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Olympe BHÊLY-QUENUM'S WORKS DESERVE TO BE KNOWN
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In Memoriam (L.S. SENGHOR)

IN MEMORIAM HOMMAGE Léopold Sédar SENGHOR in Memoriam. Par Olympe BHÊLY-QUENUM

Le destin a jeté le dé le 20 décembre 01 : le Président Léopold Sédar SENGHOR est mort; il y a quelques jours, France 2 s'était fait l'écho de son hospitalisation au CHU de Caen ( Normandie), région de son épouse à qui ma femme et moi présentons ici nos condoléances.

Quand le Président sortit de l'hôpital, la presse précisa qu'il y avait été admis à la suite d'un malaise cardiaque ; mais j'ai vite deviné que la famille de l'incomparable homme d'Etat africain, poète hors du commun et membre de l'Académie française, voulait qu'il mourût chez lui, dans sa propriété, à Verson où, comme au Sénégal, je lui adressais mes lettres auxquelles il répondait avec une infaillible ponctualité. Il m'avait prodigué ses encouragements quand je travaillais au Practical French (1) : " Vous êtes un homme désintéressé ; travaillez avec désintéressement " ; quelques années plus tard, il avait souhaité me voir dans son sillage dans une visite officielle au Liban, je m'y rendis.
À la première occasion, je le citai à lui-même et il parut ému :

Comme le filao, dont les racines plongent dans les sables du ventre inférieur et ses branches fleuries d'étoiles chantent dans le choeur des alizés, nous marchions, munis des armes miraculeuses de la double vue, perçant les murs aveugles, découvrant, créant les merveilles du royaume d'enfance. Nous renaissions à la négritude.

Le " Très cher Aîné et Ami " s'en est allé. Tristesse ? Malgré l'âge avancé, voire enviable auquel il a quitté le continent africain et la légion de ses admirateurs, c'est un lourd chagrin que je ressens : autant par ses lettres que par les conversations que j'ai pu avoir avec lui, le Président SENGHOR, sans l'avoir jamais su, a laissé comme des fissures en moi.
Immense Poète ; immense homme politique ; avant tout profondément Africain, d'une sensibilité déroutante, il lui arrivait, dans des conversations, de faire preuve d'une loyauté et d'une humilité sidérante ; je voudrais, avant que sa dépouille soit rendue à la Terre africaine ou normande (2), citer ici, entre autres, deux exemples : il avait su, par son fils Guy, mon engouement pour Homère et y fit allusion au cours d'une rencontre ; allant droit au but, je lui parlai du rituel vodou dans l'Odyssée ; le Président eut un haut-le- corps.
- Le vodou dans l'Odyssée ?
- Il était déjà dans l'Iliade...
- Il faudrait m'indiquer où ; Homère est le Poète de tous les poètes du monde, le Sommet de la poésie universelle ...je crois l'avoir assez bien lu et relu.

Deux ou trois années plus tard, je présentais un exposé à l'Académie des Sciences d'Outre-Mer ; une invitation avait été adressée au Président ; il m'envoya ses excuses de ne pas pouvoir y assister, mais désirait connaître mon texte ; il le reçut avant l'exposé et ne tarda guère à me faire connaître son avis :

" Je vous remercie infiniment...; même chez Homère que je croyais bien connaître, vous m'avez ouvert des portes sur un autre domaine de sa poésie, et c'est singulier. "

J'étais plus hébété qu'intimidé par un tel aveu, venant de lui, Léopold Sédar Senghor.
Un autre trait de la personnalité de celui qui vient de nous quitter ? Les 13, 14 et 15 août 1990, le Forum culturel afro-arabe d'Asilah, ( Maroc), rendait hommage à " Senghor Humaniste africain " ; outre Mohamed Benaïssa, député- maire d'Asilah et ministre de la Culture du Maroc, Tchicaya U Tam'si et moi comptions parmi les principaux fondateurs de ce Forum. Tchicaya était déjà mort ; le Président Senghor savait depuis dix ans que je relisais ÉTHIOPIQUES et analysais des aspects de ce poème qui me fascinait ; avant le Forum, je reçus de lui trois lettres dans lesquelles il ne faisait aucun mystère du plaisir qu'il aurait à me revoir. J'avais comme une intuition des thèmes sur lesquels seraient souchées la plupart des interventions des participants ; mes travaux sur Éthiopiques étaient - et sont encore- en rade, mais le hasard me vint au secours quand, en prenant LIBERTÉ I dans ma bibliothèque, l'ouvrage tomba en s'ouvrant ; je le ramassai et lus : "Éléments constitutifs d'une civilisation d'inspiration négro-africaine. "

Je connaissais ce texte de Senghor paru dans un numéro spécial de la revue Présence Africaine ; en le relisant, je découvris chez lui le territoire initiatique sur lequel j'avais campé ma nouvelle intitulée Loni loni jé (3 ) que je lui avais dédiée, qu'il avait lue et qui l'avait " profondément troublé ; voire inquiété."
Nous étions à Asilah, pour honorer un Grand Homme, un grand humaniste africain que j'aimais, admirais et je terminai ainsi mon hommage :

" Voilà. La chute est magnifique ; j'en aurai terminé quand je vous aurai mis encore à contribution pour vous rendre hommage, car c'est de la surréalité que part Oni loni jé pour rétablir l'équilibre dans l'être de Nayé comme dans celui d'Arlette.

" L'image négro-africaine, écriviez-vous, est surréaliste, mieux peut-être, image sous-réaliste ; en ce sens qu'elle exprime la réalité qui sous-tend les apparences. Elle n'est pas équation rationnelle, mais lien analogique, participation des deux objets de pensée, du signifiant et du signifié, à la même sous-réalité...En d'autres termes, l'image négro-africaine naît de la symbiose du réel et du désir. Plus exactement encore, le désir plonge, par-delà les apparences, dans cette plus grande réalité qui sous-tend les apparences, d'où il fait lever les images du rêve. Ainsi l'imagination négro-africaine restitue, à l'homme, son activité générique. "

À la fin de la séance, le Président, qui m'écrirait ensuite de Paris, me fit part de son impression :
" J'espère vous revoir...vous êtes un singulier lecteur, en exhumant un texte vieux de plus de trente ans ; ...j'ai eu le sentiment que la force et le rôle du désir dans Loni loni jé y avaient été soulignés ; c'est de la maïeutique, au sens socratique du terme ; j'attends beaucoup de vous pour Éthiopiques. "


Voilà, Mon cher Président, Aîné et Ami, le dernier hommage que voudrait vous rendre celui qui, avant votre départ pour là où nul ne meurt, n'a pas eu le temps d'exhumer des Éthiopiques les sidérants joyaux que vous y aviez incrustés.

Adieu.

Olympe BHÊLY-QUENUM

Garrigues-Sainte-Eulalie, 20/12/2001.




1- Practical French (en collaboration avec S.A.M Pratt (Ecossais) : 7 volumes ; édit Longman, Essex, RU, 1964 : ouvrage d'enseignement du français en Afrique anglophone.
2- Le président L.S. Sengor a été inhumé le 29 décembre 2001 au cimetière dakarois de Bel-Air (ndlr).
3- Oni loni jé, nouvelle d'Olympe Bhêly-Quenum parue en 1990 dans Hommage à Léopold Sédar Senghor, Humaniste et Africain, Actes du XIIIe Moussem Culturel d'Asilah, Asilah, Maroc. On peut y lire cette dédicaceà L.S. Senghor : Au Président Léopold Sédar SENGHOR, le très Grand Poète, l'Aîné et l'Ami : l'Enfant d'Afrique, qui, obstinément, a conduit la poésie négro-africaine, la poésie tout court, dans le coeur des peuples comme à son plus haut niveau de pureté. Cette nouvelle a été rééditée dans le recueil La naissance d'Abikou, Cotonou, Phoenix d'Afrique, 1998 (ndlr).