, la sachant gravement malade, je lui rendis visite à mon retour du Bénin,Dorothy S. Blair, amie de longue date et traductrice d’Un piège sans fin,m’accueillit ainsi : « bravo Olympe ! j’ai lu en anglais ta colère, froide mais tranchante, au sujet des traitements indignes que subit en France la littérature africaine d’expression française, mais…tu sais que certains Africains collaborent à ce genre de chose… »




[1] Mon ancien domicile dans la banlieue parisienne, mis en vente, est squatté et souillé par des Européens de l’Est (c’est un constat) contre lesquels la police ne réagit pas malgré mes plaintes au Procureur de la République.

[2] Preuves à l’appui, ce constat est décrit dans C’était à Tigony (édits Présence Africaine, Paris 2000) un roman dont 45 exemplaires ont été envoyés en pure perte aux critiques littéraires de France.

[3] Le manuscrit de mon dernier roman est déjà traduit en Angleterre, tandis qu’en France, il a «fra­cassé», ayant «divisé», «semé le trouble» dans des comités de lecture de qua­tre maisons d’édition qui l’ont re­fusé! Je jubile: il y a des sujets qu’un écrivain africain francophone n’aurait pas le droit de traiter! Le pré carré jusque dans la création littéraire?

[4]Aux éditions Wologuèdè, Bénin, vient de paraître Les Francs-Maçons, une de mes nouvelle qui est aussi une enquête réalisée en l954-1955 et qui figure parmi mes 17 nouvelles inédites refusées en France. Qui en dira un seul mot dans la presse française? Ici au Bénin, l’opuscule fait un tabac.