UN GARÇON DE TOFFO PREMIER CARDINAL AFRICAIN. |
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S.Em. Bernardin GANTIN
Un portrait en pied
par Olympe BHÊLY-QUENUM
Voici à peine un an, à l’occasion de la commémoration du jubilé des cinquante ans de sacerdoce au service de Dieu de mon aîné, compatriote et Ami le Cardinal Bernardin GANTIN, La Croix du Bénin publia un extrait de l’hommage que je lui rendis ;il s’en est allé cinq jours après son anniversaire ;le 20 mai, jour de Saint Bernardin, sera celui où,mêlés à une foule de diverses nationalités, nombre de Béninois de France et d’Africains assisteront à la messe de requiem qui sera célébrée à sa mémoire dans la cathédrale Notre-Dame de Paris; Maryvonne et moi en serons ; en écrivant ce texte dans lequel seront repris des extraits de mon hommage de l’an passé,tant de gestes de l’aîné, Ami et homonyme né à Toffo me remettent bizarrement dans le même état d’âme que celui de juin 1981 : le Cardinal me savait profondément traumatisé par le décès de ma mère qu’ il avait bien connue ; la Grande Prêtresse du Vodún aussi m’avait parlé de lui ; cinq mois après son décès, c’était la Toussaint, puis la fête des morts à laquelle je ne songeais pas mais précisément ce jour-là, l’Ami du Vatican m’appela, simplement pour m’exprimer encore sa compassion en disant « J’ai pensé à Maman et j’ai prié pour elle ; du courage, Olympe ; Dieu est toujours avec nous. »
Ce qui va suivre surprendra ceux qui n’ont pas lu mon texte paru dans La Croix du Bénin en 2007 ; si d’entrée j’ai cette fois-ci évoqué l’homonymie, c’est parce que l’exceptionnel Africain que fut notre Cardinal me l’avait révélé : « comme toi, je suis Codjo mais…quatre ans et quelques mois me séparent de toi… »
J’ai été sidéré, autant par le lien de fraternité qu’il créait ainsi entre nous en me tutoyant, que par le condensé dans la sobriété de la litote par laquelle il soulignait l’écart entre nos âges, en se référant malicieusement à la tricherie nécessaire qu’exigeait le Jugement supplétif qui fait pérorer aujourd’hui que « les Africains n’ont pas d’état civil ».
Dès lors, qu’il fût au Vatican, en France ou au Bénin, ce Fofo et moi étions à tu et à toi quand nous nous téléphonions.
Voilà l’Ami plus qu’un frère dont le décès aussi m’a traumatisé ; quand Jean-Norbert Vignondé m’avait informé de Bordeaux que le Cardinal, évacué sanitairement, était à Paris depuis le 9 mai, et qu’à son tour, Nicéphore Soglo m’a eu annoncé son décès en m’appelant de Paris, la nouvelle m’a atteint aussi violemment que celle de la mort de ma mère en juin 1981.
Comme on a pu l’avoir lu dans La Croix, « mes parents le connaissaient et m’avaient parlé de lui ; ils ont évoqué des souvenirs lors de l’une de mes vacances au pays ; en 1964, mon père à qui je rendis visite à Aziouto, sa ferme des régions du lac Ahémé, non loin d’Akodéha, en m’entretenant au sujet de « ce fils de notre pays », ajouta : « je connais ses parents et le connais aussi ; c’est une personnalité qui comptera dans la vie du Dahomey mais il est maintenant à Rome ; Agblo[1], puisque tu vas souvent en Italie, il faudrait lui rendre visite, il est modeste et très simple… »
Quand malgré tout je pense à notre pays, je puis dire aujourd’hui qu’une de mes fiertés est d’avoir dans mes archives les lettres ainsi que les nombreuses cartes postales que de partout dans le monde où ses déplacements le faisaient aller, le Cardinal GANTIN n’oubliait jamais d’adresser à ma femme et à moi ; Maryvonne classait soigneusement ces documents uniques, comme elle en aurait fait, si ç’avait été possible, des appels téléphoniques qui nous parvenaient du Vatican, de Paris, de Lourdes voire d’Avignon qui n’est qu’à 45 kilomètres de chez nous, enfin, du Bénin natal où il s’était retiré après sa retraite. Marque d’attention, d’affection et d’estime ? A coup sûr, c’en était ; mais avant tout c’était aussi l’expression des tréfonds d’une personnalité hors du commun, d’une intelligence dont j’admirais la finesse, d’exceptionnelles qualités de cœur et d’un fin politique dont la justesse de jugement parfois me déstabilisait.
« Il avait choisi d’être prêtre et le demeure ; il sert Dieu mais n’oublie jamais d’être humain, il est né dans une famille modeste, dans un pays qu’on dit pauvre, bien qu’un tel pays ne manque pas de ressources de toutes sortes restées inexploitées », m’avait confié à son sujet mon très regretté oncle Maximilien Quenum, en commentant un passage du livre qu’il lui consacrait et qui, hélas ! ne sera jamais publié, mais dont j’ai eu l’honneur de lire l’essentiel du manuscrit quand il y travaillait.
Malgré la tristesse qui me mine avant notre départ pour Paris afin d’assister à la messe en sa mémoire, je voudrais faire état de quelques faits simples qui ont attaché plus étroitement Maryvonne et moi, non seulement au Béninois, mais aussi, et, essentiellement, à l’Africain qu’était le Cardinal Bernardin GANTIN :
« invité à déjeuner dans notre maison, à Poissy, nous avions accueilli « un Cardinal décontracté, très élégant dans sa tenue de clergyman ; enfants et petits-enfants intimidés le saluent ; nous parlons du pays, de son évolution, de ce qu’il serait opportun d’entreprendre çà et là, du courage politique dont il serait sain de faire preuve, etc.
Tout oreilles, je sentais derrière l’ecclésiastique le sociologue se lever, solidement debout sur ses pieds et je jubilais en mon for intérieur. Nous passons à table ; il s’installe et je plaisante en fongbé ce que je traduirais ainsi : Dieu ne serait pas content si nous ne L’invitions pas ; le Cardinal sourit et dit : « Où que nous sommes, Il est avec nous », puis il récite le benedicite auquel je faisais allusion.
L’exemplaire discrétion de son comportement consistant à ne pas être le premier à prier avant ce repas mérite d’être soulignée : notre hôte me savait chrétien mais laïque ; il n’ignorait pas non plus que je ne fais pas un mystère de mes convictions philosophiques, politiques et culturelles ; mais il m’avait semblé nous laisser le choix de prier ou de ne pas prier avant le repas ; il m’arrive de le faire ou de ne pas le faire ; mais il était présent parmi nous et il m’était agréable qu’il eût dit le benedicite.
Pour le couvert, Maryvonne avait choisi une des nappes de table achetées à Toffo ; d’instinct, le Cardinal s’en était aperçu mais ne soufflait mot ; j’y attirai son attention ; il sourit et dit : « je l’ai senti…je suis né dans ce village. »
- Nous avons visité trois fois Toffo, c’est plein de charme et de fraîcheur, commenta Maryvonne.
- Merci, merci beaucoup, dit le Cardinal, visiblement ému.
Il vient de nous quitter ? Il faudrait relire Birago Diop, ou bien, au Bénin, n’être jamais retourné dans une case recélant les corps d’ancêtres et de grands-parents mais où, enfant, voire adolescent, on dormait sur une natte déroulée à même leurs tombes, pour ne point douter que le Cardinal ne nous a pas quittés définitivement.
J’ai écrit naguère que nous recevions de lui des lettres et des cartes postales ; nous étions aussi, souvent, ses hôtes à déjeuner ou à dîner lors de nos voyages à Rome ; y étions-nous sans l’avoir prévenu ? il réussissait à nous faire assister à l’audience du Saint-Père quand c’en était le jour ; ainsi nous avions pu saluer le Pape Jean Paul 1er, plus tard, son successeur dont j’ai lu Le signe de contradiction, après qu’un confrère polonais, critique littéraire, y a eu attiré mon attention en précisant : « Olympe, je sais que tu es laïque et chrétien, eh bien ! lis ce livre, il ne te déplaira pas. » I’œuvre ne m’a pas déplu mais Jean XXIII était mon Pape préféré, n’empêche, l’appréhension des faits, notamment des réalités socioculturelles par l’archevêque de Cracovie, m’avait rendu très attentif au futur Pape Jean-Paul II que nous avons pu saluer grâce à l’Amitié du Cardinal GANTIN.
Je ne vais pas exposer ici tous les traits de sa personnalité qui font que nous l’aimons, parlons volontiers de lui et, tels des gamins, épions à la télévision sa fine silhouette finement élancée dans les manifestations du Vatican, ou bien, lui téléphonions, pour avoir de ses nouvelles quand il n’était pas le premier à s’enquérir des nôtres.
Tant de choses, tant de conversations, tant de gestes de sa part ont généré et ancré sa personnalité dans ma famille ; c’est pour cela aussi que j’essaye de brosser rapidement, afin qu’émerge des homélies et discours qui seront prononcés à Paris, ensuite au Bénin, un portrait autre de mon fofo, homonyme et Ami.
Nous avons été ses hôtes hébergés dans une ravissante propriété religieuse non loin du Vatican ! Que de déjeuners ou repas avec lui ! Que de brefs conversations politiques aussi où deux phrases bibliques que j’avais intentionnellement citées le firent réagir vivement en déclarant : « tout cela est d’actualité dans notre cher pays. » Or c’était la riposte de Job que voici dont j’avais cité les deux premières phrases :
Eliphaz de Témân a dit :
« Un homme peut-il être utile à Dieu,
quand un être sensé n'est utile qu'à soi?
Shaddai est-il intéressé par ta justice,
tire-t-il profit de ta conduite intègre ?
Serait-ce à cause de ta piété qu'il te corrige
et qu'il entre en jugement avec toi ?
N'est-ce pas plutôt pour ta grande méchanceté,
pour tes fautes illimitées ?
Tu as exigé de tes frères des gages injustifiés,
dépouillé de leurs vêtements ceux qui sont nus ;
omis de désaltérer l'homme assoiffé
et refusé le pain à l'affamé ;
livré la terre à un homme de main,
pour que s'y installe le favori ;
renvoyé les veuves les mains vides
et broyé le bras des orphelins.
Voilà pourquoi des filets t'enveloppent
et des frayeurs soudaines t'épouvantent.
Ou bien c'est l'obscurité, tu n'y vois plus
et la masse des eaux te submerge. »
Des années plus tard, ses fréquents appels m’étaient d’insignes réconforts dans le village de la France profonde où nous nous sommes retirés : Maryvonne gravement malade était hospitalisée ; Alphonse était venu d’Abidjan pour revoir sa cousine et dire la messe ; je lui fis part des nombreux coups de fil du Cardinal. « Il est ainsi, il faudrait le fréquenter pour découvrir et apprécier sa sensibilité et sa finesse d’esprit », commenta l’abbé Alphonse Quenum.
L’An 2001, j’appelai le Cardinal en lui présentant nos vœux, mais ses premiers mots étaient pour Maryvonne : « Comment va Maryvonne ? Est-ce que sa santé se stabilise ? » puis il parla de son voyage en Haïti avec Alphonse et surgit soudain le sociologue, observateur perspicace des réalités humaines : en deux ou trois phrases brèves, il brossa le portrait physique, moral et sociopolitique de ce pays, qui, « par certains de ses aspects, ressemble à notre pays ; mais tout y est pire que chez nous où il y a encore beaucoup à faire… »
Un jour du mois d’août, le téléphone sonne, Maryvonne qui entrait dans la salle prend le récepteur : « Maryvonne, c’est le Cardinal, je vous appelle pour vous souhaiter une bonne fête à l’occasion de la fête de la Vierge Marie.» Très émue, elle ne savait que répondre après l’avoir remercié, puis, comme d’habitude, ils ont parlé un peu ; quand ce fut mon tour de saluer l’Ami, je plaisantai, en fongbé, qu’une personne ici avait la chance d’être appelée du Vatican rien que pour lui souhaiter sa fête ; dans la même langue, je fus bien servi par la réplique dont voici la traduction: « Daakpè, n’est-ce-pas que te voilà ? » Le sentant sourire de s’être gaussé de moi, je faillis éclater de rire, mais il ajouta : « 20 septembre, c’est normalement saint Eustache. »
Malicieusement, il corrigeait par cette précision le mensonge du jugement supplétif déjà mentionné : je naquis, non pas le 26 septembre 1928, à Cotonou, mais le 20 septembre 1926, à Ouidah ; puisque le futur prélat était né le 8 mai 1922, la différence d’âge entre nous étaient effectivement de quatre ans et quelques mois.
Voilà une des subtiles tournures d’esprit de notre Cardinal.
Peu après sa retraite, nous étions en Italie ; au cours d’une conversation, je voulus savoir s’il resterait au Vatican et retournerait de temps en temps au pays ; réaction sans nuances : « Ah non ! je ne veux pas mourir ici ! » Il devait néanmoins ajouter : « Le Seigneur sait quand et où il appellera chacun de nous mais… je rentre chez nous, je veux me reposer parmi nos peuples ; si, pour un motif précis le Saint Père me sollicitait aussi, j’obtempèrerais. »
Comme il ne relevait pas de la Compagnie des Jésuites, un telle soumission perinde ac cadaver me fit le taquiner : « un Codjo qui se soumettrait ainsi ? » Doucement souriant il dit à voix basse : « il t’arrive à toi aussi de savoir obtempérer. »
*
Nous voici à Paris pour la célébration de la messe… de requiem ! Mon Dieu !
Dans la cathédrale Notre Dame où sa photographie dans un cadre vitré faisait face à un public pléthorique ; il y a eu des chants en français, du grégorien, des moments passés avec lui, ses propos, son humour, ses discrètes ironies, ses moqueries aussi flânaient dans l’esprit et que j’avais l’étrange sentiment que, l’air très recueilli il assistait à l’office qu’une belle brochette d’ecclésiastiques concélébrait à sa mémoire ; puis tout bascula quand se déroula dans la cathédrale l’émouvante tendresse des voix modulant en fongbé :
« Aklunon kènkènlèn w no kpo xa mi, bonu lindon ce na mo hwènlèngan e. » Etions-nous encore à Notre Dame ou dans la basilique de Gléxwé ?
Mon très cher et vénéré Codjo Cardinal Bernardin GANTIN, voici que coulent les larmes de celles et ceux qui t’ont bien connu et à qui tu manifestais ton affection, ta tendresse aussi; tu n’as abandonné aucun d’eux, tu n’as abandonné personne ; dirais-je adieu ? Ni en fongbé ni en français je ne trouve aucun mot pour exprimer mon chagrin. Comme en avril 2008, après notre conversation téléphonique, je dis simplement, cette fois-ci en pleurant : je t’embrasse et livre au pays un de tes rêves[2].
Olympe BHÊLY-QUENUM.
[1] Mon prénom de la cérémonie de yì agbasá
[2] En 1998, le Cardinal m’avait confié : « ce que j’aimerais pour notre pays, c’est un centre culturel africain qui serait pourvu des ouvrages de tous nos écrivains…je veux dire des écrivains de l’Afrique tout entière ; bien entendu, il faudrait que ces livres soient écrits dans les langues officielles de nos pays ; bien entendu, les livres écrits en arabe auront été traduits en anglais ou français »
J’avais ajouté : « il faudrait des dictionnaires …»
« Bien sûr, des itionnaires en anglais, espagnol, français et bilingues, oh, ce n’est qu’un rêve.»
Le rêve m’avait semblé tellement séduisant que je l’ai quasi réalisé dans un de mes romans ; aujourd’hui son auteur n’est plus de ce monde, je suis prêt à contribuer à sa création, en offrant un terrain clôturé de mille mètres carrés pour l’édification d’un Centre culturel africain Cardinal Bernardin GANTIN que je doterais de romans et de poésies d’écrivains africains anglophones et francophones. Vœu pieux ? Pour en avoir réalisé, je désire que le rêve du Cardinal Bernardin GANTIN en fasse partie avant que je le rejoigne.