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Olympe BHÊLY-QUENUM'S WORKS DESERVE TO BE KNOWN
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Le maillon n°101 A. Février2008
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Le maillon n°101 A. Février2008

Le maillon n°101 A. Février2008

Entretien avec Olympe Bhêly-Quenum
par Jean Moreau

Olympe Bhêly-Quenum, originaire de Ouidah (Bénin), professeur, journaliste, critique littéraire, chroniqueur culturel, est actuellement l'un des plus grands écrivains africains. Son œuvre a fait l'objet de maints travaux universitaires. Nombreux sont les écoliers africains qui, sur les bancs de l'école, ont étudié ses ouvrages. D'esprit indépendant, et profondément humaniste, Olympe Bhêly-Quenum a bien voulu nous accorder cet entretien dont les thèmes sont essentiels à l'époque de la mondialisation, puisqu'il s'agit de l'avenir même de l'Afrique et de la nature d'une interculturalité authentique entre les hommes. Le 23 novembre dernier, à Abomey-Calavi, près de Cotonou, a été inaugurée une bibliothèque qui porte son nom. La Rédaction du Maillon remercie chaleureusement notre ami Olympe Bhêly-Quenum pour sa collaboration qui nous honore particulièrement.

QUESTIONS :

- Des hommes d'aujourd'hui, comme beaucoup de ceux d'hier (de Hegel aux premiers colonisateurs), expriment de façon récurrente, que l'Afrique est un continent sans histoire. Cela est lassant.
Peux-tu en quelques mots, en finir avec un réductionnisme et un révisionnisme qui proclament toujours : tournons la page, elle est blanche !

- Vaste problème ! Peu importe mais je dis d’entrée : sans être exempts de défauts, les ouvrages de Léo Frobenius ont le mérite d’avoir été conçus par quelqu’un qui avait parcouru l’Afrique, fréquenté des Noirs sur le terrain objectif, compris et apprécié nombre de leurs problèmes culturels avant de déclarer avec l’honnêteté intellectuelle, la loyauté et le courage fondés sur des constats : « Civilisés jusqu’à la moelle des os ! L’idée du nègre barbare est une invention européenne. »
En revanche, dans Philosophie de l’esprit, le franc-maçon Hegel , sans qu’il eût jamais mis les pieds sur le continent noir, avait écrit doctement : « On doit se repré¬senter les nègres comme une nation d’enfants qui ne sort pas de son état de simplicité, état où l’on ne prend pas, et qui -n’offre pas d’intérêt...Leur religion a quelque chose d’enfantin. Ils ne s’attachent pas à ce qu’ils sentent de plus élevé. I1 n’y a là qu’une pensée fugitive qui, pour ainsi dire, leur traverse l’esprit. Cet être élevé, ils l’identifient avec la première pierre venue, et ils s’en font leur fétiche, dont ils se débarrassent au moment où ils ne leur est pas utile. »
Je ne commenterai pas une telle mise au pilori par un très grand philosophe ; me taxera de pessimisme qui le voudra, mais je dis sans ambages : même au XXI ème siècle, il sera difficile de dessoucher de certaines mentalités l’idée que Hegel se faisait des nègres ; le voici encore dans Introduction à la Philosophie de l’Histoire :

« L’Afrique proprement dite est la partie de ce continent qui en fournit la caractéristique particulière. Ce continent n’est pas intéressant du point de vue de sa propre histoire, mais par le fait que nous voyons l’homme dans un état de barbarie et de sauvagerie qui l’empêche encore de faire partie intégrale de la civilisation[...]Ce qui caractérise en effet les nègres, c’est précisément que leur conscience n’est pas parvenue à la contemplation d’une quelconque objectivité solide, comme par exemple Dieu, la loi, à laquelle puisse adhérer la volonté de l’homme, et par laquelle il puisse parvenir à l’intuition de sa propre essence. Dans son unité indifférenciée et concentrée, l’Africain n’en est pas encore arrivé à la distinction entre lui, l’individu singulier, et son universalité essentielle ; d’où il suit que la connaissance d’un être absolu, qui serait autre que le moi et supérieur à lui, manque absolument. »

Le philosophe avait peut-être l’excuse de se conformer à l’idéologie du siècle où il vivait mais pourquoi en arriver aussi à porter des jugements de valeur pré¬judiciables sur des êtres humains et des faits qu’il ignorait ? Léopold Sédar Senghor, négro-africain qui ne proférait pas des balivernes, a écrit dans Le Dialogue des Cultures, ouvrage d’études et de conférences introuvable : « Certains faits de la Préhistoire prouvent le rôle majeur de l'Afrique, du Continent noir dans l'élaboration de la premi¬ère civilisation digne de ce nom. Or, il y a eu mépris cultu¬rel ...On a voulu tout rationaliser, juridiciser. »
Etait il possible qu’esprit aussi supérieur que curieux, Hegel n’eût pu rien connaître de ces « faits de la Préhistoire » sur l’Afrique et les Africains ? Constats obligent et je fais observer qu’il y a pire qu’au temps de Hegel, puisque deux ans avant le II ème Congrès des Ar¬tistes et Ecrivains noirs, donc en 1957, René Huyghes, professeur au Collège de France, reléguait, dans L’Art et l’Homme, l’art nègre non pas dans la préhistoire, ni dans la protohis¬toire, mais en marge de l’histoire, en compagnie de l’art des enfants et des aliénés. Que penser d’un tel mépris sinon que le racisme emprunte parfois d’insoupçonnables layons afin d’atteindre son but ? D’autre part, beaucoup plus près de nous à l’ère de l’électronique et du multimédia sophistiqués, nous constatons la subsistance de la vo¬lonté de ne jamais considérer les Noirs comme des êtres capa¬bles de s’attacher à ce qu’il y a de plus profond en eux, ni à leur culture malgré leur désir de la faire valoir et d’en transmet¬tre les richesses et les beautés.
On me comprendra quand on aura pris connaissance de l’article intitulé «Afrique, nouvelle frontière de l'Eglise » paru dans Le Monde du 9 avril 1994 où un journaliste qui y fait autorité écrivait : « Dans les villages, des lieux sacrés sont vénérés, comme ces arbres où, pour se protéger des mauvais esprits ou obtenir une faveur, l'homme vient déposer de la volaille, des œufs, des ignames, des moutons ou simplement de la banane écrasée. »
Convaincu que lui, Européen, était mieux qu’un anthropologue africain parlant au moins trois langues de la sous région, au fait des problèmes de l’Afrique des profondeurs qu’il accablait de ses contrevérités, ce journaliste ajoutait : « Dès qu’un malheur arrive dans une famille un deuil une mala¬die, un accident - bien qu’on soit chrétien, musulman ou adepte d’une secte, on va consulter le marabout. »
Ce qu’il n’a pas compris, ne comprendra pas et ne voudra ja¬mais comprendre relève de l’assertion que voici d’un Africain lauréat de l’Académie française en 1938 : « la vie de l’Africain bai¬gne tout entière dans les rites. » « Par les rites que l’Africain s’efforce de faire pression sur la nature et de la contrain¬dre à agir dans un sens déterminé[...]Dans un monde ainsi agencé, on se propose, avec les rites, de maîtriser et de libérer les forces de la nature ; ensuite, de s'en servir pour accroître la puissance de l'homme et déposer entre ses mains la direc¬tion des événements. » Philosophe et sociologue, Maximilien QUENUM savait de quoi il parlait ; aussi la conception péda¬gogique de son livre souché sur son exceptionnelle connaissance des us et coutumes endogènes en fait-elle une fenêtre ouverte sur les rites dans la vie quotidienne dans l’Afrique attachée aux réalités terriennes. Lui n’ignorait pas le sens, ni l’importance des sacrifices raillés par le journaliste français qui humiliait les Nègres et persiflait leurs cou¬tumes.
Les choses n’étant pas aussi simples que le pense plus d’un allogène, j’ai voulu, pour l’information des Occidentaux et celle des Africains déracinés, apporter sur le fond du problème des précisions dans un rectificatif que Le Monde a refusé de publier, bien que mes réfé¬rences fussent empruntées au Dictionnaire fon-français du R.P. Segurola qui avait vécu au Bénin ; en voici l’essen¬tiel : « Sacrifice, offrande gratuite ordonnée par le Fa. On sacrifie un objet de prix en le jetant en pure perte : animal, pagne, bijou, etc. » Concernant le syntagme Sà vó , Segurola précise: « Offrir un sacrifice: on tue un animal ou on prend un objet de valeur et on va jeter la bête ou l’objet dans la brousse, sur un chemin ou à un car¬refour, au bord d’un cours d’eau ou d’une source, au pied de grands arbres fétiches, pour conjurer les coups du sort. »
Je ratifie les explications de l’admirable pédagogue qu’était le R.P Segourola : ce que le journaliste parisien aurait vu déposer au pied des arbres n’était pas n’importe quoi parce qu’il s’agissait des produits d’une cérémonie entée sur un rituel ; la cérémonie avait été réalisée conformément aux révélations de l’ora¬cle Fa, chez les Fons (Bénin); Ifa, chez les Yoruba (Nigeria) ; les prédictions de l’augure ont dû être d’abord explicitées par bòkóno ou babaláwo, c’est-à-dire le devin. S’il est de haut niveau, un bòkóno est aussi un mystagogue, le contraire d’un vulgaire charlatan et son rôle ne diffère pas de celui décrit par Plutarque dans ses Œuvres morales où il relate l’événement que voici à propos de la signification du mot grec Ei :
« L’empereur Néron vint à Delphes pour consulter l’oracle sur une prédiction des astrologues, qui lui annonçaient qu’il serait dépouillé de l’empire. Le dieu lui répondit de prendre garde à la soixante-treizième année ; réponse équivoque comme l’étaient toutes celles des oracles, qui fit croire à Néron qu’il régnerait tranquillement au moins jusqu’à la soixante treizième année de son âge, mais qui, par l’événement, se trouva convenir à Galba, qui était âgé de soixante-treize ans lorsqu’il détrôna Néron. »
C’est dans L’Initié que tu as lu et relu que j’ai présenté un devin charlatan mis en échec par un intellectuel africain au fait du mécani¬sme des forces obscures d’Afrique noire. Que ce soit au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Nigeria ou au Sénégal, aucun Africain ne s’aventure à «déposer de la volaille » etc. au pied d’un arbre ou à un lieu sacré « pour se protéger des mauvais esprits ou obtenir une faveur », sans que d’abord il y ait eu la consultation d’un haruspice et la cérémonie de Vó définie ci dessus.
- Nombre de tes ouvrages (C'était à Tigony, Année du bac de Kouglo, etc.) évoquent les problèmes nés de la colonisation. En particulier C'était à Tigony - qui commence par une phrase d'Aristote - refuse que les richesses du sous-sol et du sol du pays, soient au seul bénéfice de l'Occident.

- Années du bac de Kouglo est mon vrai premier roman écrit après ma rencontre en 1949 avec André Breton ; le Maître du Surréalisme m’avait conseillé de «transcrire avant de devenir écrivain » le rêve que je venais de lui raconter ; en l’occurrence, il s’agit du texte intitulé Promenade dans la forêt , incorporé dans le recueil de nouvelles du même titre.
Marqué par l’existentialiste et germanopratin, Années du bac de Kouglo, petit roman de jeunesse imprégné des revendications politiques des étudiants noirs de l’époque, est autant un roman d’amour, de découverte de la France des années 1949-1952, de l’Italie aussi par un jeune Africain, qu’un roman de camaraderie, d’Amitié et de Fraternisation entre Africains, Arabes et Blancs, que ces derniers fussent Allemands, Juifs, ou Russes. C’était la Belle époque que j’ai essayé de restituer, sans que la force des relations humaines et la sensualité eussent rendu sourd ou aveugle à l’oppression de la politique coloniale en Afrique sèchement et brutalement évoquée par Kouglo, quand Irène, sa maîtresse, l’emmenait en vacances en province.
Quel lecteur contesterait que nombre des prémonitions de 1950 sont des réalités depuis 1960 ? Excellent lecteur, le lien entre Années du bac de Kouglo et C’était à Tigony n’a pas échappé à ta sagacité, bien que quarante-cinq ans les séparent ; ce qui était prévu ailleurs est ici réalité, praxis et quotidienneté sur le terrain où le consortium international autour de la mine d’or symbolise la mondialisation ; que Myriam déclame la Haggadah et qu’Irène ait démonté l’esprit néocolonialiste de son mari et en arrive à le tromper avec un Africain, chômeur vendeur de journaux à la criée ne relève pas tout fait de la fiction : j’ai connu nombre des protagonistes de ce roman dédié à un grand journaliste irlandais. Mais Aristote menant positivement le jeu, la citation mise en exergue n’était pas gratuite.
Produit de quelques années d’enquêtes sur le terrain et incontestablement politique,C’était à Tigony campe et brosse un portrait sans nuances de la FrançAfrique, démonte et dénonce ses rouages ; épargner les complicités et compromissions des chefs d’Etat africains symbolisés par celui de Wanakawa eût été inique ; je comprends que la presse française ait littéralement étouffé un tel roman, même dans les journaux où on m’avait laissé entendre qu’il y avait des Frères.
Mon courage politique n’étant pas une nouveauté, serais-je taxé de pessimisme si je déclarais : « le changement n’aura pas lieu » ? Qui oubliera ces propos tenus à Bamako par le candidat de l’UMP maintenant président de la République française?
« La France, économiquement, n’a pas besoin de l’Afrique. Les flux entre la France et l’Afrique représentent 2% de notre économie. »
Quand j’ai eu entendu celui qui parlait ainsi aux Africains sur le sol africain, j’ai pensé à la phrase que voici du grand philosophe juif Emmanuel Levinas : « Revenir à soi, ce n’est pas s’installer chez soi, fût-on dépouillé de tous acquis ; c’est, comme un étranger, être pourchassé jusqu’à chez soi, contesté dans son identité et dans sa pauvreté même. »

J’avais lu (cf. Le Monde 13/01/07) : « A l’occasion de la prochaine discussion du projet de loi sur le droit au logement opposable, Nicolas Sarkozy a estimé que s’ « il va de soi que les sans-papiers ne doivent pas y avoir accès », il a ajouté : « Je ne souhaite pas non plus que tous les étrangers en situation régulière y aient droit. »
Un tel souhait connote la xénophobie, l’exclusion, le rejet de l’autre, voire le racisme dont des Africains de nationalité française pourraient être victimes. Très préoccupante aussi, la première déclaration de Monsieur Sarkozy après son élection requiert une analyse approfondie ; les chefs d’Etat africains ainsi que la diaspora africaine en France devraient s’en soucier. Ecoutons-le :
« Je veux lancer un appel à tous les peuples de la Méditerranée pour leur dire que c’est en Méditerranée que tout va se jouer [….]. Je veux leur dire que le temps est venu de bâtir ensemble une Union méditerranéenne, qui sera un trait d’union entre l’Europe et l’Afrique. Ce qui a été fait pour l’Union de l’Europe il y a 60 ans, nous allons le faire aujourd’hui pour l’union de la Méditerranée. »

Nous y voilà ! Qu’on se souvienne de cette affirmation gratuite : « Curieusement, les Noirs sont plus violents que les Arabes. » Diviser pour régner ? Approches pour l’union de la Méditerranée ? Racisme caractérisé ? Faudrait-il être un grand géographe pour s’apercevoir que le Sahara relie le Maghreb à l’Afrique noire où le Nil prend sa source ? Encore un constat dans la phrase : « bâtir ensemble une Union méditerranéenne, qui sera un trait d’union entre l’Europe et l’Afrique ». Supercherie, un trait d’union n’unit rien mais sectionne un mot en occultant des dichotomies ; ce qui objectivement unit s’appelle lien, chaîne d’union loyale, sincère qu’on forme en se donnant le bras ou en se tenant par la main.

Plus d’une idée du nouveau président de la République française afférente à l’Afrique le présage les dichotomies (Cf. www.obhelyquenum.com Lettre ouverte à Monsieur le ministre de l’Immigration…) mais grâce à notre Ami et Frère Pierre Quillardet, j’ai pu prendre connaissance du discours musclé prononcé au Cameroun par le Grand Maître du GODF ; j’ai beaucoup aimé ce texte : il y a des éléments susceptibles de faire travailler à un changement radical si la plupart des Frères et Sœurs en manifestent le courage et la volonté ; bien sûr, il y aura des compradores, l’atavisme aussi, hélas !

- Par ailleurs, dans d'autres livres, ainsi que dans tes conférences, tu as exprimé combien la religion (le Vodún) pouvait être l'expression d'une résistance à l'occidentalisation du monde.

- Initiée à son âge de dix ans au culte vodún, qui, au Bénin, n’a rien de commun avec le vodou ou vaudou haïtien qui relève du syncrétisme, ma mère en fut, coryphée, Prêtresse, puis Grande Prêtresse ; mon père était catholique ; baptisé quand j’avais un ou deux ans et déjà chrétien, je ne pouvais pas être initié du vodún ; devenu intellectuel, soucieux de comprendre les fondements du culte de ma mère, trente-cinq ans de recherche (sociologie, anthropologie culturelle, éthique, etc.) ont fait entrebâiller l’huis permettant d’accéder relativement in media res ; fils de Grande Prêtresse, petit-neveu de Grande Prêtresse, camarade d’enfance de deux futurs Grands Prêtres, rien, malgré la discrétion rigoureuse de mes questions, n’avait pu transpirer de leurs réponses au sujet du rituel ; je n’ai pu en appréhender le fonctionnement qu’en fréquentant les manifestations publiques des adeptes. Ce fut une longue période d’initiation au silence, à l’observation des êtres humains, de leurs moindres gestes et mouvements, des objets. aussi qu’ils manipulaient.
Cet apprentissage m’a convaincu que le Vodún qu’adorait ma mère relève du noumène et que je dois au culte vodún le même respect qu’à tout autre, qu’il relève du monothéiste ou du polythéisme. Les Appels du Vodún, fruit mûr plein et sans ver de mes recherches est dédié à la mémoire de ma Mère et à Gléxwé (Ouidah), ma ville natale où j’ai été imprégné de la force des choses pérennes. Les liens sociaux, la solidarité tant affective que matérielle, les complicités générées par la connaissance et la maîtrise du rituel qui font agir avec efficacité quand les circonstances et les faits le requièrent, j’y ai été sensibilisé en observant les démarches et activités de ma mère et de ses coreligionnaires. Ma vie d’homme, de père de famille, d’intellectuel et d’acteur social engagé dans les problèmes tant culturels que politiques en Afrique, en France aussi où je vis depuis 1948, doivent tout à cette période de propédeutique. Feu mon Ami Jorge Amado s’en était rendu compte dans les hymnes de Les Appels du Vodún qu’il souhaitait « faire traduire et connaître au Brésil,à cause de la singulière pureté des choses… »
C’est le lieu de souligner qu’il n’est pas étonnant au Bénin qu’après la première Fête du Vodún célébrée en 1993, la Politique en ait fait une institution et que chaque année la Fête du Vodún ait lieu le 10 janvier et dure un peu plus. .

La « résistance à l’occidentalisation du monde » ? Je dis simplement : quand il y a menace, tentative de profanation - que ce soit de la part des Africains non initiés acculturés, ou des Occidentaux soucieux d’imposer leurs normes et conceptions de la vie - la confrérie des adeptes du culte réagissent avec autant de discrétion que de promptitude imprévisible. Ce fut le cas au sujet de la faute du Français nommé Magneron qui, en réalisant un film sur le vodún, avait soudoyé des acolytes du culte qui l’ont fait accéder à des endroits interdits aux profanes qu’il a pu filmer ! Il y a eu des protestations, voire une pétition internationale que j’ai signée ; les acolytes sont morts sans avoir été malades ni assassinés, Magneron aussi ; à son sujet, les siens auraient fait pratiquer une autopsie ; résultat : « décès normal ». En réalité, les faits étaient entrés dans le cycle de ce que j’avais nommé « Forces obscures » concrètement en action dans L’Initié, roman que la regrettée Franca Marcato Falzoni m’a semblé avoir été la seule Européenne à avoir bien compris en lui consacrant sa communication intitulée : L’INITIÉ di Olympe BHÊLY-QUENUM : UN CRISTO NERO.

- Peux-tu nous dire comment tu vois aujourd'hui, d'une part les relations entre tradition et modernité, d'autre part, la situation économico-politique du continent africain ?

- En l’occurrence, les deux volets de ta question se réfèrent à trois romans à savoir : L’Initié, Les Appels du Vodún et C’était à Tigony mais d’autres réponses ou démonstrations existent dans telle et telle de mes nouvelles ; pour faire court, il faudrait lire sur mon site Fait religieux et résistance culturelle dans l’œuvre d’Olympe BHÊLY-QUENUM, très intéressante étude de notre Ami le professeur Mahougnon KAKPO ; en voici un extrait :
« Au Bénin, l’affrontement des religions endogènes et du système colonial n’a pas lieu qu’au sujet des cultes du Vodun. Il apparaît aussi dans l’initiatique comme le révèlent notamment certaines nouvelles d’Olympe Bhêly-Quenum. Il est très édifiant de lire, à ce sujet, à la fin de L’Initié, les propos ci-dessous du Dr. Tingo s’adressant à Corinne, sa femme : «J'ai désiré avec ardeur (…) que tu voies un jour, de tes propres yeux, la force des choses simples qui me font aimer et craindre à la fois mon pays.»
Tout est enchâssé dans le syntagme «la force des choses simples». Leur connaissance a été révélée à Marc Tingo par son oncle maternel Atchê. Elles permettent à l’Initié de s’opposer judicieusement à toute forme d’oppression. Dans L’Initié, on les constate, opératoires dès le prologue campé en France. Ensuite, dans l’affrontement entre le sorcier Djessou et le Dr. Marc Tingo, elles ont permis à ce dernier de l’emporter. Nul doute que Djessou, dont le nom est l’évocation de la mort, figure le Mal et la mort tandis que Marc Tingo incarne le Bien. Si donc dans cet affrontement, « la force des choses simples » ainsi que l’utilisation du pouvoir des « noms premiers de toute chose » ont servi d’adjuvants à Marc Tingo, il s’agit alors de la résistance du fait religieux aux différentes formes d’oppression et d’injustice.
Guérir et sauver est en effet une autre fonction non moins fondamentale de l’initiation. En Afrique où il exerçait merveilleusement la médecine occidentale, quand échouaient les remèdes de cette médecine que le Serment d’Hippocrate lui permettait d’administrer à ses patients, le Dr. Tingo recourait à sa connaissance de la vertu des plantes et des noms premiers des choses afin de repousser ou de supprimer définitivement le mal. Ici, le mal et la maladie sont considérés comme des obstacles à la vie et l’Initié doit s’opposer à toute entrave à l’expression de la vie.
C’est ce didactisme qui se dégage de L’Initié où le Dr. Kofi Marc Tingo allie harmonieusement sa capacité de descendre à la source de l’inconcevable qui est une « puissance archaïque » et sa connaissance de la médecine moderne pour résister à l’oppression du mal et venir en aide aux siens. Dans la pratique quotidienne de sa profession, il utilise avec efficacité et conviction les forces absolument constructives « pour édifier, ou pour construire, ou bien pour maintenir debout ce qui avait été créé en lui insufflant la vie ».
Grâce à l’usage des « noms premiers » des choses, des êtres et des phénomènes, il a pu guérir un homme, qui, ayant commis l’adultère, s’est trouvé avec un pénis énorme, lourd, étrange, hors du commun. C’est aussi grâce à sa connaissance des forces archaïques qu’il a pu sauver certains de ses camarades politiques, Marcel Fagbé et Klinkpin, des pièges de Djessou dont il triomphera à la fin de l’œuvre, tout comme pour dire que l’Initié résiste au mal et à la mort en les piégeant.
« Ne transige jamais avec la Règle d’Or, m’avait enseigné Atchê après ma rencontre avec Arlette »( ), confesse le narrateur de la nouvelle Loni loni jè. Ici, Kofi, dans sa vie d’Initié aussi bien que dans sa profession de médecin, utilisera les pouvoirs que le privilège de l’Initiation lui a permis d’avoir pour guérir et sauver, c’est-à-dire pour résister à l’oppression des êtres, des choses et des phénomènes de la nature. Aussi Loni loni jè a-t-il fait une « plongée dans l’absolu » pour guérir de façon radicale et définitive Arlette Leforestier pourtant condamnée par des médecins blancs, au prétexte d’une « schizophrénie paranoïde en progression dégradante » pour laquelle il n’y avait « plus rien à faire ». Lourdement désappointés par le nouvel aspect de l’état d’Arlette, les praticiens n’ont pu re-déceler en elle la moindre trace de schizophrénie paranoïde parce que « tout a été aspiré, le mal arrapé et extirpé avec ses causes et racines ».
C’est dans la même nouvelle que le narrateur fait état de sa maîtrise de la vertu des plantes enseignée par Atchê pour soigner Nayé, ancienne camarade d’école primaire qui souffrait d’une hémorragie vaginale chronique. Selon la patiente, le mal est supposé venir de Djessou : « Je sais que le mal provient de Djessou ; je ne serai pas du tout étonnée d’apprendre qu’il m’a jeté un sort. Tu connais Djessou, n’est-ce pas ? j’ai refusé d’être une des femmes de son neveu, un brave cultivateur tombé amoureux de moi, après m’avoir vue je ne sais où. Djessou est un homme redoutable ».
C’était à Djên-Kêdjê et Kofi eut recours à des feuilles, herbes, racines, rhizomes et écorces qu’Atchê lui avait appris à reconnaître et dont il lui avait défini les multiples vertus. Après l’intervention de Kofi, le mal a regagné sa source et :
La source a regagné son lit
les eaux troubles purifiées
tout déchet pulvérisé
pureté et limpidité règnent là où elles ont été agressées.
Tu n’auras plus jamais rien de ce côté-là( ).
Enfin, une autre forme de résistance du religieux au désordre et à l’anarchie s’observe dans la protection de l’homme dans son intégrité et dans son environnement. En effet, la nouvelle « Le veilleur de nuit » (cf. La naissance d’Abikou ) révèle une autre utilisation de la connaissance de l’Afrique profonde par Akpoto. Ici, Akpoto ressuscite un Bochio-Xwéli en le faisant gardien de sa concession afin de suppléer à l’autorité publique défaillante. Les voleurs qui avaient tenté de cambrioler la demeure du vieil Initié ont été sévèrement massacrés par un gardien aussi bien puissant qu’invisible. Et Akpoto de conclure : « Moi, je sais que sans pot-de-vin ni palabre inutile, Bochio-Xwéli, le veilleur de nuit revenu du fond des âges, a réalisé ce que ne font plus les représentants de l’autorité publique, tous complices des brigands ».
Dans C’était à Tigony, roman singulièrement politique où la sensualité, un peu de romantisme et une dose de tendresse atténuent la brutalité des résultats des investigations sociologiques, l’initiatique se manifeste pour s’opposer au dérapage qui aurait pu conduire au chaos le pays Wanakawa tout entier. Le pays était en effervescence et «les forces traditionnelles ne désapprouvaient pas les mouvements sociaux décidés à faire bouger le sur-place et l’inertie du gouvernement ». Le Comité d’encadrement de la grève s’organisa donc et prévit une manifestation d’un autre type. Mais, «consciente de l’obscure manifestation qui se tramait, la police se réunit en Comité de crise prévisionnel de gradés » et le Comité d’encadrement reçut des menaces sérieuses du gouvernement. Alors : «Un frisson de fièvre hectique parcourait la foule et le Comité d’encadrement l’exhortait à ne pas faillir à la discipline :
« Nous sommes dans la zone des sensibilités extrêmes, l’espace des cas imprévisibles ! »
Un message du Comité de Synthèse passait de bouche à oreille :
« Prenez la main de votre voisin.
« Formez une chaîne d’union !
« Que nul ne lâche la main qu’il tient, quoi qu’il arrive. »
La foule en mouvement dans les artères, rues et ruelles de Wanakawa comme enchaînée, donnait l’impression que le Mont Nariekiyingy, soudain réveillé, déversait ses magmas à travers le pays tout entier, tandis qu’on entendait des crépitements de mitrailleuses provenant nul ne savait d’où. La cohorte instinctivement fit une pause ; la voix de Maïliki s’éleva aussitôt dans le haut-parleur :
- Sœurs, Amis et Frères ! que personne ne s’arrête ! Poursuivons la marche ! Les nervis et assassins de service veulent nous intimider ! Céder, c’est faillir !
Ses injonctions à peine terminées, on entendit les Forces de la Terre, leurs mains en conque plaquées sur la bouche, hurler dans les monts et dans la forêt d’eucalyptus des grondements de colère qui montaient vers le ciel ; leurs voix semblaient sortir des buccins ; on y percevait des sanglots, des hoquets et gémissements d’êtres humains en proie à des tortures, ou qu’on serait en train d’achever.
Les Occidentaux angoissés étreignaient les mains qu’ils tenaient ; leurs voisins les rassuraient s’ils étaient des Africains au courant.
- C’est une société secrète initiatique ; elle veille à la paix, mais aussi à l’équilibre dans notre pays.
- Sa manifestation est une mise en garde ; le gouvernement n’osera aucun acte répréhensible».
Ce long passage permet de se rendre compte que bien qu’invisible, la manifestation des Forces de la Terre est d’une efficacité qui a pu éviter à Wanakawa, pays fictif, de plonger dans un bain de sang inutile. Il faut préciser que malgré ces textes où le fait religieux s’élève contre toute forme d’oppression, c’est dans L’Initié que l’auteur exprime avec plus de conviction la résistance culturelle des sociétés initiatiques africaines sur l’Afrique d’aujourd’hui. C’est également dans ce roman, comme s’il avait besoin de plus d’espace pour le faire, qu’il démontre magistralement que tout Initié qui s’écarte de la Règle d’Or est voué à sa propre déchéance. Nous avons déjà vu dans « Les brigands : suite fantastique » cette déchéance du sujet Akpanakan( ), bandit-tueur membre de la confrérie des Bliguédé. Son arrestation par la police coloniale fut aussi son anéantissement, malgré ses multiples pouvoirs et les précautions qu’il avait prises. C’est justement parce qu’il s’était écarté de la Règle d’Or bien qu’il n’ignorât pas que le principe cardinal de toute Initiation est que nul ne devait jamais transiger avec elle. »
- L'Afrique a-t-elle un avenir ? Quels sont les obstacles qui s'opposent à son développement ? Quelles sont les raisons d'espérer ?
- A ce stade de tes questions, l’Africain face aux situations du monde actuel fait quelques pas en arrière, considère ou reconsidère les va¬leurs culturelles, voire cultuelles de son pays et en arrive parfois à s’interroger de la manière suivante : Qui suis je ? D’où suis je venu ? Où vais je ? Pour¬quoi ? Avec quels moyens et pour qui ? Souviens-toi ici de la citation en exergue dès le chapitre. I de L’Initié après le prologue:

« Mes frères, restez fidèles à la terre, avec toute la puissance de votre vertu ! Que votre amour qui donne et votre connaissance servent le sens de la terre, je vous en prie et vous en conjure...

« Que votre esprit et votre vertu servent le sens de la terre, mes frères, et la valeur de toutes choses se renouvellera par vous ! C'est pourquoi vous devez être des créateurs. »

Nietzsche. Ainsi parlait Zarathoustra.
Voici en exergue de C’était à Tigony :
« S’il y a de nos activités quelque fin que nous souhaitons par elle-même, et les autres seulement à cause d’elle, et si nous ne choisissons pas indéfiniment une chose en vue d’une autre, il est clair que cette fin-là ne saurait être que le bien, le Souverain Bien... Dès lors, pour la conduite de la vie, la connaissance de ce bien est d’un grand poids et, semblables à des archers qui ont une cible sous les yeux, nous pourrons plus aisément atteindre le but qui convient. »

Aristote. Ethique à Nicomaque.

Voici la 4ème page de la couverture de ce roman :

« Une phrase d'Aristote déclenche au cœur de ce roman une excitation sensuelle, tandis que la foule descendue dans les rues de Wanakawa manifeste en faveur des droits sociaux. Le tocsin se met à tinter, l'angoisse s'empare du pays. C'était à Tigony est dans une région que l'auteur semble bien connaître... Les principaux protagonistes sont une géophysicienne et son mari mutés en Afrique, un jeune Africain vendeur de journaux, l'envoyé permanent d'un grand quotidien et une Ethiopienne qui déclame en hébreu le Cantique des Cantiques et la Haggadah. La découverte d'une mine d'or et son exploitation par un consortium international fait prendre conscience que les richesses du sous-sol et du sol du pays ne devraient pas être au seul bénéfice de l'Occident. Tandis qu'une sourde tragédie s'amorce au pied de la mine, les droits sociaux gagnent du terrain. Dans C'était à Tigony, Olympe Bhêly-Quenum pose l'un des problèmes cruciaux du continent. »
Brièvement, telle est ma réponse à ton avant-dernière question parce que les actions et le développement de ce roman relèvent de l’engagement et du courage politiques ; c’est aussi le sens des articles que je consacre à l’événementiel, comme au Bénin, quand il fallait se débarrasser de Mathieu Kérékou, ensuite pendant la présidentielle en France. Je le répète : ce roman dont je supervise la traduction en anglais a été unanimement étouffé par la presse française ; aujourd’hui 6 juin 2007, je lis dans Libération (page 28) à propos de CNBC AFRICA que lance le groupe américain NBC : « Notre rôle est d’ouvrir des débats sur les changements en cours, commente Alfonso. Par exemple, la Namibie exporte des tonnes d’uranium vers la Chine. Est-ce que cela profite au pays ? »
Eh bien ! on est de plain-pied dans C’était à Tigony où, preuve à l’appui, la question est posée au sujet de l’exploitation de la mine d’or découverte par la géophysicienne française nommée Irène. En 2000, un écrivain africain avait soulevé un problème économique fondamental qu’on retrouve en 2007 dans la presse de l’Hexagone. Y aurait-il des sujets que les écrivains africains auraient le droit d’aborder dans des livres que la presse française aurait le devoir d’étouffer ? Les dieux d’Afrique étonnés éternuent.
- Quel est le thème de ton prochain ouvrage ?

- Je prie Dieu de m’accorder encore la vie et une santé assez solide pour réaliser un très vieux projet : Les Amazones du Roi, roman historique dont j’ai écrit quelque 150 pages disparues lors du cambriolage de ma maison à Poissy. Ma femme souhaite que j’écrive la vie de mon grand-père que j’adorais et qui me choyait peut-être parce que selon les révélations du Fa (l’oracle) je suis né sous le signe de son oncle Agblo Tchikoton ; mais l’excellent aristocrate qu’était mon grand-père étant déjà omniprésent dans Les Appels du Vodún, je préfèrerais me consacrer aux Amazones du Roi dont aucune ne subissait l’ablation d’un sein ! Tu te rends compte ? Si on laissait les gens s’adonner à leurs phantasmes, ils en arriveraient à l’ablation du clitoris chez ces guerrières de l’Armée royale du Danxomè et les dieux d’Afrique se révolteraient.

Olympe BHÊLY-QUENUM.




1 En Février 2008, de larges extraits de ce texte ont été publiés dans le n° 101 de la Revue Le maillon de la chaîne maçonnique. ( édits Detrad aVs. 47 Rue La Condamine.75017 Paris.)