DE LA COOPÉRATION EUROAFRIQUE. |
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DE LA LITTERATURE AFRICAINE EN TANT QUE PROCESSUS DE CONNAISSANCE DE L'AFRIQUE par Olympe BHÊLY-QUENUM |
EURAFRIQUE est le thème principal de ce 40ème anniversaire de lAssociation des Amis de Présence Africaine ; en minvitant à cette commémoration, Christian Mehou-ZOHONCON, Président de lAssociation, avant tout mon compatriote et ami de longue date, ma laissé le choix de mon intervention entre :
- Quel espoir pour lAfrique de demain ?
- Que peuvent apporter les Africains à lEurope ?
- Que peuvent apporter les Européens à lAfrique ?
En loccurrence, il sagit de la coopération internationale Afrique-Europe. Vastes problèmes, mais en fouinant dans mes archives, jy ai retrouvé un document dont la lecture ma semblé dactualité : organisé par la Maison des Tiers Mondes et le CNEARC, il sétait tenu du 24 au 26 janvier 1992, à Montpellier, un colloque intitulé COOPERER AUTREMENT dont la première page du document de travail déclarait sans ambages:
« Des voies alternatives pour le développement de lAfrique existaient et existent encore. Les gouvernants, africains et français, les ont refusées. En particulier, ni le discours de Cancùn en 1981, ni la Lettre aux Français de 1988, qui constituent des prises de position, généreuses et constructives, de François MITTERRAND nont été suivis deffets. Bien au contraire, tout projet dapplication ayant une certaine envergure et mettant en cause lordre établi est toujours barré. Dix années de perdues. Les dizaines de millions dAfricains qui vivent dans des conditions infrahumaines ont le droit de demander des comptes : pourquoi ce choix a-t-il été fait et pourquoi sobstine-t-on dans cette voie? Le bilan de ces dix années doit être fait.
« La coopération française évolue quant à son contenu. Elle névolue pas dans ses pratiques, dans ses structures, dans les modalités de relations entre la France et les pays africains. Même si chacun sen défend, la coopération française reste profondément marquée de paternalisme, desprit de supériorité, de méfiance. Les tentatives ambitieuses allant dans le sens dune démocratisation de la coopération, dune responsabilisation des sociétés civiles françaises et africaines, ont été très efficacement freinées ou stoppées par les responsables politiques et administratifs, tant français quafricains.
« Nombre dAfricains réclament une véritable indépendance, celle qui permettrait à leurs pays dêtre vraiment responsables du présent et de lavenir. Ceci nest pas incompatible avec lidée dune vraie coopération, mais exige la disparition des privilèges. Il est grand temps de mettre en cohérence les actes par rapport aux discours. »
En 2005 Andrew Jackson[1] ma envoyé un exemplaire de Notre intérêt commun, Rapport de la Commission pour lAfrique, plus connu sous le titre de Rapport Tony Blair alors Premier ministre britannique. Je me demande encore si les journalistes et dautres personnes qui ont dénigré ce Rapport en avaient tout au plus lu cent pages des 453 quil comporte, auxquelles sajoutent le glossaire et les références ; peu importe, pas un Africain francophone - peu ou prou au fait de la politique du Royaume Uni avec ses ex-colonies en Afrique- nignore quelle nest semblable en rien à France-Afrique : pas dingérences tous azimuts, ni pléthore de Britanniques chargés de Mission, ni suffisance, ni insolences, ni mépris et arrogances.
En 2006, lors de la campagne présidentielle, le candidat de lUMP, en visite à Bamako, nalla pas par quatre chemins pour piétiner lAfrique en pérorant : « La France, économiquement, na pas besoin de lAfrique. Les flux entre la France et lAfrique représentent 2% de notre économie ». A à rubrique politique de mon site www.obhelyquenum.com figurent ma riposte et ma prise de position sans équivoque contre les propos du candidat Nicolas Sarkozy, qui, élu président de la République, devait, à Dakar le 26 juillet 2007, claironner linnommable dont plus dun terme a dû être modifié sur le site de lElysée ; un an plus tard, jour pour jour, commémorant lanniversaire dune telle allocution, la plume de racisme caractérisé du conseiller spécial du chef de lEtat récidivait par un texte où on lisait entre autres dans Le Monde daté du 27 juillet 2008 : « Lhomme africain est entré dans lhistoire et dans le monde, mais pas assez. Pourquoi le nier ? »
Il ne sen faut guère quil ne reproche au continent noir dêtre africain. Après avoir été hongrée par le colonialisme, lAfrique francophone « indépendante » en 1960, coopère selon un processus inégal avec lex-puissance coloniale mais, assez singulièrement, dès 2006, un des courants au sommet du pouvoir politique travaille à la déliquescence des rapports entre lAfrique et la France, et, à Bamako comme à Dakar, le continent noir a été injurié, traîné dans la fange sur son propre sol par le néocolonialisme qui, en loccurrence, illustrant les propos du grand philosophe juif Emmanuel Levinas qui avait écrit fort justement : « Revenir à soi, [ ]cest, comme un étranger, être pourchassé jusquà chez soi, contesté dans son identité et dans sa pauvreté même. »[2]
La question devrait doit se poser de savoir si les courbettes de dirigeants africains ne contribuent pas aux humiliations quau nom de la coopération ou du partenariat on inflige à lAfrique parce que ministres et chefs dEtat aussi font le lit du néocolonialisme : en septembre 2008, envoyée spéciale du Journal du dimanche, Christel de Taddeo était dans le sillage de Monsieur Brice Hortefeux, ministre de lImmigration en visite en Afrique ; Eric Tchiakpè, journaliste béninois, reproduisait dans Le Béninois libéré des séquences du reportage de la journaliste française soulignant les propos et le comportement de Monsieur Boni Yayi, président de la République du Bénin ; jen ai eu dautant plus honte que limage de ce chef dEtat dans le Journal du dimanche est un calque des faits qui justifient la récurrence des insolences et mépris du sieur Brice Hortefeux, ainsi que celle dun Henri Guaino traité de « déjanté » par un membre de son parti politique. Il faut en finir et lAfrique francophone doit se rendre à lévidence que la France seule nest pas lEurope, que par-delà lEurope, il y a non seulement la Chine, mais aussi le Japon, lInde et lIsraël qui, nayant pas colonisé lAfrique, ny disposent pas des Prés Carrés dinsolences, darrogances et le mépris qui régentent presque tout.
Habitué à travailler sans états dâme sur le terrain objectif, jai jugé approprié de traiter ici de ce en quoi et de comment, de temps immémoriaux, que ce soit dans la culture générale, lenseignement, le génie militaire, la création littéraire, des apports dAfricains existent dans des pays européens ; les réalités dont il sagit nétant pas négligeables, je vais, demblée, envisager la littérature négro-africaine en tant quappréhension de lAfrique traditionnelle de moins en moins considérée comme le creuset où plongent nos racines, notre état dêtre de nègres et où ceux qui la connaissent se ressourcent. Mais vient à lesprit linterrogation ambivalente quon formulerait en se référant à lipséité de cette littérature : existe-t-il une littérature africaine ? Dans laffirmative, quels en sont les fondements et qui les auteurs ? À la première interrogation , les recherches du socio-anthropologue ont abouti à la réponse que voici :
Avant VASSA Olaudah Gustavus, connu sous le nom de Equiano Olaudah, des Africains mais anglicistes, germanistes, latinistes, traitaient des us et coutumes, conditions sociales, religions, spiritualité, vie quotidienne en Négritie. Dans son introduction à Equianos Travels, -jignore si louvrage existe en français- Paul Edwards exprima son appréciation dont je traduis un extrait : «Lautobiographie
dEquiano, intéressant récit de la vie dOlaudah Equiano, ou Gustavus Vassa lAfricain, par lui-même, parut en 1789 ; cette date ne signifie pas que cétait le premier ouvrage dun Africain publié en anglais : en 1773 avait été publié le volume des poésies de Phyllis Wheatly auquel, en 1782, succédait Lettres choisies dIgnatius Sancho; 1787 vit paraître Pensées et Sentiments sur le funeste et atroce trafic esclavagiste, dOttobah Cugoano ; le plus intéressant et le plus solide de tous était le livre dEquiano ».
Dautres jeunes Africains avaient précédé en esclavage le Nigerian Equiano, aussi, Henri Grégoire, abbé constitutionnel, devait-il souligner dans son célèbre De la littérature des Nègres : «Lhistoire est authentique au sujet de ce Congolais proche parent dAffonso II, qui étudia et enseigna le latin à Lisbonne au XVIIème siècle ». Plus étonnant encore était AMO Antonius, esclave africain lui aussi, il mériterait dêtre mieux connu ; originaire de lancienne Côte-de-lOr (le Ghana actuel), il laissa en Allemagne le souvenir dun savant exceptionnel. Achanti né dans ce quon appelait aussi la Guinée, Amo Antoine-Guillaume, emmené très jeune à Amsterdam, en 1707, fut donné à Antoine Ulric, duc de Brunswick-Woifenbutel qui le céda à son fils Auguste-Guillaume ; ce dernier lenvoya faire ses études aux universités de Halle et de Wittenberg. En 1729, il soutint dans la première université sa thèse-dissertation intitulée De jure Maurorum. Féru dastronomie, sexprimant en allemand, anglais, latin, grec, hébreu, français, néerlandais, ce parfait polyglotte se distinguait tellement aussi bien par ses bonnes murs que par ses talents, quen 1733, le Recteur et le Conseil de luniversité de Wittenberg lui rendirent un hommage public sous la forme dune épître de félicitations, rappelant, en loccurrence, que Térence aussi était dAfrique, que nombre de martyrs, de Docteurs, de Pères de lÉglise naquirent dans cette contrée où les lettres étaient florissantes.
Un programme de la faculté de philosophie soulignait que ce savant qui avait discuté les systèmes des Anciens et des Modernes, choisit et enseigna ce quils avaient de meilleur ; déjà docteur à Halle, il soutiendra en 1738, à Wittenberg, une autre thèse traitant des sensations considérées comme absentes de lâme et présentes au corps humain. Le président lui adressa une lettre où il le traita de vir nobilissime et clarissime (homme très noble et très célèbre). « Ainsi -écrit labbé Grégoire -luniversité de Wittenberg navait pas, sur la différence de couleur, les préjugés absurdes de tant dhommes qui se prétendent éclairés ».
La cour de Berlin avait conféré le titre de conseiller dEtat à lillustre Achanti, qui, après trente ans de vie en Europe, retourna dans son pays natal et sinstalla à Axim, sur la Côte de l'Or. Quand Kwame Nkrumah devint président de la République du Ghana, il invita les intellectuels ghanéens à faire les recherches permettant de mieux connaître la vie et la pensée dAmo. Le résultat en était la part non-négligeable dun Noir dAfrique dans le mouvement des idées du siècle des Lumières. Si les documents historiques concernant la biographie sont fort nombreux, luvre philosophique du penseur na encore fait lobjet daucune étude systématique. Ceux qui ont parlé de lui se sont contentés de mentionner sa production sans en analyser le contenu. Même Nkrumah ny fait quune allusion dans son ouvrage titré Consciencisme.
Etudes philosophiques dans sa livraison janvier-mars 1970 publia «un article fort intéressant » du Béninois Paulin Hountoundji, agrégé de philosophie ; en le mentionnant, Ibrahim Baba Kaké, agrégé dHistoire, précisait : « Cest à notre connaissance la première étude sérieuse sur la méthode et la doctrine dAmo ; nempêche, pour Paulin Hountoundji, le philosophe achanti était un « aliéné culturel » qui navait pas réussi à créer, dans sa société dorigine, une véritable tradition théorique. En tant que philosophe, il était demeuré solitaire ».
Voilà lidiosyncrasie des Africains qui reprocheraient à leurs ancêtres de navoir pas pensé à la manière dont leurs descendants résoudraient les problèmes des temps actuels. Quest-ce que Amo, sexprimant dans des langues européennes, pouvait-il écrire à lattention de son peuple alors constitué danalphabètes ? Quil eût pensé à lAfrique, en eût évoqué des problèmes prouvait quil ne demeurait pas indifférent, bien que pour lessentiel, ses écrits fussent destinés à un public non africain. Ibrahim Baba Kaké reconnaissait dailleurs que « les prises de position, tant théoriques que philosophiques dAmo, le rendaient solidaire dun débat européen auquel son propre peuple ne pouvait prendre aucune part. Cétait déjà un apport africain à la culture européenne. Certes, son uvre, principalement en latin, sadressant à un public dEuropéens savants, préfigurait la situation de la littérature africaine daujourdhui beaucoup plus connue hors dAfrique même ».
À propos de cet Africain qui sexprimait déjà en français, le très regretté Ibrahim Baba Kaké écrivit encore : « On sait depuis longtemps que les Noirs dAfrique ont assimilé dès le Moyen Age la culture islamique et parfois maîtrisé suffisamment la langue arabe pour fournir une littérature qui na rien à envier à celle de lOrient musulman. Un humaniste comme le Tombouctien Ahmed Baba, au XVIe siècle, étonnait les savants du Maghreb par la profondeur de sa pensée et 1immensité de sa culture. Mais si vous vous avisez de dire que dès la Renaissance, voire plus tôt, des Noirs ont réalisé les mêmes prouesses à légard de la culture occidentale, il est à craindre quon se moque de vous ».
On sait maintenant quà linstar dAmo et Aquiano, tant dautres Africains essouchés, quand ils ont eu appris à écrire, sefforçaient dappréhender, de scruter et de déchiffrer en le traduisant en quelques langues plus ou moins accessibles universellement, linconscient des peuples dont ils avaient été séparés dans leur adolescence par des trafiquants esclavagistes. Quon se souvienne quen juin 1999, commémorant le 200ème anniversaire de la naissance du génie que fut Pouchkine, nombre de documents exhumés ont permis de découvrir quel homme avait été son aïeul Abraham Hanibal, esclave de Pierre Le Grand de Russie.
Loin de la terre natale, des enfants emmenés en esclavage noubliaient pas les genres de vie dans leur pays où la misère nétait pas une exception ; ils avaient pu la connaître ou la côtoyaient, subissaient des injustices ou les constataient et savaient -expérience passe science- quils pouvaient contester les applications de la justice en sy attaquant quand elles savéraient iniques. Poète très célèbre, Alexandre Sergueievich Pouchkine (1799-1837), ne loubliait pas en consacrant à son aïeul, Le Nègre de Pierre Le Grand, un livre malheureusement inachevé. Peu importe, grâce à lui on sait que ce Nègre-là qui avait connu la France sous Louis XIV parlait français et servit dans lArmée française ; ingénieur du génie militaire dont le russe était la langue principale, il construisit des ponts, réalisa des travaux de technicien encore présents à Saint-Pétersbourg. Lui aussi était un Africain francophone, comme le sera Pouchkine qui consacrera des études critiques à des ouvrages de Chateaubriand, de Victor Hugo, etc. Des ouvrages de ces hommes prouvent que, pour eux aussi, il sagissait moins de décrire seulement ce qui était que denvisager le possible en le racontant. Cétait déjà des créateurs dune littérature trop vite considérée comme mineure ; mais en attirant lattention sur des bibliothèques dans lesquelles leurs uvres étaient oubliées, les chercheurs qui savent lire en demeurant attentifs au passé, sensibles à ses ondes, découvrent dinestimables informations.
Disons donc sans nuances : les légendes, fables, poésies, nouvelles, romans quavaient pu écrire ces Africains participaient déjà de la constitution de ce quil est convenu dappeler littérature négro-africaine. Nous la proposons à lEurope, si elle pouvait laccepter sans vouloir quelle soit telle quelle entend que les écrivains la conçoivent; nous nignorons pas que les Nègres en contre-plaqué, compradors quencense la critique littéraire de lHexagone, savent satisfaire à une telle volonté, mais les écrivains africains dignes de ce nom disent NON ! parce que, si loin quon puisse vivre delle, il y a dans les entrailles de la terre natale des sensations qui sollicitent, attirent tel laimant les débris ferrugineux de ses alentours ; aussi nest-il guère étonnant que les écrits de ces Africains reflètent les sentiments, la vie des peuples de leur pays en insistant sur nombre de leurs problèmes.
Cest le lieu de le souligner : quand véritablement on connaît le monde africain, quand on laccepte dans sa densité mystérieuse au lieu de vouloir dabord le coloniser, on se rend compte, assez vite, que les mânes ancestraux, les divinités aussi, font partie intégrante de notre environnement, quentre la terre natale et nous se poursuit un tacite dialogue intime enté sur léducation traditionnelle moquée par ceux qui ne lont pas reçue. Oui, cest ainsi et comme me la dit un jour mon aîné et Ami feu Amadou Hampâté Bâ, « léducation traditionnelle dans chacun de nos pays est une mine de ressources inépuisable » ; je le savais et jai été sidéré par son impact dans Un long chemin vers la liberté, admirable autobiographie de Nelson Mandela dont certains chapitres mont ramené au temps où, entre sept et quinze ans, je fréquentais des vieillards de ma ville natale chez qui jentendais des locutions, litotes, des mots de nos langues réfractant la pauvreté, la force dune communauté clanique, la joie de vivre dun groupe social, sans rien perdre de leurs connotations sémantiques courantes. Et je me sentais en communion avec linconnu, le mystérieux, voire le spirituel aussi que recèle cette éducation qui gère plus ou moins la vie de tout Africain qui laura reçue, même si, vivant en Europe ou aux États Unis dAmérique, etc., il a adopté un autre mode de vie.
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Louverture dune porte rendue exiguë par la force des choses apporte, peut-être, une réponse, certes insuffisante, à la deuxième interrogation qui, néanmoins, permet de se faire quelques idées des fondements de notre littérature et de nos engagements de créateurs pour la démocratie, la justice sociale, la solidarité internationale, même quand nous y sommes considérés comme une quantité négligeable. Incontestablement, les artisans dune telle opération ou de cette manière de concevoir faisaient déjà partie de ce quon appellerait intelligentsia africaine. Lénine prétendait -je le cite en laissant à son cadavre conservé la responsabilité de son assertion- : « lintelligentsia ne constitue pas le cerveau de la nation, mais en est la merde ».
Eh bien ! me préoccupent aussi vivement les problèmes de ma terre natale que ceux de lAfrique tout entière ; dautre part, autant que son sol, ses cours deau et sa flore, mintéressent aussi les problèmes sociaux, culturels, politiques qui imprègnent ma vie depuis soixante ans, comme Pausanias se souciait de la qualité des marbres et du travail grâce auxquels on admire la splendeur des monuments de la Grèce antique.
Si donc, par lécriture, le talent, la maîtrise de la langue quil utilise la volonté de lécrivain de faire subir à son pays, la volonté de lartiste les outils de son art, le spectacle héraclitéen du changement tota1 dont parle Nietzsche, devait être le critère qui relèguerait des masses dhommes et de femmes au rang du dernier avatar de la digestion, pas un authentique écrivain africain digne de son pays naurait honte dêtre partie intégrante dune telle métamorphose.
Cest un constat : quelle que soit sa corporation, tout créateur du continent noir apparaît comme un archiviste de la culture de son pays : ses productions, les mythes quil développe sont des concentrations de la vie nationale, « réservoirs profonds où dorment le sang et les larmes des peuples », comme Baudelaire la fort justement écrit ; sans méprise, jaffirme que les fondements la littérature négro-africaine intègre la vérité formulée par Baudelaire, à laquelle sajoutent lobservation de la vie quotidienne, les fruits de limagination dans le monde où, animaux sociaux ou asociaux exclus circonvenus par mille problèmes, nous affrontons « une âme collective qui interroge, qui pleure, qui espère, et qui devine quelquefois ».
Cest dire que nos problèmes décrivains de pays sans infrastructure propres à imprimer, éditer, critiquer, diffuser afin de mieux divulguer nos uvres autant dans nos pays quau-delà de nos frontières, ne sont pas seulement culturelles ou spirituelles : leur cible, qui est aussi bien lindustrie, léconomie, le social, léducation que la politique, envisage le développement dans sa globalité ; aussi, depuis quelques décennies, romans et ouvrages de sociologie de nombre décrivains africains font-ils entrer davantage nos pays dans le concert des nations et dans la République des lettres que nous voudrions effectivement universelle.
Disons sans vanité, ni fausse humilité : si conscient de sa mission il nest pas un acculturé servile, lécrivain africain est seul mieux à même dêtre un lien, voire une courroie de transmission entre son peuple et les autres peuples du monde, parce quil porte en lui une part du vécu national endogène, ethnique, je dirais racial aussi, si ce mot ne recelait pas parfois une connotation controversée ; quant à moi, il sagit de mon intimité avec ce que je nommerais la dimension intérieure de la terre natale que personne dautre ne saurait arraper, pour en montrer et faire sentir la beauté dans sa simplicité, sinon la laideur et le tragique qui, en me rendant conscient de ce quil y a de plus profond en moi, me font mécrier aussi : « Bienvenue, ô vie ! Je pars, pour la millionième fois, chercher la réalité de lexpérience et façonner dans la forge de mon âme la conscience incréée de ma race »[3].
Cest le fond du problème : cest en rendant sensible cet apport culturel que jen facilite la compréhension et, si on le veut bien, la coexistence avec dautres cultures : en écrivant je naligne pas que les mots, jeffectue aussi, réellement, un plongeon essentiel dans la houle des peuples dAfrique, y descends le plus possible, tel un objet lesté pour quil atteigne le sol de labysse doù on le remonterait afin que lanalyse des parcelles des choses qui sy seraient collées révèle dautres réalités ; on ne saurait donc connaître lAfrique que globalement, avec sa grandeur et ses petitesses, ses contradictions, ses mystères, traditions, coutumes et murs, et non par un processus dichotomique.
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Il y a trente-cinq ans, à Moscou lors dun congrès de lAssociation internationale des critiques littéraires, je devais intervenir sur le thème de « La littérature en tant quinstrument dun nouvel universalisme » ; javais relu une vingtaine de romans, recueils de poésie, pièces de théâtre tant en anglais quen français écrits par des Africains ; ce fut un voyage doù jétais rentré comme dune enquête sociologique : presque lAfrique tout entière étant déjà prise en mains par des dirigeants africains, les auteurs disséquaient les rapports des pays indépendants sur le plan planétaire ; voici un florilège de leurs interrogations :
Liberté ou dépendance pis quà lépoque coloniale ?
Que deviennent nos traditions longtemps étouffées, dénigrées, ignorées ?
Que faisons-nous des langues africaines, de la littérature orale qu'il faut sauver parce quelle recèle des archives accumulées dans les mémoires de nos grands parents ?
Comment nous nous sentons quand Américains, Allemands, Soviétiques étudient et parlent nos langues devenues des sabirs pour nos enfants ?
Jusquoù vont nos efforts pour que nos parents, frères et surs qui ne lisent aucune langue européenne comprennent la littérature africaine dont nous sommes les authentiques créateurs, et qui est véhiculée dans des langues occidentales grâce auxquelles, bon lan, mal an, nous communiquons avec lunivers international ?
Devons-nous cesser de lutter contre le colonialisme parce que quelques-uns de nos pays sont indépendants ?
Comment combattons-nous lapartheid ? Avons-nous réellement conscience des luttes de nos frères du Zimbabwe ?
Dans quelle mesure ne sommes-nous pas complices des méfaits dans certains pays africain ? Le néocolonialisme est-il un mythe ?
Pourquoi tant de coups dÉtat ont-ils secoué et secouent lAfrique indépendante ?
Où en sommes-nous des problèmes culturels de nos pays ?
Le déclin de notre littérature nest-il pas imputable aux compromissions de nombre de créateurs africains et à lincompétence de lédition africaine ?
Ce questionnement ne relève pas de la fiction bien quil y ait un schizophrène qui ronfle dans le cerveau de tout écrivain, ou un être quasi numineux qui y traîne les pieds ; mais analysant les contextes tant sociopolitique quéconomique des pays réels à peine travestis par la fiction romanesque, on saperçoit que les malades ou potentiellement fous que seraient certains écrivains africains avaient prévu, avec deffroyables précisions, plus dun des soubresauts qui secoueront lAfrique peu dannées plus tard.
Quavait-on fait pour que cette littérature fût mieux connue en Afrique ? En France on ne peut plus francophone, quelles actions des moyens dinformation du public permettent de mieux apprécier cette littérature de lAfrique francophone qui favorise lexpansion et lancrage de la langue française en Afrique, en augmentant considérablement son impact dans les instances internationales ?
Le constat dexclusion dépasse la fiction ; une telle affirmation provoquera certainement un tollé et on se référera aux succès de quelques écrivains médiatisés parce que leurs romans ont été publiés par de grands éditeurs français ; puisquune seule hirondelle ne fait pas le printemps, la question se pose de savoir si les créations de ces écrivains sont représentatives de lAfrique décrite, parfois avec des vulgarités. Qua-t-on fait pour que les ouvrages de ceux qui ne sont pas médiatisés fussent traduits dans des langues internationales de grande diffusion ? Qua-t-on fait pour que leurs auteurs soient connus du grand public français ? Je suspends mon jugement.
Pour ne parler que des constats, en France, à de rares exceptions près, radios et télévision naccordent aucun intérêt à la production littéraire africaine, bien que du seul fait décrire en français, de s'exprimer en français partout où ils sont, les écrivains des ex-colonies françaises du continent noir ne déméritent pas de la France. Lémission Espace francophone demeure le seul organe de diffusion qui se soucie deux quand elle le peut ; quant à la presse écrite, il faudrait y avoir des amitiés solidement entretenues sinon des complicités confraternelles.
En arriver à compter sur de tels liens afin quon entrouvre une porte pour linformation au sujet de la création littéraire de lAfrique francophone relègue les écrivains au rang de quémandeurs ; il y a des lustres, dans la revue Notre Librairie quédite le ministère de la Coopération, jai posé assez sèchement la question existentielle que voici qui na jamais eu de réponse : Que suis-je venu foutre dans cette langue où lon me prend pour celui que je ne suis pas ?
La collection « Continents noirs »- créée par les éditions Gallimard et que dirige Jean-Noël Schifano- semble vouloir remédier à ces carences des autres grandes maisons déditions qui étouffent la création littéraire de lAfrique francophone ; lorganisation, le dynamisme, le poids des éditions Gallimard et la combativité du Directeur de cette collection parviendront-ils à pratiquer des brèches dans la chape de béton que les moyens dinformation font peser sur notre littérature ? Ici revient la question quen 1974, à Moscou, on ma posée, à savoir si la Littérature pouvait être linstrument d'un nouvel universalisme ; ma réponse était franchement sceptique. Dans létat de choses actuel, elle est plutôt très pessimiste parce que tel et tel discours du Palais de lElysée, les insolences, le racisme du conseiller personnel du président de la République française, le mépris du ministre de lImmigration ninspirent aucune confiance et incitent à la méfiance. Jusquà quand dureront ces agissements contre lesquels toute riposte africaine serait considérée comme anti-France ?
À mes observations afférentes au traitement discriminatoire des livres de la plupart des écrivains africains francophones, on a objecté : « Lhomme sans postérité, remarquable roman dAdalbert Stifter, a été connu en France plus dun siècle après sa parution en Allemagne, mais des uvres décrivains africains ont été plus rapidement traduites en langues étrangères ».
Je nai pas récusé une telle évidence, notant néanmoins que dun tout autre ordre sont les rapports entre la plupart des pays européens, les États-Unis dAmérique et les écrivains africains francophones et ceux qui perdurent entre eux et lex- puissance coloniale de leurs pays émergés dune situation historique sans précédent enfin reconnue comme crime contre lhumanité ; serait-il illégitime que l'évaluation et une meilleure connaissance de leurs problèmes soient une approche autre de leurs créations littéraires ?
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Un regard en arrière sur la « littérature africaine » des allogènes suffirait à convaincre dune pensée apodictique que je formulerais ainsi : les apports de notre littérature depuis lavènement de la négritude prouvent davantage que rarissimes sont les écrivains africains dignes de ce nom qui renoncent leur pays, si pauvre soit-il, ou manquent loccasion de révéler à nouveau le continent noir dans la nudité de ses réalités, mais aussi ses mérites, ses faiblesses, sa grandeur : lécrivain authentique est celui qui, avec objectivité, simplicité et loyauté, sait emmener le lecteur à la découverte sans cesse approfondie de son pays intérieur, je veux dire, sa spiritualité, son âme, etc., sans négliger son environnement ni les problèmes sociaux, politiques, anthropologiques, économiques, écologiques et de relations humaines.
Comment communiquer les apports de cette littérature quand journaux, radios et télévisions de nos pays indépendants depuis 1960 naccordent pas ou guère de place à la critique littéraire, et que nos uvres en sont privées dans les organes dinformation du public de France ?
Comment les créations littéraires ainsi traitées participeraient-elles à un nouvel universalisme, si, sagissant de la traduction, de la critique, de lédition et de la diffusion, on les campe dans une situation de dépendance, voire dostracisés ? Sans courir le moindre risque dêtre contredit, je dirais que dans le domaine de la diffusion, léchange est radicalement inégal, arbitrairement discriminatoire. Et notre littérature oppressée, étouffée par certains éditeurs, ou isolée des circuits de distribution, se sclérose tandis que les structures qui les soumettent à ces traitements regorgent nos pays douvrages dont la teneur napportent rien à la connaissance des fondements culturels de nos problèmes ; en loccurrence, il sagit de faire des jeunes Africains avides de lecture de nouveaux acculturés, et de la majorité des écrivains africains, des inconnus parmi leurs peuples.
On ne lignore pas, eu égard à la modicité des moyens de vivre dans nos pays, le ministère français de la Coopération, en accord avec celui de la Culture, pratique depuis des années une politique de prix réduit pour des douvrages en français exportés en Afrique ; lachat de livres est ainsi facilité. Gentille, fort généreuse, cette politique ne résout pas le problème crucial de la diffusion de nos uvres en Afrique francophone ; en Afrique anglophone, les livres de nos confrères sont présents dans toutes les librairies ; sil ny a pas eu de modifications récentes, on peut affirmer que les éditions Heinemann et Longman disposent depuis des lustres leurs succursales en Afrique anglophone. Quid de la France ? Il va sans dire que pour procéder à linstar du Royaume Uni et que ce soit utile à lAfrique francophone, il faudrait dabord, sinon également, former le personnel africain composé de techniciens, secrétaires de rédaction, correcteurs, avoir un Comité de lecture compétent, au lieu den exporter de France dans des pays où le chômage sévit à vive allure ; il faudrait que les ouvrages édités en Afrique ne soient pas seulement pour lAfrique, mais quils puissent entrer dans les circuits de distribution internationaux. En dernière analyse, serait-ce à dire que je ne crois pas à la littérature en tant quinstrument dune bonne coopération non seulement eurafricaine mais universelle ?
Que des uvres dAimé Césaire, Senghor, Jacques Rabémananjara, Tchicaya U TamSi et celles décrivains moins célèbres de la Négritude, néanmoins traduites en anglais, allemand, grec, italien, russe, tchèque, serbo-croate, etc., puissent être lues dans des langues autres que le français, nest-ce pas autant de signes que plus dun Africain francophone pourrait avoir sa place dans un nouvel universalisme ? Nempêche, ma conviction est que nous demeurerons les sous-développés installés sur les strapontins et tenus dans une subtile dépendance, tant que nos ouvrages ne seront pas diffusés dans nos propres pays, comme dans ceux où ils nont pas besoin dêtre traduits pour être connus. Coopération ou nouvel universalisme fondé sur la littérature ne sera quun songe creux, si chez les critiques littéraires, dans les moyens d'information du public de nos pays et ceux des pays développés perdure la politique de discrimination entre uvres décrivains africains et uvres décrivains des pays développés dotés de moyens dinformation puissants et efficaces.
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Peu avant la XII eme Rencontre internationale d'Écrivains organisée par le PEN Club de lex-Yougoslavie, parut un document dans lequel on lisait : « lUnesco
a pour mission fondamentale de rendre effectif le droit à la culture de deux manières : lencouragement à la création par une protection appropriée des créateurs et des uvres, et l'aide à la diffusion de ces uvres à l'intérieur des sociétés pour lesquelles elles ont été faites », d'autre part, « le développement et lapprofondissement des relations entre les cultures qui, au-delà des diversités nationales, des divergences idéologiques et des disparités économiques, est le fondement principal dune compréhension et dune coopération internationale fondées sur le respect mutuel des peuples ».
Il sagissait de la déclaration afférente à la « Loi-type sur le droit dauteur à lusage des pays en voie de développement » ; le texte faisait état dun constat courageux -encore dactualité, hélas !- où lUnesco soulignait déjà : « ce rapport que lon voudrait immédiat, tangible et fraternel entre le créateur et le public, entre ceux qu'anime le feu de lesprit qui cherche et le peuple immense de ceux qui ont faim dapprendre et de communiquer est compliqué, voire entravé ou annihilé par les contraintes matérielles, la pesanteur des organisations économiques et sociales et par tout ce qui nuit à la compréhension des hommes et des nations ». Les écrivains africains ressentent cruellement cette situation. Un nouvel universalisme fondé sur la littérature en quoi nous croyons nous permettra-t-il dy remédier ou den sortir ?
Économiquement pauvres solidaires dans le vaste monde, quelque surhumains que soient nos efforts pour être appréciés à notre juste valeur, avant tout peuple fier, nous refusons de quémander ce quon rechigne à nous accorder, même quand nous le méritons par notre intelligence, notre talent et notre travail parce que trop de pesanteurs et dentraves empêchent dapprécier le rôle essentiel, quand bien même il serait limité, que la connaissance de nos uvres dAfricains francophones pourrait jouer dans la vie spirituelle, socioculturelle et politique de nos pays, non seulement dans leurs rapports avec lex-puissance coloniale, mais aussi sur le plan international.
Bien sûr, il y aura toujours - Milton les clouait déjà au pilori - ceux qui « pour lamour de leurs ventres, rampent, se faufilent et grimpent dans le troupeau » ; les écrivains africains francophones dun tel troupeau caressent dans le sens du poil avec la souplesse qui dénote leur insignifiance ; daucuns préconisent une écriture moderne pour les Africains, cest-à-dire un mode décrire, bien quils soient inaptes à explorer afin de les rendre en français, les forces poignantes ainsi que les beautés sidérantes de leurs langues maternelles africaines !
Dans Sur la lecture, introduction de sa traduction de Sésame et les Lys[4], Marcel Proust déclarait à propos de Racine et de Saint-Simon : «On ressent encore un peu de ce bonheur à errer au milieu dune tragédie de Racine ou dun volume de Saint-Simon. Car ils contiennent toutes les belles formes de langage abolies qui gardent le souvenir dusages ou de façons de sentir qui nexistent plus, traces persistantes du passé à quoi rien du présent ne ressemble et dont le temps, en passant sur elles, a pu seul embellir encore la couleur.
« Une tragédie de Racine, un volume des mémoires de Saint-Simon ressemblent à de belles choses qui ne se font plus. Le langage dans lequel ils ont été sculptés par de grands artistes avec une liberté qui en fait briller la douceur et saillir la force native, nous émeut comme la vue de certains marbres, aujourd'hui inusités, qu'employaient les ouvriers d'autrefois. Sans doute dans tel de ces vieux édifices la pierre a fidèlement gardé la pensée du sculpteur, mais aussi, grâce au sculpteur, la pierre, d'une espèce aujourdhui inconnue, nous a été conservée, revêtue de toutes les couleurs quil a su tirer delle, faire apparaître, harmoniser. Cest bien la syntaxe vivante en France au XVIIe siècle - et en elle des coutumes et un tour de pensée disparus - que nous aimons à trouver dans les vers de Racine. Ce sont les formes mêmes de cette syntaxe, mises à nu, respectées, embellies par son ciseau si franc et si délicat, qui nous émeuvent dans ces tours de langage familiers jusquà la singularité et jusqu'à l'audace et dont nous voyons, dans les morceaux les plus doux et les plus tendres, passer comme un trait rapide ou revenir en arrière en belles lignes brisées, le brusque dessin. Ce sont ces formes révolues prises à même la vie du passé que nous allons visiter dans l'uvre de Racine comme dans une cité ancienne et demeurée intacte. »
Essouchés, ne sentant plus rien de leurs racines quils ont renoncées pour des valeurs dont les fondements culturels les dérouteront leur vie entière, certains intellectuels africains se cramponnent aux mirages des mondanités des réunions littéraires, diplomatiques, etc., parce quils nont pas compris Léopold Sédar Senghor, qui, dans L'Homme de couleur, avait écrit : « On connaît assez les défauts des Noirs pour que je n'y revienne pas, et celui-ci, impardonnable parmi d'autres, de ne pas s'assimiler dans leur personnalité profonde. Je ne dis pas de ne pas laisser assimiler leur style. Seuls m'intéressent, ici, sont intéressants les éléments féconds qu'apporte leur culture, les éléments du Style nègre. Et celui-ci demeure aussi longtemps que demeure l'âme nègre, vivace, dirais-je éternel ? »
Personne aujourdhui nécrit comme au temps de Saint-Simon, de Racine, ni de Chateaubriand, Victor Hugo, Balzac, Flaubert, ni de Proust aussi ; lassimilation de la langue française et la maîtrise de sa syntaxe exigent de lécrivain africain autre chose que de singer quelques Grands Maîtres : notre culture, nos langues et traditions humiliées, asservies, étiolées, littéralement étouffées regorgent de beautés enchâssées dhorreurs quon trouve dans Saint-Simon, dans Racine, et, beaucoup plus loin dans le passé, dans Tacite quil appartient à lécrivain africain, fût-il le plus sophistiqué, le plus imprégné des légèretés du monde actuel, de ressusciter en les réanimant dun souffle nouveau essentiellement nègre.
Voilà pourquoi les écrivains dont je fais partie, sans jamais oublier les affres du monde daujourdhui, descendent aux sources de la Négritude ou de lAfricanité, rament dur dans les profondeurs de la terre natale doù ils extirpent ce quil est convenu dappeler notre authenticité qui participe à lédification dun nouvel universalisme. Cest cela aussi que lécrivain africain conscient des problèmes de son pays devrait essayer de faire comprendre et apprécier en Europe et dans la Francophonie. Et si en France, lédition, la tribu des critiques littéraires régentée par une sorte de vedettariat où papillonne une coterie médiatisée, ubiquitaire, ne veulent pas souvrir à nos valeurs et apports de Nègres sans complexe, nous choisirons une autre cible en osant le saut qualitatif de la vie, première tentative dun pas initiatique qui transforme lhomme en un être « poreux à tous les souffle du monde », comme lécrivit le très regretté Aimé Césaire[5] qui, mieux que quiconque, savait que nous avions été arrachés à un réseau dabord détruit dune main brutale.
Africains francophones, la langue française est un arbre précieux que doucement nous nourrissons de notre mieux ; il sélève au-delà de notre hauteur et pour nombre parmi nous se pose, récurrent, le problème fondamental soulevé par Goethe :
« Comment n'aimerais-je pas la plante qui, dépendant de moi seul, saccroche à mes flancs de toute son avide et silencieuse énergie ?Des milliers de branches ont pris racine en moi, par mille et mille fibres elle plonge jusquau cur de ma vie. Elle reçoit de moi la nourriture, elle jouit de mon nécessaire et cest ainsi quelle me suce la moelle, quelle me suce lâme.
« Cest en vain que je me nourris ; ma racine puissante ne menvoie plus que la moitié de la sève vivifiante, car lhôte dangereux et tant aimé est prompt à semparer à mi-chemin du suc nécessaire aux fruits de lautomne. Rien ne parvient plus jusquà ma cime, les ramures les plus hautes se dessèchent, la branche sèche même au-dessus du ruisseau. »[6]
Cétait une réalité ; ce lest encore pour nous qui, bien malgré nous reproduisons ce quon nous a appris à faire : écrire en français parce que la plupart de nos langues africaines sont des langues sans lecteurs ; mais puisque nos uvres sont marginalisées par les tenants de la langue que nous utilisons, il est temps de réagir et, autant pour Union africaine que pour Union européenne, lactualité du texte de Goethe constitue un avertissement.
© Olympe BHÊLY-QUENUM
Garrigues-Sainte-Eulalie, 06/10/08
[1] Deputy Head of Secretariat
[2] Emmanuel Levinas. Entre-nous. Essais sur le penser-à-lautre.
[3] Portrait de lartiste jeune par lui-même, James Joyce.
[4] John Ruskin
[5] Cahier dun retour au pays natal. ; édits Présence Africaine, Paris.
[6] Élégies romaines. Aubier, édits Montaigne, Paris.