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Olympe BHÊLY-QUENUM'S WORKS DESERVE TO BE KNOWN
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RENCONTRE ET AMITIÉ AVEC AMADOU HAMPÂTÉ BÂ

Par Olympe BHÊLY-QUENUM
RENCONTRE ET AMITIÉ AVEC AMADOU HAMPÂTÉ BÂ

La difficulté de parler d’Amadou Hampâté Bâ, quand on l’a connu, fréquenté, passé à chaque rencontre des heures de discussion avec lui ou à l’écouter, vient de sa souplesse à se mettre autant dans l’esprit que dans la peau de l’autre, en donnant à son interlocuteur l’impression de le comprendre, de partager son point de vue même si, avec malice, il en réfutait des composantes en les déplaçant tels les pions sur un échiquier. D’autres, dans l’hommage que la revue Interculturel Francophonies a entrepris de lui rendre, analyseront des aspects de ses romans ou de ses contes initiatiques. Il me revient d’esquisser le portrait non pas physique, ni moral, mais d’une approche autre d’un Africain superbe, profondément attachant, capable de se comporter comme un garçon espiègle quand il avait affaire à un de ses cadets.
Je fis sa connaissance à Rome, un jour qu’il était en compagnie d’Alioune Diop, fondateur de Présence Africaine; Négro-Africains de toutes les générations, nous étions nombreux au Deuxième Congrès des écrivains et artistes noirs. Aussitôt qu’Alioune s’était aperçu que nous ne nous connaissions pas et eut prononcé le nom de Quenum en me présentant, Hampâté Bâ, allant immédiatement au cœur d’une réalité tant génétique qu’historique, s’exclama:
- -Ah ! jeune homme, vous êtes Houenou! Quelle grande famille! Par absurdité ou volonté de déformer pour être partout à son aise, le colonialisme dont il est aussi question dans ce congrès, avait altéré beaucoup de noms africains; c’est ainsi que, par exemple, Houenou est devenu Quenum, qui sonne plutôt latin!
-- Grave débat en perspective, dit à voix basse Alioune, mali¬cieux, discrètement souriant.
-- Vous me semblez trop jeune pour que je demande si vous aviez connu le prince Kojo Marc Tovalou Houenou, dit Hampâté Bâ.
- - Je devais avoir neuf ou dix ans quand il est mort; j’ai su par mon père que quand j’étais plus petit, il aimait à m’asseoir sur ses genoux et m’appelait Daakpè, c’est-à-dire, en langue fon, petit père, car j’étais son oncle.
- Magnifique!... Alloune, tu entends ça? Voilà un des cas d’hié¬rarchisation que les Blancs auront du mal à comprendre; ça les ferait rire et ils contesteraient un tel mode de structure clanique.
- ,J’y fais rarement allusion afin d’éviter un dialogue de sourds; dans la hiérarchie familiale, j’appartiens, par mon grand-père, à la branche aînée des descendants du prince Anikokou Agbloglafa Azanmado Houenou.
-, - Inutile de me l’expliquer, cette hiérarchisation existe aussi chez nous les Peuls.
Ce qui singulièrement m’avait frappé à l’issue de ce contact pri¬mordial était qu’en prenant congé, après avoir embrassé Alioune Diop qui était un ami, l’aîné de nous deux, en me serrant la main, m’avait traité de silatigi.
- SiLuigi? Quelle est la signification de ce mot? Et en quelle langue?
Alioune sourit encore; à sa manière de parler sans hausser le ton, il demanda à Hampâté Bâ s’il en était sûr.
- Une donnée immédiate, comme disait Bergson : intuitivement, l’instant où j’ai prononcé le mot silatigi me l’a confirmé; l’avenir justifiera.
Gêné, frustré de ne rien comprendre à ce dialogué fermé et ver¬rouillé par un mot que j’ignorais, je m’abstins de poser une autre question, mais Hampâté Bâ précisa:
Silatigi est un mot peul, mon ethnie; un silatigi est un initié.
- Et... vous pensez…croyez que j’en serais un.
- Non pas parce que je le savais puisque nous ne nous étions jamais rencontrés, mais je l’ai perçu en vous quand vous veniez vers Alioune que vous connaissiez; je dirais mieux, votre visage visible est un masque qui cache votre vrai visage.
J’avais l’impression d’entendre un bokonõ hors du commun déchiffrer en l’interprétant une révélation d’Ifa Aidegun ; tout en acquiesçant en mon for intérieur, je ne soufflai mot, bien que désor¬mais il y eût entre lui et moi comme des jalons le long d’une corde à nœuds qui nous reliait l’un à l’autre; je sus immédiatement que j’avais affaire à un initié de haut rang, mais en même temps je sentis passer dans une autre catégorie les liens de vieille amitié entre Alioune et moi.
Je pris congé sans qu’il y eût échange d’adresses: étant mon aîné, Hampâté Bâ n’en avait pas manifesté l’intention; aussi ne lui en proposai-je pas en me conformant aux normes claniques de mes ascendants fon.
Rentré trois ans plus tard d’un stage en Italie, je fus invité au Musée de l’Homme par Michel Leiris que j’admirais depuis ma découverte de L’Afrique fantôme je vis sur son bureau un opuscule intitulé Koumen, Texte initiatique des Pasteurs Peul par A. Hampâté Bâ et G. Dieterlen; je connaissais Germaine Dieterlen et nous avions assisté à une conférence de chercheurs dont des phases ressurgi¬raient dans le prologue de L’Initié . Le sous-titre : Texte initiatique m’interpella bien plus que le titre Koumen. Michel Leiris s’enquit si je connaissais son ami Hampâté Bâ et ajouta:
- L’Afrique est un creuset de sages… l’Occident bénéficierait de la part de l’Afrique Noire d’un legs sans précédent, si quelques-uns seu¬lement des sages que j’avais côtoyés étaient lettrés; comme Amadou Hampâté Bâ, ils auraient peut-être, eux aussi, consigné dans des cahiers leurs pensées, expériences et connaissances de toutes sortes.
- -Nos traditions sont orales; Hampâté Bâ m’a laissé entendre qu’elles mériteraient d’être enregistrées telles quelles dans nos langues africaines.
- Je sais ses idées; il craint que des considérations inopportunes, des barrières financières, mais aussi des ingérences de certains cher¬cheurs blancs sans scrupules ne créent la méfiance et des réticences qui aboutiraient, chez ceux qui savent, à des fins de non-recevoir ou à leur refus de s’exprimer.
Après une longue discussion du sujet de son invitation, il m’of¬frit deux exemplaires de Koumen quand j’allais le quitter.
-
- Un seul me suffit...
- -- Gardez-les, je suis heureux que sur un terrain commun nous ayons pu nous entendre en tant que prospecteurs objectifs; Koumen vous plaira; je suis certain qu’il y aura des soulignages et des notes marginales dans l’un des deux exemplaires.
Je m’y plongeai aussitôt assis dans le métro; d’emblée in medias res dès
l’introduction, je fus en phase notamment avec le contenu des pages 11 à 22; Michel Leiris ne s’était pas trompé et je soulignai ou cochai les phrases ci-dessous qui attestaient des affini¬tés entre l’auteur et le lecteur:

« L’alliance avec les forgerons [...] est d’un caractère très particulier, le forgeron jouant un rôle dans l’initiation et figurant dans le texte de Koumen. Peul et forgerons ne se marient pas entre eux; autrefois ils ne s’asseyaient jamais sur la même natte quand ils n’étaient pas de même sexe; une entraide réciproque absolue est de règle entre eux; ils ne doivent jamais se trahir l’un et l’autre. Les Peul apaisent les querelles entre forgerons et réciproquement.

« Le lait ne doit jamais être versé volontairement sur le sol: s’il a été répandu par erreur ou par maladresse, le Peu1 y trempe le doigt qu’il place ensuite sur son front et sa poitrine, à l’emplacement du coeur. Lorsqu’une offrande de lait doit être faite, l’officiant remplit une calebasse d’eau en citant le nom de la mare ou du cours d’eau où l’on effec¬tue généralement la libation; il crache ensuite dans la calebasse, puis y verse le lait et jette le tout sur un toit de chaume pour que le liquide ne risque pas de couler sur le sol. Ce geste constitue également une restitu¬tion au végétal, car toutes les plantes sont en rapport avec les bovidés.
« On prête serment parle lait et le beurre.
« Sur le plan de l’initiation le lait a neuf noms dont on dit: «le lait est une eau éternelle; trois qui rendent malade, trois qui guérissent, trois qui nourrissent. »

« Les végétaux interviennent également dans la vie quotidienne des pas¬teurs [...] et dans l’initiation car selon la tradition, «il n’y a pas un seul d’entre eux qui ne soit en rapport avec les diverses parties du corps et les robes de bovidés».
« Le plus important des autels des bergers peul est le kaggu Il est fait d’un treillis de lianes entrecroisées de nelbi ou de kelli, posé sur des piquets de bois faits des mêmes végétaux, et ressemble à une sorte de console en osier Il est placé contre le mur ouest de la paillote réservée à la première femme et immédiatement à côté de la tête du lit, lequel est orienté ouest-est dans le sens de la longueur.[...] La pièce où est posé le kaggu est interdite aux femmes pendant leurs menstrues. Elles ne doivent jamais mettre sur la tablette leurs cheveux coupés.
Le pastorat est une technique qui nécessite un apprentissage. Dans le texte de Koumen, le matériel dont se servira le berger est demandé et reçu par le postulant au cours des épreuves que comporte l’initiation: ce matériel est consacré. Ainsi est souligné le fait que l’usage de l’outil s’accompagne de la connaissance de ce qu’il représente symbolique¬ment, association qui témoigne, pour les Peul comme pour d’autres populations soudanaises, de la valeur culturelle des techniques. »

L’initiation, dit un texte peul, commence en entrant dans le parc et finit dans la tombe.
La vie d’un Peu1, en tant que pasteur initié, débute avec l’«entrée» et se termine avec la «sortie» du parc, qui a lieu à l’âge de soixante-trois ans. Elle comporte trois séquences de vingt et un ahs chacune: vingt et un ans d’apprentissage, vingt et un ans de pratique et vingt et un ans; d’enseignement.

« Sortir du parc » est comme une mort pour le pasteur; il appelle alors son successeur: le plus apte, le plus dévoué des initiés ou son fils, Il lui fait sucer sa langue, car la salive est le support de la «parole», c’est-à-dire de la connaissance, puis il lui souffle dans l’oreille gauche le nom secret du bovidé.
« L’initiation comporte trente-trois degrés auxquels s’ajoutent trois degrés supérieurs invisibles, acquis automatiquement après le trente-troisième. Ces trente -trois degrés correspondent aux trente-trois pho¬nèmes de la langue peul, c’est-à-dire aux «sons que l’homme fait sortir de son gosier». Les trois degrés supérieurs sont inaudibles; ils sont ceux de «la parole non formulée», mais toujours présente, dite «de l’inconnu ».

Le postulant progresse en franchissant quatre degrés à la fois, ce qui le fait passer successivement par neuf états. Le neuvième ne comporte qu’un seul degré réel, le trente-troisième, auquel s’ajoutent les trois degrés supérieurs. Ces derniers, assimilés aux trois enveloppes qui entourent le foetus, sont dits «les trois obscurités de la matrice» nibe tâti rânga. Sur le plan spirituel, l’initié est ainsi ramené au stade foetal; « il naît » ensuite à une nouvelle vie et porte le titre de «fils».

Physiquement l’initiation pénètre le postulant par les «sept lam¬padaires» que constituent les sept ouvertures du corps - les yeux, les oreilles, le nez et la bouche - entre lesquelles sont établies des corres¬pondances. Lorsqu’il a décidé d’être initié et de chercher un maître, le jeune Peul est astreint à un certain nombre d’obligations pendant plu¬sieurs années. A partir de l’âge de quatorze ans, et jusqu’à vingt et un ans, il doit quémander ou faucher l’herbe contre un salaire, ou vendre du bois mort, pour pouvoir acheter, grâce aux fruits de son labeur ou aux dons reçus, une poignée de céréales et les graines de trois variétés de calebassiers, Il va ensuite défricher en brousse pour établir un champ, semer les céréales et les graines de calebassier. Ce travail doit rester secret: l’intéressé doit sarcler, récolter et battre son grain seul. Il transporte ensuite la récolte pour la vendre dans un marché se tenant régulièrement le samedi, et non un autre jour de la semaine. Le gain obtenu par la vente doit être consacré à l’achat d’un bouc et de vête¬ments: tunique, pantalon, bonnet en coton indigène tissé à la main, chaussures, II lui faut généralement recommencer plusieurs années de suite et faire plusieurs récoltes pour que ses gains lui permettent d’ef¬fectuer ces achats.
Lorsque ce dernier stade est franchi, il doit tuer un bouc et enlever la peau de l’animal sans le vider. Puis il tanne la peau pour en faire une outre, toujours seul et dans son champ. Dans un même temps, il pré¬pare sur place avec les produits des calebassiers: une gourde, une cale¬basse et une cuiller. Lorsque la peau est sèche, il doit aller la remplir d’une eau pure et se rendre à nouveau sur un marché se tenant le samedi, vêtu des habits qu’il s’est procurés et muni de ses ustensiles. Là, la première personne qui lui demande à boire doit devenir son ins¬tructeur ou le conduire à un maître. Si le demandeur est un homme d’âge, il le prie de l’enseigner; s’il est jeune, il lui demande de le mener chez un vieillard de sa famille qui devient son maître.
.. ..-....
À partir du moment où le postulant est agréé par son maître, il devient son serviteur, et ceci jusqu’à la fin de l’initiation. Jusqu’à ce terme il doit également conserver et porter sur lui l’outre et les objets en cale¬bassier sur lesquels il procède à des libations de lait et de beurre chaque samedi, II peut toutefois ne pas les conserver, mais il doit alors les enterrer dans son champ et édifier en ce lieu une butte de terre de termitière, sur laquelle il fait régulièrement les mêmes offrandes. Dans le premier cas, il doit porter ses vêtements non seulement jusqu’à la fin de l’initiation, mais jusqu’à usure complète, dans le second cas il doit les donner à un pauvre.
Les travaux préliminaires imposés par la tradition à l’adolescent relè¬vent donc tout d’abord de son libre arbitre: il peut choisir d’être initié ou en décider autrement. Ils témoignent aussi, sans qu’il en soit davantage conscient, de sa patience et de sa persévérance. D’autre part, ils nécessitent l’apprentissage de techniques (agriculture, travail du bois, du cuir) auxquelles il ne se livrera plus et absolument diffé¬rentes de celles que, noble et pasteur, il devra plus tard exercer. II découvre ensuite son maître par le procédé rituel que nous venons de relater, maître qui lui est délégué par les puissances surnaturelles, agents invisibles de l’initiation.
Dès lors, ayant fait preuve de caractère, de discrétion et de certaines qualités morales, il développera, par son attitude envers son maître, d’autres vertus nécessaires: l’obéissance, la modestie, le sens de la dis¬cipline, et ceci jusqu’à la fin de l’initiation, L’instruction reçue exerce¬rasa mémoire, assouplira son intelligence.
Avec l’âge, la pratique et en fonction de l’étendue de ses connaissances, l’initié pasteur, dit aga au Foutah et bdgdru au Macina, accède progres¬sivement au titre de silatigi, terme dont on ne peut donner d’étymolo¬gie précise, mais qui peut se commenter ainsi: «celui qui a la connais¬sance initiatique des choses pastorales et des mystères de la brousse».

« L’influence considérable du silatigi s’explique par ce titre, le plus pres¬tigieux que puisse souhaiter un Peu1: tout pasteur initié rêve d’être un jour silatigi. Le silatigi est le prêtre de la communauté. A ce titre, il observe, durant toute sa vie, un certain nombre d’interdits: il ne doit pas avoir de rapports sexuels avec d’autres femmes que les siennes, il ne doit pas mentir sciemment ni porter un faux témoignage, même en faveur de ses propres parents.
L’état comme les fonctions d’un silatigi sont en relation avec les ani¬maux et tout ce qui les concerne: santé, fécondité, transhumance, règles du pastorat, etc. Il sait exactement tout ce qu’il convient de faire pour le troupeau. Il est le «gérant» des animaux offerts par les membres de sa communauté à l’une des personnalités mythiques du panthéon peul traditionnel, d’alân: ces animaux qui font partie du troupeau mais que l’on ne doit ni vendre, ni sacrifier pour un profit personnel, peuvent faire l’objet d’un don de la communauté aux nécessiteux, ou être consommés lors des fêtes ou des réceptions col¬lectives. En revanche, les dons ou offrandes à d’alâñ, que le silatigi fait au nom de la communauté, doivent être pris sur les biens personnels.

« Le silatigi accomplit un certain nombre de rites réguliers, quoti¬diennement, mensuellement ou annuellement: il procède aux incan¬tations dont il connaît le texte et les conditions d’émission, au lever et au coucher du soleil. 11 fait de même trois fois par lune: au premier croissant, aux trois «jours pleins» (treizième, quatorzième et quin¬zième jours de la lune) qui correspondent à la pleine lune, à la nouvel¬le lune. Il préside annuellement la fête de la transhumance et les distri¬butions des prix aux boeufs, détermine la date de la cérémonie du renouvellement de l’année. En effet, pour les initiés, l’année se divise en vingt-huit séquences de treize jours - la vingt-huitième en comptant quatorze -, associées chacune à la position d’une étoile. C’est à la fin de la vingt-huitième séquence que doit avoir lieu la cérémonie du lôtô¬ri, «bain général», au cours de laquelle les pasteurs se baignent et où l’on procède à une lustration des animaux.

« Lorsque le silatigi récite les litanies rituelles, kongi, il doit observer les règles des «correspondances». La litanie, qui est rythmique, varie sui¬vant les circonstances et la famille à laquelle appartient le récitant. Elle s’accompagne généralement de libations de lait. Elle varie également en fonction de la position de la lune: le mois lunaire, de vingt-huit jours, est divisé en huit séquences, dites «piquets», tontêd’ê, et la litanie s’adresse successivement à chacun des «esprits gardiens» de l’intégrité des bovi¬dés, esprits qui siègent théoriquement aux huit directions cardinales et collatérales de l’espace. Le récitant fait face à la direction cardinale asso¬ciée à sa famille: sa position est en effet plus importante encore que l’in¬cantation elle-même, son rythme et les paroles qui la composent. »

Du métro je continuai ma lecture dans le train jusqu’à Epinay sur Seine où ma famille et moi vivions; en sortant du train j’avais l’impression - la réalité eut lieu quelques années plus tard - d’avoir écouté Hamp~té Bâ me faire un exposé théorique sur l’initiation chez les bergers peul; je compris aussi sa référence au silatigi à l’époque de notre rencontre à Rome; dès lors l’empathie qui l’avait décidé de me conférer un tel titre me ferait voir en lui plus qu’un aîné et quand vint l’occasion de me dédicacer l’exemplaire de Kou,nen, le premier de ses ouvrages que j’avais lu et relu je ne sais plus combien de fois, il écrivit simplement: «Pour Olympe. Fraternellement. AHB».
Avant d’en arriver à ce stade, le Sage africain et moi nous étions perdus de vue; j’éprouvais une forte admiration pour lui après la découverte de Koumen, grâce à Michel Leiris; malgré mon envie de revoir l’auteur de cette étude merveilleuse ou de lui écrire en demandant ses coordonnées à Alioune Diop, le seul Africain en France, hormis mon oncle Maximilien Possy Berry Quenum , à qui me liait une affection sans équivoque, je m’en étais abstenu; mais comme souvent dans ma vie le hasard nous remit l’un en face de l’autre, Hampâté Bâ et moi; sortant de la Sorbonne où, pour mon plaisir, j’aimais à passer mes loisirs à assister, soit aux cours de Jacqueline de Romilly sur Thucydide, soit à ceux de Humbert sur la syntaxe grecque, j’aperçus près du Centre Richelieu Hampâté Bâ en compagnie du Docteur Doudou Gueye qui me fit signe.
-Tu connais notre aîné Hampâté Bâ? dit Doudou Gueye.
- Alioune s’était chargé des présentations.. .il y a si longtemps; c’était à Rome,
n’est-ce pas? dit Hampàté Bâ.
-- -C’est exact; vous m’aviez traité de salatigi.
Doudou Gueye rit et s’enquit s’il s’était mépris. Je rusai en déclarant ignorer la langue africaine dans laquelle on utilisait ce mot ainsi que sa signification. À voix basse, mais en wolof, Doudou Gueye dit une phrase très brève à laquelle Hampâté Bâ répondit également en wolof, puis il me tendit la main comme s’ils étaient pressés de prendre congé; mais le serrement de mains d’Hampâté Bâ transmit un message d’une extrême discrétion que je reçus en le restituant du tac au tac; sans lâcher ma main, l’aîné passa à un autre niveau et obtint la réponse appropriée; je décidai alors de ne pas lui laisser le privilège du stade suivant qu’il accueillit dans les formes, les restitua conformément aux normes, puis, me regardant droit dans les yeux, il établit les liens formellement.
- - Pour toi aussi, Olympe, je le déclare en présence de Doudou, désormais je m’appelle Amadou.
- Amadou, puisque désormais entre toi et moi il n’y aura jamais ni ruse, ni mensonge, ni mauvaise foi, ni traîtrise, j’avoue avoir su ce qu’est un salitigi. Je le suis d’un autre ordre, dans mon pays.
-- Ainsi grâce à Doudou nous venons de nous découvrir sur un autre terrain.
Nous échangeâmes les accolades fraternelles et il me plaça entre lui et Doudou Gueye. Pourquoi en faire un mystère dans l’hommage que nous lui rendons ? L’émotion en moi était indescriptible de me trouver si près de lui et il avait dû le sentir car il avait pris ma main, l’avait serrée doucement et l’avait gardée dans la sienne tel un grand frère-guide emmenant son cadet vers un lieu où ce dernier n’osait pas se rendre seul.
Heureux d’avoir établi et mis en mouvement entre nous la trame dont, tout le premier à Rome, Hampâté Bâ avait perçu en moi l’exis¬tence, Doudou Gueye proposa que nous déjeunions dans un restau¬rant du quartier. Le coq-à-l’âne allait de la création littéraire négro¬africaine à la culture traditionnelle dans nos pays respectifs et je découvrais en Amadou Hampâté Bâ un homme curieux, soucieux de connaître tout du terrain de l’autre: fin, rusé, espiègle, parfois facétieux, il était surtout d’une mobilité d’intelligence déroutante; quand il s’apercevait que son interlocuteur ne le suivait pas dans sa dialectique, sa générosité mettait ce dernier vite à l’aise et on éclatait de rire. Consacrerais-je cinquante pages à une esquisse du portrait tant psychologique que moral de ce grand Sage africain que je ne serais pas certain d’en avoir terminé, ni de réussir.
Doudou Gueye allusivement n’avait pas plus tôt souligné mon
ascendance yoruba qu’Hampâté Bâ m’interrogea du regard; j’évo¬quai mes liens de par mon arrière arrière grand-père maternel; une telle référence me valut aussitôt des questions concernant la société secrète des Ogboni. Mon bisaïeul en avait été un haut dignitaire; je savais de quoi il s’agissait mais ne devais en révéler un iota; Hampâté Bâ comprit et se contenta de demander:
- - Est-ce qu’il y a des livres? au moins un livre descriptif, un rituel?
- - Des livres? il en existe en anglais; à ma connaissance, The Sociology of the Yoruba , de Nathaniel Akinremi Fadipe vaudrait la peine d’être connu.
- - On est frustré quand on ne comprend que le français, dit-il et poussa un soupir désolé.
Essentiellement caractérisée par notre correspondance, ma rela¬tion avec Senghor était aussi jalonnée de nos rencontres fortuites ou désirées par lui-même; avec Amadou Hampâté Bâ, l’oralité avait la primauté et nous n’avions jamais échangé de lettres; nos retrou¬vailles étaient nourries par nos conversations, des blagues et des rires. Je reproduis ici un de nos dialogues lors d’une visite chez lui, parce que je l’avais relaté dans le « Journal » que je tenais; j’avais lu Kaïdara et nous en parlions.
- - A quel âge tu as été mis face à l’incompréhension ? je veux dire devant des choses, des objets que tu ne comprenais pas, mais qui t’impressionnaient et titillaient ta curiosité?
- - Vaste problème! Mais… je crois que c’était quand j’entrais dans ma septième année; j’en suis même certain car ma grand-mère mater¬nelle disait que j’étais « le plus beau de ses hommes »; je n’étais pas peu fier d’occuper une telle place dans son cœur ; ma mère souriait ou riait en la qualifiant d’un mot fon que je traduirais par « belle dragueuse ».
- -- Sept ans, c’est une des tranches des neuf étapes initiatiques chez les Peul; celle-là t’a marqué à vie.
- - Dans leurs conversations, mes oncles maternels, Akpoto et Gbênakpon, utilisaient des images au travers des réalités qui me faisaient autant l’impression de courir sous mon regard que dans ma tête; ces deux hommes ont beaucoup marqué mon enfance ainsi que mon adolescence; même maintenant qu’ils sont morts, j’ai parfois l’impression qu’ils étaient simplement partis en voyage et qu’ils reviendraient...
-- Oui…quand nous cherchons à nous rappeler ce qui nous est arrivé dans les premiers temps de notre enfance, nous sommes sou¬vent exposés à confondre ce que nous avons appris des autres avec ce que nous possédons vraiment par expérience et par observation personnelle.
Je fronçai les sourcils.
- Cette phrase est une citation, je suis sûr que tu ne l’ignores pas.
-- Tu as une mémoire implacable! C’est de Goethe, j’aurais été incapable de la citer aussi exactement que tu l’as fait.
- - Poésie et Vérité.
• - - - lAbsolument, je l’ai luil y a un siècle !
Nous avons tapé l’un dans la main de l’autre et avons ri.
- - Quel a été le rôle de ton père dans ta vie?
- - Je tiens bien plus de ma mère que de mon père qui est lettré; homme de culture apparemment froid, son enseignement, avant tout pédagogique, était pragmatique; mon père, qui s’appelle Paul, est un initié très au courant des forces de notre terroir; c’est un polygame dont je suis le onzième des enfants, mais y a des complicités entre lui et moi et j’éprouve beaucoup de tendresse pour lui.
-- Toi aussi tu es apparemment froid, et même distant.
-- Je ne suis pas du tout fâché d’un tel legs génétique.
-- - Tu as de la chance qu’il y ait eu de tels hommes dans ton enfance et dans ton adolescence, car à ton insu ils t’ont inculqué l’at¬tachement à la recherche de l’envers des choses.
Avec une extraordinaire suite dans les idées il était revenu à son intérêt pour
la société secrète des Ogboni à laquelle je n’avais fait qu’une allusion dix ans plus tôt.
- - Ecoute Olympe, il me semble qu’une étude comparatiste de Koumen ou de Kaïdara et du rituel des Ogboni ne serait pas sans intérêt pour la compréhension de certains problèmes africains; il fau¬drait proposer à ces problèmes des solutions autres que celles que l’Europe cherche à imposer; nos langues occultent des remèdes, nos hommes politiques hélas! trop acculturés sont également trop com¬plexés pour recourir à des solutions nègres à des problèmes nègres.
J’ai ri franchement.
- Tu as tort de rire.
- - Ça ne signifie pas que je ne t’approuve pas, mais que tu me parais tout à coup plus jeune et plus près des réalités de nos pays, que beaucoup de barbons africains acculturés.
C’était le jour où il m’expliqua le symbolisme de l’Echelle, celui de l’Escalier, leur ésotérisme et exotérisme et conclut : « Posséder l’étoffe de l’initié n’est pas donné à tous ceux qui cherchent à I’ être. Il faut plus que de la patience et du calme; le postulant va au devant d’une catastrophe inéluctable, s’il n’est pas d’un naturel tenace, lucide et d’une grande maîtrise de soi ».
- - Outre la muraille linguistique, tu viens de déterrer des pierres d’achoppement qui empêchent et empêcheront les Européens d’avoir accès à nos sociétés initiatiques.
- - N’en parlons pas, coupa-t-il court.
Il se leva, fut ouvrir un bahut en cajou, en sortit un paquet, me le donna et, sa main gauche à plat sur mon épaule gauche, il dit ces phrases qui firent en moi l’effet de me figer sur place:
- - Olympe, il y a dans ce paquet ma voix que tu continueras d’écouter quand je ne serai plus de ce monde; il y a aussi un objet qu’il me plairait qu’il ne quitte jamais ton bureau; tu peux mainte¬nant défaire le paquet.
-- Tu es pressé de t’en aller?
- Non, mais je mourrai avant toi.
- - Tu n’en sais rien.
- - Il faut qu’il en soit ainsi; tu devrais dire ainsi soit-il.
J’obtempérai, il me donna l’accolade et nous avons éclaté de rire en tapant doucement l’un dans le dos de l’autre.
Quand je défis le paquet, je découvris une chemise titrée « Collection de la Radiodiffusion d’Outre-Mer »; figuraient aussi sur la chemise de belles lettres en caractères arabes; le titre général était : Tierno Bokar. Le sage de Bandiagara. Le contenu était deux disques d’entretiens d’Amadou Hampâté Bâ; son portrait sur le volet droit de la chemise était celui d’un homme jeune, beau, aux traits fins et aux yeux de myope. Je le regardai avant de découvrir le deuxième cadeau qui représentait un hexagramme dans un cadre vitré; il m’en
expliqua autant l’ésotérisme que l’exotérisme et précisa :
- L’hexagramme symbolise l’univers; c’est une figure de protec¬tion. de grande protection chez les Peul et les Bambaras; le feu et l’eau y sont présents.. .tu es un lutteur qui mérite d’être protégé autrement que par les hommes, qui n’ont qu’un souffle dans leurs narines, comme dit l’Evangile.
Je fus très ému qu’il eût pensé à ma protection «autrement que par les hommes. » Rentré chez moi, j’appendis au mur derrière mon bureau la figure protectrice, qui, partout dans mes déménagements, est derrière ma nuque quand, dans mon bureau, je suis assis à ma table de travail.
*
Maintenant que lui et Doudou Gueye s’en sont allés, je puis révéler ceci: les gestes discrets et l’accolade qu’Amadou Hampâté Bâ et moi avions échangés devant le Centre Richelieu étaient maçon¬niques, parce que Doudou Gueye lui avait dit en wolof que je suis Franc-Maçon ; eux aussi ; il existe à Dakar une Loge maçonnique dénommée Koumen. Le Frère Amadou Hampâté Bâ était membre de la Grande Loge nationale française, obédience reconnue par la Grande Loge Unie d’Angleterre dont je dépends; de ce fait, tout membre de la GLNF a le droit d’assister aux tenues de la Grande Loge Unie d’Angleterre et réciproquement.
Vivant dans la banlieue parisienne, je m’étais affilié à la GLNF, mais je dus démissionner en 1981 pour ne rester qu’à la Grande Loge Unie d’Angleterre ; mais à la GLNF, quand j’eus l’idée de fonder La Croix du Sud, Loge à caractère international dont je serais le premier Vénérable Maître (une sorte de Maître spirituel et Président-Administrateur), j’informai Amadou Hampâté Bâ et Doudou Gueye ; sans délai l’un et l’autre manifestèrent leur désir d’être au nombre des membres fondateurs et ils me téléphonèrent de Dakar:
- - Olympe, j’ai eu vent de ta parfaite maîtrise du rite Emulation et vraiment, il me plairait de te voir opérer, soumis aux normes sous ta direction de Vénérable Maître, avait déclaré le Frère Amadou Hampâté Bâ.
Cette humilité d’un Grand Sage devant un de ses cadets fut pour moi une autre leçon dans ma vie d’homme; pour mieux l’entendre ce jour-là, j’écoutai de nouveau l’intégralité de son Entretien sur Tierno Bokar, comme je l’ai fait avant de commencer cet homma¬ge et l’entends maintenant avant d’y mettre le point final, parce que je voudrais que la voix du passé y soit présente.
Son dernier cadeau était d’outre-tombe: le jour de sa mort, avant que RFI s’en eût fait l’écho, je reçus d’Abidjan, à six heures du matin, un appel téléphonique de quelqu’un dont je n’ai pas pu rete¬nir le nom et qui me fit entendre le message que voici:
- « Monsieur Bhêly-Quenum, votre Frère Hampâté Bâ avait sou¬haité qu’on vous téléphone sans tarder, s’il était parti...Papa Hampâté Bâ n’est plus. »
Telles étaient l’Amitié et les relations d’un autre ordre entre cet Aîné et son cadet que j’étais.

Olympe BHÊLY-QUENUM.