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Olympe BHÊLY-QUENUM'S WORKS DESERVE TO BE KNOWN
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Interview croisée Marion Laval Jeantet et Olympe Bhêly-Quenum.

Réalisée par….Africa N°1



ED : Qu'est-ce l'animisme? J'ai lu dans vos écrits, Olympe Bhêly-Quenum, que vous avez rencontré chez les populations occidentales des pratiques animistes...



OBQ : On parle d’animisme lorsque les gens adorent, par exemple, un arbre tel que l'Iroko, scientifiquement appelé chlorophora excelsa; c’est l'équivalent du chêne. Immense,parfois plus que centenaire, il sert de support à une divinité et est alors considéré comme un vodún. Dans ce cas, au Bénin, chez les Fon (une des ethnies du pays) il est nommé AtínmÉvódún et ses initiés le nomment Hunvø en y percevant, disons pour être simple, un principe vital, âme qu’on désigne par le mot yÈ c’est-à-dire âme ; c’est le yÈ qu’on vénère dans l’iroko quand on dépose des sacrifices à son pied. Nous voilà à pieds joints dans l’animisme ; l’explication la plus intéressante que j’ai pu en lire dans un ouvrage européen est dans le dictionnaire de Ségouroula, prêtre d'origine basque qui avait vécu plus de trente-cinq ans au Dahomey, (Bénin.) Il explique qu’Iroko « fait partie de certaines divinités, au même titre que le serpent royal et le python.» Je l’approuve.



ED : Donc la religion vaudou c'est une religion animiste...



OBQ : Je ne pense pas qu’on pourrait considérer l'animisme comme une religion : ce serait simpliste. L'animisme, c'est avant tout adorer le yÈ (l’esprit) des morts ou de quelque chose. Il faudrait lire ou relire Le Boli[1], mais aussi Le veilleur de nuit[2].



ED : Est-ce qu’on ne peut pas le définir comme un ensemble de pratiques?



MLJ : Je dirais que c'est une manière de penser. L’animisme a été terriblement mal traité par les religions monothéistes en Occident, parce qu'elles avaient peur de perdre leur pouvoir face à l'existence de l'animisme. Mais l'animisme c'est selon moi une capacité de communiquer avec l'invisible et de concevoir l'invisible comme quelque chose de beaucoup plus complexe qu’un Dieu et un diable. C'est une manière de concevoir l'au-delà comme quelque chose qui contiendrait aussi les âmes de tout ce qui a existé sur Terre, y compris des entités qui peuvent être végétale comme l’Iroko, ou animale, etc... Ce sont des entités auxquelles on n'a pas accès de manière directe dans des religions monothéistes.



OBQ : C’est exact ; c'est pour cela que je dis : l'animisme dans le culte et la culture vodún est tout à fait autre chose. L’oubli ou l’ignorance de cette distinction fondamentale fait commettre des erreurs assez graves donnant lieu à des interprétations fantaisistes.



MLJ : Il y a mille manières de communiquer avec l'invisible. Le vaudou est une manière spécifique. Ce que je trouvais très intéressant quand on écoutait les sorciers comme Tatayo chez les Bouti, il dit "même dans la Bible on dit qu’il y a beaucoup de portes pour rejoindre la Jérusalem céleste, et après tout, on peut imaginer que ces portes de communication avec l'au-delà ne sont pas seulement des portes chrétiennes. Le sacré est dans beaucoup de possibilités.



ED : Alors quand le colonisateur est arrivé, il a fait table rase de toutes ces croyances, multiformes en divinités. Du coup aujourd'hui beaucoup d’Africains ne parviennent pas à assumer et leur animisme originel, ni les religions importées.



O B-Q : Dans certains pays, le colonisateur n'a jamais pu empêcher des Africains, chrétiens ou musulmans, de recourir aux traditions endogènes, ni aux pratiques traitées de magiques par les Blancs, par des Africains acculturés aussi ; je pense ici à l’Iliade[3] que Simone Weil qualifia de « Le poème de la force » ; on y lit les vers que voici, dont je préfère la traduction de l’admirable philosophe que fut Simone Weil à la mienne :



« Et peut-être un jour dans Argos tu tisseras la toile pour un autre

Et tu porteras l’eau de la Messéis ou d’Hypérée,

Bien malgré toi, sous la pression d’une dure nécessité. »



Nécessité, c’est l’anankè en grec ; la pression, voire l’oppression coloniale avait empêché les Africains francophones d’apprendre, par le truchement de l’enseignement, la maîtrise d’au moins une de leurs langues maternelles ; la conséquence politique en est que, par nécessité, ils sont obligés de s’entendre entre eux en s’exprimant en français, quand ils ne sont pas de la même ethnie linguistique. En ce qui concerne « animisme originel », il y a parfois des faits surprenants ; un exemple en est, au Bénin, la basilique de l’Immaculée Conception, à Ouidah, ma ville natale, où cet édifice catholique en face du Bois sacré du Python en tant vodún, est érigé sur un terrain qui, bien que dans le domaine des divinités, fut offert à l’Eglise. J’ai su, dans ma famille maternelle mais aussi par Daágbó XunÒ[4] qui fut un ami jusqu’à sa mort en 2004, que des adeptes du vodún avaient participé au creusement des fondations de la basilique. Par ailleurs - ce qui n’a jamais été un secret au Bénin -, Monseigneur François Steinmetz, qui avait beaucoup étudié et compris les problèmes du vodún au Dahomey, n’était pas fâché qu'il y eût, et il en a encore, des descendants et descendantes d'adeptes de cultes animistes dans le clergé catholique.



MLJ : C'est ce qu'on pouvait voir aussi chez les Pinvi, au Gabon, où on disait qu'on sacrifiait un enfant aux Bouti, et un enfant à la religion chrétienne. Ainsi on faisait le partage. Mais la manière dont la colonisation a tenté d'écraser les religions animistes était surtout politique. Il y avait toujours cette peur que le pouvoir ne s’installe pas à cause d’existences autonomes de religions et d'idéologies. On a la même chose en Occident quand au 14e siècle il y a eu le début des chasses aux sorcières. C'est-à-dire quand on voyait que la justice villageoise se faisait avec des systèmes animistes partout en France, l'Eglise évidemment a lutté contre ça. C'est arrivé de la même manière en Afrique pendant les périodes coloniales. Mais là où c'est pernicieux et dangereux, c'est lorsque les gens veulent suivre l'exemple occidental. Ils oublient que des traditions sont restées, des traditions qui ont une très grande valeur, et qu'il ne faudrait pas nier sous prétexte qu'elles ne sont pas à l'image de la modernité.



OB-Q : Il n'y a pas que la religion. Dans mon pays, quand par un Coup d’Etat Monsieur Mathieu Kérékou a eu pris le pouvoir, ça a été pour instaurer ensuite un régime marxiste-léniniste. Lui aussi a essayé de lutter contre le vodún et ce fut un échec cuisant. Pourquoi ? Très simple : de la piétaille aux haut gradés, l’Armée, la Police et la Gendarmerie comportaient des gens dont les parents ou grands-parents étaient ou avaient été grands prêtres vodún. Que le président de la « République populaire du Bénin » eût demandé à des corporations qu’il avait sous ses ordres d’empêcher les vodúnsi[5] de pratiquer leur culte, c’est qu’il n’avait rien compris à la sociologie, ni à l’anthropologie culturelle. Quand ceux qui devaient obtempérer au diktat du marxiste-léniniste étaient allés dans les villes telles qu’Abomey, Allada et Ouidah, ils n’y ont subi qu’échec et railleries. Il appert ainsi qu’après le colonialisme, le néo-colonialisme de certains dirigeants africains a aussi mordu la poussière.



MLJ : Sauf que quand on lit X qui a écrit l'Arbre fétiche, où personne ne veut couper un Iroko, on se rend compte que les valeurs occidentales de l’économie et de l'importance de l'argent ont quand même raison de l'arbre fétiche qui est quand même tué. Et c'est ça l'horreur.



O B-Q : Après avoir écrit ce genre de livres, certains ont évolué ; c'est leur problème ; évolution, ou regret de l’acculturation contre laquelle ils avaient prétendu vouloir lutter ? Cette catégorie d’intellectuels africains n’hésite guère à s’infiltrer dans les arcanes de l’Opus Dei, au lieu de se battre pour faire mieux comprendre et connaître les valeurs tant cultuelles que culturelles de ce que j’appelle Afrique des profondeurs. Est-ce grave ? A chacun ses choix.



MLJ : Ils sont acculturés par une culture standard, qui a tendance a nier la réalité de tout ce qui préexistait, et c'est là qu'est le danger parce que l'animisme n'est pas un danger en soi, c'est une richesse.



ED : MLJ, qu'est-ce qui vous a poussé à en savoir davantage sur les religions africaines?



MLJ : Au départ je m'intéressais aux religions africaines parce que dans la culture corse dont je suis l'héritière, il y a tout un travail sur les objets, les prières, les paroles jetées, les exorcismes etc... qui ressemble énormément à certains systèmes, notamment ceux de sorcellerie forestière, qu'on retrouve au centre de l'Afrique. Globalement j'étais intéressée de retourner aux sources, or ce sont des sources qui chez nous en Corse disparaissent vite parce que seuls quelques vieux les détiennent aujourd'hui et ils les transmettent très peu. Je suis allée vers l'Afrique parce que c'est un moyen de recommuniquer même avec son propre invisible. J'avais vu dans un reportage un chaman inuit, un sorcier du nord du Canada, qui allait au Pérou pour essayer de retrouver la communication avec l'invisible dans une autre plante qui était l'ayawachka, parce que le chaman qui devait le lui apprendre était mort et il n'avait pas d'autre moyen autour de lui. Je pense qu'il peut y avoir une grande solidarité de la communication avec l'invisible qui permette que tout ce qui a perduré à travers les âges ne soit pas perdu sachant qu'aujourd'hui c'est quelque chose qui a une grande valeur au niveau de la conscience. Je pense que si on avait davantage conscience de la présence de ce monde invisible, il y aurait certainement moins de corruption, ou moins d'erreurs faites ici-bas.



O B-Q : Vous parlez d’or. En Europe, quand, au cours d’une conférence, je fais référence à l’action d’un BòkÓnÒ[6] (Bokonon), il y a aussitôt scepticisme, ironie et moqueries de la part des Blancs ; mais, du tac au tac je renvoie les intéressés à des fondements de leur propre culture ; en voici, dans Plutarque[7], un exemple que pas un BòkÓnÒ du Bénin ou Babaláwo chez les Yoruba ne contesterait : l’empereur Néron était allé consulter à Delphes l'oracle sur une prédiction des astrologues qui lui annonçaient qu’il serait dépouillé de l’empire. Voici la réponse, équivoque comme celles des oracles : «Prends garde de la soixante-treizième année.» N’empêche qu’un tel avertissement a fait croire à Néron qu’il régnerait tranquillement au moins jusqu’à l’âge de soixante-treize ans ; or c’est quand il a eu soixante-treize ans que Galba l’a détrôné.

Au Bénin, Fá[8] ( Ifá ou ?rúnmìlà chez le Yoruba) ne se serait pas exprimé autrement que l’Oracle de Delphes. Je suggèrerais aux Gaulois sceptiques de s’informer dans le creuset de leur propre culture ; chez Homère, on lit un chapitre de l’Odyssée où Ulysse dit qu’il doit « un sacrifice aux dieux d’Afrique » ; plus tard, chez Platon ou Xénophon, quand on a eu demandé sa dernière volonté à Socrate, sa réponse était qu’il devait un coq à Esculape et qu’il voulait le lui offrir avant de boire la ciguë ; on n’a pas besoin d’être anthropologue pour établir des analogies entre ce qui a cours dans l’Afrique d’aujourd’hui et se qui se passait dans la Grèce antique. Qu’on aille donc au Japon, technologiquement performant, où des coutumes et pratiques ancestrales perdurent même chez des intellectuels et technocrates de haut niveau.



ED : Pourquoi un Africain vit très douloureusement un rejet de sa culture animiste, en même temps qu'il s'approprie la religion catholique ou d'autres religions ?



MLJ : Il faut dire ce qui est. En Occident il y a un très fort rejet de tout ce qui est animiste ou ésotérique, même religieux. En France on a une tradition de trois siècles de rejet de la religion dans la vie sociale...



ED : Pourquoi, parce qu'elle a fait beaucoup de mal?



MLJ : Je pense que tout ça au départ c’était une question de pouvoir. A partir du moment où il y a eu un pouvoir religieux en France, il s'est retrouvé en opposition avec un pouvoir politique. On n'a pas trouvé d’autres solutions que d'anéantir l'idée même qu'il y ait une religion, un au-delà, etc... Aujourd’hui on a érigé la science comme nouvelle religion.



ED : Ce qui continue de causer beaucoup de dégâts, aussi bien sur les populations françaises qu'ailleurs...



MLJ : C'est ce qui nous a poussé à créer cette notion d'ethnopsychiatrie. A un moment on s’est retrouvé avec une incompréhension de ce dont parlait les Africains ou Maghrébins sur leurs problèmes ésotériques face à la justice et autres. Il a fallu comprendre toute la logique qui était derrière tout cela et on a créé une discipline qui essayait de lier les questions de psychologie et celles d'ethnologie. Mais même cette discipline, qui est pourtant très valorisée sur un plan universitaire, est toujours sujette à caution dans notre société. On se demande toujours "est-ce que c'est bien universitaire de parler de l'invisible?"



ED : O B-Q, est-ce que c'est universitaire de parler de l'invisible, vous qui justement êtes universitaire, professeur de Lettres classiques, diplomate de formation, expert de l'OUA, critique littéraire...



O B-Q : Il faudrait lire ou relire L’Initié[9], Les Appels du Vodún[10] ou la nouvelle intitulée Loni loni je[11]. Quand dans mes livres ou au cours dans mes conférences je parle de l’Invisible, on laisse entendre que c'est parce que je suis né dans un milieu vodún. Ainsi, on m'a très longtemps enfermé dans ce milieu, oubliant que dès Années du bac de Kouglo[12], j’étais déjà un écrivain politique chez qui le constat des réalités du terrain objectif conduit à la critique sociale. Lorsque dans mes nouvelles ou romans la politique, la contestation du fait établi et la critique sociale occupent un peu le territoire, malgré l’amour, la sensualité, la tendresse même, la critique de l’Hexagone étouffe mes romans sous prétexte que j’exagère, que ce n'est pas possible, que nous vivons dans le monde moderne. Ça a été le cas pour C’était à Tigony[13] ledont 45 exemplaires ont été envoyés en pure perte aux media de France. Or mes contradicteurs ne dérogent pas au rite quand meurt loin de la terre natale leur père, leur grand-mère, leur frère, ou simplement un ami : sans barguigner, ils envoient les phanères du défunt (cheveux, ongles, etc.) au pays pour qu’on les y enterre en procédant aux cérémonies rituelles appropriées qu’on désigne chez les Fon (Bénin) par le syntagme ðè yæsù, ce qui signifie : « accomplir le rite demandé, s’acquitter de ses obligations envers les esprits, les morts. » Que mes négateurs en arrivent à se soumettre à un tel rite me fait pouffer quand on m’en parle : c'est de l'hypocrisie. C'est ça le problème.

Un philosophe africain combattait - peut-être, le combat-il encore - le vodún, sous prétexte que c'est un culte et non une culture. Aux yeux de leurs Maîtres blancs, un telle distinction sémantique permet aux intellectuels africains ignorants de tout ce dont ils font ostentation, de passer néanmoins pour des connaisseurs. Bien sûr, ça fait bien, ça fait civilisé, ça fait très intégré pour se faire une place au soleil des Blancs.



MLJ : Aujourd'hui on observe un manque dans la société occidentale qui fait qu’il y a de plus en plus de gens qui sont attirés par des cultures ésotériques africaines parce qu’ils n’ont plus la réponse à leur demande dans leur propre culture. L’Afrique devrait en tirer une certaine fierté.



ED : Ce que les Occidentaux recherchent de plus en plus, c'est de la spiritualité?



MLJ : D'abord, nous avons des pressions extrêmement fortes dans notre société qui créent un stress important sur tout le monde. Par exemple, l'idée que nous ne sommes reconnus que si l’on a une réussite sociale, un mariage parfait, de l'argent... cette pression psychologique est insupportable pour un certain nombre de gens qui ne sont pas tous faits pour avoir ce destin de réussite sociale. Du coup ils ont des questionnements existentiels qui autrefois auraient trouvé leurs réponses dans la religion. Ils sont aujourd'hui obligés de se tourner vers d'autres sociétés.



OB-Q : C'est à nous d’informer, voire de former les nôtres. Arrière-grand-père, mes enfants ont eu la chance de connaître mes parents bien avant qu’ils meurent ; j'explique à nos enfants et petits-enfants comment les choses se passent dans ma famille et dans mon pays ; nul n’est obligé d’y croire, ni d’accepter, mais certains commencent à comprendre. Quand on ne sait plus à quel saint se vouer chez les Blancs, on recourt à la source africaine des choses, «Bien malgré toi, sous la pression d’une dure nécessité. » Quant à moi, Dieu merci, j’ai toujours su quoi faire ; même à l’époque de frustrations inadmissibles dans le contexte professionnel[14], ou d’exclusion quand, bien que né citoyen français, professeur de lettres, époux d’une Française droit du sol, droit du sang, et déjà père de trois enfants en 1958-1959, on refusait de me louer des appartements objectivement libres. Alors, je rentrais en moi-même, descendais dans l’Afrique des profondeurs où je retrouvais des forces pour mes combats.



MLJ : On a aussi des guérisseurs et des devins en France, hélas il y a beaucoup de charlatans. On a un peu tendance à amalgamer tout le monde, et à traiter tout le monde de charlatan. Cela aussi nuit à l'intérêt que les gens peuvent porter à cela. Les intellectuels et les universitaires d'ici sont très réticents pour parler des problèmes ésotériques, ça donne tout de suite l’air d'être un peu fou.



ED : Vous avez tous les deux un point commun : OBQ vous avez une maman prêtresse vaudou, et MLJ vous êtes héritière de la culture corse, et dans votre famille il y a une lignée de femmes qui sont guérisseuses, et vous même avez cette capacité. Ca se traduit comment?



MLJ : On dit tradithérapeute. Elevée dans la société laïque française, j’ai eu beaucoup de mal au départ à admettre ce passé. Ca ne correspondait à aucune logique apprise dans le cadre écolier. La mort de ma grand-mère a déclenché une transmission de don qui m’a obligée à agir bien que j’étais très réticente. C’est aussi la raison pour laquelle je me suis intéressée aux cultures africaines : j’ai essayé de comprendre pour ne pas me retrouver sans outils d'analyse face à tout cela. C'est très perturbant. Il y a beaucoup de gens qui viennent me voir car ils sont perturbés par leur capacité à entendre l’invisible dont ils ne savent pas quoi faire dans la société actuelle.



ED : OBQ votre mère aussi a été choisie pour être prêtresse...



OB-Q : Choisie ? Non : il y a beaucoup d'échelons à gravir ; aussi était-ce par un travail extraordinaire, par le respect strict du rituel, que, de son initiation quand elle avait dix ans[15], elle avait pu, avant sa mort à 78 ans, accéder à la classe de Grande Prêtresse. Quant à mon père, connaisseur des forces obscures, je l’ai vu se servir des herbes, racines et d’autres choses[16] pour arracher un de mes frères de l’étau de la Mort. On est bouleversé, incapable d’être incrédule quand on a constaté des choses de ce genre, de telles réalités qui ne relèvent ni de la magie, ni du gri-gri, ni du cinéma. Oui, il n’y avait pas et il n’y a pas d'hôpital à Aziouto, la ferme paternelle où j’ai campé une de mes nouvelles ; ni lui ni ses femmes et ses enfants n'allaient au dispensaire de Sègboxwè, à plus quatre heures de pirogue sur l’autre rive du lac Ahémé.

Faudrait-il, d’autre part, souligner que le simple fait de porter le nom d'un grand prêtre vodún appose comme un sceau sur votre cœur, voire, sur votre ipséité ? Bien sûr, il y a des noms que seuls les grands initiés peuvent prononcer parce qu’ils renferment la force, le pouvoir que nul autre qu’eux ne sait. Ce sont des personnes, qui, toujours en contact avec la Mort, souvent, ne vivent pas très longtemps[17].



MLJ : C'est là le grand danger. Je pense que c'est une raison pour lesquelles l'Occident a eu très peur des pratiques ésotériques. A partir du moment où on communique avec l'invisible, on peut rester de l’autre côté. C'est quelque chose qui est douloureux pour la pensée occidentale qui privilégie les notions de vie et d'existence terrestre.



OB-Q : l’Africain qui sait devrait-il se soucier de « la pensée occidentale » ? On a fait au Bénin des efforts remarquables dans le domaine de la médecine, en acceptant des tradipraticiens, qui, paraît-il, enseignent à l'université. Il faudrait relire le texte de Senghor, Ce que l’homme noir apporte, qui date de 1939. J'en ai longuement parlé avec lui et ai pu attirer son attention sur le rituel vodún dans l'Iliade et l'Odyssée. Il a relu les deux chefs-d’œuvre d’Homère ; deux ans plus tard, il m'a remercié, affirmant avoir « effectivement détecté des traces vodún chez Homère » qu’il avait lu quand je n’étais pas né.



MLJ : Mais bien au-delà d'Homère, parce qu'Homère on va encore vous dire que c'est un artiste, c'est un écrivain, mais si vous allez vers Plotin, qui est considéré comme un père de la pensée philosophique, il a aussi une admiration sans borne pour les systèmes initiatiques qu'il considère propres à éveiller la conscience. Donc même la pensée philosophie occidentale de Grèce passe par cette notion initiatique. Ce sont les péripéties politiques et stratégiques qui ont fait oublier en Europe et dans tout l'Occident tout ce qui avait pu préexister sur ce plan là.




[1] Les nouveaux contes d’Amadou Koumba ; Dirago Diop, édits Présence Africaine.

[2] La naissance d’Abikou, Olympe Bhêly-Quenum, édits Phoenix Afrique.

[3] Homère.

[4] Grand Prêtre vodún ; à Ouidah, il jouit d’une prééminence sur tous les autres prêtres vodún.

[5] Vodùnsi, c’est‑à‑dire épouse de Vodù : personne choisie par le Vodùn en la chevauchant lors d’une transe. J’ai consacré une étude à ce sujet. Un Vodùnsi n’est pas un « fétichiste. »

[6] Mot en langue fon (Bénin), signifie devin.

[7] Plutarque ; Œuvres morales. TII.

[8] Mot fon : oracle.



[9] Edits Présence Africaine, réédité en 2001. Lire la communication L'INITIE di Olympe BHÊLY-QUENUM: UN CRISTO NERO. Le Culture Esoteriche nella Litterature francophone, de la très regrettée Franca MARCATO FALZONI (Bologne) ; mais aussi la thèse remarquable de Guillaume LOZES. Paris XIII.

[10] Edits L’Harmattan, 1994. J’ai dû rompre le contrat pour reprendre et remanier ce roman consacré à la vie de ma mère Grande prêtresse vodún ; l’ouvra sera autoédité si je ne trouve pas d’éditeur.

[11] In recueil de nouvelles : La naissance d’Abikou ; édits Phoenix Afrique dont je suis le propriétaire.

[12] Mon vrai premier roman écrit en 1950-1951 (édits Phoenix Afrique), après la nouvelle Promenade dans la forêt écrite à l’instigation d’André Breton que j’ai rencontré en 1949.

[13] Roman, édits Présence Africaine, Paris. 2000

[14] Interview. Cf. L’Afrique des profondeurs. 40ème anniversaire d’Un piège sans fin. Mélanges offerts à Olympe Bhêly-Quenum . Edits Phoenix Afrique.

[15] Cf. Les Appels du Vodún.

[16] Ibidem.

[17] Cf. Loni loni je, in La naissance d’Abikou.