LA REINE DE SABA est un personnage privilégié de la poésie de Léopold Sedar Senghor : une des constantes à laquelle recourt le poète en temps de joie, comme dans des périodes de grande tristesse où elle apparaît sous les traits de la Mère universelle des Négro Africains. On l'aura vue Maîtresse à qui le poète parle mezza voce ; c'est alors la grande Dame inspiratrice d'une passion telle que tout éventuel prétendant retient ses désirs, prend ses distances et demeure perplexe. La première fois que j'ai rencontré dans la poésie de Senghor ce visage auquel l'Ancien Testament m'avait assez habitué, c'était dans Par-delà Eros ; elle y est " le fruit suspendu à l'arbre de mon désir soif éternelle de mon sang dans son désert de désirs ! "
J'avais également relevé " la lenteur de tes mains et la douceur galbée de ta caresse qui ne bouge ", où j'avais cru discerner le langage d'Un adolescent d'autrefois, comme eût dit François Mauriac.
Qu'est ce à dire sinon qu'à quarante ans comme à quatre-vingts, l'homme né pour recréer sans cesse la conscience de sa race est toujours un adolescent qui aime, pleure, conteste, se plaint, parfois même, se révolte ? Senghor ne joue pas à un jeu : il vit des situations quand il n'est pas le laptot conduisant la barque lourde des sentiments et interrogations de ceux qui se ceignent la taille et se mettent à la tête de leurs peuples.
De quand date Par-delà Eros, dans lequel seulement la vue d'un " fruit suspendu " provoque un chavirement au plus profond de l'être ? Ce poème est il antérieur ou postérieur à À l'appel de la race Saba daté de 1936 qui présente un fils malheureux, angoissé, déposer le faix de ses tristesses aux pieds de sa mère ? Je me souviens avoir senti, dans cet itératif Mère, sois bénie, la force de la tendresse d'un fils dévoré d'amour pour sa mère, seule capable de comprendre ses chagrins et ses révoltes.
Mais voici Elégie pour la Reine de Saba. Faudrait il situer en 1976 ce " désir suspendu à l'octobre de l'âge, où comme du rhum blanc tu brûles ma mémoire ", le considérant comme un souvenir des temps "du jardin de l'enfance" ?
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Ce qui frappe davantage un lecteur de l'Ancien Testament, c'est l'analogie de situation entre le Cantique des Cantiques, de Salomon, et l'élégie du poète africain. On ne procèdera pas ici à un parallélisme entre les deux textes; on soulignera seulement quelques idées, faits, traits et ressemblances :
" Qu'il me baise des baisers de sa bouche.
Tes amours sont délicieuses plus que le vin, ;
l'arôme de tes parfums est exquis,
ton nom est une huile qui s'épanche"
proclame Le Cantique des Cantiques ; écoutons Senghor :
" Oui ! elle m'a baisé, banakh, du baiser de sa bouche
Et ma mémoire en demeure odorante de l'odeur fraîche du citron, du mimosa indien
Bruiteur de senteurs en avril. "
Le Négro Africain inverse ainsi les rôles : concret et positif, il exprime, d'entrée, sa volonté de chanter lui même la reine
" comme le roi blond Salomon, faisant danser dansant les cordes légères de ma kôra, "
" quand la sève chantait, dansait dans mes jambes mes reins ma poitrine ma tête. "
Dans le Cantique des Cantiques comme dans Élégie pour la Reine de Saba, l'union des partenaires est scellée dès le début : le premier vers met d'emblée le lecteur in medias res de cette mutuelle possession. Le barde africain n'en fait pas un mystère, qui écrit clairement :
" Je dis banakh du baiser de sa bouche ...
...Et son regard sur moi comme une tour tata...
Et ma mémoire en demeure odorante de l'odeur fraîche du citron, du mimosa
indien. "
Le rapprochement des deux extraits souligne l'ordre des choses, qu'il s'agisse d'un souvenir du " Temps du jardin de l'enfance ", ou du chant d'un " désir suspendu à l'octobre de l'âge ". Guy Senghor, le jour où j'ai lu ce poème devant lui, un peu pour connaître ses impressions de fils, mais aussi de critique sans complexe, ni complaisance pour les textes de son père, a déclaré, près un long silence " pour réentendre votre voix à l'intérieur de moi " :
- Superbe !...et quelle langue, n'est ce pas ? La lecture de cette élégie m'a donné envie de relire quelques pages des livres sapientiaux de l'Ancien Testament, ajouta-t-il et, à ma grande surprise, de citer par cœur, d'une voix qui ressemblait étrangement à celle de son père qu'il s'amusait parfois à imiter quand il me téléphonait :
" Donc des caravaniers m'avaient dit sa beauté, fille de
l'Ethiopie pays de l'opulence, de l'Arabie heureuse
Je ne sais plus
" Ils m'ont dit les formes des femmes ainsi que des palmiers
et leur charme de gaze."
" Elle a l'éclat du diamant noir et la fraîcheur de l'aube,
et la légèreté du vent. "
" Belle cavale ", n'est ce pas ? termina le fils du poète.
Cette élégie ai je répondu, livrant une partie de mes réflexions est lourde de points communs non seulement avec le Cantique des Cantiques, mais aussi avec d'autres textes sacrés ; les spécialistes de l'œuvre poétique de Senghor, s'ils sont aussi lecteurs de la Bible, ont ici des occasions d'exhumer d'appréciables révélations sur Senghor lecteur de l'Ancien Testament, la mine de beautés inépuisable. Je pense à Judith, tellement émouvante par sa beauté que les soldats d'Holopherne, voyant en elle le prototype des femmes de leur pays, disaient l'un à l'autre : " Qui donc pourrait encore mépriser un peuple qui a des femmes pareilles ? "
Elle aussi était une " belle cavale " de race, de même que la malheureuse fille unique de Jephté venant à la rencontre de son père vainqueur, en dansant au son des tambourins, et qui pleura sur sa virginité, sur les montagnes. On pourrait multiplier les analogies entre le Cantique des Cantiques, et Elégie pour la Reine de Saba où l'amante, " Comme l'antilope volante bondit au dessus des collines ".
Dans l'un et l'autre chants le charme des descriptions, la douceur des mots annihile le caractère violent, autocratique et tyrannique de l'amour, notamment quand dans toute son ardeur Eros conduit la barque. Le voici en action dans le Cantique des Cantiques :
" Pose moi comme un sceau sur le cœur,
comme un sceau sur mon bras.
Car l 'amour est fort comme la Mort
la jalousie inflexible comme le Shéol.
Ses traits sont des traits de feu,
une flamme de Yahvé. "
Chez Senghor, la patience, armée de persévérance, part à la conquête et confie sa " récade au Maître des Secrets
" Gueule du Lion et Sourire du Sage. "
" Elle attendit trois fois six mois, battant mon impatience mais son impatience.
" Et sa nourrice, noire comme la Grande Prêtresse de Tanit, me rendit deux écrins."
- D'accord...d'accord, approuva Guy, qui ajouta avec sérieux : autre chose m'a frappé dans ce poème de Senghor ; je veux dire la charge d'érotisme discret, presque ésotérique, qui progresse d'une page à l'autre :
" Je me souviens du soir de la soirée de mon festin
Quand doucement, comme un flamant prenant son vol, dans ta robe de boubou rose
Lentement tu levas ton buste, après moi avec moi à mon appel
Pour fermer l'éventail des danses, dansant la danse du Printemps
Dans le temps que, tes lèvres ouvertes à peine, les bras nagent dans le torrent comme des lianes
Tombe le boubou. Au coup sec de la syncope
Fuse le buste transparent sous la chasuble noire, striquée d'or vert consonant au cimier
Dont la jupe est ouverte sur les flancs, sur les jambes vivantes
Et tu courus à moi dans une trémulation de la nuque à tes talons roses
Descendant bas si bas, sur tes genoux à mes genoux
Chantant le chant qui m'ébranle à la racine de l'être. "
Des passages ont été sautés, lui fis je remarquer.
- C'est ainsi que j'ai coincé le poète ; vous m'aviez dit un jour que Properce trichait ; lui aussi était un élégiaque. J'ai voulu, chez Senghor, écarter certains détours : l'érotisme de mon père m'intéresse quand j'ai l'impression qu'il a mon âge.
L'éclairage de Guy Senghor compléta heureusement le mien : j'avais, lisant Elégie pour la Reine de Saba, privilégié l'analogie factuelle entre le chant 7 du Cantique des Cantiques et les chapitres III et IV du texte de Senghor, en soulignant :
" Le roulis rythmé des reins
Je dis le labour profond du ventre du sable.
Je me souviens de mon élan à ton appel, jusqu'à l'extase
Des visages de lumière, quand tu reçus, angle ouvert cuisses mélodieuses
Le chant des pollens d'or dans la joie de notre mort renaissance. "
- Extraordinaire !...Quelle audace !...Je suis sûr qu'on parlera longtemps de ce " classicisme, et érotisme troublant chez Senghor ", comme vous l'avez écrit dans la marge ", avait fait observer Guy.
Mutuelle possession : amour humain amour païen, éclatant dans le poème tout entier, communicatif, irradie dans l'être du lecteur qui participe au plaisir sans sentiment de culpabilité d'enlever au poète une créature splendide exhibée, comme Gygès, le chaton de son anneau. Je ne parviens pas à me souvenir d'avoir lu chez Senghor de poème dans lequel l'homme et la femme me soient apparus autant unis que dans Elégie pour la Reine de Saba. Il n'y s'agit pas de mariage, malgré le cérémonial et l'orchestration para-nuptiale du chant III ; mais plutôt, d'amour libre, fidélité fondée sur un contrat tacite grâce à quoi âme et corps se prennent, se fondent, s'épanouissent pleinement même dans la violence de la copulation où l'érotisme, avec une souveraine majesté, proclame son autorité qui fait frémir :
" Ta peau de bronze bleu de nuit bleue sous la lune, ta peau couleur odeur d'huile de palme
Tes aisselles de broussailles qui fume, où je brûle l'encens de mon amour
Je me rappelle ton corps de sourire et de soie grège aux caresses de la tendresse Hâ ! aux abîmes de l'extase, ton corps de velours de fourrure, la toison de ton vallon sombre à l'ombre du tertre sacré. "
On n'a pas affaire, comme dans le Cantique des Cantiques où l'amour du roi Salomon avec une de ses femmes symbolise l'union mythique de Yahvé et d'Israël ; mais plutôt, à une réelle possession de la Maîtresse Afrique Reine de Saba l'Éthiopienne, par le poète qui ne pense plus à celle qu'il avait appelée " Mère ".
Guy m'a reproché d'avoir " reculé devant l'approche psychanalytique " ; " dans les diverses métamorphoses de la Reine de Saba, il y a-disait il, une... reptation incestueuse ; le rapprochement que vous avez fait entre celle de l'Elégie et l'autre : " Sois bénie, Mère ", et celle d'" À l'Appel..."
Non, je n'ai pas reculé mais je me méfie de l'ubiquité psychanalytique. Telle est la vérité. J'espère, néanmoins, qu'étudiants et thésards passeront au crible de leur sagacité le palimpseste qu'ils découvriront dans Elégie pour la Reine de Saba. Ils étudieront assonances, allitérations, hypallages, homéotéleutes et synecdoques unissant harmonie et éclat, ainsi que des ellipses qui suffoquent.
Enterrant ces excellents exercices anciens, il me plaît de prôner ici, en pensant à Guy Senghor avec qui j'avais parfois médité sur ce poème, un joyau non seulement de la poésie négro africaine, mais de la poésie universelle, à une époque où on n'en écrit guère. Oui, reprenant une forme poétique fort ancienne, Senghor a prouvé que la poésie négro africaine pouvait donner à la Poésie des mouvements, des rythmes, des pulsations et des frémissements nouveaux. Ce faisant, il montre plus que la main d'un homme de métier et de talent : le sceau du génie ne trompe pas, cela même dont est marqué l'érotisme pur servi ici par une poignante poésie où Senghor fait tantôt défiler, tantôt danser en un seul personnage le monde noir tout entier, sous le regard du lecteur fasciné, avec des images progressivement amenées de la matrice même de la Négritude.
I1 y a dans l'écriture de ce grand poète une magie qui procure du bonheur. J'en ai profité.
Poissy, le 26 novembre 1983.