Gnimdéwa ATAKPAMA. Le Gri-Gri international |
Je vous offre « Africains si vous parliez » qui regroupe quelques textes de combat du regretté romancier et essayiste Mongo Béti. Comme lui, vous semblez prêcher dans le désert du village françafricain…
J’ai connu Mongo Beti ; je crois même lui avoir écrit deux ou trois fois et qu’il m’avait répondu, quand il vivait en France ; d’autre part, nous nous étions, rencontrés dans un colloque un peu houleux où nous avons pu accorder nos violons pour défendre les mêmes idées.
Intellectuels africains, écrivains et francophones, créateurs de nos œuvres en utilisant la langue française, nous contribuons autant à l’ancrage qu’à l’expansion du français dans nos pays au détriment de nos langues africaines, hélas ! sans lecteurs. Sans lecteurs parce qu’à l’époque coloniale, tout avait été programmé pour prohiber l’enseignement tout au moins d’une ou de deux langues africaines assez flexibles pour servir de vecteurs ; si ça avait été fait, nous pourrions aujourd’hui, entre Africains francophones, utiliser l’une ou l’autre langue africaine pour s’entendre entre nous, sans abandonner le français qui continuerait de nous être absolument utile sur le plan international. La prohibition des langues africaines de l’enseignement scolaire par le colonialisme nous à compressés dans la situation que voici, magistralement décrite par Homère, dans l’Iliade :
« Et peut-être un jour dans Argos tu tisseras la toile pour un autre
Et tu porteras l’eau de la Messéis ou d’Hypérée,
Bien malgré toi, sous la pression d’une dure nécessité. »
Nécessité, c’est l’anankè en grec ; je le répète en prenant mes responsabilités : l’oppression coloniale a empêché les Africains francophones d’apprendre, par le truchement de l’enseignement primère, la maîtrise d’au moins une de leurs langues maternelles ; la conséquence politique en est, par nécessité, ils sont obligés de s’entendre entre eux en s’exprimant en français, quand ils ne sont pas de la même ethnie linguistique. Ce qui, sur un autre plan, est inique et déplorable, c’est l’ostracisme dont sont victimes dans les media, de la part des coteries qui les régentent, les œuvres des écrivains africains francophones qui ne sont pas éditées par des Maisons d’éditions qui ont largement pignon sur rue ; ainsi, nous n’existons ni à la télévision, ni dans les journaux même si nous en sommes des abonnés, ni dans les autres medias de l’Hexagone, sauf Africa n°1, éventuellement RFI.
Est-ce que vous suivez la chronique littéraire ( Journaux, TV, Radio et consorts ?) La rentrée littéraire se fait sans nous. Monsieur Bernard Pivot n’invitait pas de Nègres. Monsieur Guillaume Durant non plus. Soyons juste : la seule fois que Monsieur Pivot avait invité Mongo Beti, l’entretien a tourné court parce que l’excellent écrivain camerounais a eu le malheur de déclarer, d’entrée, qu’il n’avait jamais invité à cette émission. Des années plus tard, ce fut Henri Lopès, Congolais, ambassadeur, ancien Premier ministre, ancien haut fonctionnaire à l’Unesco qui se verra offrir selon son propre terme, un « strapontin » dans cette émission. Mon constat-conclusion? En France, les écrivains africains francophones ne sont pas tolérés dans les moyens d’information, ils en sont ostracisés. A Uzès (dans le Gard où je vis) un ami français droit du sol, droit du sang et écrivain m’a dit :
« Olympe, moi aussi et nombre d’entre nous sont ostracisés par les media de notre pays par la coterie dont tu parles ! »
J’ai rétorqué : « Dans quelle mesure, toi, Jean-Louis et tes compatriotes, en Languedoc et à Paris, vous contribuez à l’enseignement du français en Afrique, non seulement francophone, mais aussi anglophone ? »
Il n’y a pas eu de réponse. A la tribune lors d’une semaine du Livre à Toulon, j’ai rouvert la marmite de calalou de notre ostracisme ; Yves Berger ( que Dieu ait son âme), alors Directeur littéraire chez Grasset, a réagi en citant les écrivains africains francophones ayant obtenu, qui le prix de l’Académie française, qui, le Renaudot, qui celui de la Francophonie, et de conclure : « je peux confirmer, cher ami Olympe, que les medias de France n’avaient pas manqué de s’en faire l’écho. »
J’ai posé la question à laquelle il n’a pu répondre, mais qui a fait rire :
« Mais enfin, Yves, les trois hirondelles que tu viens de lâcher feraient-elles le printemps ? Ce n’est pas parce que trois Nègres auront obtenu des prix que le problème sera résolu.»
Il m’a dit plus tard que j’étais « dur, même cruel ! » et j’ai livré un autre constat :
« Yves, je t’aime bien, mais admets qu’aujourd’hui, dans la presse de ton pays, quand certains critiques s’avisent de présenter l’ouvrage d’un auteur africain, c’est frustrant, une vraie catastrophe parce que, très souvent, c’est le recyclage de vieux dossiers de presses. Résultat : du poncif. »
A un jeune écrivain, Mongo Béti donnait l’avertissement suivant :
« Attends-toi à être toujours le jeune écrivain africain quelque soit ton âge.»
Bien sûr. Ce que veulent les gens, c’est de trouver le nègre de service dont on dira qu’il est le Voltaire, le Rabelais ou la Céline de l’Afrique. Pour eux, nous ne pouvons pas exister par nous-mêmes ; au pays natal, les auteurs de la bibliothèque de mon père et celle de Jacob Adegun, mari de ma marraine, qui me semblent aujourd’hui avoir été à la base de ma vocation d’écrivain, étaient : Rabelais, Voltaire, Rousseau, Renan, Pouchkine, Tolstoï, Dostoïevski, George Eliot, George Sand et Anatole France ; mon père m’avait dit un jour ceci que j’ai fait répéter par le personnage de Kouglo qui déclare à Irène[1] :
« Ecoute, Amie : mon père me l’avait dit et je m’en aperçois en France : « La reconnaissance des fondements de l’acculturation chez un Africain, ça permet, à un Français de souche, de retrouver, en la personne d’un tel Africain, un pur produit de la civilisation des Blancs. »
Traiter de Voltaire, Rabelais ou Céline de l’Afrique un Africain couronné fait le bonheur de certains écrivains qui brossent bien l’événementiel. Tant mieux pour eux, mais je préfère rester moi-même. Quand, aux éditions Plon Monsieur Orango, je crois, avait manifesté son désir de publier Les Appels du Vodoun[2] avec une préface pour des raisons que j’ignore, par « un spécialiste des problèmes des cultes en Afrique », j’ai refusé, bien que, sincèrement, il m’eût été aussi agréable qu’utile d’être édité chez Plon. Finalement, ce sont, hélas ! les éditions L’Harmattan qui ont publié ce roman en le truffant de coquilles, de fautes d’orthographe, de syntaxe aussi, allant jusqu’à écorcher huit fois le nom de ma mère. J’ai rompu le contrat après une lutte très serrée contre le Directeur.
Vous êtes un écrivain prolifique. Tous les jeunes africains connaissent votre nom mais très peu peuvent parler de votre œuvre. C’est bizarre, non ?
Je ne me plains pas : Un piège sans fin est sur le terrain depuis 46 ans ; même en France, des extraits en existent dans des manuels scolaires ; peu d’Africains aujourd’hui quinquagénaires ignorent ce roman qualifié de « tragédie grecque en Afrique noire » par le regretté Wilfried F. Feuser, un Allemand. L’Initié fait aussi son chemin, puisque revu, corrigé sans la moindre modification des faits et des idées, il a été réédité en 2000.
Si en Afrique « très peu de jeunes peuvent parler de mes œuvres », la faute en incombe autant à la diffusion qu’au prix de vente des livres des auteurs africains. Tenez, « invité de marque » du président Abdou DIOUF, Secrétaire général de l’OIF au Xème Sommet de la Francophonie à Ouagadougou, je me promenait dans des rues en compagnie de ma femme ; avisant une sorte de Bibliobus, elle a dit : « Tiens ! allons voir ce que les gens lisent. » Nous entrons dans le véhicule le long d’un boulevard d’une propreté exemplaire ; en regardant les litres des ouvrages sur les rayonnages, nous avons constaté qu’il n’y avait pas celui d’un seul auteur africain, pas même Murekatete[3] de Monique Ilboudo sur le Rwanda, tellement bien écrit, d’une vigueur et d’une facture tragique telles que je lui aurais volontiers consacré un article, si, comme dans les années 50-65, la presse de l’Hexagone acceptait encore mes articles. Mme Ilboudo est ministre ; en France, ailleurs en Afrique, on n’aurait longuement jacté sur un ouvrage, même médiocre, consacré à un tel sujet par un homme politique sans talent. Monique Ilboudo avait prouvé les siens dans son roman Le mal de peau[4] que j’ai beaucoup aimé. Qu’avons-nous vu dans le Bibliobus de Ouagadougou ? Majoritairement, des ouvrages d’auteurs français bon teint, des livres de cuisine aussi, des traductions - américain, anglais, allemand et quelques russes-.Un tel constat dans le pays hôte d’un Sommet de la Francophonie s’apparente à un symptôme. Un autre fait : l’année dernière, un thésard de la RDC qui consacre son travail à je ne sais plus quels aspects de mes œuvres m’a envoyé un e~mail m’informant qu’il n’avait pu trouver aucun de mes livres au Centre culturel français de Kinshasa ; d’où des commandes chez Amazon.
Il y a des centres culturels français, américains ou allemands un peu partout sur le continent africain. C’est très gentil. Voire très utile ; mais puisque nous sommes francophones en Afrique francophone, pourquoi nos livres d’écrivains, tous nos livres n’existent-ils pas dans les Centres culturels français, afin que les Africains sur le terrain puissent avoir accès à nos créations littéraires essentiellement campées sur le sol africain ? Créer, parallèlement au Centre culturel français, un Centre culturel africain dans un de nos pays serait la violation du Pré-Carré ; d’avoir soulevé une telle idée dans C’était à Tigony[5] m’a valu des quolibets : « les élucubrations d’un aristocrate…» ; « rêves d’un vieux gauchiste, fils de famille… »
En somme, nous ne serions pas même présents dans nos propres pays. C’est dire jusqu’où va le processus des exclusions qui m’a fait penser au philosophe Emmanuel Levinas qui a écrit fort justement :
« Revenir à soi, ce n'est pas s'installer chez soi, fût-on dépouillé de tous acquis; c'est, comme un étranger, être pourchassé jusqu'à chez soi, contesté dans son identité et dans sa pauvreté même. »[6]
On nous chasse de chez nous. Mais le dis très clairement : la lecture, la culture générale font partie des fondements du développement économique, sociale et de l’initiation à la politique en vue de la défense de la Cité. C’est dire que rien dans ce domaine ne marchera, aussi longtemps que nous dépendrons de l’ex-« Mère-Patrie. » A coup sûr, il y aura toujours des lobbyistes pour noyauter le terrain et qu’on ne se méprenne pas : en font partie des Africains qui, comme l’a écrit John Milton, « pour l’amour de leurs ventres, se faufilent, rampent et grimpent dans le troupeau. » Il y a aussi le prix du livre qui décourage. Quel parent paysan a les moyens de dépenser à 22, 20 ou 15 € pour acheter un seul livre à son enfant ?
Il existe bien une solution pour renverser la tendance, non ?
D’abord les maisons d’éditions « africaines » devraient…doivent penser à s’organiser et se doter de comités de lecture dignes de ce nom, afin de ne pas passer à côté de bons manuscrits. En 1959, les éditions Stock ont accepté le manuscrit de Un piège sans fin refusé par Présence Africaine ; la première édition épuisée, les éditions Stock n’ont pas voulu rééditer ce roman, sous prétexte qu’il était « violemment anti-colonialiste », appréciation qui figure dans le Larousse, en trois volumes. Aurais-je dû faire des concessions au colonialisme ? Homme à ne rien renier de ses écrits, j’assume pleinement ce jugement. Alioune Diop que je connaissais m’a contacté pour me dire : « on a fait une erreur stratégique sur ton œuvre. Donne-le moi » Par amitié, voire par tendresse, j’ai accepté parce que c’était Alioune. Aujourd’hui, à Présence Africaine, Un piège sans fin en est peut-être à sa 6ème ou 7ème réédition. Traduit en anglais, et en slovène, il était inscrit à l’Institut Gorki, à Moscou. Le chant du lac est mon second roman publié par Présence Africaine ; paru en 1965, l’ouvrage a été couronné en 1966 par le Grand prix littéraire de l’Afrique noire ; Driss Chraïbi (écrivain maghrébin) l’a adapté pour France Culture où il a été joué par les célébrités négro-africaines tels que Douta Seck, Bachir Touré, Toto Bisinth, etc. Le Chant du lac est traduit en russe, en tchèque aussi, ce qui m’a valu d’être invité à Moscou et à Prague ; il est actuellement en cours de traduction en grec et j’ai reçu des pages de cette traduction.
Vous me parlez d’éditeurs africains ? Il n’y en a guère, hormis Présence Africaine ; quelques nouveaux venus essaient de faire de leur mieux, mais il faut en finir avec le petit artisanat, les prétextes de manque de moyens financiers qui font étouffer de bons manuscrits, ou la réédition de bons ouvrages épuisés sans cesse demandés par les lecteurs ; je sais qu’il y a chez certains éditeurs africains des préférences qui font laisser en carafe la publication de l’œuvre d’un auteur africain, même très connu.
Dans ce cas qu’est-ce que fait l’auteur ainsi traité ?
Tout dépend de sa personnalité ; moi, je tranche vite, romps le contrat afférent au manuscrit et vais ailleurs, ou bien, j’autoédite quand j’en ai les moyens. Etouffer l’édition ou la réédition des créations littéraires valables, c’est contribuer à les cadavériser, alors que nul n’ignore que le livre doit faire partie des noyaux durs de l’industrie culturelle. Il appartient aux décideurs politiques en Afrique de créer des structures de distributions et des centres culturels africains. Enfin, il faudrait que tous les quinze jours au moins, les critiques africains s’expriment sur les livres publiés par les auteurs africains.
Vous donnez l’impression de revenir sur vos premiers écrits. A titre d’exemple, dans L’Initié, vous peigniez une Afrique fruste où l’apport des Blancs est bénéfique. Alors que dans votre dernier roman, C’était à Tigony, vous invitez le continent noir à se méfier des pays du Nord. Avez-vous perdu vos illusions ?
Pas du tout ! Il faudrait bien relire L’Initié, publié en 1979, revu, corrigé, débarrassé des coquilles et réédité en 2003 sans que j’y aie modifié un iota des faits et des idées qui figuraient dans le manuscrit de ce roman écrit aussitôt après la parution, en 1960, de Un piège sans fin, mon premier roman publié, le vrai premier étant Années du bac de Kouglo ; si certains chapitres d’Un piège sans fin dénonçaient le colonialisme, en revanche, L’Initié incitait les Africains à ouvrir les yeux sur nos problèmes et peint le portrait en pied d’une époque.
Le docteur Tingo est l’alter ego du vendeur de journaux de C’était à Tigony dont 45 exemplaires ont été envoyés à la presse française qui n’en a soufflé mot. Serait-ce parce que je pose la question simple mais fondamentale que voici : « dans quelle mesure les Africains qui ont les moyens pourraient-ils investir dans leurs pays » ? Il faudrait bien lire ce roman contestataire, voire subversif où quatre millions de personnes sont descendues dans les rues du pays Wanakawa dont la capitale est Tigony ; le chef de l’Etat fut contraint d’aller à Canossa ; dans le contexte des événements politiques en Afrique, ce roman était en avance de six mois sur la Côte d’Ivoire. Ceux qui voulaient m’enfermer dans le Vodoun ont été surpris, ne s’attendant pas du tout de ma part à une telle irruption dans l’arène politique ; les lecteurs perspicaces de mes autres romans et nouvelles savaient que je suis un écrivain politique. Je n’ai pas changé d’optique et vous en seriez convaincu si vous lisiez bien As-tu vu Kokolie ? Je suis de mon époque, mais fondamentalement, je n’ai pas changé : bien que produit d’une aristocratie je n’aime pas l’ordre établi. Je suis militant de gauche ; mon premier bulletin de vote en 1949 était pour Mendès France et je n’ai pas changé de camp.
Vous qualifiez votre passage (de 20 ans) à l’Unesco de perte inutile de temps. Comment cela se fait-il ?
Je préfère ne plus en parler.
Mais…j’insiste.
Dans ce cas, je vous renvoie au bel ouvrage qu’est L’Afrique des profondeurs. 40ème anniversaire d’Un piège sans fin. Mélanges offerts à Olympe BHÊLY-QUENUM[7] C’est le travail d’une importante brochette internationale de chercheurs et d’universitaires ; j’ai eu l’occasion, dans une interview, d’expliquer pourquoi l’Unesco est exclu de mon CV. J’ai même cité des noms.
Est-ce que les intellectuels noirs ne souffrent pas de schizophrénie ? Au moment où on voudrait vous entendre sur les incendies de logements insalubres abritant les Noirs, les expulsions…vous animez une conférence de presse sur le vodoun!
«Animer une conférence de presse»? Certainement pas: depuis l’année dernière le propriétaire d’un excellent restaurant africain, en l’occurrence Le Sodabi, enseigne bien de mon pays natal, m’avait invité à faire un exposé sur le Vodún ; il s’agit autant de culte que de Culture et vous avez pu remarquer la présente de la Diplomatie béninoise : Mme Monnou, qui représentait son mari, l’ambassadeur, Mme Elisha, Conseiller culturel, etc. Fils d’une Grande Prêtresse vodún, une trentaine d’années durant j’avais effectué des recherches en sociologie et en anthropologie culturelle avant d’en présenter le résultat à la Sorbonne ; ç’aurait été incongru de refuser de parler d’un tel sujet devant des Africains et des Européens.
« Incendies de logements insalubres abritant les Noirs, les expulsions… »
Ma femme et moi avions vécu plus de trente ans dans la région parisienne (Epinay, Gonesse, Poissy) avant de nous retirer en Languedoc, dans un petit village à 850 km de Paris, d’où par Internet je manque rarement une occasion valable pour intervenir dans des problèmes politiques ou sociaux concernant les Noirs en France. Quels journaux, africains ou franco-africains, relaient mes textes parfois reproduits au Bénin, voire ailleurs en Afrique ? Un exemple ? Quand Nicolas Sarkozy a eu déclaré, puis réitéré sur les medias qu’il y a plus de médecins béninois en France qu’au Bénin, j’ai envoyé à des journaux que je lisais, voire ceux dont j’étais un abonné depuis des lustres, un texte dans lequel j’expliquais au ministre de l’Intérieur que les médecins en question sont Français ; leurs grands-pères, pères ou oncles avaient participé, ès qualités « Soldats sénégalais », à des guerres qui n’étaient pas celles des Nègres ; je ne crois pas que le pays d’origine de la famille Sarkosy aussi fût une colonie française dont les hommes auraient été zigouillés dans ces guerres-là.
Avez-vous lu mes propos dans un journal de France ? Vous imaginez les 2 ou 3 Nègres que nous sommes dans deux villages manifester dans la rue au sujet des « incendies de logements insalubres abritant des Noirs, les expulsions » ? Je suis venu à Paris, invité du Restaurant Le Sodabi qui a assumé les frais de mon déplacement de plus de 1600 km ; solidaire de tous les Noirs menacés dans leur vie en France, j’ai assisté, dans une rue du 20ème arrondissement, à une expulsion d’Africains logés dans un immeuble apparemment sein, taudis innommable à l’intérieur. Naturellement un peu badaud, j’ai abordé un policier et il m’a informé :
- C’est des sans papiers !
- Et ils vivent dans ça, en France dans un quartier de Belleville. Décidément, rien n’a changé depuis 1958.
Il eut du mal à croire que je suis en France depuis si longtemps et voulut en savoir davantage. - De 1948 à 1956, Africains et Maghrébins avaient des chances de trouver des logements décents ; aujourd’hui… »
Dieu merci, je suis propriétaire de ma demeure ; en 1958, muté de Normandie en région parisienne, j’ai dû vivre huit mois entiers sans logement parce que je suis nègre ; né français, professeur de Lettres en France, époux d’une Normande droit du sol droit du sang, restée là-bas parce qu’elle attendait notre troisième enfant, je dormais sur un matelas, à même le sol, chez mon oncle, alors Sénateur, père de cinq enfants. Ni place ni lit pour une autre personne, mais il y avait un matelas et je m’en contentais. Il m’a fallu écrire au ministre de l’Education nationale, M. Fouchet, en menaçant de quitter mon poste de prof. de lettres classiques pour qu’on m’attribue un logement. Vous voyez l’évolution des choses depuis 1958 ?
C’était à Tigony pose, entre autres, la question de savoir pourquoi, en France, quantités d’Africains sont parqués dans des ghettos, des taudis dangereux pour leur vie, alors qu’en Afrique, mêmes des Blancs hors la loi règnent en maîtres. Dans ce roman, un Africain, haut gradé de la police, qui avait travaillé en France avant de réintégrer le bercail, fait observer que s’il fallait traquer tous les Blancs sans papiers, il n’y aurait pas assez d’un charter pour les rapatrier. Vous faites bien de vous interroger sur l’attitude des intellectuels. Un proverbe fon mon ethnie, dit : l’unanimité d’un pays ne rit pas à l’unisson, il y a toujours quelqu’un qu’un deuil écrase. D’accord, mais peu importe, journalistes, agressez les intellectuels, agressez-nous : il y a des compradors qu’il faut faire sortir du bois. Il faudrait, en France, un Mouvement bien structuré qui ne laisse aucun répit aux intellectuels africains.
[1] Années du bac de Kouglo, édits Phoenix Afrique. Lecce (Italie) 2003. Il s’agit de mon vrai premier roman écrit en 1950-1951, après ma rencontre en 1949 avec André Breton.
[2]Edits L’Harmattan. Paris 1994.
[3] Edits Le figuier Bamako/ Fest’Africa Lille 2000.
[4] Edits Le Serpent à plumes. Paris. 2001.
[5] Edits Présence Africaine, Paris. 2000.
[6] Emmanuel Lévinas. Entre‑nous. Essais sur le penser‑à‑l'autre.
[7] Edits Phoenix Afrique.