ENTRETIEN AVEC OLYMPE BHÊLY QUENUM |
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(Les Echos du Jour, n°1252, Bénin) |
- Quelques questions, d'abord, sur votre biographie...
Je n’aime pas m’étaler sur cette rubrique ; en l’occurrence vous pourriez vous référer à mon site http://www.obhelyquenum.com ; en cliquant sur la couverture de tel ou tel de mes livres, notamment le dernier, vous trouverez ma date de naissance, etc ; d’autres renseignements sont fournis dans des thèses consacrées à mes œuvres et à ma personne ; certains thésards disent parfois n’importe quoi, mais ça m’amuse de ne pas les contredire; bon, en lisant les Appels du Vodou, vous apprendrez davantage de choses.
Vos prénoms sont: Marc, Eustache, Olympe, est-ce bien dans cet ordre là?
Non : le prénom primordial, c'est Codjo ; c’est à-dire, chez les Fon, mon ethnie, que je suis né un lundi ; il y a ensuite Agblo Tchikoton, mon prénom de baptême traditionnel dans la cérémonie d’Agbassa largement décrite dans Les Appels du Vodou ; deux ans plus tard s’est ensuivi le baptême chrétien avec les prénoms, Eustache, Marc, Olympio
- Pourquoi avez vous choisi particulièrement Olympe comme "prénom de plume"?
- Je n’ai rien choisi : depuis mon âge de six, huit ou dix ans, je ne m’en souviens pas, tout le monde, je me demande pourquoi, m'appelait Olympe, qui est d'ailleurs un prénom féminin. Olympe s’est ainsi imposé, alors je l'ai gardé. Mais ce sont mes prénoms Agblo Tchikoton Olympio qui figurent sur les actes d’état civil.
- Vous m'avez dit au téléphone que Les Appels du Vodou était votre livre le plus autobiographique.
Nous touchons à une des difficultés de la langue française : je n’ai pas dit Les Appels du Vodou était, mais est. En balayant la concordance des temps, l’emploi du présent indicatif confirme autant la réalité que la véridicité de mon propos. J’affirme ainsi qu’il n’y a rien, ou pas grand-chose, d’inventé dans ce roman : une part de mon auto-biographie, des pans de la vie de ma grand-mère qui m’avait élevé, de ma grand-tante, de mon père, et, cela va sans dire, de mon grand-père paternel pour qui j’avais une tendresse et une vénération singulières sont insérés dans cette biographie de ma mère; ce roman est aussi un reflet de ma vie d’écrivain et d’homme de culture.
- On peut donc qualifier Les Appels du Vodou d'autobiographie à la troisième personne?
En aurais-je fait un mystère ? Bien sûr, je ne me prends pas pour Jules César dans La guerre des Gaules, mais il s’agit bien d’une biographie dans laquelle est incrustée une autobiographie. C’est une saga. Daagbo, le vieil aristocrate, était mon grand-père. Je suis - je n’éprouve aucune gêne à le révéler à quiconque l’ignorerait - issu d’une vieille famille aristocratique où il n’y a pas d’antinomie à être politiquement de gauche ; je vote à gauche depuis mon âge de vingt et un ans ; mes origines sont d’une aristocratie foncière et terrienne que je ne peux pas renier ; j’en suis même très fier ; n’empêche, je vote P.S.après avoir milité dans le Groupe des Jeunes mendésistes, en 1949, en Normandie où je poursuivais mes études.
- Malgré les diverses biographies que j'ai lues, je n'ai pas trouvé s'il y avait un rapport entre vous et Maximilien Quenum.
Maximilien Quenum, plus exactement Maximilien Possy Berry Quenum (Kpossy Gbhêly Quenum) était mon oncle, un des nombreux frères de mon père qui était l’aîné des enfants de Daagbo Kpossy Gbhêly Houenou (dit Quenum ; le nom, malgré nous, a été francisé par les Blancs, au début de la colonisation.)
- Dans son ouvrage Vaudou, Sorciers,Empoisonneurs; de Saint Domingue à Haïti, Ed. Karthala, 1987...
Rien que ça ? Poncif incurablement idiot !
- ... Pierre Pluchon, citant Au pays des Fons. Us et Coutumes du Dahomey, Paris, 1936, écrit: « Bref, comme le dénonce le Dahoméen Maximilien Quenum, le sectateur du vaudou vit dans un "perpétuel cauchemar", et "ses prières ne sont qu'une jérémiade, une suite continue de lamentations et de tourmentueuses supplications" ». Etes vous d'accord avec ces affirmations?
Ma riposte, dès que vous avez eu prononcé les mots Sorciers, Empoisonneurs, a dû vous laisser deviner la suite de ma réponse. Les affirmations de feu mon oncle étaient fondées moins sur des erreurs d’appréciation que sur un parti-pris dogmatique. Maximilien avait été un brillant séminariste au séminaire Saint Gall, à Ouidah (Bénin). Il devrait être ordonné prêtre dans son pays ; des raisons de santé l’ont fait envoyer en France pour y être soigné ; il en a profité, poursuivi ses études en s’orientant vers la philosophie et l’ethnologie ; un des résultats en fut Au Pays des Fons, ouvrage remarquable qui lui vaudrait d’être Lauréat de l’Académie française ; des générations de chercheurs l’ont copieusement pillé ; (je rappelle, entre parenthèses, que j’ai rendu compte de la réédition de ce livre dans un article paru dans Le Monde diplomatique.) Pour des motifs que j’étais trop jeune pour comprendre, mais que mon père ainsi que mon oncle Faustin, frère germain de Maximilien, m’ont plus tard expliqués, le séminariste voulait être ordonné prêtre en France ; ses supérieurs hiérarchiques au Dahomey s’y étaient opposés, subodorant dans sa décision des arrière-pensées politiques ; nous étions au cœur du colonialisme ; qu’un Africain, précisément un Dahméen, de surcroît Quenum, une famille qui tenait tête aux Blancs arrogants et insolents se fasse ordonner prêtre en France était inconcevable parce que, à son retour au pays, il deviendrait un problème, véritable nœud gordien pour la hiérarchie.
Comme c’est fréquent dans notre famille dans ce cas de figure, la riposte de la vieille aristocratie s’est vite manifestée ; nous sommes des gens qui ne laissons intact quiconque nous a offensés ; Maximilien a regimbé en renonçant sa volonté primordiale d’être prêtre. Amoureux plus tard d’une Dauphinoise, il s’est marié ; mais son éducation chrétienne de séminariste marqué par le dénigrement des cultes, notamment de la culture vodou, était inaltérable ; une des conséquences en était les propos qu’il tenait, le vocabulaire auquel il recourait quand il parlait du Vodou. Les sommets que lui avait fait atteindre son acculturation, qui lui faisait méconnaître certaines spécificités de son pays me peinaient d’autant plus qu’il était, non seulement mon oncle, mais aussi un homme remarquablement intelligent, un intellectuel et un dialecticien éblouissant. Des années d’entretiens m’ont permis d’éclairer sa lanterne ; nos discussions, intelligentes, étaient imprégnées de courtoisie, mais aussi d’une fermeté exemplaire; je me souviens d’avoir contesté mon oncle en déclarant :
« Non, Tonton : raisonnablement, loyalement, tu ne peux pas t’exprimer ainsi, sachant parfaitement que ton père, mon grand-père, était un initié de très haut rang ; tu ne peux pas…tu ne dois pas dire ça. Tu ne connais rien du milieu dont tu parles ; moi, j’y suis né et y ai appris plus que quiconque en tant que sociologue, mais aussi en tant qu’anthropologue qui effectue des recherches sur le fonctionnement des rituels vodou. Tu es philosophe ; essentiellement un philosophe catholique qui éprouve de la gêne à admettre certaines réalités culturelles et cultuelles de son pays.
« On ne saurait exclure de ton raisonnement passionné le fait que ta mère est une grande prêtresse vodou, avait- il rétorqué.
« Non ; tu ne réussiras pas ainsi à me déstabiliser ; tu connais ma mère, ton aînée de trois ou quatre ans ; j’ai su que tu avais pleuré quand le Vodou l’avait chevauchée ; elle avait dix ans…
« C’est vrai. »
Grâce à nos entretiens échelonnés sur dix ans, Maximilien avait finalement reconnu la véracité de certains faits de même que, selon ses propres termes « le numineux que la raison discursive n’appréhende pas. »
- J'ai consulté l'article "la religion de l'Afrique Noire" de l'Histoire des religions de la Pléiade (l), de Dominique Zahan.
Zahan, je l’ai connu. C’était sous sa direction que j’ai présenté mon mémoire sur Transes et possessions dans le vodou Alladahouin. Séance de contestation plutôt violente. Je m’étais attelé à ce travail pour clarifier certains problèmes, pour mon plaisir aussi : m’amuser en m’éloignant un peu du terrain de mes activités officielles ; j’étais professeur de Lettres. Des amis et proches parents au courant de mes recherches sur terrain m’incitaient : « I1 faut aller à la Sorbonne avec ça, il y a des faits que ces grands professeurs ignorent, ne comprennent pas et admettront difficilement..»
Ne comprenant ni n’admettant ce que j’apportais comme sur un plateau d’argent, le professeur Zahan parla de datura. Pour lui, il fallait avoir consommé du datura pour entrer en transe. J’ai réagi assez vivement :
« Monsieur le professeur Zahan, supposeriez-vous qu’à l’âge de dix ans ma mère avait dû consommer du datura pour entrer en transe, « chevauchée » par le vodou ? »
Roger Bastide me connaissait ; il était présent, ainsi qu’un anthropologue africaniste dont j’ai oublié le nom. Bastide avait réagi en déclarant : « Non, s’agissant de la transe, on ne saurait s’exprimer ainsi. » J’ai alors demandé au professeur Zahan:
« Qu’est-ce qui déclenchait l’état de transe chez les mystiques de la religion chrétienne ? Qu’est-ce qu’ils consommaient ? »
II n’a pas su répondre. J’ai été reçu avec mention très bien ou quelque chose de ce genre. Mais dès lors demeure bloc de sidobre ma méfiance vis-à-vis des chercheurs, qui, imperméables aux fondements des religions ou de la spiritualité des Noirs d’Afrique, écrivent des livres qui nous font rire. J’ai rencontré le professeur Zahan deux ou trois ans plus tard ; il avait voulu « s’exprimer au sujet d’un vieux malentendu » ; je l’ai écouté, mais n’ai pas pu m’empêcher de lui dire ce dont j’ai retrouvé les traces dans mon calepin :
« Rencontré le vieux Z…et ai été sans concession : je vais être gentil ; vous devriez affiner votre grille, et, sur le terrain en Afrique, accueillir le numineux sans ratiociner ; votre conception de la transe n’est pas sérieuse ; vous ne comprenez ni cette psychologie, ni les fondements psychanalytiques de ce phénomène, ni la ou les langues africaines des sujets en transe ; vos recherches sont orientées sur le Niger ou le Mali, mais vos conclusions sont généralisées, incluant l’Afrique Noire tout entière. Quand ma mère rentrait au couvent à l’époque des cérémonies, je devenais un étranger pour elle : le parler des vodunsi, je veux dire les adeptes du vodou, est une langue très fermée qu’aucun non initié ne comprend ; vous prétendiez que pour être en transe, il fallait avoir consommé ceci ou cela. De deux choses l’une : ou bien vous ne comprenez pas ce qui se passe et il vaudrait mieux en déduire que c’est un phénomène relevant, peut être, de la psychanalyse ou d’un autre domaine; ou bien vous recourez à des chercheurs mieux informés, plus aptes à sonder le numineux, au lieu de soutenir que la transe est provoquée par une drogue ».
- Dans l'article cité, D. Zahan explique que l'Africain a trois noms. Le premier indique les circonstances de naissance, par exemple "Codjo", "né le lundi"; le second, les caractéristiques de l'individu et le troisième, le nom d'initié.
Lundi est un jour de la semaine et ne saurait connoter une circonstance » ; chez les Fons (cf. Au pays des Fons, par Maximilien Quenum), Codjo est le premier prénom de tout garçon né un lundi. Dans Les Appels du Vodou, j’ai décrit la cérémonie d’Agbassa, baptême traditionnel qui a lieu trois ou six mois après la naissance d’un enfant, et permet de lui donner un prénom conformément aux révélations de Fa, l’oracle. Il y a parfois huit ou dix nourrissons. Fa -plus complètement Fa Aïdegun est consulté pour connaître sous l’égide de quel ancêtre ou sous quel signe un enfant est venu au monde. Il se trouvait qu’en ce qui me concernait, c’était Agblo Tchikoton, un des éminents fondateurs de la dynastie des Houenou (Quenum). Lorsque l’oracle a été rendu et qu’on en a annoncé le résultat, plusieurs personnes se seraient écriées : « Ce n’est pas possible ! Il n’est jamais venu!»
C’était en effet la première fois qu’il se manifestait et que l’oracle le révélait. Mon grand père vite informé était venu ; Agblo-Tchikoton était son oncle, mais aussi, véritablement, la racine de la dynastie. À l’envi, mon père, ma grand-tante Tangni Bonin et ma mère m’ont relaté plus tard cet événement ; mon grand-père aussi quand, à douze ans, je lui ai demandé de me parler d’Agblo-Tchikoton. Les données et recoupements m’ont permis de restituer, à peu près, les faits dans Les Appels du Vodou. Il est difficile d’imaginer ce qui s’était passé dans les profondeurs de la personne de mon grand-père quand il s’était débarrassé de son péplum, s’était mis à genoux et il s’était prosterné devant le bébé qui incarnait celui dont l’esprit ne s’était jamais manifesté dans une cérémonie d’Agbassa. Jusqu’à sa mort, mon grand-père, quand il pouvait encore parler, disait quand je lui rendais visite: «Daa ce dié wa é », phrase difficile à traduire, que je rendrais approximativement par : « Voici venu celui qui est au-dessus de moi. » En langue fon, Daagbo désigne le grand-père, tandis que Daa signifie père. Il va sans dire qu’honoré d’un tel titre, j’étais choyé et en profitais un peu. Des lecteurs au fait de la cérémonie d’Agbassa m’ont dit, voire écrit : « Merci d’avoir décrit les choses telles qu’elles sont.» Après moi entre 1928-1929, l’esprit d’Agblo Tchikoton, paraît il, s’était manifesté il y a huit ou dix ans ; cela fait quand même plus de soixante ans.
- II y a un troisième nom: celui d'initié ; mais il y a plusieurs noms d'initiés selon le grade, non? Les noms d’un initié sont-ils des noms premiers ?
Vous abordez un problème aussi délicat que complexe ; les noms premiers sont imprononçables ; je dirais même, dans l’acception latine du terme, indicibilis : qu’on ne peut pas caractériser par le langage ; i1 faut être initié, et encore !…pour les connaître et les prononcer in petto, en cas d’absolue nécessité parce qu’ils sont brutalement opératoires ; il faudrait lire L'Initié, mais aussi le récit fondamental qu’est Promenade dans la forêt, une nouvelle du recueil intitulé Liaison d’un été. Je suis sûr que je n’aurais jamais songé à écrire Promenade dans la forêt si André Breton, rencontré en 1949, ne m’y avait pas incité ; à sa mort, je lui ai rendu hommage par un article dans lequel j’ai relaté notre rencontre. J’avais vingt et un an. Vous retrouverez le texte dans la préface de Liaison d’un été. Il s’agit d’un rêve initiatique où le personnage rencontre la Mort. Je suis Abikou : c’est important dans la vie. La nouvelle a été traduite en russe, en anglais, en allemand, en tchèque...
Il y a quelques années - sans savoir pourquoi- j’avais été invité à la soutenance, à la Sorbonne, de la thèse de Roger Chemain que je ne connaissais pas ; au cours de ce genre d’affrontement parfois ennuyeux, j’entendais un des professeurs siégeant à la tribune déclarer itérativement comme atteint psittacose : « Dans la mesure où Monsieur Bhêly-Quenum connaissait la psychanalyse… », « étant donné que Monsieur Bhêly-Quenum n’ignorait pas la psychanalyse… »
À la tribune, une dame s’était aperçue de ma présence et y a attiré l’attention de son collègue. J’étais agacé qu’on m’attribuât une spécialité qui ne relève pas de mon domaine de compétence en analysant Promenade dans la forêt à propos duquel j’avais écrit qu’André Breton avait déclaré en 1949 : « C’est le rêve à l’état brut ; il faudrait le transcrire avant de lire Freud…vous devriez l’écrire avant de devenir écrivain…» J’ignorais alors qui était Freud et n’avais jamais ouvert un ouvrage traitant de la psychanalyse. Dix ans après ma rencontre avec André Breton et la transcription de mon rêve, j’ai assisté à des séminaires de Lacan, mais c’était autre chose. À la pause de la soutenance de thèse, j’ai abordé l’illustre professeur qui m’avait donné l’impression de malmener Monsieur Chemin et lui ai dit sans détours :
« Vous n’avez lu ni Promenade dans la forêt, ni la suggestion d’André Breton qui m’avait décidé à transcrire mon rêve. Vous n’avez rien compris et vous torturez le candidat qui, lui, avait lu, voire épluché mon récit ».
I1 m’a regardé, l’air étonné par mes propos d’homme qui n’avait aucun égard pour lui et n’avait cure d’un doctorat ; il a baisé la tête et dit comme s’il parlait pour lui-même :
« Ainsi, vous avez rencontré André Breton…
J’ai failli éclater de rire, mais j’ai précisé :
« Bien sûr ; j’ai rapporté l’événement dans un article écrit je jour de sa mort, pour lui rendre hommage ; même si André Breton ne vous intéressait pas, vous ne devriez pas prétendre que je connaissais la psychanalyse quand j’écrivais Promenade dans la forêt. Monsieur le professeur, je ne m’amuserai jamais à soutenir une thèse. »
Roger Chemain, ou sa femme que je connaissais pour l’avoir rencontrée avec des amies africanistes, m’a téléphoné une semaine plus tard.
- Pour en revenir aux noms, dans Les Appels du Vodou, vous écrivez, page 37, que Xogbonouto est "un des prénoms d'initié vodou" de votre mère, alors qu’à la page 9 vous écrivez que c'est le nom par lequel elle est "communément appelée". Le nom d'initié n'est-il pas censé être secret?
- Xogbonouto est un nom commun populaire, pour désigner une catégorie de vodunsi du sexe féminin ; de sorte que si vous appeliez Xogbonouto quand trois ou davantage de vodunsi se trouvaient ensemble, chacune vous demanderait à qui vous vous adressiez. Le vrai prénom de ma mère était Vicédessin, anthroponyme que j’ai défini dans Les Appels du Vodou ; quand elle rentrait au couvent pendant la période des cultes, elle devenait Konoussi ; plus personne ne devait l’appeler Xogbonouto, encore moins Vicédessin auquel, je le souligne, n’avaient droit que ses parents, son mari et son beau-père ; il y a un autre prénom que nul ne savait, hormis ses parents, et, plus tard, moi ; mais personne ne devait l’appeler par ce prénom dès l’instant de son initiation : c’était un prénom perdu que moi seul connais encore, mais ne dis jamais, bien que ma mère soit morte. À qui et à quoi servirait d’ailleurs ce prénom que je protège contre les curiosités malsaines ? C’était une Grande Dame que ses petits-enfants et arrière petits-enfants appelaient Grand Maman.
Il y a aussi l’appellation Aguénou, pour préciser sa lignée clanique. Au bon sens du terme, il y a beaucoup de clans dans une famille africaine ; par exemple, la famille Agbo, à laquelle appartenait ma mère, est de la lignée des Agouénou. Quand, saluant un membre de cette famille, on veut le rendre attentif et sensible à ce qu’on lui dit, on n’oublie pas d’évoquer sa lignée d’Agouénou. Chez nous les Houenou (Xwenu = Quenum), on évoque Ayato vi Gan mènou, dénomination d’une hiérarchie comportant une kyrielle de déclinaisons. Ayato désigne ceux dont la fortune est fondée sur le fer (la forge) et la terre. Lors des grandes cérémonies, quand commence la déclinaison de la lignée familiale, les descendants ne savent guère quoi faire en se sentant écrasés par les responsabi-lités qui leur incombent à cause de leurs prestigieuses origines que soulignent les déclinaisons. L’anthropologie socioculturelle n’est pas chose aisée dans une telle lignée familiale. Vous devriez lire l’éclairante étude de Cyprien Gnanvo dans Mélanges pour Olympe Bhêly-Quenum : Olympe BHÊLY-QUENUM. L’Appel de l’Afrique des profondeurs.
- Vous faites plusieurs fois allusion au "nom nouménal", au "noumène". Pourriez vous expliquer ce que c'est?
Nouménal ? ça vient de Nóos ; c’est du grec : intellect, intelligence ; le terme est désormais aussi kantien que psychanalytique. Heidegger, Sartre, etc. l’ont désigné par la chose en soi ; il faudrait les lire pour saisir un peu la signification de nouménal ; à mon sens, l’intuition, mieux et plus vite que la seule intelligence, met l’homme au mitan de certaines réalités qu’elle permet d’appréhender avant l’intervention de la raison discursive. Noumène est nébuleux, insaisissable. Il faudrait lire Lòní lòní jé, dans le recueil La naissance d’Abikou. Au Maroc, Senghor, me prenant à part, m’a dit : « Lòní lòní jé, que vous m’avez fort aimablement dédié, m’a séduit, au sens grec du terme ; je l’avoue, cette nouvelle m’avait déjà troublé ; plus profondément quand, me rendant hommage, vous avez prononcé le mot grec tachyon en soulignant la rapidité des mouvement de l’âme, comme le dit Platon ; c’est merveilleux ; merci. »
- Vous m'avez dit au téléphone que votre essai Transes et possessions dans le vodou Alladahouin paraîtrait dans une revue italienne.
Malgré ma controverse avec lui, Zahan a certainement attiré l’attention des éditions Payot sur ce travail ; une femme de cette maison d’étions m’a téléphoné ; nous avons déjeuné et à sa demande, je lui ai envoyé une copie du texte ; prudent et méfiant, j’ai formulé une mise en garde précisant qu’il n’y aura ni préface, ni postface de qui que ce soit ; trois mois plus tard, j’ai récupéré mon bien parce qu’on m’avait proposé d’approfondire ceci, puis cela ; j’ai refusé. Une partie devait être publiée en Italie, dans Interculturel, revue de l’Alliance française dont le directeur est le Professeur Andrea Calì ; le texte intégral, déjà traduit en anglais aux USA, demeure inédit en France ; je le protège bien qu’on me demande depuis longtemps de le publier ; je suis méfiant à cause des malhonnêtetés ; on vous pille sans vous citer, en se comportant comme si on savait mieux que l’auteur qui avait effectué des recherches dans des milieux dont le Blanc pilleur-plagiaire ne comprend ni ne parle aucune langue. C’est honteux ; de tels agissements nuisent à la recherche en fermant les portes de l’Afrique des profondeurs. À Lecce où le professeur Andrea Calì m’avait invité à donner une conférence, par gentillesse, j’ai repris en les élargissant deux ou trois chapitres de mon travail sur Transes et possession ; ce faisant, j’ai pu rendre évidente une comparaison entre le vodou et ce qui existe aussi dans Homère. La cérémonie du chant XI de l'Odyssée est encore une réalité au Bénin. Si vous lisiez ou relisiez l'Iliade, et aviez ensuite l’occasion d’assister à une cérémonie funéraire traditionnelle dans un village de mon pays, les analogies avec les pérambulations du corps de Patrocle lors de ses funérailles n’échapperaient pas à votre attention. C’est exactement ce que font les vodunsi: sept fois le tour de la ville etc. On ne le fait plus maintenant. Je suis le premier chercheur africain à avoir souligné des points communs avec le monde grec repérés dans Homère. Quand Senghor a lu mon texte, il a fait la réflexion que j’ai rappelée dans l’hommage que je lui a rendu après son décès :
« C’est incroyable. Je suis pourtant lecteur du grec classique ! Je n’avais rien remarqué.
« C’est parce que vous n’appartenez pas au monde vodou ; vous ne connaissez pas ce milieu ; il y a des choses qui vous ont échappées, que vous ne pouvez pas appréhender.
« Qu’on est frustré dans la vie ! »
C’était sa conclusion et nous avions ri.
- Justement, à propos de Senghor, ma lecture personnelle, à travers la dimension politique du discours des narrateurs et des dialogues des personnages dans L'Initié et Les Appels du Vodou, vous rapprocherait de Senghor dans la mesure où vous prenez le "meilleur" de l'Occident, le progrès et en même temps vous gardez les racines de l'Afrique mais sans les superstitions.
Le mot superstition recouvre des connotations péjoratives, discriminatoires ; traiter de superstitions certaines pratiques africaines occulte la méconnaissance, voire l’ignorance des fondements culturels de nos sociétés ; plus grave : même ceux de la culture européenne dont les racines plongent dans la Grèce antique ; je m’explique : j’avais lu dans Plutarque (Œuvres morales) à propos de la signification du mot grec Ei, le passage ci-dessous :
« L’empereur Néron vint à Delphes pour consulter l’oracle sur une prédiction des astrologues, qui lui annonçaient qu’il serait dépouillé de l’empire. Le dieu lui répondit de prendre garde à la soixante-treizième année ; réponse équivoque comme l’étaient toutes celles des oracles, qui fit croire à Néron qu’il régnerait tranquillement au moins jusqu’à la soixante treizième année de son âge, mais qui, par l’événement, se trouva convenir à Galba, qui était âgé de soixante-treize ans lorsqu’il détrôna Néron. »
Si vous vous référiez à la prédiction du devin dans Un piège sans fin et au procédé utilisé pour l’évasion d’Ahouna de la prison de Ganmin, ensuite pour le brûler vif, vous vous feriez une idée de ce que pourrait être un bon devin, même dans l’Afrique contemporaine. Il faudrait lire aussi, ou relire la phrase de Ralph Linton, mise en exergue dès le prologue de L’Initié. Je peux donc affirmer sans honte que je consulte un babalawo, (mot yoruba) ou un bokonõ, (mot fon, mon ethnie) c’est à dire le père du secret, celui qui le détient : un devin, quand il avait reçu la formation requise, acquise la science appropriée pour être digne d’une telle fonction. Je manquerais de loyauté et d’honnêteté intellectuelle, si je traitais de superstition la « science » d’un de ces hommes qui a fait, en présence de ma femme, Normande et aussi blanche que vous, des révélations suivies de prédictions inouïes ; cet homme ne nous connaissait pas et ne m’avait jamais vu.
Dans le passé de l’ex-Danxomè, le devin Guèdègbé avait prédit au roi Béhanzin ce qui lui arriverait ; les faits s’étaient avérés ; une fois encore je vous orienterais vers le chant XI de L’Odyssée ; en le comparant avec ce qui s’est passé dans Le Chant du Lac où le grand prêtre était mis in media res de la mort des dieux, vous comprendriez un peu la marge qui sépare la science du devin Tirésias et celle d’un bon babalawo des superstitions qu’on ne se gêne pas d’évoquer quand il s’agit des réalités de l’Afrique des profondeurs ; il y a quarante-cinq ans, en lisant Les Annales, de Tacite, j’ai été frappé en découvrant qu’on consultait les haruspices, même dans la Rome républicaine ; à l’heure actuelle, en plein XXI ème siècle, des hommes politiques français recourent aux astrologues. Vous le voyez, l’antiquité grecque ou romaine n’est pas morte.
Je terminerai sur ce chapitre quand je vous aurai dit qu’intellectuel africain qui consulte un bokonõ, je ne vais jamais chez un psychanalyste ; des amis psychanalystes me disent, très sérieusement, que je serais un « très mauvais patient » si j’avais des problèmes. Je les comprends. Après le décès de ma mère une Grande Dame que j’adorais, car elle et ma grand-mère étaient mes premières Amoureuses - j’étais traumatisé. Je ne sais pas ce que j’aurais fait si je n’étais pas marié, père de famille et grand-père ; j’avais côtoyé le suicide, mais je m’étais ressaisi et m’étais mis à écrire en restituant sa vie ; d’où Les Appels du Vodou. Je n’en parlais à personne. Un jour, un an et demi ou deux ans après la mort de ma mère, ma femme me dit:
- Tiens ! toi, ça va mieux. Tu m’as l’air détendu.
- J’ai fini mon livre.
- Quel livre ? Un roman ou une nouvelle ?
- Je consacrais un livre au portrait et à la vie de Maman. J’ai rétabli l’équilibre. C’était fini.
- Vous écrivez en langue française mais en même temps l'univers africain n'est vraiment compréhensible que lorsqu'on le connaît. A quel lectorat vous adressez vous?
Vaste problème ! C’est aussi un poncif récurrent. Un des rôles de l’écrivain africain, de l’intellectuel africain, c’est de ne pas hésiter à descendre dans l’arène politique en cas de nécessité, à moins qu’il ne soit complice du régime en cours qui ruine et tue son pays. L’écrivain véritable, l’homme authentique en lui, c’est celui-là, qui, créateur et animal social, écrit sans chercher à plaire, sait faire vivre des êtres et des choses même dans la fiction en produisant chez le lecteur le sentiment qu’ils ont été ainsi. C’est ce créateur-là qui durera par-delà les plongeons dans l’événementiel qui font faire du remous autour du plongeur.
a) J’écris pour quiconque cherche en Afrique autre chose que ce qui, médiatisé, est porté au pinacle pour être vite commercialisé ;
b) mon lectorat est constitué par ceux qui veulent bien lire ma prose, mais aussi
par ceux qui aimeraient connaître l’Afrique, ses peuples, ses problèmes de toutes sortes observés, constatés sur le terrain objectif et présentés avec le maximum d’honnêteté intellectuelle par des écrivains africains aussi.
c) Si je voulais coltiner l’événementiel pour plaire, être médiatisé comme je vois faire certains écrivains africains, je prendrais le train en marche : le sida, la mondialisation, l’homosexualité masculine ou féminine, le génocide çà et là en Afrique, la guère avec des gamins manipulant le kalachnikov sans oublier d’apprendre, à coup de dictionnaire, le français ou l’anglais, bref témoigner pour être dans le vent.
Politiquement engagé, je ne demeure pas insensible à ces problèmes ; plus courageusement que nombre d’écrivains africains qui font parler d’eux, j’aborde, aussi bien dans la presse africaine que sur l’Internet, des problèmes dont eux font leurs choux gras dans leurs livres ; la presse, bien sûr, s’en fait l’écho et on est à la mode. L’audace d’écrire, d’aborder les problèmes auxquels je fais face dans mes nouvelles, ou dans certains de mes romans, est le fruit de ma culture africaine ; elle est aussi motivée par mes constats en sociologie et en anthropologie qui me permettent parfois de devancer l’événement. J’avais décrit le premier coup d’Etat en Afrique avant l’assassinat de Sylvanus Olympio, au Togo ; les descriptions du racisme anti-Arabe, anti-nègre, anti-Juif, etc. en France existaient déjà dans mes nouvelles réunies dans les recueils intitulés Liaison d’un été, La naissance d’Abikou.
Je me souviens d’avoir écrit, en 1964, dans Preuves Information, sur les violations des droits de l’homme en Afrique, un article sans concession, d’une objectivité telle qu’il m’a valu les foudres de Sékou Touré. Sauf Wole Soyinka dans (The Man died ) lequel des écrivains africains que la presse française exhibe (publi-reportage oblige) a déjà écrit un roman comme As-tu vu Kokolie ? littéralement étouffé par les media, bien qu’il y ait fait état de ce qui se passait et se passe dans certaines prisons politiques en Afrique ? Je n’écris pas pour plaire, mais pour déranger en allant très au fond des problèmes d’hier, d’aujourd’hui, envisageant même telle ou telle éventualité de demain. C’est dire que j’écris pour le lectorat qui aimerait plonger dans l’abîme où résident aussi bien des beautés que des horreurs de la vie africaine.
De 1948 -années de mon arrivée en France- jusqu’en 1968, je remarquais qu’on présentait les enfants d’Afrique sous les aspects d’un misérabilisme révoltant ; j’entrepris des enquêtes ; la synthèse en est Un enfant d'Afrique publié en 1970 par les éditions Larousse ; un problème d’objectif éditorial entre Larousse et moi m’a fait reprendre mes droits ; de ce fait, Présence Africaine a réédité ce roman pour les jeunes, vite traduit en russe, avec une remarquable postface due à un critique littéraire de l’ex-URSS ; des pages d’Un enfant d'Afrique figurent dans des manuels scolaires aussi bien en Afrique qu’en France ; des chapitres en ont été traduits en anglais et en kiswahili. Il y a dans nos pays des enfants de paysans qui mangent bien et réussissent dans la vie. Avec ce livre, je m’adressais à un lectorat capable d’admettre que des aspects de l’enfance en Afrique étaient et sont encore délibérément occultés. Chacun de mes ouvrages plonge dans l’Afrique des problèmes que la presse occidentale ne médiatise pas.
Certaines personnes imprégnées de bonne volonté vont sur place, font leur enquête et écrivent des livres à succès sans avoir rien compris à ce que j’appellerais par un terme clinique : l’étiologie des problèmes africains, parce que nos langues maternelles constituent des barrières infranchissables face aux Occidentaux ; par exemple, le fon, une de mes deux langues maternelles que je parle quand je retourne au pays natal, est une langue très fermée ; je puis vous assurer qu’elle recèle une profusion de données que l’Européen ni l’Américain ne peuvent pas appréhender.
En revanche, tout devient facile quand l’Occidental comprend, maîtrise et parle une langue africaine ; un exemple en est fourni dans C'était à Tigony : le journaliste, Irlandais que j’ai réellement connu, parlait très bien le haoussa et le kiswahili. Pas un Africain de ces aires linguistiques n’aurait pu tricher avec lui. Sa compagne était une Juive éthiopienne qui parlait aussi le kiswahili ; à l’un, à l’autre ainsi qu’à Dorcas, l’héroïne et au jeune Africain vendeur de journaux à la criée, je fais parler le « wanakironi» un idiome de mon invention qui fonctionne à merveille dans le roman. Pourquoi cette intervention des langues africaines ? Eh bien, en renversant les données, j’ai voulu souligner, après feu mon Ami Amadou Hampâté Bâ, que l’Africain n’est pas à son aise face à un étranger qui pose des questions concernant nos mœurs, etc. Certes, on ne saurait contester tout ce qui avait été écrit sur nous, mais il y a des domaines dont nous verrouillons les huis en les rendant impénétrables à ceux qui, n’y ayant aucun droit, essaient d’en forcer les portes.
Mon fils aîné, prof. de lettres, a qualifié Les Appels du Vodou, de mon « meilleur roman » ; voici l’appréciation de son frère, qui est artiste-sculpteur : « Quand tu racontes qu’on ne te permettait pas de voir Mamie après que son cadavre avait été vêtu comme au jour de son initiation, parce qu’en principe un non initié n’en a pas le droit, on sent, en une phrase d’une ligne ou deux, ce que tu as pu voir, mais ne dis pas. Je me suis demandé: « Mais qu’est ce qu’il a vu ? »
Tout le problème est dans cette interrogation. On m’a permis de voir, après des heures de négociation, bien que je sois le fils de cette Grande Prêtresse. Qu’ai-je vu ? C’est au lecteur de le sentir et de ne pas me poser des questions parce que je ne le raconterai jamais. C’est déjà beaucoup donner si, par le truchement de l’écriture, j’ai pu faire évaluer la pesanteur d’un univers hermétiquement clos. Je ne peux pas trahir un tel milieu où je suis né, qui m’a beaucoup donné, où il y a des non dits et des interdits que je respecte. Je ne peux pas jouer au chrétien avec les gens d’une telle confrérie.
- À propos de "forces obscures" que Marc Tingo préfère nommer "force occulte" dans L'Initié...
Forces obscures était le titre originel de L'Initié ; mais ça paraissait trop…obscur ; j’aime la transparence.
- Vous aimez la transparence malgré tout cet univers de mystère?
Oui parce que, pour le lecteur, Forces obscures s’apparente trop à l’ésotérique. Les choses se sont passées comme pour Un piège sans fin : le premier titre en était Le pilorié, remplacé par Une mort perpétuelle, titre emprunté à L’Initiation de Jésus Christ. C’était un peu métaphysique et il y a eu une discussion aux éditions Stock, premier éditeur du roman. André Bay, alors Directeur littéraire, s’est souvenu qu’au cœur de son drame Ahouna, le héros, avait déclaré: « la vie est un piège sans fin tendu à l’homme par Allah ! » Sauf erreur, je crois que Jacques Chardonne lui-même était présent et nous étions plusieurs à avoir dit :
« Ça y est !Un piège sans fin!» Gérard Bouteleau avait ajouté : « provocateur, même profanateur, mais c’est beau. » Profanateur ? Le journal La Révolution algérienne n’hésiterait pas à saluer ce roman par un gros titre fracassant : La Révolte d’Orphée.
Pour en revenir à L'Initié, Forces obscures en était donc le premier titre ; mais j’ai jugé que L'Initié donnait plus d’épaisseur au livre parce que le personnage de Marc Tingo était un initié réel qui connaissait son pays dans ses profondeurs ainsi qu’un tas de choses, bien qu’il ait fait ses études de médecine en France où il avait rencontré la jeune fille qui deviendrait sa femme ; en sa présence, dans le livre, il tue un serpent très dangereux avec son nom premier et invite Corinne à aller le prendre ; « une scène imprégnée d’érotisme » comme on ne cesse de le souligner ; n’empêche, ce qui compte pour Marc, c’est d’avoir, à distance, ordonné à ce serpent de mourir. Feu mon cousin, le professeur Comlan Alfred Quenum, qui était Directeur de l’O.M.S pour l’Afrique, m’a écrit: «Tu peux, écrivain et chercheur, écrire ce que moi je ne peux pas écrire en tant qu’agrégé de Médecine, directeur de l’O.M.S. ; personne ne me croira et je serais taxé de superstition, de mythomanie, etc. »
Les jugements de ce genre empêchent la recherche de bénéficier de certaines richesses de l’Afrique des profondeurs ; c’est dommage pour la France et pour l’Europe. Si au moins les gens qui organisent des conférences aux Etats Unis, parfois en Allemagne, invitaient des Africains qui savent à parler... Après tout, ceux qui savent réellement ne quémandent jamais. On va étudier en Afrique des plantes, engranger des données de la pharmacopée traditionnelle, tout en faisant fonctionner les ressorts du rejet de l’Africain qui sait. On ne veut pas de nous. On ne veut que se servir de nous sans nous ; n’étant pas dupes, nous rions.
- Donc la force obscure n'est pas une allégorie de l'âme africaine, c'est une réelle puissance?
Bien sûr ; né dans un milieu hautement initiatique, je ne parle pas de ce que je ne sais pas. Un nom premier est opératoire et pourrait provoquer la mort ; un exemple en est celle de ce serpent, terrible démonstration de Kofi Marc Tingo offerte à sa femme. Dans une des nouvelles de La naissance d'Abikou, il y a une anecdote à propos de l’oncle Atchê souvent évoqué ; il s’agissait de mon oncle maternel dont le vrai nom était Akpoto ; Atchê mot polysémique, connote le pouvoir, le puissance, la grâce ; Akpoto était le Maître des initiés. Il y a dans cette nouvelle des références aux forces obscures : un enfant pénètre dans une case, Atchê voit aussitôt l’intérieur de son corps et perçoit un signe prémonitoire. Un jour, en sortant de chez lui, il fait un faux pas, tombe, meurt et disparaît ; il n’y a pas eu d’inhumation parce que le cadavre avait disparu. Qui -Africain non au courant des choses ou Occidental cartésien- croirait ça ?
J’y ai pensé après avoir écrit la nouvelle intitulée Dans une fresque de Giotto. La scène est campée à Padoue, dans la chapelle des Scrovegni ; admirant les peinture de Giotto, un touriste africain découvre dans la voûte la fresque représentant la flagellation du Christ et un Noir parmi les soldats commis à l’exécution de cette tragédie.
« Qu’est ce qu’il vient faire dans cette histoire ? » se demande le visiteur ; la question posée, le portrait du Noir de Giotto se détache de la fresque, descend et engage la conversation avec l’Africain ; c’est un débat entre le réel et le surréel ; à la fin, ils se serrent la main ; celle du personnage est transparente ; le visiteur voit l’intérieur de son : cœur, veines, etc. Le personnage reprend son chemin, remonte un escalier invisible et réintègre sa place dans la fresque. En l’occurrence, c’est l’imagination d’un romancier qui a créé une telle illusion ; quelque chose d’onirique ; mais ça pourrait expliquer une opération par un nom premier, comme l’affrontement entre le Dr. Marc Tingo et le sorcier-guérisseur Djessou. II était arrivé ceci à l’oncle Akpoto un jour où je me trouvais avec lui : il était trois ou quatre heures du matin ; je l’accompagnais à la ferme familiale de Xwèto pour une cérémonie qui devait y avoir lieu de très bonne heure ; quelqu’un sort de la brousse et le s’empare de lui à bras-le-corps. Akpoto a dû prononcer in petto le nom premier approprié qui rend bossu. L’homme a hurlé ; ça fait penser à l’affrontement entre l’étudiant Marc Tingo et un flic, dans le prologue de L’Initié ; mon oncle se dégage de l’étreinte de son agresseur. J’ai vu de mes propres yeux cet homme mort très vieux, bien plus tard que mon oncle qui s’en est allé à 47 ans ; mais l’agresseur, jusqu’à la fin de sa vie, marchait arc bouté sur lui-même. Vous aimeriez savoir si on aurait pu l’opérer s’il était en France ? J’aurais été étonné qu’on eût réussi une telle prouesse à cette époque : cet homme avait la colonne vertébrale complètement arquée.
- Il y a donc plusieurs types d'initiation: l'initiation aux forces obscures, l'initiation vodou...
Effectivement ; le vodou est une religion ; l’initiation aux noms premiers relève d’un autre domaine. Les initiés aux forces obscures sont dotés de puissances et de pouvoirs aussi inimaginables que dangereux, difficilement explicables par un et un font deux. En général la plupart de ceux qui détiennent un tel pouvoir meurent jeunes. Il ne faut pas en abuser, un initié ne se servira des noms premiers qu’en cas de nécessité, il faut qu’objectivement il soit vraiment en danger pour y recourir : «C’est lui ou c'est moi. »
- Et vous, vous vous en êtes déjà servi? Est ce que c'est vous Marc Tingo étudiant qui brise le bras du policier?
Très Français ! Ça vous servirait à quoi de le savoir ? Je ne dirai jamais ce que je sais à quiconque n’a le droit de le savoir. Lisez AKE, de Wole Soyinka ; il décrit le résultat, mais n’explique pas ce qui a provoqué l’effondrement du temple où le Révérend J.J officiait, quand l’egungun avec sa baguette a eu frappé par trois fois sur le mur du culte chrétien. Ça ne se dit pas.
- J'ai lu dans une biographie que vous étiez catholique pratiquant. Pourtant dans Les Appels du Vodou, vous racontez que le premier jour où vous êtes allé à l'école, vous avez ressenti une impression d'aliénation lorsque le maître d'école vous a appelé par vos prénoms de baptême chrétiens Marc, Eustache ? Ce sentiment d'aliénation ne vous paraît pas un peu contradictoire, et finalement, cette acceptation de la religion chrétienne?
Pas du tout. Je suis chrétien ; à la maison, quand j’avais cinq ou six ans, ma mère ni ma grand-mère ne parlaient français ; moi non plus ; tout le monde m’appelait Agblo ; parfois, plus complètement : Agblo Tchikoton, prénom dont j’étais très fier ; l’école m’avait semblé le dévaluer ; mon grand-père m’avait parlé de quel ancêtre avait été Agblo Tchikoton et j’avais le sentiment que le sceau d’un tel ancêtre était apposé sur mon cœur ; je le portais aussi telle une fleur d’orgueil vraiment belle ; ne pas m’appeler Agblo ou Agblo Tchikoton, c’était réduire à un niveau mon illustre ancêtre dont le nom m’avait été conféré grâce à la cérémonie d’Agbassa ; je ne comprenais, ni n’acceptais un tel détrônement ; immense orgueil, incroyable vanité de la part d’un gamin. Peu m’importait car j’ai eu l’impression d’avoir été déshabillé devant mes camarades ; un sentiment de dépersonnalisation totale s’était produit en moi quand je m’étais entendu appeler par un prénom auquel je n’avais pas été habitué et qui m’était absolument étranger ; oui, j’avais le sentiment d’avoir été jeté dans un monde qui n’était pas le mien. D’où cette réaction de rejet spontanée. Voyez dans le même roman le passage où il m’avait été demande de chanter ; j’ai entonné un chant vodou, non pas par contestation, encore moins par provocation, mais parce qu’il m’avait semblé naturel, voire sui generis de faire entendre un air que j’entendais chanter ma mère et ma grande-tante maternelle, deux Grandes-Prêtresses Vodou que j’admirais ; eh bien, ma belle voix m’a valu d’être bastonné. Je me suis peu à peu habitué à mes prénoms chrétiens.
- Vos romans sont assez ambigus ; je trouve, par rapport au christianisme, qu’il y a beaucoup de personnages : des prêtres notamment, auxquels vous prêtez des propos qui n'honorent pas l'Eglise, qui la présentent comme agressive et intolérante vis à vis des autres religions, arrachant des conversions aux Africains par la menace de l'enfer ( par exemple page 105 de L’Initié.)
C’était souvent ainsi à cette l’époque-là ; l’Eglise catholique condamnait la polygamie, surtout chez les chrétiens tel que mon père ; deux de ses femmes, dont ma mère, étaient vodunsi. Pour l’Eglise, une telle union était considérée comme si la femme adepte de vodou lui arrachait quelqu’un qui lui appartenait ; aussi certains ecclésiastiques faisaient-ils tout ce qu’ils pouvaient pour la conversion des femmes qui n’étaient pas chrétiennes. Comme nul ne peut forcer qui que ce soit à se convertir, certaines vodunsi, face au diktat, faisaient semblant afin de garder leur mari chrétien. D’où des fausses conversions. Dieu merci, les mœurs ont beaucoup évolué et maintenant, c’est fini. Quand j’aborde ce genre de problèmes, ce n’est jamais le chrétien catholique, mais le sociologue, l’anthropologue et le politique qui fonctionnent en moi : je constate, expose et dénonce en cas de nécessité.
- Mais ça ne vous a pas éloigné de la religion chrétienne?
Pourquoi voudriez-vous qu’il en soit ainsi ? Mes recherches en anthropologie sociale et culturelle, ma conviction philosophique de franc maçon depuis quarante six ans relevant de la Grande Loge Unie d’Angleterre, mon choix politique, à Gauche depuis 1949 (Jeunesse Mendésiste, PSU enfin PS) n’entament en rien ma nature ni ma foi de chrétien. Aucun de mes parents ou amis ecclésiastiques, voire de très hauts rangs dans la hiérarchie, ne fait allusion à mon appartenance à l’Ordre maçonnique ; nul ne m’a encore menacé d’anathème ; ce serait plaisant que ça ait lieu après ma mort, en s’en prenant à l’invulnérable, au néant. On dit en France que l’Eglise a condamné la Franc Maçonnerie ; il y a dans ce pays une ou deux obédiences qui ne refusent pas les postulants qui ne font pas un mystère de leur croyance religieuse.
La naissance d'Abikou comporte une nouvelle intitulée Les Francs-Maçons ; en fait, une enquête sur le terrain objectif nécessitant la connaissance du milieu, des acteurs vus à l’œuvre. J’ai procédé à des recoupements ; bien qu’ils aient parlé à mots couverts, les intéressés tenaient à ne pas être identifiés. Chrétien mais laïc, je suis un homme extrêmement indépendant dont les convictions chrétiennes sont autant les siennes que ses engagements maçonniques. Le respect que je dois à la religion de ma mère, le Vodou, est aussi très important. Quand, retourné au Bénin je suis un invité des vodunsi, je me revêts d’un pagne, vais auprès d’eux, discute avec eux, mange dans le plat commun. On me tend un quartier de noix de kola, je l’accepte et le mange. Je passe des heures avec la confrérie, écoute, m’informe, m’instruis : je suis un fils qui ne rejette pas le milieu dans lequel plongent ses racines, et dont la culture et l’imprégnation, bien qu’un tel fils soit différent, sont consubstantielles à sa personnalité. Je ne rejette pas leurs affaires sous prétexte que je vis en Europe : renier ses racines, c’est se dénaturer. J’ai entendu des gens dire à mon sujet : « vous êtes comme un arbre avec ses fruits ; les fruits mûrs nourrissent ceux qui viennent les cueillir ; l’arbre ne souffre pas de ceux qui tombent ; ayant ses racines toujours vivaces, il refleurira l’année prochaine. »
- Dans L'Initié, le père de Marc est très catholique ; dans Les Appels du Vodou, le personnage de Paul, c’est votre père ; le lecteur a l'impression que c'est l'animisme qui prévaut chez lui et parce qu'il est polygame, il reçoit même des commerçantes dans son logement de fonction, comportement assez adultérin.
Qu’entendez-vous par adultérin chez un polygame ? Mon père n’était pas animiste, mais catholique ; j’ai découvert plus tard qu’il était, lui aussi, franc-maçon ; cet homme avait du charme et ne reniflait pas autour des femmes ; c’étaient elles qui jouaient de la prunelle, minaudaient en l’appelant « fofo », etc. Des ménages se sont presque brisés, à cause de lui ? Qui obligerait une femme mariée et fidèle à son mari à se livrer à un autre homme sans qu’il y ait eu viole ? Il y a eu des cas d’adultère dans C’était à Tigony quand Séliki, femme mariée, mère de famille, gouvernante de James, le journaliste irlandais, succombait aux approches de son employeur ; plus grave, quand elle-même faisait des avances à ce dernier après qu’ils ont eu fait l’amour. Les cavales de Paul que vous soulignez ne me semblent pas relever de l’adultère.
- Lors de la mort de Comlanvi, c'est vers les puissances africaines, vers son vodou que se tourne votre père et non vers la religion chrétienne.
Il y a eu d’abord le bain fait de décoction d’herbes, de feuilles, etc. il s’est ensuivi la cérémonie à laquelle vous faites allusion, où mon père s’était enfermé avec Comlanvi dans le temple exigu abritant le vodou protecteur de sa famille. Ici, on touche à un des aspects des Forces obscures et des noms premiers. Mon père n’en avait jamais parlé ; ni moi ni qui que ce soit au courant de ce qui s’était passé dans l’huis clos n’en soufflerons un traître mot : ce qui devrait et doit compter pour le chercheur, c’est le résultat ; dans l’immédiat, mon frère Comlanvi avait été arraché à la mort ; mais notre père savait que ce n’était que pour quelques jours, semaines ou mois. En l’occurrence, il s’agissait pour lui, initié, de se mesurer à la Mort en extirpant de son étau un de ses enfants qui s’y asphyxiait. Voilà une démonstration singulière de l’usage des Forces obscures, de la connaissance et de la maîtrise aussi des noms premiers.
Lisez la suite des faits : il y a une sorte de moratoire, puis l’ubiquité errante : beaucoup de personnes y compris ma mère, voire mon grand-père, avaient rencontré Comlanvi et parlé avec lui ; à tous, il avait raconté des histoires crédibles ; quand ma mère avait remarqué qu’il bégayait moins que d’habitude et qu’il y avait quelque chose de bizarre dans ce qu’il disait, il s’était hâté de prendre congé d’elle ; mais à la ferme Aziouto où il mourait, il se voyait, seul assis dans une pirogue sur l’immensité du lac. Le phénomène d’ubiquité est fréquent ; j’avais dix ou douze ans quand j’ai été témoin d’un cas similaire. Un de mes cousins que j’aimais beaucoup était mort à Ouidah, à dix huit kilomètres des bords du lac Ahémé où je me trouvais avec ma mère. J’allais me baigner dans le lac quand je l’ai vu avec son chapeau ; il s’amusait à marcher sur les rails, comme nous le faisions tous et j’ai dit :
« Tiens, Fofo! Tu es venu à Sègboxwè ! Tu viens à la maison ?
« Oui, j’y serai tout à l’heure.
Nous avons bavardé. Quand, rentré, j’ai demandé si Fofo Joujou (son prénom ) n’était pas encore venu à la maison, les questions ont fusé :
« Tu l’as vu où ?
« Là bas, sur les rails, on a bavardé.
« Il était comment ?
Etonné, ne comprenant pas le sens de ces interrogations, j’ai néanmoins décrit comment il était vêtu. Il y eut un silence lourd et j’ai dit :
« Mais qu’est ce qui se passe ? Pourquoi vous me regardez comme ça ?
«…ton fofo est mort avant le levé soleil, à l’aube…
« Je ne crois pas ; moi, je l’ai vu et on a parlé ensemble ! »
Ma mère, ma grand-tante, ma sœur et deux de nos cousins avons pris le train de l’après-midi pour Ouidah ; fofo Joujou était mort ; nous avons vu sur son lit son cadavre avec exactement les vêtements que j’avais vus sur lui, sauf sa casquette accroché au porte-manteau. J’ai été pris d’une fièvre telle qu’on a dû me transporter auprès de mon grand-père pour parer au plus pressé en faisant les cérémonies appropriées : Abikou, j’étais un enfant très fragile né pour nourrir entre trois et onze ans ; passé ce délai, je devrais être consolidé ; l’oracle, m’apprendrait-on plus tard, l’avait prédit quand j’avais deux mois ; j’avais entre onze et douze ans quand mourut mon cousin Joujou ; alors, eu égard au contexte de notre rencontre, on avait craint que je meure : « II va partir…il va nous quitter… » Vous le voyez, je suis encore vivant.
Le même phénomène de rencontre eut lieu quelques heures après la mort de ma mère, à Cotonou ; quelqu’un qui n’en savait encore rien l’aperçut à Ouidah, vint chez elle pour la saluer et on lui annonça son décès ; il conteste, refuse de croire en déclarant :
« Grand-Maman ne peut pas être morte ; moi, je la connais depuis mon enfance ; je l’avait perçue, vêtue comme ceci et cala ; je l’avais reconnue à sa démarche et c’est parce que je suis sûr qu’elle était rentrée de Cotonou que je suis venu la saluer… »
Celui parlait ainsi reprit sa moto, parcourut quarante kilomètres de Ouidah à Cotonou. L’évidence lui donna tort , mais la réalité qu’étaient les vêtements que portait ma mère le jour de sa mort, et qu’il avait vus, je les ai apportés en France ; ils sont encore avec les miens, dans l’armoire à linge. Cet incompréhen-sible phénomène de la bi-location est difficile à accepter ; j’ignore s’il existe en France aussi. Mais prenez l’Evangile : Jésus est mort et enterré, mais Thomas le rencontre quelques jours plus tard et lui parle ; est-il nécessaire d’être mystique pour être témoin de ce fait ?
Quant au comportement de mon père qui vous a étonnée qu’il ne se fût pas « tourné vers le christianisme » quand la mort s’emparait de Comlanvi, je dirais simplement ceci : il est fréquent en Afrique que dans des circonstances particu-lières, drastiques comme celle qui avait dû angoisser mon père, mêmes des chrétiens convaincus recourent aux sources endogènes ; ils retrouvent leurs racines dans les pratiques transmises par leurs pères, ou que l’initiation rendent crédibles.
- Vous écrivez dans L’Initié qu’on trouve aussi les noms premiers dans les Evangiles. Tout se rejoint?
Le Christ ne le disait jamais ; personne n’a su comment il s’y était pris pour ressusciter Lazare, par exemple. « Rien de caché qui ne doive être découvert. » II faut avoir des arguments solides pour ne pas s’enfermer dans un seul texte. En Afrique, il n’y avait et il n’y a rien d’écrit ; aussi, on nous conteste quand nous rapportons des faits transmis par la tradition orale ; qui contesterait Homère en ce qui concerne le passage déjà cité ? Qui mettrait en doute l’ésotérisme de l’Evangile de Saint Jean ?
- Comment concevez vous les deux religions? Comme des parallèlles, les divinités seraient-elles des voisines, certaines en Afrique, d'autre en Occident?
À ma connaissance, sauf dans la Grèce antique, la Rome antique et dans la Gaule décrite par Jules César, i1 n’y a pas de divinités en Occident. En 1961, en Italie, au fin fond de Gênes, j’avais surpris une cérémonie animiste qui m’a laissé pantois : des paysans sacrifiaient un bélier sur des rameaux d’olivier et d’autres herbes, au pied d’un bloc rocheux ; passons ; il n’y a plus de divinité en Occident ; Dieu et son existence sont ancrés dans la conviction des croyants, bien que nul ne l’ait jamais vu ; lisez ou relisez Saint Jean ; mais je ne veux pas plonger dans la métaphysique. Ma mère était vodunsi, mon père, catholique convaincu et franc-maçon convaincu. Il y a des Juifs dans ma famille ; le fils aîné de mon père s’était converti à l’Islam et y était resté jusqu’à sa mort à quatre-vingt ans. Voilà mon milieu, un mélange de convictions religieuses et de spiritualités. Pour ma part, je suis chrétien, mais peu pratiquant : je ne vais pas à la messe tous les dimanches, mais n’hésite pas quand j’en éprouve le désir ; je ne suis pas un initié de la confrérie vodun ; il va sans dire que je respecte cette religion ; jamais je ne la dénigre. Mon choix en politique, c’est le socialisme. Devrais-je le répéter ? Je dois beaucoup à mon père et à mon oncle Akpoto qui m’ont ouvert la Porte de l’Afrique des profondeurs, fondement de ma philosophie ; s’y est ajoutée la pratique maçonnique conformément à la stricte observance du Rituel qui a contribué à faire de moi l’homme que je suis. Tout cela cohabite en moi sans hiatus, sans la moindre friction, ni un atome de contradiction. En mon âme, dans ma conscience d’homme libre profondément indépendant, comme dans ma peau, je me sens très bien. On m’a traité d’animal complexe. Que non ! Le rationalisme, l’occidentalisation et la planétarisation des hommes voudraient uniformiser les être humains. Je ne suis pas un robot. Je tiens à ma différence et la cultive.
- Le personnage de Marc Tingo, c’est vous ?
- Le docteur Kofi Marc Tingo est une construction : synthèse de beaucoup d’Africains connus qui, vivant en Europe, avaient été initiés dans leur pays natal. Je crois vous avoir déjà parlé de ma nature d’Abikou, c’est à dire que je suis né après le décès en bas âge d’un frère et d’une sœur jumeaux. Il faudrait lire la communication du professeur Abioseh M.Porter, à la Conférence d’ALA ( The African Literature Association ), qui s’est tenue à Richmond, en 2001 ; sauf au Bénin, ensuite dans Jeune Afrique/L’intelligent, enfin dans Notre Librairie, la presse francophone, en France, a littéralement enterré le recueil de nouvelles La naissance d’Abikou qu’aux USA, un universitaire américain, originaire de Sierra Leone, a analysé avec une acuité de jugement exemplaire. Il a souligne ce que je crois n’avoir pas omis : dans la mythologie des Fons, des Yoruba aussi, un enfant abikou est censé être le retour de celui ou ceux qui s’en étaient allés en bas âge.
Un abikou est enfant fragile venu au monde pour repartir tôt. D’ou de nombreuses cérémonies, des scarifications. Ma mère tremblait quand je ne me portais pas bien dévoré par des fièvres qui me faisaient délirer. Enfant très surveillé, les consultations de devins se sont suivies jusqu’à mon âge de onze ans ; après quoi, j’étais entré dans la normalité ; je me souviens parfaitement que l’ultime cérémonie eut lieu quand j’avais treize ans et que mes parents avaient moins peur.
Je crois que mon attachement à mes oncles Akpoto et Gbènakpon, Maîtres des initiés qui m’avaient appris énormément de choses, tient à leur rôle autant dans mon enfance que dans mon adolescence. Certains Africains me jalousent qui disent : « Vous avez de la chance ; vous avez appris tellement de choses… »
Oui mais c’est aussi parce que j’ai toujours été…je suis toujours curieux d’apprendre, de comprendre, de savoir et que je pose des questions sans jamais chercher à embarrasser celui qui sait, ni à forcer la porte qu’on ne veut pas m’ouvrir. Quand j’assistais à une cérémonie, j’observais, posais de temps en temps des questions, demandais si je pouvais aider. Parfois, la réponse était : « On va sacrifier un coq, je vais te montrer comment t’y prendre…Attention, il ne faut pas faire comme ça, mais laver d’abord ses pattes ; il ne faut pas lui couper le cou, mais le déchirer en ouvrant son bec pour que le sang coule en jaillissant, etc. » Le rituel se déroulait, j’apprenais en y participant.
- Dans Les Appels du Vodou, le personnage d'Agblo respecte totalement les anciens et les ancêtres. Dans Notre Librairie de Mars 2000, Franck Nyalendo écrit à propos de la nouvelle La Naissance d'Abikou: «On se demande si Abikou, l'enfant anarchiste, ne correspond pas à une soupape de sécurité aux structures pesantes de la gérontocratie africaine.» C'est vrai que dans L'Initié les étudiants sont assez révoltés, comme dans le Chant du Lac.
Franck Nyalendo a vu juste en soulignant l’anarchisme d’Abikou avant sa naissance ; en France, il est, avec Dieudonné Gnammakou, dans Jeune Afrique/L’intelligent, un des rares journalistes à avoir analysé ce livre ; Abikou dans le ventre de sa mère lui tient un langage terrible, subversif ; deux psychanalystes m’ont dit, l’un :
« Œdipe s’est réalisé en sachant qui était sa mère ; l’inceste a été consommé… » J’ai répliqué :
« Sans doute, mais sans le désir de sa mère ; l’inceste en tout cas n’était pas mon intention, il n’y avait pas un tel objectif quand je créais cette nouvelle. Ce qu’écrivain je voulais, c’était d’envisager le genre de conversation qu’il pourrait y avoir entre un enfant et sa mère avant la parturition. » L’autre didacticien a dit :
« Le problème posé est important ; vous savez aussi bien que moi que dans les textes des Tragiques grecs, Œdipe ne savait pas si celui qu’il avait tué était son père, ni, si Jocaste, qu’il a épousée parce qu’il avait triomphé du Sphinx, était sa mère ; votre Abikou, lui, savait ce qu’il faisait avec sa mère ; qu’elle soit consentante ou non, Abikou dans son ventre régnait en force ; il était en position de force ; et puis,
(1) art. "la religion de l'Afrique Noire" de D. Zahan in Histoire des religions, vol.llL les religions constituées en Asie et leurs contre courants; les religions chez les peuples sans tradition écrite; mouvements religieux nés de l'acculturation, sous la direction de H.C. Puech, Ed. Gallimard, coll. "Encyclopédie de la pléiade", Paris, 1976.