C'ETAIT A TIGONY |
| par Olympe Bhêly-Quenum Editions Présence Africaine. 25 bis, rue des Ecoles, 75005 Paris. |
Une phrase d'Aristote déclenche au coeur de ce roman une exitation sensuelle, tandis que la foule descendue dans les rues de Wanakawa manifeste en faveur des droits sociaux. Le tocsin se met à tinter, l'angoisse s'empare du pays.
C'était à Tigony est dans une région que l'auteur semble bien connaître... Les principaux protagonistes sont une géophysicienne et son mari mutés en Afrique, un jeune Africain vendeur de journaux, l'envoyé permanent d'un grand quotidien et une Ethiopienne qui déclame en hébreu le Cantique des Cantiques et la Haggadah. La découverte d'une mine d'or et son exploitation par un consortium international fait prendre conscience que les richesses du sous-sol et du sol du pays ne devraient pas être au seul bénéfice de l'Occident.
Tandis qu'une sourde tragédie s'amorce au pied de la mine, les droits sociaux gagnent du terrain. Dans C'était à Tigony, Olympe Bhêly-Quenum pose l'un des problèmes cruciaux du continent.
Olympe Bhêly-Quenum vous offre la lecture du chapitre XXI ...
C'ETAIT A TIGONY,
roman D'OLYMPE BHELY-QUENUM
EXTRAITS
CHAPITRE XXI
LE GLAS SE MIT à tinter dans Tigony, les prêtres sursautèrent et s’interrogèrent du regard ; un masque d’angoisse apparut sur les visages ; toutes les cloches de Wanakawa entraient en branle ; la foule retenait son souffle.
- Seigneur !... Pourquoi ça ? dit à voix basse en se signant une religieuse en civil.
- Qu’est-ce qui se passe ? se demandait-on en s’adressant à soi-même ou à son voisin.
- Il y a quelque chose de faisandé dans notre pays, peu importe, rien ne désarmera notre sang-froid ; une rumeur se propage : l’ex-ministre Dibiliki Kirinikoïyé se serait suicidé, découvert à genoux, la tête dans le réceptacle d’un WC rempli d’eau ! déclara Maïliki.
Une agitation difficile à maîtriser donnait l’impression que le pays tanguait. À Séikaniko, fief du « suicidé », une révolte dévia le gros des manifestants vers la sous-préfecture aussitôt mise à sac, arrosée et incendiée avec des estagnons d’essence pris à des stations de distribution. Á Mariénaoïje, ville natale du chef de l’Etat, des cocktails « molotov » atterrirent sur une aile de son domicile familial en permanence sous une surveillance exceptionnelle. Les flammes prenaient d’assaut le palais quand le service de protection abattit sans sommation quatre individus soupçonnés d’avoir « balancé des projectiles. »
À Katakaranigny, région d’origine de sa mère où, hormis quelques irréductibles adversaires, une sorte de plébiscite l’avait fait député pendant vingt-cinq ans avant son élection à la tête de l’État, un immense fourmillement de chenilles velues s’attaquait depuis une semaine aux champs de sorgho, de mil, aux feuilles de manioc et aux épinards, laissant sur leur passage un sinistre paysage désertique. Les paysans en désarroi attribuaient dans leurs lamentations l’événement à « l’incompréhension du président et à sa sourde oreille face aux doléances. »
Surpris dans leur sieste par les détonations, ses parents eurent la vie sauve en fuyant nus ; « la Vieille » tomba, son mari la releva dare-dare et ils couraient haletants d’angoisse.
- Ils ne vont pas nous tuer ! Ils ne vont pas achever deux vieux ! gémissait-elle.
- Tais-toi donc Ichininguy ! Nous sommes les parents de l’homme qui règne sans partage sur ce pays devenu fou ! Ils nous assassineront sans pitié.
Ils aperçurent entrouverte la porte d’une maison et s’y précipitèrent ; les habitants accoururent la fermer derrière eux ; à Mariénaoïje, nul ne forçait une porte close. En traversant la cour, Ichininguy se rendit compte tout à coup qu’elle était nue, plaqua ses mains sur son sexe, baissa la tête et les larmes coulaient de ses yeux clos. On leur apporta qui un pagne, qui une vieille chemise qu’ils acceptèrent en remerciant leurs hôtes.
Kaïninkiniu, frère aîné du chef de l’Etat courait dans la brousse tel un fauve ; torse nu et en culotte kaki, des insurgés le pourchassaient en criant :
- C’est son âme damnée !
- Faut pas le rater !
- Faut l’avoir !
- Il s’est beaucoup enrichi !
- Lui aussi a stocké à l’étranger !
Trois paysans surgis de la brousse le maîtrisèrent ; des poursuivants vinrent à la rescousse, le prirent par les bras et les jambes, le traînèrent vers un marigot non loin de l’endroit, l’y jetèrent et les crocodiles s’attaquèrent à lui qui hurlait. « Peu de fuyards ont entendu ses cris et appels de voyou en détresse », écrirait Hodi Leo, feuille de choux provinciale.
Lourde de tristesse, la voix du président de la République s’étala sur le pays :
« Citoyennes, Citoyens, Très chers Sœurs, Frères et Amis du monde entier présents à Wanakawa, je l’ai promis, je tiendrai ma parole : les légitimes revendications qui sont les raisons d’être de cette grève unique dans notre histoire seront toutes satisfaites. Je l’ai fait annoncer hier, mais nul n’a répondu à mon invitation qui aurait peut-être évité au pays la tragédie que nous venons de connaître ; je réitère mon appel en demandant aux représentants des manifestations, à ceux des religions traditionnelles, ceux des religions monothéiste officiellement présentes chez nous, à se rendre ce soir même dans la salle des réceptions de la Présidence de la République. J’invite également l’ensemble des chefs de Mission diplomatique et trois ou quatre de leurs collaborateurs à se joindre à nous.
« Il y a eu un suicide. Un meurtre par zèle ? Je n’en sais rien, n’ayant jamais, je dis jamais autorisé rien de tel à qui que ce soit. Ferme, intransigeant quand la raison d’Etat l’exige, je ne suis pas un criminel. Croyez-moi, je déplore au fond de mon âme la mort d’un homme que j’estimais ; des divergences de dernière heure survenues entre nous sont le lot de toute vie politique ; elles ne sauraient justifier une fin si tragique. Je ne crois pas au suicide de mon Ami Hamlikilini Dibiliki Kirinikoïyé. Les assassins, quels qu’ils soient, seront retrouvés et châtiés.
« Ma maison familiale a été la proie des flammes ; c’est nus que mes parents ont eu la vie sauve en fuyant. Nus ! Mon frère a été livré aux alligators, d’autres personnes ont été abattues sans sommation. Profondément affligé par ces faits, je les déplore sincèrement. J’aurais aimé que la grève se termine dans l’atmosphère de calme contestation, d’humour, d’amitié même dans laquelle elle a démarré. Elle a dérapé. Nous ne pouvons rien contre la force des choses ; mais je le promets et le dis : désormais « Vous puiserez de l’eau avec allégresse aux sources du salut. »
Vive la République !
Vive l’émergence des Forces démocratiques ! »
Tête d’anachorète, tignasse rasta, longue barbe poisseuse et cache-sexe de fakir, un homme dans la foule éberluée d’avoir entendu le chef de l’État évoquer «l’émergence des Forces démocratiques » pointa son index vers le ciel et déclara :
« Oui, tu geins Haïnakogninifu mais Eliphaz de Témân a dit :
« Un homme peut-il être utile à Dieu,
quand un être sensé n'est utile qu'à soi?
Shaddai est-il intéressé par ta justice,
tire-t-il profit de ta conduite intègre ?
Serait-ce à cause de ta piété qu'il te corrige
et qu'il entre en jugement avec toi ?
N'est-ce pas plutôt pour ta grande méchanceté,
pour tes fautes illimitées ?
Tu as exigé de tes frères des gages injustifiés,
dépouillé de leurs vêtements ceux qui sont nus ;
omis de désaltérer l'homme assoiffé
et refusé le pain à l'affamé ;
livré la terre à un homme de main,
pour que s'y installe le favori ;
renvoyé les veuves les mains vides
et broyé le bras des orphelins.
Voilà pourquoi des filets t'enveloppent
et des frayeurs soudaines t'épouvantent.
Ou bien c'est l'obscurité, tu n'y vois plus
et la masse des eaux te submerge. »
La foule autour de lui qui ne comprenait rien à ses paroles inspirées le regardait en se demandant d’où il venait ; mais certains riaient, tandis que d’autres applaudissaient ; comme le pays s’anuitait et que le ciel ouvrait doucement ses vannes, la manifestation s’éparpilla pareille à une classe en récréation
*
* *
Ils coururent vers la futaie dispersant sa senteur de myrte, y pénétrèrent et empruntèrent un layon qui menait à l’endroit préféré de la montagne où les natifs construisaient leurs demeures ; d’extraordinaires danses de serpents de feu des éclairs animaient l’espace ; la montagne transmettait les vibrations, prélude d’une manifestation, quand une violente détonation précédée de lourds grondements éclata ; et la foudre telle une hache de feu, jaillit quelque part dans le lointain. Dorcas se serra contre lui.
- On ne va pas monter davantage, il faut être très prudent par un temps pareil, dit-il en prenant sa main.
Ils descendirent dans la futaie ; il y avait un hutteau où lui et son grand-père avaient coutume de se reposer ; il jouait à cache-cache avec son frère Agniku, sa soeur Foniasi et leurs parents qui se prêtaient parfois à leurs jeux quand il avait entre sept et neuf ans ; ils s’en étaient allés ; frère et sœur mariés avaient quitté le pays. Il pénétra dans la cahute sans lâcher la main de Dorcas ; il y avait, posé sur trois éclats de rocher, un tronçon d’arbre qu’il voyait au même endroit depuis son enfance ; ils s’y installèrent comme autrefois, lui et les siens, et évoquèrent des événements de la journée.
- C’est plaisant comme j’ai l’impression d’assister à une palabre au village, le soir dans la cour, quand mon grand-père évoque des faits des temps anciens.
Elle posa par terre son chapeau de raphia et se serra contre lui ; il la caressait et des frémissements de son corps s’infiltraient en lui ; elle poussa un long soupir, s’installa en chien de fusil, la tête sur les cuisses du jeune homme ; les doigts de Ségué n’Di se faufilaient doucement dans sa chevelure : sensation de relaxation et de tendresse ; elle leva le bras dans un lent mouvement, sa main tâtait le visage de Ségué n’Di ; la sienne, explorant son corps sous la liquette, titilla le cœur de son désir ; elle tressaillit, se redressa, enlaça les bras autour de son cou et se sentit perdue, infiniment heureuse, hors d’atteinte à son plaisir et son attente de jouissance.
« J’ai sincèrement envie de mourir ainsi », murmura-t-elle, haletante en l’étreignant ; des spasmes se déclenchaient au plus profond d’elle.
« Qu’est-ce que je ferais, qu’est-ce que je deviendrais si nous ne devions plus nous revoir ?
- Ah ? fit-il entendre sans lever la voix .
- Tu ne le souhaites pas ? Tu ne le désires pas ?
- L’idée ne m’en est jamais venue.
- Je suis plus âgée que toi, tu...
- Vraiment ?
- Tu es gentil.
Il y avait de la séduction dans son interrogation étonnée et elle riait d’un rire doux dans l’obscurité du hutteau.
- Ce n’est pas de la gentillesse ; je t’aime sans me soucier de la généalogie ni de la stratification des âges.
Elle maîtrisa un éclat de rire franc, dit que c’était merveilleux de l’entendre parler ainsi.
- Je n’oublierai pas la leçon.
Le passage d’un vent léger à travers la futaie en faisait frissonner les branches ; les gouttes tombaient comme s’il pleuvait encore. Il la reprit ; sa respiration était ample et elle sentait en elle l’épanouissement de la femme qu’arpentait l’irradiation d’une jouissance qui l’étonnait.
« Je vis, voilà ce qui compte désormais », dit-elle à voix basse, puis ajouta :
- Je ne sais pas si tu me comprends ; il se passe en moi comme un phénomène minéralogique.
- Tu me le communiques, je l’ai en partage.
- C’est vrai ?
- Pourquoi te mentir ?
- Je sais que tu ne…
Il la prit par la taille ; elle l’embrassa sur la bouche ; ses larmes coulaient qu’à l’appel de son désir il eût, lui aussi, éprouvé l’assaut du plaisir qui la rendait si heureuse après la fusion qui faisait voler en éclats le carcan des accoutumances conjugales, pour que la sensualité en liberté enfin s’épanouît.
- J’aimerais tant passer la nuit avec toi, même ici ; mais...il faut que je rentre. Pourquoi est-ce qu’il le faut ?
Elle ne s’adressait pas à lui et il ne répondit pas. Quand ils parvinrent à l’orée du bois, elle regarda à gauche, puis à droite et s’engagea sur la chaussée où il l’observait s’éloigner ; la lourde queue de cheval de sa chevelure oscillait sous le chapeau de raphia ; elle portait son sac en bandoulière ; claquant les doigts en écoutant le walkman, elle esquissait de discrets mouvements ; tout en elle dansait à ce rythme de Wally Badarou sur une cassette que sa fille lui avait envoyée pour son trente-huitième anniversaire :
« Très chouette, Maman, lovely and sexy. Reste à l’écoute de l’Afrique, il est Béninois et te plaira ! »