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Olympe BHÊLY-QUENUM'S WORKS DESERVE TO BE KNOWN
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ANNÉES DU BAC DE KOUGLO

(Le vrai premier roman de l’auteur)
ANNÉES DU BAC DE KOUGLO

Des chercheurs ont eu accès au manuscrit des Années du bac de Kouglo, premier roman de l’auteur des célèbres Un piège sans fin, Le Chant du Lac, L’Initié et Les Appels du Vodoun. Écrit il y a plus d’un demi-siècle, peu après sa rencontre en 1949 avec André Breton, Olympe Bhêly-Quenum considérait comme « une grande nouvelle » son premier roman dont un des principaux personnages serait connu, plus tard, dans le récit titré Irène Vénihale présenté dans le recueil de nouvelles intitulé La naissance d’Abikou. Évoquant la personnalité d’Irène Venihale dans un des nombreux travaux qu’il a consacrés aux œuvres ainsi qu’à la personnalité de l’écrivain, le regretté Willfried F.Feuser écrivait : «…il fait mieux connaître Irène Vénihale dans son épanouissement de femme, en campant résolument le personnage du jeune Africain à qui cette femme attachante avait décidé d’ouvrir les portes de sa vie ; ce faisant Bhêly-Quenum, déjà dans Années du bac de Kouglo, était allé assez loin dans les thèmes de relations humaines qui lui sont chers ».

ANNÉES DU BAC DE KOUGLO.

Extrait.

Au quartier des ministères, le square des Inva­lides retrouvait les boulistes qu’il aimait à regarder jouer, autant pour se distraire, comprendre les règles du jeu, que par curiosité. Il aperçut une dame en manteau bleu foncé dont le beau visage et la stature élancée le frappèrent tellement qu’il ne put s’empêcher de lui sourire ; le visage de la dame devint un masque froid au regard étonné ; ses sourcils se froncèrent lentement comme si elle se demandait pourquoi l’Africain avait souri et si c’était à elle qu’il s’adressait ; en quelques pas, Kouglo était près d’elle qui rougit intensément ; un léger parfum s’exhalait d’elle.

« Trente et cinq ans ? Peut-être quarante ? » L’audace à la rescousse de l’énergie qui l’animait fit bouger sa main qui toucha la main gantée de la dame ; elle rougit encore, le dévisagea, l’air triste ; il sourit de nouveau.

- Que voulez-vous, Monsieur ?

Le calme de sa voix chucho­tante le troubla.

- Rien de précis, Madame ; je vous ai aperçue, belle…un peu triste et je suis venu près de vous, sans savoir pourquoi.

Un sourire ironique défit le masque froid.

- Le jeu des boulistes vous inté­resse…

- Pas tellement.

- Vous êtes pourtant ici.

- Comme ça !…pour rien.

- Pour vous distraire, peut-être ?

- Je n’en suis pas trop sûr ; pour être franc, je n’y comprends rien ; parfois ça m’ennuie.

Grands yeux gris bleuté et chevelure de jais filetée de deux crins blancs ; visage ovale, front haut et large ; nez droit et fin, les narines paraissaient translucides et ses lèvres étaient discrètement sensuelles ; elle s’éloigna à pas lents comme si elle détachait du monde ; quelque chose dans sa personne avait instinctivement frappé Kouglo qui lui emboîta le pas.

« Qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce qui me prend ? » murmura-t-elle à part soi, en ouvrant la portière de son Austin grise que Kouglo ferma quand elle s’assit.

- Entrez donc, l’invita-t-elle.

Il s’installa ; quand elle jeta un discret coup d’œil vers l’hôte, un sourire à peine perceptible parcourut ses lèvres et ses prunelles se dilatèrent soudain ; le véhicule démarra.

- Sans indiscrétion, qu’est-ce que…que faites-vous à Paris ?

- Je continue mes études au lycée Condorcet.

- À Condorcet ?

- Oui, Madame.

- En quelle classe ?

- Première C.

- Je connais votre lycée, dit-elle, en s’arrêtant au feu rouge, le regard lointain.

Les paupières baissées et l’œil en coin, elle observait le jeune homme aux doigts longs fins assis à côté d’elle, les mains à plat sur les genoux.

- Vous ne vous ennuyez pas trop ?

- Oh non, Madame ! répondit-il vivement.

Elle vit une fossette se creuser sur sa joue et un frisson fit le tour de son corps. Au Bois de Boulogne que Kouglo ne connaissait pas, ils marchèrent à pas de promenade dans des allées ; le printemps diffusait de la fraîcheur parmi les arbres et par strates un lourd parfum émanait de la terre. Mme Vénihale posa des questions au sujet de son pays et le jeune homme l’n informa d’un ton pondéré ; ignorant l’existence de Djên’ Kêdjê et ne se souvenant pas d’en avoir lu le nom sur une carte d’Afrique, elle déclara de sa voix calme d’une étrange douceur, qu’elle ne connaissait rien du continent noir.

- Sauf le Sénégal auquel je m’étais intéressée ; mon père était un ami du député Blaise Diagne ; une personne, qui m’était aussi très chère, a passé un bref séjour à Dakar.

Quand, avec le tact, la discrétion, la souplesse d’une curieuse qui ne voulait pas en avoir l’air, elle s’enquit de ce que faisient ses parents, elle eut l’impression qu’il enjamba un obstacle ; allant au-delà de sa question, il précisa que son père, planteur de cacaoyers et de caféiers, était polygame.

- Quant à ma mère, elle vend des tissus importés de Manchester, des Pays Bas ou fabriqués au Nigeria.

Le mot polygame provoqua en elle un léger haut-le-corps ; puis en termes aussi nuancés qu’embarrassés, elle demanda si un tel mode de mariage le choquait.

- Vous abordez-là un grand problème, Madame ; comment en parler sans vous choquer ? dit-il avec un fin sourire.

- Me choquer ? les mœurs et les coutumes des autres, je sais respecter...

- S’il en est ainsi, je peux entrer dans le vif du sujet : les problèmes de conjoints trompés et mal­heureux, de ménages brisés pour des motifs essentiellement sexuels sont rares dans les familles polygamiques de mon pays ; bien entendu, je n’engloberais pas l’Afrique tout entière dans un tel modus vivendi ; nos pays ne sont certainement pas hors d’atteinte des problèmes conjugaux, ni de scènes de ménages.

Un sourire frémit sur les lèvres de Mme Vénihale ; il s’en aperçut, n’en fit pas cas et continua :

- Voilà des généralités ; pour répondre à votre question, qui était précise, je peux vous dire que personnellement, je n’aimerais pas être polygame ; je ne le serai certainement pas ; j’appartiens à une génération résolue à en découdre avec certaines traditions africaines, violer mœurs et tabous sclérosants qui entravent…autant le progrès que la libération psychologique des individus.

Ses yeux marron clair lui faisaient de temps à autre l’impression qu’il la voyait nue et la faiblesse qu’elle ressentait à ses côtés la troublait ; elle poussa un léger soupir, le dévisagea et dit tel un oracle qu’il obtiendrait de bonnes notes à l’oral du bac.

- Ainsi soit-il !

Elle rit doucement.

« Qu’attend-il de moi qu’est-ce j’attends de lui ?Qu’est-ce qui m’a fait l’entraîner dans mon sillage…jusqu’ici ? Qu’est-ce qui t’arrive, Irène?»

Le printemps parmi les arbres et leur feuillage fouettait son sang ; tout en elle la sommait d’assumer une éclosion profonde, radicale ; des années s’étaient écoulées sans qu’un homme l’eût serrée dans ses bras. La mort de Jean l’avait entaillée d’une blessure qu’elle croyait ne se cicatriserait jamais ; elle pensait à lui, le sentait près d’elle ; il l’enlaça quand elle trébucha sur une racine à fleur de terre et que Kouglo la retint vivement par le bras.

- Mon Dieu ! susurra-t-elle.

- J’ai eu peur que vous tombiez, dit-il à voix basse et elle l’enveloppa d’un regard de tendresse.