SUR POUCHKINE |
| DES CONTES DE POUCHKINE ET CEUX D'AFRIQUE . Une étude d'Olympe BHÊLY-QUENUM Ce qui se brouille et se perd, ce ne sont pas les frontières d'un État, mais celles de l'homme. louri Tynianov La mort du Vazir-Moukhtar [1] |
On a écrit, on écrit et on écrira encore sur Alexandre Sergueïevitch Pouchkine, né il y a deux cents ans ; il s’en est allé voici cent soixante-deux ans des suites d’un duel avec Georges d’Anthès, officier français alors au service du tsar ; près de cinquante ans après sa mort, Dostoïevski écrivait en 1880 [2] :
« Pouchkine est un phénomène extraordinaire, et peut-être une manifestation unique de l'âme russe », a dit Gogol. J’ajouterai pour ma part qu’il fut aussi prophétique. Oui, son apparition recèle pour nous autres Russes quelque chose d’indéniablement prophétique. Pouchkine apparaît au moment où nous commençons à prendre vraiment conscience de nous-mêmes, où dans notre société cette conscience encore à l’état de germination, un siècle après la réforme accomplie par Pierre le Grand, contribue grandement par son apparition à éclairer notre route obscure et à nous guider. C’est dans ce sens que Pouchkine est un oracle et une indication. »
A Que ce poète hors pair fut un sang-mêlé puisque son ancêtre était Abraham Hanibal [3] , un esclave de Pierre le Grand, est assez significatif à l’aube de l’an 2000 où, même en France, tandis qu’on ne cesse de marteler le mot intégration dans nombre de discours politiques, non seulement la xénophobie, mais le racisme ne fait guère un mystère de ce qu’il est. Il faudrait lire ou relire Promenades avec Pouchkine, d’André Siniavski [4] qui signait Abram Tertz, mais surtout Mon Pouchkine, de Marina Tsvetaeva [5] éblouissant d’intelligence, pour se faire quelques idées de ce que fut et reste Pouchkine ; je me demande s’il est assez connu des intellectuels africains : hormis quelques pages du très regretté Ibrahima Baba Kaké [6] , j’avoue mon ignorance d’éventuels travaux d’universitaires africains sur Alexandre Pouchkine que je découvris quand j’avais onze ou douze ans.
Il y a quelques années, la lecture de La mort du Vazir-Moukhtar, préfacé par Aragon, m’avait fait l’impression de voir Pouchkine comme s’il était encore vivant et me ramena a mon adolescence au Bénin , plus précisément à Aziouto, une des fermes de mon père sur les bords du lac Ahémé. L’anecdote vaut la peine d’être rapportée qui fera entrer, in medias res, quant à ma découverte des contes de Pouchkine et des ressemblances ou analogies avec ceux de nos vieilles grands-mères, qu’ils aient été rapportés par Maximilien Quenum [7] , Amadou-Hampâté Bâ [8] , Birago Diop [9] , Bernard Dadié [10] ou dans un de mes propres recueils de nouvelles. [11]
Un jour, mon père, torse nu allongé dans un fauteuil dans la grande salle d’Azi-outo, était plongé dans la lecture d’une des revues qu’il recevait régulièrement de France ; trois de ses femmes vendeuses de tissus étaient occupées à compter les recettes de la foire du jour précédent ; j’aidais ma mère à « vérifier », pour en faire des liasses, les billets de dix francs qu’elle mettait devant moi et un silence feutré régnait dans la salle, mais le maître de céans éclata tout à coup de rire.
- Voilà notre homme encore parti chez les yovos [12] , murmura Adjouavi.
- Nous partagerions sa gaieté s’il nous faisait une confidence de ce que lui racontent des gens si loin de cette ferme, dit Atègnonsi.
- Rien n’existe quand il est avec eux, même nous ; mieux vaut compter mes recettes, dit Vicédessin, jetant un œil en coin vers le lecteur en effet visiblement loin des commentaires à voix basse.
Feignant d’aller me détendre, je m’éloignai de mes « mamans » [13] , partis dans la cour et, en revenant, je me baissai pour regarder le titre et la couverture du livre que le lecteur referma, s’en servit comme d’un chasse-mouches pour m’éventer le visage :
Quand deux jours plus tard il partit pour Ouidah, je fis une discrète incursion dans sa chambre, vis au chevet de son lit Lectures européennes, l’ouvrage qu’il lisait et dont j’avais retenu le titre ; je le pris, sortis de l’agglomération, montai sur un manguier encore présent au carrefour des sentiers d’Aziouto au lac Ahémé et de Kpétou à Akodéxa ; confortablement installé sur une grosse branche, j’ouvris la revue et remarquai qu’une des pages marquées avec des brins de paille de maïs était intitulée Le Fabricant de cercueils.
Je faillis choir de l’arbre en tremblant, mais m’enhardis et commençai la lecture qui débutait comme un des contes que Yaga, ma grand-mère maternelle, me racontait en yoruba quand, à cinq ans, je pleurais beaucoup à l’époque des retraites de ma mère au couvent vodoun ; mais quel ne fut mon plaisir en découvrant que, comme avec ma grand-mère et mes oncles maternels, l’auteur lui aussi intervenait dans l’histoire qu’il racontait ! En voici un exemple :
« Le lecteur cultivé sait que Shakespeare et Walter Scott ont tous les deux représenté leurs fossoyeurs comme de plaisants gaillards, pleins de gaîté, pour frapper plus vivement notre imagination au moyen de ce contraste. Par respect pour la vérité, nous ne pouvons pas suivre leur exemple, et sommes obligés de reconnaître que le caractère de notre fabricant de cercueils correspondait parfaitement a son macabre métier. »
Me sentant à mon aise et amusé, je regardai le nom du narrateur et lus : Alexandre S. Pouchkine, que j'eus du mal à prononcer ; la peur revint à certains endroits du récit, n’empêche, j'éclatai de rire et tombai : l’histoire ressemblait assez singulièrement à deux ou trois contes de Yaga où des morts parlaient, se plaignaient d'avoir été « mal lavés, mal habillés, et sans le sou pour la douane de la-bas », etc. Qu'on en juge :
II
«On avait chargé sur un corbillard ce qui restait des frusques du fabricant de cercueils Adrien Prokhorov, et, pour la quatrième fois, un couple de chevaux étiques partit lentement de la Basmannaïa en direction de la Nikitskaïa, où le fabricant de cercueils emménageait avec toute sa famille. Après avoir fermé la boutique, il cloua sur la porte une pancarte, indiquant que la maison était à vendre ou à louer, et partit a pied vers son nouveau domicile. En approchant de la petite maison jaune qui avait séduit si longtemps son imagination et qu'il avait enfin achetée pour une somme rondelette, le vieil artisan fut surpris de sentir qu'il n'avait point le cœur en joie. Une fois franchi le seuil inconnu, ayant trouvé le désordre dans sa nouvelle demeure, il soupira après sa vieille masure, ou, pendant dix-huit ans, l'ordre le plus rigoureux avait régné sur toutes choses ; il commença par gronder ses deux filles et sa servante, a cause de leur lenteur, puis lui-même se mit a les aider. L'ordre fut bientôt établi ; la vitrine aux icônes, le buffet avec la vaisselle, la table, le divan et le lit occupèrent dans la chambre du fond les coins qui leur étaient réservés ; dans la cuisine et le salon trouvèrent place les productions du maître de la maison : cercueils de toutes couleurs et de toutes dimensions, ainsi qu'armoires contenant flambeaux, chapeaux et mantes de deuil. Au-dessus de la porte d'entrée fut hissée l'enseigne, représentant un Amour dodu, un flambeau a la main, avec l'inscription :
« Ici l'on vend et l'on garnit les cercueils ordinaires ou peints, on loue et on répare les cercueils usagés. »
Les jeunes filles allèrent dans leur chambre, Adrien fit le tour de sa maison, s'assit près de la fenêtre et fit préparer le samovar.
Adrien Prokhorov était d'ordinaire morose et mélancolique. Il ne rompait guère le silence que pour tancer ses filles quand il les surprenait sans rien faire, en train de regarder les passants par la fenêtre, ou pour demander de ses cercueils un prix surfait a ceux qui avaient le malheur (et quelquefois aussi le bonheur) d'en avoir besoin. Donc Adrien, assis à sa fenêtre, et buvant à petites gorgées sa septième tasse de thé, était plongé, selon son habitude, dans de tristes réflexions. Il pensait a la pluie diluvienne qui, une semaine plus tôt, avait salué juste à la barrière de la ville le cortège funèbre d'un général de brigade en retraite. De nombreuses mantes s'étaient de ce fait rétrécies, de nombreux chapeaux s'étaient déformés ! Il prévoyait des dépenses inévitables, car sa vieille réserve de vêtements de deuil était dans un état pitoyable. Il avait l'espoir de rattraper sa perte sur la vieille mar-chande Trioukhina, qui était à l'article de la mort depuis environ un an déjà. Mais Trioukhina se mourait à Razgouliaï, et Prokhorov craignait que ses héritiers, malgré leur promesse, ne fussent trop paresseux pour l’envo-yer chercher si loin, et ne traitassent avec l'entrepreneur le plus proche.
Ces réflexions furent interrompues inopinément par trois coups franc-maçonniques frappés à la porte.
« Qui est la ?», demanda le fabricant. La porte s'ouvrit et un homme en qui on pouvait reconnaître au premier coup d'œil un artisan allemand, entra dans la pièce et s'approcha du fabricant de cercueils avec une mine réjouie.
«Excusez, aimable voisin, dit-il, avec cette façon de prononcer le russe qui nous fera toujours rire, excusez-moi de vous avoir dérangé... je désirais faire votre connaissance au plus vite. Je suis cordonnier, mon nom est Gottlieb Schultz, et j'habite de l'autre côté de la rue dans cette petite maison, en face de vos fenêtres. Je fête demain mes noces d'argent, et je vous prie, ainsi que vos filles, de dîner chez moi en ami. »
L'invitation fut acceptée de bon cœur. Le fabricant de cercueils pria le cordonnier de s'asseoir et de boire une tasse de thé, et, grâce au caractère ouvert de Gottlieb Schultz, leur conversation fut bientôt cordiale.
« Comment vont les affaires de votre Grâce ? », demanda Adrien.
Eh! eh! répondit Schultz, couci-couça. Je ne peux pas me plaindre. Quoique, bien entendu, ma marchandise ne vaille pas la vôtre : un vivant se passera de bottes, mais un mort ne vit pas sans cercueil. »
« C'est la vérité vraie, observa Adrien, pourtant, si un vivant n'a pas de quoi acheter de bottes, eh bien, sauf votre respect, il va pieds nus ; tandis qu'un mendiant mort aura son cercueil, même pour rien. »
Leur conversation se poursuivit encore quelque temps de la sorte ; enfin le cordonnier se leva et prit congé du marchand de cercueils, en renouvelant son invitation.
Le lendemain, à midi juste, le fabricant et ses filles sortirent par le portillon de la maison nouvellement achetée et se rendirent chez leur voisin. Je ne décrirai ni le kaftan russe d'Adrien Prokhorov, ni les toilettes à l'européenne d'Akoulina et de Daria, m'écartant en cela de l'usage reçu chez les romanciers d'à présent. Je ne crois pourtant pas superflu d'indiquer que les deux jeunes filles avaient mis de petits chapeaux jaunes et des souliers rouges, ce qui ne leur arrivait que dans les circonstances solennelles.
L'appartement exigu du cordonnier était rempli d'invités, pour la plupart des artisans allemands avec leurs épouses et leurs contremaîtres. En fait de fonctionnaires russes, il n'y avait qu'un sergent de ville, le Finnois Iourko, qui malgré sa modeste fonction avait su acquérir la bienveillance particulière du maître de la maison. Depuis quelque vingt-cinq ans il servait en cette qualité avec honnêteté et désintéressement, comme le postillon de Pogorel-ski. L'incendie de 1812, en anéantissant l'ancienne capitale, avait détruit aussi sa guérite jaune. Mais aussitôt après que l'ennemi eut été refoulé, sur l'emplacement de l'ancienne, il y en avait eu une nouvelle, grise, avec des colonnes doriques blanches, et lourko avait recommencé à faire les cent pas à côté d'elle, avec la bacbe, cuirassé de drap gris. Il était connu de la ma- jeure partie des Allemands qui habitaient près de la porte Nikitskaïa : il arrivait même à certains d'entre eux de passer chez lourko la nuit du dimanche au lundi. Adrien s'empressa de lier connaissance avec lui comme avec quelqu'un dont, tôt ou tard, on peut avoir besoin et ils prirent place l'un a côté de l'autre lorsque les convives passèrent a table.
M. et Mme Schultz et leur fille Lottchen, âgée de dix-sept ans, tout en dînant avec leurs invités passaient les plats, et aidaient la cuisinière a servir. La bière coulait a flots, lourko mangeait comme quatre ; Adrien lui tenait tête ; ses filles minaudaient ; la conversation, en allemand, se faisait d'heure en heure plus bruyante. Soudain, le maître de la maison réclama le silence, et, en débouchant une bouteille cachetée, articula bien fort en russe
« A la santé de ma bonne Louise!»
Le simili-champagne moussa. L'hôte posa un tendre baiser sur le frais visage de sa compagne quadragénaire, et les convives vidèrent bruyamment leur verre a la santé de la bonne Louise.
« A la santé de mes aimables invités ! » proclama le maître de la maison en débouchant une deuxième bouteille - et les invités le remercièrent en asséchant leur verre une fois de plus. Alors les toasts succédèrent aux toasts ; on but a la santé de chacun des convives en particulier, on but à la santé de Moscou et de toute une douzaine de petites villes allemandes, on but à la santé de toutes les corporations en général et de chacune en particu-lier, on but à la santé des maîtres et puis a celle des contremaîtres. Adrien buvait avec entrain, et se mit si fort en gaîté qu'il proposa de lui-même je ne sais quel toast facétieux. Tout a coup, l'un des convives, un gros boulanger, leva son verre et s'écria :
« À la santé de ceux pour qui nous travaillons, unserer Kundleute ! »
La proposition, comme toutes les autres, fut adoptée avec joie et à l’unani-mité. Les convives commencèrent à se saluer les uns les autres, le tailleur saluant le cordonnier, le cordonnier saluant le tailleur, le boulanger les saluant tous les deux, tous saluant le boulanger, et ainsi de suite. Iourko, au beau milieu de ces salutations réciproques, s'écria tourné vers son voisin :
« Alors quoi, batioucbka, à la santé de tes morts. »
Tous se mirent à rire bruyamment, mais le marchand de cercueils s'estima offensé et se renfrogna. Personne ne s'en aperçut, les convives continuèrent a boire, et on sonnait déjà les vêpres lorsqu'ils se levèrent de table.
Les invités se séparèrent tard et la plupart en état d'ébriété. Le gros bou- langer et le relieur, dont la face « ressemblait à une reliure de maroquin rouge » prirent Iourko sous les bras et le conduisirent à sa guérite, confirmant en cette occasion le proverbe russe : à beau jeu, beau retour. Le fabricant de cercueils rentra chez lui ivre et colère :
«Qu'est-ce que ça signifie, en vérité ? disait-il tout haut, en quoi mon métier est-il moins honorable que les autres ? est-ce qu'un fabricant de cercueils est un bourreau ? de quoi se moquent-ils, les mécréants ? est-ce qu'un fabricant de cercueils est un bouffon de Noël ? J'avais envie de les inviter à la pendaison de crémaillère, de leur offrir un festin monstre ; puisque c'est ainsi, je n'en ferai rien ! Et j'inviterai ceux pour qui je travaille : les morts orthodoxes.
- Que dis-tu, batiouchka ? dit la servante, qui pendant ce temps le déchaus- sait ; qu'est-ce que tu radotes ? Signe-toi ! Inviter des morts à une pendai- son de crémaillère ! Quelle horreur !
- Ma foi, je les inviterai, poursuivit Adrien, et pas plus tard que demain ! Soyez les bienvenus, mes bienfaiteurs, venez demain soir festoyer chez moi ; je vous régalerai à la fortune du pot. »
Sur ces mots, le fabricant de cercueils gagna son lit et bientôt se mit à ronfler.
Il faisait encore nuit dehors, lorsqu'on réveilla Adrien.
La marchande Trioukhina était décédée cette même nuit et un exprès dépêché par son commis était venu chez Adrien au galop d'un cheval lui annoncer cette nouvelle. Pour le remercier, le fabricant de cercueils lui donna dix kopeks de pourboire, s'habilla en hâte, prit un izvoztchik et partit pour Razgouliaï. La police était déjà à la porte de la défunte et des com-merçants allaient et venaient, comme des corbeaux flairant un cadavre. La défunte gisait sur une table, jaune comme cire, mais la décomposition n'avait pas encore altéré ses traits. Autour d'elle se pressaient parents, voisins et domestiques. Toutes les fenêtres étaient ouvertes ; des cierges brûlaient ; les prêtres lisaient les prières. Adrien s'approcha du neveu de la Trioukhina, un jeune marchand, vêtu d'une redingote à la mode, et lui déclara que la bière, les cierges, le drap mortuaire et les autres attributs funéraires, lui seraient livrés immédiatement et en parfait état. L'héritier le remercia distraitement, après avoir déclaré qu'il ne discutait pas sur le prix et qu'il s'en remettait entièrement à son honnêteté. Le fabricant de cercueils, selon son habitude, jura qu'il ne prendrait rien de trop ; il échangea un regard significatif avec le commis et s'en fut faire les démarches nécessaires.
Toute la journée il fit la navette entre Razgouliaïa et la porte Nikitskaïa ; vers le soir, il avait tout arrangé et rentra chez lui à pied, après avoir congédié son izvoztchik. La lune brillait dans la nuit. Le fabricant de cercueils atteignit sans encombre la porte Nikitskaïa. Près de l'église de l'Ascension, notre ami lourko l'interpella, puis, l'ayant reconnu, lui souhaita bonne nuit. Il était tard. Prokhorov était déjà en vue de sa maison lorsqu'il lui sembla soudain voir quelqu'un s'approcher de sa porte cochère, ouvrir le portillon et disparaître.
« Qu'est-ce que ça peut bien signifier ? Qui a encore besoin de moi ? Serait-ce pas un voleur qui se faufile chez moi ? Ou des galants qui viennent voir mes nigaudes de filles ? Il ne manquerait plus que ça!» Et le fabricant de cercueils songeait déjà à appeler son ami lourko à la rescousse. À ce moment, quelqu'un encore qui s'apprêtait à entrer s'approcha du portillon mais, voyant courir le maître de la maison, s'arrêta et ôta son tricorne. Il sembla à Adrien que son visage ne lui était pas inconnu, mais dans sa précipitation il n'eut pas le temps de l'examiner de près.
- Vous veniez chez moi ? dit Adrien tout essoufflé ; faites-moi donc la grâce d'entrer.
- Ne fais pas de cérémonies, mon brave, répondit l'autre d'une voix sourde ; passe devant ; montre le chemin à tes invités !
Adrien ne songeait même pas à faire des cérémonies. Le portillon était ouvert, il monta l'escalier, et l'autre le suivit. Il sembla à Adrien que des gens marchaient dans son appartement.
« Qu'est-ce que ce tohu-bohu ? » se dit-il, et il se dépêcha d'entrer...C'est alors que les jambes lui manquèrent. La pièce était remplie de morts. La lune à travers les fenêtres éclairait leurs figures jaunes et bleues, leurs bouches enfoncées, leurs yeux troubles à moitié clos, et leurs nez pincés... Adrien reconnut en eux, avec terreur, les gens mis en bière par ses soins, et dans l'hôte qui était entré avec lui, le général de brigade enterré sous une pluie diluvienne. Tous, dames et messieurs, firent cercle autour du fabri-cant de cercueils en le saluant et le complimentant, tous à l'exception d'un pauvre hère, enterré gratuitement peu de temps auparavant et qui, par scrupule, et honteux de ses guenilles, n'osait s'approcher et se tenait hum-blement à l'écart. Tous les autres étaient correctement vêtus : les défuntes portaient des bonnets et des rubans ; les fonctionnaires défunts étaient en uniforme, mais leurs barbes n'étaient pas rasées ; les marchands avaient leurs kaftans de fête.
«Vois-tu, Prokhorov, dit le général de brigade au nom de toute l'honorable compagnie, nous nous sommes tous levés pour répondre à ton invitation ; ne sont restés que ceux qui n’ont plus de forces, sont complètement tombés en poussière, et à qui il ne reste plus que les os sans la peau. Et encore l’un d’entre eux n’a pu résister tant il avait envie de venir chez toi... »
À ce moment un petit squelette se fraya un passage à travers la foule et s’approcha d'Adrien. Son crâne souriait aimablement au fabricant de cercueils. Des lambeaux de drap vert clair et rouge et de vieille toile pendaient çà et là sur lui comme sur une perche, et les os de ses jambes ballottaient dans ses grandes bottes a l'écuyère comme le pilon dans le mortier.
« Tu ne me reconnais pas, Prokhorov, dit le squelette. Te souviens-tu du sergent de la garde en retraite Pierre Pétrovitch Kourilkine, celui-là même à qui, en 1799, tu as vendu ton premier cercueil, et en bois de pin encore, que tu fis passer pour du chêne ? »
À ces mots, le mort lui ouvrit ses bras osseux, mais Adrien, rassemblant ses forces, se mit à crier, et le repoussa. Pierre Pétrovitch vacilla, tomba et se répandit en poussière. Parmi les morts s'éleva un murmure d'indignation ; tous voulurent venger l'honneur de leur camarade, prirent a partie Adrien, l'injuriant et le menaçant, et le mal-heureux hôte, abasourdi par leurs cris et a demi écrasé, perdait sa présence d'esprit : il tomba lui-même sur les os du sergent de la garde en retraite et s'évanouit.
Le soleil éclairait depuis longtemps déjà le lit ou était couché le fabricant de cercueils. Il ouvrit enfin les yeux et vit devant lui sa servante qui attisait en soufflant le feu du samovar. Adrien se rappela avec effroi tous les événements de la veille. Il revit confusément en esprit Mme Trioukhina, le général de brigade et le sergent Kourilkine. Il attendait sans rien dire que la servante parlât la première, et l'instruisît des derniers événements de la nuit. - Comme tu as dormi longtemps, batioucbka Adrien Prokhorovitch ! dit Axinia, en lui passant sa robe de chambre. Ton voisin le tailleur est venu te voir et le sergent de ville du quartier est passé pour t'annoncer que c'est aujourd'hui la fête du commissaire de police de l'arrondissement; mais tu dormais de si bon cœur, que nous n'avons pas voulu te réveiller.
- Et est-ce qu'on est venu me voir de la part de la défunte Trioukhina ?
- Défunte ? Serait-elle morte ?
- Es-tu sotte ! C'est bien toi, hier, qui m'as aidé a préparer ses obsèques ?
- Qu'est-ce que tu dis, batioucbka, es-tu devenu fou ou n'as-tu pas encore cuvé le vin d'hier ? Quelles obsèques y a-t-il eu, hier ? Tu as fait la noce toute la journée chez l'Allemand, tu es rentré saoul, tu t'es jeté sur ton lit et tu as dormi jusqu'a maintenant ; on a déjà sonné pour la messe.
- Bien vrai ? dit le fabricant de cercueils, tout réjoui. - Parfaitement, répondit la servante.
- Eh bien, si c'est comme ça, donne-moi vite le thé, et appelle mes filles.
III
Pour prouver a ma grand-mère que moi aussi je pouvais narrer un conte, je racontai un soir l'essentiel du Fabricant de cercueils ; personne ne voulut croire qu'il sortait d'un wemà [14] des Blancs et chacun de se référer à tel et tel pays africain. Il faudrait lire ou relire Birago Diop ; je pourrais citer Promenade dans la Foret [15] et Le Veilleur de nuit [16] mais j'aime autant Le Boli [17] : ici comme dans mes deux récits, les choses ne se passent pas comme dans Bobok [18] , de Dostoïevski ; chez lui, les morts en conversation entre eux dans leur tombe jugent les vivants et l'un d'eux, nommé Klinévitch, rapportant des faits de constat, déclare :
Sur terre il est impossible de vivre sans mentir, car la vie et le mensonge sont synonymes : mais ici nous ne mentirons pas afin de rire un coup. Hé que diable, il faut bien que la tombe soit bonne à quelque chose ! Nous raconterons tous notre histoire a haute voix et sans la moindre retenue. C'est moi qui vais commencer par la mienne. Je suis, vous savez, de l'espèce des carnassiers. La-haut tout cela était mu par des ficelles pourries.
Chez Birago Diop, comme dans mes deux récits, la métamorphose ou le retour des morts parmi les vivants avec lesquels ils entrent en collaboration est une constante comme chez Pouchkine. Voici Le Boli :
Les jambes du vieux Noumouké-le-Forgeron n'y mettaient pas de la mauvaise volonté, mais vraiment elles n'en pouvaient plus de porter son tronc creux et courbé, son cou noueux, sa tete ridée et son crâne desséché que blanchissait le coton égrené de ses cheveux et de sa maigre barbe.
Le vieux Noumouké ne pouvait plus que péniblement aller au Bois sacré pour verser le lait aigre et le sang des poulets sur les pieux et les statuettes qui abritaient les ancêtres.
Tiéni, le fils du vieux forgeron, était encore trop jeune pour être initié aux rites du clan et aux sacrifices. Il n'était même pas encore entré dans la case des hommes.
Le vieux Noumouké avait donc rapporté, la dernière fois qu'il put se traîner jusqu'au Bois sacré, le Boli, la statuette la plus vieille de toutes les statuettes, taillée on ne sait plus dans quel bois : jambes torses, bras noueux, nombril proéminent, oreilles pointant vers le ciel et larges comme des calebasses. Il l'avait placé contre le gros piquet qui soutenait le toit en chaume de son atelier. Mais le Boli avait laissé, avant le lever du soleil, son ombre sur le seuil de la forge. Et tous les matins, le vieux Noumouké, avant d'allumer le feu de sa forge, versait une calebassée de lait aigre aux pieds panards de la statuette et la saluait longuement :
Boli, porte mon salut à ceux de la-bas
Et témoigne que je n'ai jamais fait
Que ce qu'ils ont toujours ordonné !
Au septième jour, le vieux Noumouké venait de forger des dabas, aidé au soufflet par le petit Tiéni qui allait, le lendemain, entrer dans la case des hommes, quand l'ombre de Boli se transforma en un vigoureux jeune homme, entra dans la case et demanda du travail. Il fut vite embauché. Et se mit encore plus vite au soufflet. Et l'on n'entendit plus, venant de la forge du vieux Noumouké comme du temps de son bel âge, que des chants rythmant la respiration des outres du soufflet et les battements des marteaux. Du matin au soir, le jeune homme chantait et ses chants redonnaient vigueur au vieux forgeron et a ses outils :
Et ça tombe ! ça tombe !
Et pourquoi ça ne tomberait-il pas ?
Ça tombe !
- Quoi ?
- Mais tout !
Tout tombe !
Les outres du soufflet soupiraient lourdement et se regonflaient avidement.
Tout tombe !
Où irait la feuille ?
Où irait le soleil ?
Tout tombe !
Outre Le Fabricant de cercueils, deux autres textes de Pouchkine avaient frappé mon attention bien avant mon arrivée en France : à Ouidah, chez les Jacob Adégoun, grands bourgeois très cultivés et amis de mes parents, il y avait une belle bibliotheque vitrée chargée de livres ; Madame Adégoun était ma marraine et j'aimais admirer leurs livres parmi lesquels je découvris une anthologie de contes ; Pouchkine y figurait pour Conte du pope et de son serviteur Balda, et Conte du Coq d'or qui commence ainsi :
Dans le vingt-septième royaume, dans le trentième empire, vivait je ne sais ou l'illustre tzar Dodone.
Terrible, dans sa jeunesse, follement téméraire, sans trêve, il avait causé grand dommage à ses voisins. Mais, quand il devint très vieux, il désira la trêve des armes et la vie paisible. Alors ses voisins tentèrent d'inquiéter le vieux tzar et de lui porter grand mal. Pour protéger ses frontières des incur-sions ennemies, il entretint une nombreuse armée. Les chefs ne dormaient pas, mais ils n'arrivaient plus a suffire. S'ils veillaient au sud, l'ennemi venait d'orient. S'ils le repoussaient la, survenaient de la mer d'audacieux pillards. Le tzar Dodone pleurait de rage et perdait le sommeil. Peu lui souriait de vivre en perpétuelle angoisse.
Voici qu'il se décide a demander secours et dépêche un messager vers l'astrologue, sage et eunuque, pour le trouver, le saluer de sa part.
Devant Dodone voici le sage. De son sac il tire un coq d'or.
- Perche-le, dit-il au tzar, sur la flèche d'une haute tour. Il te gardera fidèlement. Si tout reste calme a l'entour, immobile il se tiendra. Mais que, de quelque côté, te menace une guerre ou l'incursion d'une horde, ou quelque malheur sans nom, mon coq d'or aussitôt de relever la crête, de se mettre a chanter et de battre des ailes, en regardant l'horizon d'ou vient le danger.
Le tzar remercia l'eunuque, et dans son ravissement il lui promit mer-veilles et montagnes d'or.
- Pour reconnaître un service tel, lui dit-il, j'accomplirai ta première volonté aussi pleinement que la mienne.
De la flèche d'une haute tour, le coq d'or surveillait les frontières du tzar ; et des que survenait la menace d'un danger, le fidèle gardien, s'agitant comme au sortir du sommeil, battait des ailes, et regardant l'horizon d'ou menaçait le danger
- Kiri-kou-kou ! criait-il.
Alors les voisins du tzar redeviennent pacifiques, n'osent plus guerroyer, tant leur inflige d'échecs le tzar Dodone. Une année, puis une autre s'écoulent dans la paix. Le coq d'or se tient immobile. Voici qu'un jour un bruit terrible éveilla le tzar Dodone.
- Notre tzar ! père du peuple ! clame le chef des armées. Empereur ! réveille-toi ! Le malheur est sur nous !
- Qu'y a-t-il, messires ? dit en bâillant Dodone. Qu'y a-t-il? Ah! Quel mal- heur ?
- Le coq d'or chante a nouveau, répond le chef des armées. Le tumulte et l'effroi s'emparent de la capitale.
Le tzar se jette a la fenêtre : sur la flèche de la haute tour il voit le coq s'ébattre, tourné vers l'orient. Il n'y a plus d'instant a perdre. Et vite, les hom- mes de sauter à cheval.
Le tzar lance son armée vers l'orient, son fils aîné chevauche a la tete. Le coq alors se tut, le bruit s'apaisa, le tzar s'endormit.
IV
Quel adolescent de douze ans demeurerait insensible devant un conte d'une telle fraîcheur ? Je me trouvais tellement à mon aise chez cet auteur que partout, des que je voyais une bibliothèque, mes yeux en parcouraient les titres des ouvrages, mais toujours a la recherche de Pouchkine, d'abord. Boubou Hama a qui je rendis visite a Niamey, a sa sortie de prison, et qui savait mes goûts pour les récits des temps anciens, me fit écouter le Conte du coq qui parle. J'ai ri aux larmes quand Tchicaya U Tam'si, venu passer un weed-end dans notre maison, à Poissy, me raconta Le Phallus d'or, qui n'aurait pas déplu à Pouchkine ; malheureusement -je me demande encore pourquoi- ce conte aussi tragique qu'époustouflant ne figure pas dans Légendes Africaines [19] ; peut-être qu'à son habitude de facétieux, le poète africain voulait-il le faire à l'épate, après avoir lu Ton nou Xwé tchi [20] (La Reine au bras d'or) un conte de ma grand-mère que j'avais traduit.
Un pas de géant dans mon admiration pour Pouchkine me fit monter de plusieurs degrés à son comble à bord du bateau qui m’emmenait de Cotonou à Marseille : j'errais sur le pont en lisant un ouvrage de morceaux choisis de poésies que mon père m'avait offert la veille de mon départ ; j'étais plongé dans Baudelaire quand un passager européen et sa femme m'abordèrent.
- Vous lisez beaucoup, jeune homme, qu'allez-vous faire en France ?
- Poursuivre mes études...
- Je vous vois avec le même livre, dit la dame, fort élégante, la tête enturbannée d'un foulard mauve.
- J'emporte quelques romans : Alexandre Dumas, Balzac et Dostoïevski.
- Dostoïevski ? s'écria soudain la dame et son accent me parut particulier.
- Oui, Madame, j'ai lu Les Frères Karamazov, et il fait partie de mes bagages.
- Vous avez lu d’autres écrivains russes, Monsieur ? s'enquit son compagnon.
- Oui, Pouchkine, mais je n'ai rien de lui avec moi.
- Pouchkine ? Alexandre Sergueïevitch Pouchkine lui-même ? dit la dame et son accent n'était plus du tout le même que celui du français qu'elle parlait jusqu'alors. Je ne comprenais pas son étonnement, ni l'émotion qui rendait son visage légèrement rose.
- Venez avec nous, s'il vous plaît, Monsieur, dit son mari.
Je les suivis ; ils voyageaient en 1ère classe ; l'homme nous quitta, revint avec un officier et me tendit un volume dont le titre était Contes d'Alexandre S. Pouchkine.
- Voilà ce que vous n'avez pas et ne trouverez nulle part.
Profondément touché, je les remerciai ; la dame me tendit la main en disant :
- J'aimerais beaucoup que vous nous parliez de lui quand vous aurez lu ce volume.
- Vous avez troublé ma femme ; elle est Russe et heureuse de rencontrer, dans ce bateau, quelqu'un qui s'intéresse a la littérature de son pays.
Comme je me trouvais en compagnie de Conte du pêcheur et du Petit Poissillon, Le coup de Pistolet, Le Cavalier de Bronze, Tempête de neige, Rouslan et Ludmila, Conte du Roi Saltane et de la Belle Princesse Cygne, je passai trois jours sans revoir le couple ; je relus Le Fabricant de cercueils, Conte du Coq d'or et Conte du pope et de son ouvrier Ballot, et, délice suprême, Les Tsiganes : j'avais parfois l'impression de me retrouver dans des veillées au pays natal ; Conte de la princesse morte et des sept chevaliers, que je relirai mainte fois plus tard, commence ainsi :
Partant en terre lointaine
Le roi dut quitter la reine
Qui depuis lors demeurait
À sa fenêtre et guettait :
De l'aurore au crépuscule,
Jusqu'a ce que l'œil lui brûle,
Elle regarde a l'entour.
Las ! La nuit succède au jour
Sans lui rendre son doux maître.
Elle voit par la fenêtre :
La neige couvre les champs
D'un manteau de flocons blancs.
C'est ainsi que neuf mois passent,
Ses yeux jamais ne se lassent ;
Une fille, don du ciel,
Naît, la veille de Noël.
Noël comble son attente
Jour et nuit impénitente :
De son long voyage enfin
Le roi, son époux, revient.
Sa présence la transporte
D'une émotion trop forte :
D'abord elle soupira,
Puis au soir elle expira.
Le roi fut inconsolable,
Mais non pas irréprochable :
L'an n'était pas écoulé
Qu'il était remarié.
À dire vrai, la noblesse
Éclatait chez la princesse :
Un teint blanc, un port altier
À charmer le monde entier ;
Mais jalouse et minaudière
Et de sa beauté trop fière,
Elle avait dans son boudoir
Un mignon petit miroir.
Ce miroir - c'est véridique -
Parlait : il était magique.
À l'abri de sa rigueur
Seul il était en faveur.
Elle plaisantait, mutine,
Et disait, faisant des mines :
« Miroir, mon gentil miroir,
Je me fie a ton savoir :
Y a-t-il de par le monde
Plus blanche que moi, plus blonde ? »
Le miroir disait alors :
« Je n'affirme pas à tort ;
Entre belles de ce monde
Il n'en est pas de plus blonde. »
La reine de se pâmer,
De rire et se pavaner,
De jouer de la prunelle,
Faisant bouffer ses dentelles
Et sonner ses bracelets
En admirant son reflet.
Mais comme une fleur discrète
Dans sa corolle parfaite,
La princesse grandissait,
Enfin s'épanouissait.
Son front blanc était candide,
Son œil noir était limpide.
Le prince Élysé brigua
Sa main : on le distingua.
On fêta les accordailles
Et la dot était de taille :
Cent manoirs flanqués de tours
Et sept riches et gros bourgs.
Sachant la noce prochaine,
Dans ses beaux atours la reine
Prend conseil de son miroir,
L'interroge avec espoir:
« Y a-t-il de par le monde
Plus blanche que moi, plus blonde ? »
Le miroir lui répondit :
« Ma reine est très belle aussi,
Mais des belles de ce monde,
La princesse est la plus blonde. »
La reine de trépigner,
De frapper le sol du pied.
De sa main elle décoche
Au miroir une taloche :
« Vil carreau, je te défends!...
Pour me déplaire tu mens !
Me le disputer ? Folie !
Elle en perdra tôt l'envie.
La mauvaise graine croît !
Et sa blancheur se conçoit !
La ventrue a par manège,
Regardé neuf mois la neige !
Me surpasser en beauté !
Non ! dis-moi la vérité :
Parcours toute la province,
Vois-tu celle qui m'évince,
Dont le charme a plus de prix ?
« Certes non! Le miroir dit :
« Mais des belles de ce monde
La princesse est la plus blonde. »
Las ! Que faire? Eh bien, tant pis !
Lui donnant dans son dépit
Une bonne chiquenaude,
...
V
Et me voilà basculé à quinze ans en arrière dans le royaume de l'enfance, assis en tailleur sur une natte, face à ma grand-mère que j'écoutais:
« Un jour, il y a longtemps, un riche paysan qui a trois femmes est parti de sa ferme pour les funérailles de la mère de sa première femme et pour rendre visite à un ami qui habite plus loin que chez feue sa belle-mère ; il laisse à la maison les deux autres femmes ; la plus jeune n'a pas encore d'enfant ; des journaliers viennent s'occuper des travaux de la ferme et les deux épouses attendent leur maître ; son voyage a duré onze lunaisons, et voila que le jour même de son retour, la plus jeune épouse met au monde un Toxosu...»
Chez les Fons [21] , Toxosu, « roi des eaux », est un hydrocéphale considéré comme une déité ; le conte passe sous silence le géniteur de cet enfant né dix mois et demi après l'absence du riche paysan : qui oserait soupçonner d'infidélité la mère d'un enfant venu au monde sous l'égide de Toxosu ? Chez Pouchkine aussi le raccourci permet de ne pas douter de la fidélité de la mère de la princesse morte ; en l’occurrence, on ignore si le bébé né la veille de Noël était conçu avant ou après le voyage du roi, mais on admire la litote, la chute dramatique, l'humour et le non-dit fréquents chez l'arrière-petit-fils d'Abraham Hanibal.
Les contes de nos pays sont pleins de marâtres jalouses de leurs belles-filles ou de leurs beaux-fils ; celle de la princesse morte en donne des preuves avec son miroir qui parle ; dans certaines légendes africaines, c'est dans une source limpide coulant dans son lit, ou en consultant l'oracle, chez un devin, que la marâtre jalouse apprend la réalité. Je ne puis m'empêcher de conseiller la lecture de Conte de la princesse morte, un gros diamant, beau, dégrossi, taillé, ciselé dont chaque facette fascine : on y touche du doigt le génie de Pouchkine.
On aura vu la méchanceté de la marâtre, les épreuves qu'elle a fait subir à la princesse et la fin, heureuse grâce aux sept chevaliers. Le surréel et le merveilleux sont au rendez-vous. Ici comme dans le conte qu’on lira plus loin, le poète m'a tou-jours semblé procéder comme Pandare : chez Homère, dans L’Iliade [22] , il s’agit d’un personnage que la déesse Athéna, changée en homme, incite à tuer Ménélas ; l'art ne suffit pas à créer Pandare tel qu'il apparaît ; aussi est-ce dans sa façon de choisir ses flèches, tendre son arc, poser la flèche et la faire voler en lâchant la corde de l'arc qu'il faudrait chercher le génie de Pouchkine.
Mutatis mutandis, des analogies avec ce conte ne sont pas rarissimes dans ceux d’Afrique ; un exemple en est L'Orphelin et sa marâtre, dans Au Pays des Fons, de Maximilien Quenum [23] .
« Un orphelin vivait avec sa marâtre qui le faisait tourner comme un toton ; elle avait aussi une petite fille. Un jour qu'il allait chercher de l'eau a la source, l'orphelin trébucha et brisa sa cruche. Sa marâtre le fustigea et l'affama jusqu'a ce que sa cruche lui fut restituée.
« Que je reste ou que je parte, se dit l'orphelin, je suis désormais voué a la mort ! Je préfère donc m'en aller. »
La nuit, il se mit en route. Une voie mystérieuse s'offrit a lui, qui conduit a l'Olympe de Dadá S?gbó. L'orphelin s'y engagea. « Pour par-venir au bonheur, dit-on en dahoméen, il faut passer par une succession d'épreuves. » Aussi Dadá S?gbó entreprit-il d'éprouver le petit malheureux.
Un homme lui apparut, littéralement mangé par le chancre, et lui dit «Jeune enfant, voici que la douleur me crucifie et, depuis la tête jusqu'aux pieds, je suis labouré de plaies. Il suffirait que tu portes tes lèvres a mes plaies pour que je sois délivré. » « Oui, répondit l'enfant, je connais la torture de la douleur et si je puis te soulager, qu'a cela ne tienne. »
Il porta la bouche aux plaies et aussitôt le patient se sentit soulagé. A quelques pas, un monstre se présenta ; son aspect était d'une laideur repoussante et sa chevelure formait une broussaille. « Heureux enfant, dit le monstre a l'orphelin effrayé, je pourrais être heureux et mieux jouir de la lumière si tu voulais me couper les cheveux. »
Approcher de cet odieux monstre et toucher a ses cheveux ou des parasites grouillaient a l'envi était pour cet enfant une seconde épreuve, mais, comme on dit : Nou é ba é. dé o we non gnon nou-i hou me (il faut se tenir au-dessous de celui qui tient la clé de notre bon-heur). L'orphelin se plaça au-dessous de Dadá S?gbó ; il se porta au secours du monstre avec on ne peut plus de grâce. Celui-ci lui dit « Va, jeune orphelin, et que Dadá S?gbó te soit bienveillant!» Enfin notre orphelin parvint aux portes de la déité : il y en avait quarante et, a chaque porte, on demanda a l'enfant de rendre compte de la raison de son voyage. Chaque fois, l'orphelin fit, avec un calme inconcevable, le poignant récit de son passé. « La vie est toute tissée d'épreuves et il n'est pas de félicité élevée sur des fondations fleuries » ; c'est pourquoi Dadá S?gbó continua d'éprouver l'enfant. Trois nuits de suite, dans l'Olympe, on le fit coucher sous un abri jonché d'épines, dans une bergerie, dans une écurie. Les épines le meurtrirent, les moutons le salirent et les chevaux le piétinèrent. Il ne s'en plaignit a personne.
« Digne enfant, lui dit Dadá S?gbó le troisième jour, va derrière ma maison ; deux arbres s'y trouvent : l'un est éblouissant d'aspect ; tu n'y toucheras pas... »
La suite du conte se termine aussi bien que dans celui de Pouchkine. Il en est de même dans Attoua, Reine des Étoiles [24] , de Bernard Dadié :
« La pirogue glisse sur une eau assoupie, ridée a peine par la brise qui passe. Dans la quiétude de l'heure embaumée des senteurs odorantes que distille une foret aux mille essences, l'on se surprend a fredonner souvent la chanson des Étoiles que le barreur scande habilement de sa pagaie. La nature a ce chant s'éclaire brusquement, les étoiles scintillent avec force, et la Voie lactée se paillette de poussières de feux, lampions plantés sur le passage d'Attoua.
Les étoiles en ce temps-la n'existaient pas. La lune livrée a elle-même ne faisait point partie de cet ensemble harmonieux de planètes aux mouvements complexes. Elle n'aimait pas se lever par les nuits pro-fondes que trouait péniblement la lueur pâle des torches. Serait-ce la raison pour laquelle les hommes voulurent sa mort en leurs doléances a Dieu ? Toujours est-il que pour pallier cette inconstance et éclairer les pauvres en leur réduit, Dieu conçut l'idée de sertir la lune d'une couronne de pierreries. Mais pour ce faire, désirant associer l'homme a son œuvre, il fit publier par ses messagers qu'il donnait une fête a laquelle la terre entière était conviée.
Or du village d'Amafi, Attoua, en beauté, était sans rivale. Ce n'était pas une de ces orphelines que l'on maltraite, mais une princesse, une authentique princesse de cour. Ce ne fut pas non plus par le truchement d'une bonne fée en quête de louanges humaines que le miracle se fit, mais par une femme en laquelle, si elle avait vécu au début de notre ère, on eut reconnu, parmi tant d'étoiles, la grande Étoile que suivirent les Rois Mages. La principale attraction était un concours de beauté dentaire. Et si les oiseaux même révéraient en silence la beauté de notre princesse, il suffisait qu'elle ouvrît la bouche pour qu'a tire-d'aile ils s'envolassent loin d'elle. Figurez-vous des piquets en quinconce, calcinés, branlants, ébréchés, ajoutez a cela une odeur fétide, empestant l'air a l'entour et vous réaliserez quelque peu le malheur de la Princesse Attoua. La fête approchait avec cette vitesse déconcertante des choses que l'on redoute. Elle aurait voulu enchaîner le temps, disparaître pour jamais d'entre les hommes. Les jeunes filles se paraient, se curaient les dents au charbon de bois, tout en faisant des gorges chaudes. « Du moins que mes dents ne ressemblent pas a celles de...
- Oh! ne dites pas ce nom, il porte malheur.» Et elles touchaient du bois.
Pleurant a longueur de journée, Attoua refusait de boire et manger et les parents désolés murmuraient contre le Créateur qui, après avoir gratifié leur enfant d'un mauvais râtelier, l'obligeait a l'exhiber en public. Abus de pouvoir.
Ne pouvant plus supporter tant de misères et d'affronts, Attoua, une nuit, quittant le domicile, s'enfonça dans la brousse avec l'intention de mettre fin a une existence aussi pénible. En route, les roussettes, les grillons, les perdrix, jusqu'a l'aigle lui formèrent cortège dans une foret illuminée de mille feux aux sources inconnues, pour déboucher à l'aube dans un lopin de maïs que surveillait une vieille femme très sympathique, qui la rassura par des paroles amènes : « Approche ma fille, lui dit-elle. Je sais ce qui t'amène. Je ne suis pas une de ces fées qui pour se montrer vous font peur. Je suis comme toi, mais j'ai fui les villes pour triompher de moi-même. La plénitude de soi est une ivresse que tu connaîtras un jour.
« Je cultive ici la vertu, loin des bruits inutiles et des activités frivoles. Mais pourquoi m'obstiner a te parler de moi comme si cela te devait servir a quelque chose, comme si ton destin et le mien étaient identiques. La lune, parce que reine, nous a toujours refusé sa lumière, tes amies, par inconscience, se sont toujours crues des phénix. C'est te dire que le mal existe par le triomphe de l'ignorance des uns et de l'incompréhension des autres. Mais bientôt tu entreras vivante dans la légende, et pendant des siècles les hommes ne parleront que de toi, toi la dédaignée, toi la réprouvée. Ce soir a minuit précis, au tournant du sentier conduisant a la rivière, dans une vieille marmite, tu feras griller a feu vorace ces trente-deux grains de ma^s que je te remets. Ils éclateront et avant qu'ils ne retombent dans la marmite, tu diras le nom d'une pierre précieuse et il te poussera aussitôt une dent pareille. Va, ma fille. C'est miracle que tu aies pu survivre a tant de misères. D'ici, c'est avec peine que j'entends des gens ayant un pied dans l'abîme former des projets pour demain. C'est te dire que l'âge n'est pas toujours signe de sagesse. Va ma fille, voila que la sensitive referme ses feuilles et l'héliotrope ses corolles. Mais si quel-que criminel encore impuni te disait un jour que le mal triomphe du bien, ris-lui au nez et va-t'en. »
VI
Le Conte du roi Saltan, du preux chevalier Gvidon Saltanovitch son fils, prince glorieux et puissant, et de la belle princesse Cygne est aussi un des récits plus d'une fois relu à bord du bateau ; la traduction en était en prose, mais la dame russe me laissa entendre qu'il valait mieux lire en vers ce que Pouchkine avait écrit en vers ; je le fis plus tard et lui donnai raison :
Trois belles en devisant
Filaient un soir de printemps.
«Si j'étais la souveraine, -
Dit l'une, - Qu'on s'en souvienne,
À tout le monde chrétien
Je donnerais un festin. »
« Si j'étais la souveraine, -
Dit alors sa sœur Irène –
Du drap pour le monde entier
Moi seule saurais tisser. »
« Si j'étais la souveraine, -
La troisième alors enchaîne, -
Notre roi peut s'y fier,
J'aurais un fils chevalier. »
La cadette a peine achève
Que le loquet se soulève :
Entre alors le souverain,
Dans ces lieux le suzerain,
Qui s'était tenu derrière
La porte de la chaumière
Il avait tout entendu,
Ce dernier discours lui plut.
« O ma belle, je t'emmnène –
Lui dit-il - Sois souveraine,
Qu'il te naisse un chevalier
Pour le mois de février.
Quant a vous, gentes sœurettes,
Quittez donc votre chambrette,
Suivez le roi sans rancœur.
Et la reine votre sœur.
Que l'une soit cuisenière,
Et que l'autre soit tissière. »
La noce on fit célébrer
Le soir même sans tarder.
Heureux de cette alliance,
Le roi plein d'impatience
Fit offrir un beau festin
Comme un digne souverain.
Puis les invités notoires
Vers un lit de pur ivoire
Menèrent les fiancés
Puis vinrent a s'éclipser.
En rage la cuisenière
Et en larmes la tissière
Donnent cours à leur rancœur
Contre la reine, leur sœur ;
Tandis que la jeune reine,
N'épargnant guère sa peine
Fut grosse des ce jour-là.
C'était temps de guerre, hélas !
Le cheval piaffe à la porte,
Saltan son épouse exhorte
De veiller sur elle au mieux,
Puis il lui fait ses adieux.
Lors qu'en de dures batailles
Le roi Saltan sabre et taille,
La reine enfante un garçon
Grand et fort comme un aiglon ;
Sa tendresse est sans limite
Jamais elle ne le quitte.
Un courrier part avertir
Saltan pour le réjouir ;
Et tissière et cuisenière
Ainsi que la Malicière
Pleines de mauvais desseins
Lui font rebrousser chemin.
La découverte d'Histoire d'un homme et de ses quatre femmes (Contes du Larhallé) [25] , de Yamba Tiendrebeogo, me fit relire Conte du roi Saltan et je perçus des analogies entre les deux récits ; comme chez Bernard Dadié face à Pouchkine, les voies parallèles divergent : l'un s'enfonce dans l'Afrique des profondeurs, l'autre dans la Russie impériale ouvre tantôt des portes un cercle d'aristocrates, tantôt ou plutôt souvent celles qui débouchent sur le peuple.
« Un homme se rendit un jour dans son champ, accompagné de ses quatre épouses. Le groupe avait quitté la maison de très bonne heure le matin et n'avait emporté pour sa nourriture qu'un peu de farine. À la pause de midi, cette farine fut vite consommée. Chacun restait sur sa faim. Le chef de famille vit alors un baobab qui se dressait à proximité et dont les branches portaient des pains de singe. Il résolut de monter sur l'arbre pour cueillir quelques-uns de ces pains et compléter ainsi la nourriture de ses femmes. Les plus beaux pains se trouvaient néanmoins suspendus aux plus hautes branches. L'homme grimpa jusqu'a elles. Malheureusement il glissa, tomba et se tua. Les femmes étaient désespérées. La première déclara :
« Je ne puis survivre a notre mari qui s'est sacrifié pour nous. Je veux le suivre dans la mort. »
Elle grimpa sur le baobab, se jeta dans le vide et se tua, suivant en tous points son mari. La seconde femme dit « J'aimais notre époux tout autant que vous toutes, mais j'estime qu'il faut que quelqu'un s'occupe des enfants qui sont restés a la maison. Je vais donc aller m'occuper d'eux.»
Et regagna la concession familiale. La troisième femme dit :
Voici des quantités de vautours qui approchent ; je ne veux pas que ces oiseaux s'attaquent au cadavre de notre époux. Je vais donc rester près de lui pour les écarter. »
Elle prit une branche d'arbre, s'assit près du corps et empêcha les vautours d'approcher.
La quatrième femme avait presque perdu l'esprit. Elle dit :
« Jamais je n'épouserai un autre homme. Je vais m'enfoncer dans cette brousse sauvage et je me laisserai dévorer par les bêtes féroces. » Elle partit en effet droit devant elle et marcha longtemps. Tout à coup, elle vit surgir d'un buisson une forme étrange, qui n'était autre que celle d'un diable, d'un kinkirga. Elle prit peur mais le kinkirga la rassura et lui demanda la cause de se présence en un lieu si peu fréquenté par les humains. La femme lui raconta comment son mari était mort et ce que ses épouses avaient décidé. « Ne perds pas courage, lui dit le kinkirga. Je puis faire revenir ton mari a la vie si nous avons la chance de retrouver son corps intact. » Il frappa trois fois la femme avec la queue qui lui servait de fétiche (zouré), la femme retrouva ses esprits et put guider le kinkirga jusqu'a l'endroit ou était tombé son mari. Lorsqu'ils arrivèrent, la nuit était presque venue. La troisième épouse était exténuée mais elle agitait encore machinalement la branche qui tenait les vautours a distance. Ceux-ci n'avaient pu encore donner le moindre coup de bec au cadavre. Le kinkirga frappa trois fois le corps avec son zouré et l'homme ressuscita.
Pour le prix de sa peine, le kinkirga pria l'homme d'abandonner en sa faveur l'une de ses quatre épouses, à son choix. Toutes quatre, après sa mort, avaient donné des preuves d'amour. Laquelle des quatre femmes auriez-vous remise au kinkirga, si vous aviez été à la place de l'homme? »
Nous voilà proche de Pouchkine, avec la fin de La Demoiselle paysanne :
- Akoulina ! Akoulina !...
Liza essaya de se dégager...
- Mais laissez-moi donc, Monsieur; mais vous êtes fou ? répétait-elle en se détournant de lui.
- Akoulina ! Mon amie, Akoulina ! répétait-il, en lui baisant les mains.
Miss Jackson, témoin de cette scène, ne savait que penser. À ce moment, la porte s'ouvrit, et Grégori lvanovitch entra.
- Eh bien ! dit Mouromsski, mais il me semble que vos affaires sont tout à fait en bonne voie...
VII
Heure d'or ! La chance était encore à mes côtés quand je rendis au couple d'Euro-péens son anthologie des Contes d'Alexandre S. Pouchkine; voyageur de 3ème classe, je fus leur hôte à déjeuner en 1ère : luxe, charme et conversation. Pouchkine occupant la quasi-totalité du terrain, je racontai ma chute d'un manguier en lisant Le Fabricant de cercueils ; la dame me regarda comme si j'avais dit quelque chose de choquant.
- Ce conte vous à fait rire ?
- Ça n'a rien d'effrayant : dans mon pays, on enterre les morts dans leur maison, surtout dans les familles de structure traditionnelle et depuis... trente générations, les cadavres des membres de ma famille reposent dans toutes les pièces ; j'ai passé mon enfance et mon adolescence avec eux.
Sa pâleur était telle que je ne la trouvais plus jolie qu’à notre première rencontre, mais je fis mes excuses et parlai de Rouslan et Ludmila.
- Bravo, jeune homme ! J'adore ce conte, déclara son compagnon.
- Pouchkine y ressuscite et montre des morts impressionnants, dit-elle.
- Il y en a aussi, et beaucoup, dans les contes de mon pays de même que dans ceux du pays de ma grand-mère maternelle, mais ils ne me font pas peur ; s'il m'arrivait d'apprendre le russe, Les Tsiganes est un récit que j'aimerais lire en cette langue.
Elle me dévisagea ; ses grands yeux s'écarquillèrent puis elle se leva lentement et, telle une actrice au théâtre, elle commença de réciter un texte dans une langue que je n'avais jamais entendu parler ; je compris que c’était Les Tsiganes déclamait quand je l’entendis prononcer Aleko. En admiration, je la dévorais des yeux et elle était redevenue jolie, très jolie ; je tapotai dans mes mains quand, les larmes aux yeux, elle s'arrêta ; son mari prit ses mains et y posa ses lèvres ; il lui donna son mouchoir qu’elle prit en s'excusant de n'avoir pu maîtriser son émotion. J'aurais, à mon tour, osé lui faire un baisemain si j'y connaissais alors quelque chose et savais ce qu'il signifiait.
- Vous avez atteint des fibres très sensibles chez ma femme...
- Fort possible, vous m'avez surtout... comment vous dire ? transportée dans mon pays, dans ma famille où tout le monde lisait Alexandre Sergueïevitch Pouchkine : tout Russe - Mon Dieu, on dit maintenant Soviétique, ça signifie quoi ? - tout Russe qui n'aime pas notre très grand et sublime poète est un dégénéré !
Je me sentais cloué sur mon siège, néanmoins heureux de l'avoir écoutée dire Les Tsiganes. Un jour que nous avions déjeuné dans un restaurant russe de Paris, mon regretté ami Vladimir de Lipski lui aussi récita par cœur Les Tsiganes assez longuement et nous fîmes des commentaires. De Lipski voyait dans les poèmes de Pouchkine l'art de l'archer dans Éthique à Nicomaque [26] ; quant à moi, je me référai à Homère et évoquai Pandare décochant un trait contre Ménélas.
- Je connais la scène et tu as raison de le préférer Pandare à l’archer d’Aristote : chez Pouchkine aussi le génie l'emporte sur le talent; d'ailleurs, nous autres Russes ou d'origine russe, nous ne parlons jamais de talent, ni de l'art quand nous pensons à lui, mais de son génie qui reste immense, dit de Lipski.
Voici, dans L'Iliade [27] , le passage auquel j'ai fait allusion
Vite il saisit son arc poli, venant d'un bouquetin
Folâtre, qu'il avait un jour atteint sous le poitrail.
La bête émergeait d'un rocher lui, à l'affût, guettait.
Frappée au cœur, elle avait chu à l'envers sur le roc.
Les cornes de son front faisaient seize palmes de long.
Un polisseur, en les traitant, les avait ajustées
Et, le tout bien lissé, y avait mis un bec en or.
Pandare tendit l'arc et le ploya, d'un geste sur,
Contre le sol. Ses amis le couvraient de leurs écus,
Craignant de voir bondir les vaillants fils des Achéens
Avant qu'il eût atteint le fier Atride Ménélas.
Puis, ouvrant son carquois, il y prit une flèche ailée,
N'ayant jamais servi, mais grosse de sombres douleurs.
Bien vite sur la corde il adapta le trait amer
Et promis à l'Archer sublime, à Apollon Lycien,
Une hécatombe magnifique d'agneaux premiers-nés,
Dès qu'il aurait rejoint la sainte ville de Zélée.
Il amena vers lui l'encoche et la corde bovine,
La corde lui touchant le sein, et le fer touchant l'arc.
À peine le grand arc tendu s'était-il incurvé
Qu'il gémit, que la corde miaula et que, d'un bond,
La flèche s'élança, ivre de voler vers la foule.
Toi aussi, Ménélas, les Immortels pensaient à toi,
Et Athéna surtout, la Ramasseuse de butin.
Se dressant devant toi, elle écarta le trait pointu.
Elle l'éloigna de ton corps, comme une mère éloigne
Une mouche de son enfant livré au doux sommeil,
Et le guida la ou se rejoignaient les fermoirs d'or
Du ceinturon et ou se croisait la double cuirasse.
La flèche amère vint frapper le ceinturon bien clos,
Et, traversant de part en part le ceinturon brodé,
Elle alla se ficher dans la cuirasse bien ouvrée
Et dans la ventrière qui lui protégeait la peau
Contre les coups, dernier rempart qu'elle franchit encore.
La flèche égratigna enfin la peau même de l'homme. [28]
Les Tsiganes, lu d'un bout a l'autre, justifie le plaisir qu'on éprouve a étudier cet extrait de L'Iliade que j'ai cité. Mais voici Pouchkine
Dans la Bessarabie, bruyants,
En foule campent les Tsiganes ;
Ce soir, au-dessus du torrent
S'est arrêtée leur caravane
Et jusqu'au lever du soleil
La tente abrite leur sommeil.
Entre les roues de leurs voitures,
Drapées a peine de tentures,
Avec gaieté le bûcher brille,
C'est le souper de la famille
Qui se prépare. Dans les champs
Les chevaux paissent. Loin des tentes
L'ours est couché. Tableau vivant
D'une tribu calme en l'attente
De s'en aller de grand matin
Non loin de la, sur les chemins
Où tout au long les accompagnent
Chansons de femmes, cris d'enfants,
Sons de la forge de campagne...
Mais vient la nuit, ou l'on entend
Parfois sur cette plaine immense
Seulement aboyer les chiens,
Ou des hennissements... puis rien,
Rien qui dérange le silence.
Les feux partout se sont éteints,
Tout dort... La lune solitaire
De la hauteur des cieux éclaire
Le repos de ce camp serein.
Mais un vieillard sous une tente,
Assis devant le feu mourant,
Ne peut dormir et, plein d'attente,
Jette son regard pénétrant
Sur les lointains noyés de brume.
Sa fille, avant l'obscurité,
N'est pas rentrée : elle a coutume
D'aller, venir en liberté.
Bientôt le croissant va quitter
Le ciel plongé dans la pénombre,
L'heure est tardive, la nuit tombe,
Tout froid est le frugal repas.
Soudain, c'est elle dans la plaine,
Un jeune homme
[1] Éd. Gallimard, Paris.
[2] Journal d’un écrivain, édit.Gallimard.
[3] Dieudonné Gnammankou, Abraham Hanibal, l’aïeul noir de Pouchkine, édit Présence Africaine, Paris 1996.
[4] Éd. du Seuil, Paris.
[5] Clémence Hiver, éditeur, Sauve, Gard, France.
[6] La Diaspora noire, Éd. ABC, Paris.
[7] Au pays des Fons, Maximilien Quenum, Éd. Maisonneuve et Larose, Paris.
[8] Koumen, Amadou Hampaté Bâ et Germaine Dieterlen, Éd. Mouton & Co., Paris, La Haye.
[9] Les Nouveaux Contes d Amadou Koumba, Éd. Présence Africaine, Paris.
[10] Légendes africaines, Éd. Seghers, Paris.
[11] Promenade dans la forêt (cf. Liaison d’un été, Éd. Sagerep, Paris. Le veilleur de nuit, (cf. La naissance d’Abikou,) Éd. Phœnix Afrique, Bénin. Deux ouvres en cours de remaniement.
[12] Yovo, mot de la langue fon (Bénin) pour désigner un Blanc, un Européen.
[13] Dans une famille polygamique, en tout cas celle de mon père, toutes ses femmes étaient les mamans de ses enfants dont elles s’occupaient sans discrimination ; il m’arrivait d’être plus choyé par certaines d’entre elles par ma propre mère ( cf. Les Appels du Vodoun. L’Harmattan, Paris.
[14] Wěmà : mot fon qui signifie papier, feuille, livre.
[15] Promenade dans la foret » in Liaison d'un été, Éd. Sagerep.
[16] Le veilleur de nuit» in La Naissance dAbikou, Éd. Phœnix Afrique, Bénin (diffusion Présence Africaine, Paris).
[17] Les Nouveaux Contes d Amadou Koumba, op. cit
[18] Journal d'un écrivain, op. cit.
[19] . Op. cit.
[20] . In Liaison d'un été, op. cit.
[21] Une des ethnies du Bénin.
[22] L’Iliade, ch. IV, vers 106-140 (avec quelques coupures) ; texte bilingue grec-français, Éd. de la Différence, Paris.
[23] Maximilien Quenum, Au Pays des Fons, Éd. Maisonneuve et Larose, Paris.
[24] .Légendes africaines, op. cit.
[25] . Contes du Larhallé, Burkina Faso.
[26] .Aristote.
[27] .L'Iliade, ch. IV, vers 106-140, op. cit.
[28] .L'Iliade, ch. IV, vers 106-140, op. cit.
[29] .Davidde Penitente, K 469, un oratorio de Mozart.
[30] Mon Pouchkine, Clémence Hiver éditeur.
[31] Chez les Fons (Bénin),génie protecteur d’un individu, d’une maison, d’un enclos d’initiation, voire d’une localité.
[32] . Op. cit.
[33] .Op. cit.
[33] Dictionnaire universel de la Franc-Maçonnerie, Éd. de Navarre, Éd. du Prisme, 1974, voir aussi Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie par Alec Mellor, Éd. Pierre Belfond, 1971.