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Olympe BHÊLY-QUENUM'S WORKS DESERVE TO BE KNOWN
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Modernité et pertinence des pensées d’Alioune DIOP

« Chaque civilisation vivante assume sa propre histoire, exerce sa propre matu­rité, secrète sa propre modernité à partir de ses propres expériences, et des talents particuliers à son propre génie. » Ainsi s’exprimait-il dans nombre des textes parus dans la revue Présence Africaine [2] et d’autres publications, mais aussi dans des conférences ; il serait temps de recenser ses écrits, de les publier pour l’édification des Africains qui se battent, pour les chercheurs aussi et les donneurs de leçons. L’Afrique bouge, réagit, s’insurge même et Alioune le Sage est d’une modernité qui bouleverse. Nul de ceux qui l’ont connu et discuté avec lui ne saurait en douter. O.B-Q
Modernité et pertinence des pensées d’Alioune DIOP

Le confort alimente et condi­tionne l’efficacité sociale et professionnelle de l’homme. Est inconfortable la situation du tra­vailleur immigré qui, en France, ne parle pas la langue française, qui professe une autre religion que le christianisme occidental, qui subit le poids de histoire de France ou d’Europe, tout en étant intimement familier de histoire de son pays. Est inconfortable pour l’Européen -vivant en Asie ou en Afrique- l’usage de concepts scientifiques ou philo­sophiques auxquels son pays n’est pas accoutumé, ou l’usage d’un lan­gage poétique, musical ou religieux étranger à son milieu d’origine.

Il est en effet inconfortable de déployer pleinement les ressources et la vitalité de son talent, de sa

compétence, voire de son intelli­gence, dans le cadre d’une civilisation dont on ignore l’héritage cultu­rel. Tout cela est vrai pour le Français vivant en Afrique noire comme pour l’Algérien vivant en France. Ce qui nous parait aisé, et allant de soi dans le contexte de notre civilisation d’origine peut être paralysant pour des étrangers immer­gés dans notre civilisation. Il convient toutefois de préciser qu’il y a des civilisations domi­nantes et des civilisations dominées. La supériorité technique ou économique d’une des civilisations ne lui confère pas le droit d’exercer une domination sur les autres. Or c’est ce qui se produit depuis des siècles.

La civilisation occiden­tale, utilisant à l’occasion le pres­tige du christianisme européen, a installé dans la vie des peuples les structures de son propre confort intellectuel, social, économique, ou religieux : l’Européen est chez lui partout. Il est partout à l’aise parce qu’il a écrasé la langue des autres, violé la spiritualité des autres, fal­sifié l’histoire des autres, dévalorisé l’expérience technologique ou artistique des autres, humilié et para­lysé la créativité des autres...

Les civilisations du tiers-monde sont mal à l’aise, et leurs peuples inconfortables dans leur vie quoti­dienne parce qu’ils sont écrasés et paralysés sous le poids des valeurs et expériences des mœurs, des techniques et des concepts de l’Occident, lesquels couvrent et régentent le monde, et

pénètrent jusqu’au plus secret de la vie des peuples.



Seuls peuvent confortablement évoluer dans le monde, seuls créent et vivent partout confortablement, les Occidentaux dont les langues et les langages se sont imposés à tous les autres peuples. Ce qu’on appelle opinion mon­diale se nourrit de référence uniformément empruntées à l’art occiden­tal, à la pensée occidentale, à l’expérience historique occidentale, aux valeurs religieuses occidentales, etc. Comme les boîtes de Coca-Cola couvrent les plages du inonde, la pollution intellectuelle et sociale des apports de l’Occident aux autres peuples emplit l’espace de leur exis­tence, exténue le dynamisme et l’acuité de leur imagination créative.

Nous sommes, nous peuples du tiers-monde, prisonniers de la civilisation occidentale, victimes de son hypertrophie, de ses appétits égoïstes et de son implacable volonté de puissance. Notre maturité en est blessée : elle s’exprime de moins en moins et la vocation moderne de nos civi­lisations a de la peine à émerger et à montrer le bout du nez. La puissance de l’opinion publique occidentale sur nos vies est étouffante et ses universalismes exercent lour­dement leur impérialisme sur nous. Les civilisations du monde ont besoin d’air et d’espace pour dé­ployer les talents de leur génie et révéler les valeurs de leur personnalité.

Aujourd’hui, les Asiatiques repren­nent souffle et s’engagent désormais dans l’appréciation de leur propre histoire et de leurs ressources d’ave­nir. Tout est parti d’Asie, tout pour­rait renaître en Asie. Le mande arabe a su défendre jusqu’ici les frontières de sa vie intime. Il mesure aujourd’hui ses forces et ses nouvelles chances de grandeur. L’Amérique latine, nourrie de l’hé­ritage occidental et de l’apport indien, se regarde dans le regard des peu­ples frères du tiers-monde. La civilisation noire, silencieuse, couverte de plaies, longtemps et toujours asservie et dominée, s’éveille dans un horizon illuminé de modèles occidentaux de vie et de développement. C’est que la société internationale de consommation déploie partout ses charmes et ses séductIons. A quoi bon se fatiguer à vouloir inventer autre chose, puis­que la société de consommation est riche, inépuisable et accessible à tous, puisqu’elle satisfait universelle­ment tous les appétits humains, multiplie les besoins pour pouvoir les apaiser ensuite.

Consommer et se laisser vivre, telle devrait donc être désormais l’éthique des peuples du tiers-monde. L’Occi­dent pourvoit à leurs besoins. Mais du même coup, il domine et condi­tionne la consommation et l’existence de ces peuples. II dépouille ceux-ci de leur goût de la responsabilité, de la fertilité de leurs talents et de leurs expériences, de la maturité de leur jugement – bref de leur vocation personnelle profonde. De leurs vraies raisons de vivre. De l’équilibre de leur personnalité.

Tous les peuples du tiers-monde souffrent plus ou moins des carences ou des infirmités ci-dessus évoquées. Mais le peuple noir plus que d’au­tres. Nul n’a connu autant que lui à la fois le dépeuplement, la dépor­tation, l’esclavage, la colonisation, le racisme institutionnalisé (apartheid ou ségrégation raciale), etc. Nul, à l’aube des temps nouveaux, n’est plus démuni, plus fragile (ora­lité, multiplicité des langues et ethnies, sous-développement, etc.).

Toute société humaine rêve d’un projet de civilisation. Les Noirs comme les autres. Mais un projet négro-africain de civilisation doit pou­voir se définir du plus intime de nos richesses linguistiques et de nos expériences spirituelles. Or, comment extraire de l’âme des négro-africains l’expression de l’avenir, d’une vision nourrie d’épreuves que l’histoire leur a imposées, de rêves que leurs rudes expériences historiques ont pu faire naître dans la chair de leur humanité ? Comment exprimer ces aspirations profondes et dans quelle langue? Car ce que l’Occident appelle l’universalité de la science, de l’histoire ou de la philosophie, n’indique souvent que le sens de son propre confort de vivre et de dominer. Le degré d’universalité qu’il se confère mesure le poids d’impérialisme qu’il est prêt - en toute bonne conscience - à jeter sur nos vies. L’impérialisme est en effet source de confort (intel­lectuel, social ou économique) au détriment d’autrui.

Mais, nous entrons dans l’ère du dialogue culturel pour un nouvel ordre économique. On en parle beau­coup. A juste titre. Seulement, il serait dangereux de croire que l’occi­dentalité ait mission légitime d’inté­grer, d’absorber et d’assimiler dans la sève de sa vitalité, les apports des autres civilisations - et d’appa­raître ainsi en costume d’arlequin, heureuse d’avoir tué l’âme des peu­ples pour se vêtir de leurs dépouilles bigarrées. L’aventure de l’art nègre -que les critiques occidentaux ont impérieusement assimilé à l’idée de leur propre développement artistique- en est un exemple. En religion, on parle de pierres d’attente destinées à l’édification d’un christianisme occi­dental élargi au monde entier.

En vérité, parler de dialogue des cultures est un leurre. Les cultures ne vivent pas seules, coupées de leurs racines, du support et de la source de leur propre vitalité, c’est-à-dire coupées de leurs institutions et projets de civilisation. Chaque civilisation vivante assume sa propre histoire, et exerce sa propre matu­rité, secrète sa propre modernité à partir de ses propres expériences, et des talents particuliers à son propre génie. Dès lors, nulle culture ne saurait être détachée de ses structures et sources de civilisation pour dialo­guer avec d’autres cultures. Ce sont des civilisations entières et vivantes qui doivent entrer en dialogue. C’est une communauté entière de civilisation qui doit savoir apprécier, à tra­vers les membres de son corps, la saveur et le sens des emprunts quelle fait à d’autres civilisations. Les emprunts culturels ne sont sans doute pas les moindres. Mais il peut y avoir des emprunts au niveau social et à d’autres niveaux. Il n’est ni correct ni fécond d’écarter le peuple de ces rencontres-dialogues-échanges pour les réserver aux seules élites occidentalisées.

Dans le monde noir particulière­ment, le dialogue est nécessaire d’abord au sein de chaque nation, entre le peuple et son élite occi­dentalisée, afin de préserver inté­gralement et organiquement la vita­lité créative de notre civilisation globale. Quant à la civilisation occidentale, elle est certes meurtrière (voire pour elle-même). Mais elle est le siège des plus puissantes institutions en faveur de la démocratie, de la jus­tice et de l’amour. Et sa voix sait porter loin, grâce à sa technologie avancée. Nous avons tous besoin de l’Occi­dent. Besoin qu’il maîtrise et disci­pline ses trop puissants appétits de dominer, afin de vivre harmonieu­sement en paix avec les autres civilisations humaines.

Alioune DIOP




[1] Fondateur des éditions Présence Africaine, Alioune DIOP est mort le 2 mai 1980.

[2] Présence Africaine n° 116