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SENGHOR AU FORUM CULTUREL AFRO-ARABE D'ASILAH

(Maroc)

Au Mussem Culturel d’Asilah, Forum Culturel Afro-Arabe, s’est tenu du 13 au 15 août 1990 le colloque SENGHOR, l’humaniste africain, en hommage au grand poète négro-africain. Député-Maire d’Asilah, alors Ministre de la Culture du Maroc, Mohamed Benaïssa était l’initiateur du Forum Culturel Afro-Arabe dont Tchicaya U Tam’si et Olympe Bhêly-Quenum étaient membres fondateurs. Ci-dessous l’hommage de ce dernier.

Cher Aîné et Ami,

« L’année 1990 n’est qu’à mi-chemin de son terme et je m’estime heureux d’avoir reçu quelques lettres de vous entre mars et juin.

Monsieur le Président, très cher Aîné et Ami,

(c’est ainsi que je commençais les lettres que je vous adressais), dans l’une d’elles je disais que si j’en avais le temps, je relirais Éthiopiques pour l’analyse des « images et sensations » .

J’ai relu Éthiopiques après l’envoi de Loni loni jé, la nouvelle que je vous ai dédicacée. Mais l’incident que voici s’est passé alors que je réfléchissais aux images et sensations dont je m’étais re-nourri en relisant votre poème : je fus prendre dans ma bibliothèque Liberté I sans savoir exactement pourquoi ; le livre tomba en s’ouvrant ; je le ramassai, regardai la page et lus : Éléments constitutifs d’une civilisation d’inspiration négro-africaine .

Je connaissais ce texte fondamental pour l’avoir lu dans la revue Présence africaine. Qu’im-porte, puisque le « dé » était tombé sur votre rapport au Deuxième Congrès des Artistes et Écrivains noirs, je m’y plongeai. Ce que je découvris me fit passer de l’étonnement au plaisir, mieux : à la jouissance à l’état pur. Vous devinerez certainement pourquoi, si vous vous souvenez de la psychologie du personnage principal de Loni loni jé, chez qui l’émotion crée l’empathie et le pousse à mettre en action, au service de l’autre, ses propres pouvoirs sur les choses, en l’occurrence sur la folie.

Or vous écriviez : « Qu’est-ce que le monde magique ? C’est le monde par-delà le monde rationnel, par-delà le monde visible des apparences qui n’est rationnel que parce que visible. Il est surréel. Il est animé par les forces invisibles qui régissent l’univers et dont le caractère spécifique est qu’elles sont harmonieusement liées par sympathie, d’une part, les unes aux autres et, d’autre part, aux choses visibles ou apparences. »

Vous savez que Loni loni jé s’ouvre par un introït où l’on voit le personnage avancer en toute pureté, d’un pas tranquille, vers l’inconnu dans une atmosphère de magie. Ce qu’il va faire, ce que l’oncle Atchê l’aidera à faire, c’est, d’abord, honorer l’invisible dans le bois sacré.

« Honorer quelqu’un, écriviez-vous, c’est, certes lui exprimer des marques extérieures de respect, c’est, surtout, lui rendre justice en lui accordant ce qui lui revient de droit de par sa seule qualité d’homme - matériellement et moralement. »

Honorer l’invisible paraîtrait un acte gratuit, mais cette marque aussi relève de l’éthique négro-africaine. Vous soulignez qu’elle est sagesse active. Elle consiste, pour l’homme vivant, à reconnaître l’unité du monde et à travailler pour son ordination. Son devoir est donc de renforcer, bien sûr, sa vie personnelle, mais aussi de réaliser l’être chez les autres. La démarche de l’oncle Atchê, la cérémonie à laquelle il procéda dans le bois sacré, ce fut, essentiellement, la réalisation de l’être chez son neveu. Cet acte généreux est consubstantiel à la société négro-africaine d’où une conjugaison de faits tend, hélas, à le rayer. Et voici comment, cher aîné, vous présentiez cette société, à la fois succinctement et substantiellement :

« Il s’agit d’une société fondée essentiellement sur les rapports humains, plus encore peut-être sur les rapports des hommes et des dieux d’une société animiste, je veux dire une société qui s’intéresse moins aux nourritures terrestres qu’aux nourritures spirituelles. Ici, les faits matériels, surtout « les faits sociaux ne sont pas des choses » (vous citez le titre du livre de Jules Monnerot ). Il y a, cachées derrière eux, les forces qui les régissent, animant ces apparences, leur donnant couleur et rythme, vie et sens. C’est précisément cette signification qui s’impose à la conscience et provoque l’émotion. Plus justement encore, l’émotion est cette saisie de l’être intégral (conscience et corps) par le monde irrationnel, l’irruption du monde magique dans le monde de la détermination. Ce qui émeut le Négro-Africain, ce n’est pas tant l’aspect de l’objet que sa réalité profonde, sa surréalité, pas tant son signe que son sens. »

Vous savez que c’est la signification du mal de Nayé qui s’est imposée à la conscience de Loni loni jé et a provoqué en lui l’émotion qui le décida à guérir ce mal. C’est encore la signification de la folie d’Arlette qui fit entreprendre à l’Africain un plongeon initiatique dans le cœur de la schizophrénie où il atteignit le tachyon de l’univers adimensionnel de pure lumière où le temps ne coule plus. C’est le domaine du ?? t???? t?~? ????~?, la rapidité des mouvements de l’âme dont parle Platon. Là, les prétentions de l’intelligence sont une terrifiante absurdité et on découvre cette réalité désordonnée qu’est l’homme. Ainsi - vous le voyez clairement - vous avez, à votre manière, effectué et analysé en théoricien le processus au sein de l’Être, en vue de quoi le mystagogue Atchê avait initié Loni loni jé. C’est inouï. Oh, pas tant que cela, après tout, puisque vous êtes un très grand poète, un maïeuticien au sens socratique du terme, un mystagogue d’un autre ordre.

J’ai parlé de la jouissance éprouvée en relisant votre texte. Elle se situait à trois niveaux ; nous venons d’en voir le premier. Le deuxième apparaît dans votre compréhension des fraternités d’âge, notamment quand vous écriviez : « En réalité, ce sont moins les âges que les cérémonies d’initiation qui déterminent une classe. On a donc affaire à des associations fermées, qui se fondent sur l’initiation, la hiérarchie et une discipline rigoureusement réglementée.[…].La fraternité d’âge est essentiellement une école. Mais c’est d’abord un ordre religieux comme tout groupe social en Afrique noire. On y entre comme novice, on commence par s’y soumettre aux cérémonies d’initiation. Celles-ci, avec leur symbolisme suggestif, ont pour but de faire, de l’ignorant, un homme (qui sait), de l’anarchie enfantine une liberté organisée ; de la mort à l’enfance, la naissance à la vie. »

Le troisième niveau de cette jouissance procurée par une lecture, la lecture d’un texte exceptionnel que j’emprunte encore à vous-même, le voici : « Les confréries à rites secrets pourraient être comparées aux associations religieuses, politiques et culturelles de la civilisation occidentale. Avec cette différence que l’organisation, la doctrine et les buts en sont secrets. Chacune d’elles est une sorte de franc-maçonnerie. Elles étaient nombreuses avant la pénétration européenne ; elles n’ont pas encore disparu.[…]Au contraire de la fraternité d’âge, la confrérie à rites secrets n’est pas ouverte à tous. On y entre par cooptation. Elle a, comme la fraternité d’âge, son initiation, sa hiérarchie, sa discipline. En vérité, la confrérie à rites secrets est une association bien plus complexe que la fraternité d’âge, aussi bien dans son organisation, qui nous échappe encore en partie, que dans ses buts. Si elle est, presque toujours et en même temps, une association religieuse, politique et culturelle, elle met l’accent, le plus souvent, sur l’un ou l’autre de ces caractères.[…]En un mot, le rôle essentiel des confréries à rites secrets, qui sont, suivant le cas, freins, contrepoids ou moteurs des institutions officielles, est un rôle d’animation et d’équilibre. Il s’agit de maintenir la société dans sa ligne et son unité, en lui évitant les reculs, les stagnations, singulièrement les déviations. »

Voilà. La chute est magnifique et j’en aurai terminé quand je vous aurai encore mis à contribution pour vous rendre hommage, car c’est de la surréalité que part Loni loni jé pour rétablir l’équilibre dans l’être de Nayé comme dans celui d’Arlette.

« L’image négro-africaine, écriviez-vous, est l’image surréaliste ; mieux peut-être, image sous-réaliste, en ce sens qu’elle exprime la réalité qui sous-tend les apparences. Elle n’est pas équation rationnelle, mais lien analogique, participation des deux objets de pensée, du signifiant et du signifié, à la même sous-réalité.[…]En d’autres termes, l’image négro-africaine naît de la symbiose du réel et du désir. Plus exactement encore, le désir plonge, par-delà les apparences, dans cette plus profonde réalité qui sous­-tend les apparences, d’où il fait lever les images du rêve. Ainsi l’imagination négro-africaine restitue, à l’homme, son activité générique. »

Monsieur le Président, très cher Aîné et Ami, voilà ce que la tombée du sigui, ce qui, en fon, ma langue maternelle, signifie dé à jouer, me fit découvrir en relisant un de vos textes théoriques vieux de plus de trente ans. C’est un texte éclairant ; il pourrait, certes, paraître assez complexe, notamment dans les passages que j’ai cités ; mais il s’agirait alors de lecteurs qui ne seraient pas très au fait des fondements culturels du monde négro-africain. Je vous remercie d’avoir écrit ces lignes et ces affirmations que j’ai eu l’honneur de citer à ce Forum afro-arabe d’Asilah. »

Olympe BHÊLY-QUENUM.