ÊTRE ÉCRIVAIN AFRICAIN FRANCOPHONE ET UN ÉTRANGER DANS LA LITTÉRATURE DE LANGUE FRANÇAISE. |
Demander à un auteur africain francophone, voire de nationalité française dont le parler primordial, je veux dire la langue maternelle, n’est pas son outil de travail pour écrire en français ses ouvrages à peine acceptés parmi les créations littéraires de France, s’il est un étranger, relève de la maïeutique ; excellent Grec, écrivain et ami de longue date, Costas Valetas a posé cette question socratique à laquelle j’ai répondu sans ambages, à Lesbos où eut lieu récemment le colloque intitulé : ETRE ETRANGER EN LITTERATURE.
Platon, dans Théétète[1], dit que Socrate, fils d’une sage-femme, « accouche les esprits des pensées qu’ils contiennent sans le savoir. » Je ne suis pas sûr que même Socrate aurait pu convaincre un colonisé qu’il n’était pas conscient de sa nature d’étranger en s’exprimant dans une langue imposée par la force, la violence et l’oppression d’un conquérant.
Au Bénin autrefois le Dahomey, mon père recevait de France des journaux dont l’un avait pour titre Monde où il y avait des articles signés Henri Barbusse, Léon Werth, etc., dénonçant le colonialisme de la France, leur pays. Malgré mon ascendance de vaches sacrées qu’on n’affronte pas dans certains pays, le courage de ces Français lointains contribuait à ma formation politique quand, au pays natal, des agissements me faisaient prendre conscience des rapports de domination entre le colonisateur et le colonisé fondés sur l’Assimilation : la mise à bas des structures sociales, culturelles et religieuses, le déracinement psychologique du colonisé assimilant les apports du colonisateur le formataient pour en faire un étranger dans son propre pays, voire parmi les siens qui n’apprenaient pas la langue du conquérant.
Qu’importe : même au rabais, l’assimilation générait la fascination pour « les choses de l’étranger » au détriment des réalités endogènes dont les tentatives de reconquête par nombre d’écrivains post-indépendance motivent leur ostracisme aussi bien par la coterie des critiques littéraires qui régente les moyens d’information de l’Hexagone, que par le clan des experts coutumiers de faux rapports qui infiltrent la Francophonie, état de faits qui empirera la situation de la langue française en Afrique francophone.
Quand bien même ils seraient détenteurs de la nationalité française, comment ces écrivains africains ne se sentiraient-ils pas étrangers en France ? On le sait en haut lieu de la Francophonie : mieux que les écrivains français droit du sol droit du sang, ce sont les écrivains africains francophones qui travaillent à l’ancrage ainsi qu’à l’expansion de la langue française en Afrique. Aussi la recrudescence des discriminations a-t-elle en moi, pour corollaire, le sceau de l’étranger qui me frustre de ma nationalité d’origine qui est française.
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Au mépris de nos langues maternelles, la conquête coloniale avait rendu obligatoire l’enseignement du français ; je n’étais pas adolescent quand, tel un masochiste, je me sentais étranger tout en m’appropriant les rudiments de cette belle langue, d’abord, à l’école privée catholique[2], ensuite, à l’école publique ; plus tard, à quinze ans, lisant l’Iliade découvert dans la bibliothèque de mon père, j’ai pris conscience du drastique dans le statut d’un étranger dans son propre pays. Me revoici ramené à plus de soixante ans dans le passé, dévorant l’extraordinaire, l’immense poésie de force et de violence qu’est l’Iliade : la bataille faisait rage, il fallait partir et surgirent les adieux d’Hector et d’Andromaque suppliant son mari :[3]
« Hector, tu me tiens lieu de père et de mère chérie,
Et j’ai en toi un frère tout autant qu’un jeune époux.
Prends donc pitié de moi et reste ici sur le rempart,
Sinon ta femme sera veuve, et ton fils orphelin.»
« Le grand Hector au casque étincelant lui répondit :
« Femme, tes soucis sont les miens. […]
Mais si j’ai peur de l’avenir, c’est moins pour les Troyens,
Ou pour Hécube même, ou pour le grand seigneur Priam
Ou pour mes frères, qui, nombreux et braves, vont peut-être
Tomber devant leurs ennemis et mordre la poussière,
Que pour toi, si jamais quelque Achéen vêtu de bronze
T’emmène tout en pleurs et te ravit la liberté.
Peut-être tisseras-tu pour une autre dans Argos
Et porteras-tu l’eau de Messéis ou d’Hypérée
Contrainte de subir le joug de la nécessité. »
Le mot est prononcé ! ??????, c’est la nécessité. Une grande sensibilité, de la sensualité aussi imprègne ce passage singularisé par la violence des syntagmes :
« te ravit la liberté »,
« tisseras-tu pour une autre dans Argos. »
« Et porteras-tu l’eau de Messéis ou d’Hypérée
« Contrainte de subir le joug de la nécessité. »
Homère, déjà, mettait ainsi le doigt sur les fondements de toute colonisation caractérisée par la rapine de la liberté du colonisé, l’oppression des conquérants sur les autochtones afin qu’ils accomplissent pour eux ce qu’ils faisaient pour eux-mêmes ; alors, tels les esclaves, ils portent des charges en subissant le joug de l’oppresseur. À l’évidence, c’est toujours pour ses propres intérêts que le colonisateur impose l’apprentissage de sa langue au colonisé ; en l’assimilant, il assimile la culture de l’étranger et devient un étranger dans son pays ainsi qu’à sa propre ipséité. J’éprouvais cette aliénation quand je parlais avec mes camarades scolarisés, tandis que ma grand-mère que j’adorais, ma mère et ma grand-tante, ne comprenant rien de ce que nous disions en français, me semblaient exclues, chassées de nos conversations, voire, de la maison de mon arrière grand-père maternel, leur propriété.
Au contraire des choses du colonisateur de mes lectures de livres français, je découvrais, en compagnie d’Homère, un autre territoire, une autre région, une autre civilisation, des coutumes, des mœurs, des palabres aussi, comme en Afrique, voire davantage : des similitudes avec un des rituels de la religion vodún dans mon pays[4] ; si je ne me sentais pas étranger, ni dans l’Iliade, ni dans l’Odyssée, ni dans Batrachomyomachie[5] relatant la marche des rats contre les grenouilles, en imitant les Géants, fils de la Terre, l’ironie et l’humour de Zeus, le refus de Minerve d’intervenir en invoquant des arguments savoureux, c’était sans doute parce que la Grèce ne s’était pas introduite au Dahomey par une guerre de conquête et n’avait pas, par les armes, soumis le peuple en le forçant de subir l’injonction des étrangers d’une autre couleur convaincus de la supériorité de leur langue et de leur culture.
Oui, la lecture, même de mauvais romans ou poèmes d’écrivains français me mettait comme en symbiose avec eux, à cause du fonctionnement en moi de leur langue maternelle assimilée au point de l’avoir en commun avec eux ; n’empêche, il était et -l’ est encore- rare que ne se manifeste pas ma conscience d’étranger comme j’en ai fait état dans une interview parue dans la revue Notre Librairie, en évoquant le surgissement de la langue maternelle dans l’être de l’écrivain ; s’en est gaussé un Français bon teint que je ne désapprouve pas : ne connaissant que sa propre langue maternelle, n’en ayant jamais subi la dépossession, ni l’oppression d’une autre langue et d’une autre culture, il ne pouvait ni ne peut comprendre les victimes de tels méfaits ; en revanche, pour m’avoir maintes fois entendu rire dans mes rêves où je parlais une de mes langues maternelles qu’elle ne parle pas, ma femme, Française, droit du sol du droit du sang, aurait réagi autrement face à la sottise de son compatriote.
Dans le vol Paris-Lesbos, j’ai lu Mes voyages avec Hérodote[6], de Ryszard Kapuscinski, écrivain polonais qui a apporté de l’eau à mon moulin et je le cite volontiers pour aller davantage in medias res ; envoyé effectuer des reportages en Inde, Ryszard Kapuscinski constate et écrit :
« Mon costume neuf était incapable de dissimuler tout ce qui m’avait formé et orienté. Je me trouvais dans un monde merveilleux qui ne cessait pourtant de me rappeler que je n’étais pour lui qu’une pièce rapportée. […] Je me sentais soudain pris au piège. Bloqué par la langue qui m’apparaissait comme une barrière matérielle, physique, une muraille entravant toute progression, m’isolant du monde, m’empêchant d’y accéder.[…] Je pénétrais l’Inde non pas par l’intermédiaire des images, des sons ou des parfums, mais par celui des mots, des mots d’une langue qui de surcroît n’était pas la langue maternelle des Indiens, mais d’une langue étrangère, imposée, à ce point assimilée toutefois qu’elle faisait partie de leur identité […] Mon premier contact avec ce pays fut un combat avec la langue. Je compris que tout univers a son propre mystère auquel il n’est possible d’accéder que grâce à la connaissance de la langue. Sans elle, le monde reste impénétrable et incompréhensible, quel que soit le nombre d’années qu’on y passe. »
Oui, « tout univers a son propre mystère auquel il n’est possible d’accéder que grâce à la connaissance de la langue.» Telle est la vérité ; j’en fais mienne parce que c’est elle qui, barrant la route au français, ma langue de travail, ma langue quotidienne en France, voire ailleurs en Afrique, fait surgir parfois des mots et des phrases en fon et en yoruba, mes langues maternelles, alors que suis en train d’écrire en français.
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C’est le lieu de le souligner : la colonisation prônait l’assimilation sans se soucier du conflit culturel qu’elle générait en exigeant l’éducation de la jeunesse dans la culture du vainqueur que cette jeunesse subissait ; d’avoir accepté malgré lui « les choses de l’étranger » quand ce dernier le traitait avec dédain oblige l’écrivain qui en avait pris conscience à réagir en s’écriant comme dans Dedalus [7]: « Bienvenue, ô vie ! Je pars, pour la millionième fois, chercher la réalité de l’expérience et façonner dans la forge de mon âme la conscience incréée de ma race. »
« Chercher la réalité de l’expérience et façonner dans la forge de mon âme», plonger dans « la conscience incréée de ma race » n’empêchait pas le personnage de Joyce d’avoir son regard tourné vers l’avenir, parce que sa quête connotait bien plus l’aperception de l’authenticité du passé endogène qu’un repli identitaire ; se regimbant devant le règne de l’Angleterre sur l’Irlande, un autre personnage de Joyce déclare dans Ulysse[8] : « la question de la langue devrait primer la question économique. » Ici, c’est le primordial de la Culture et je dirais plutôt : la question de la langue doit avoir le pas sur celle de l’économie. L’écrivain africain ne saurait donc penser au colonialisme, ni au zèle missionnaire, en faisant l’impasse sur leur collusion qui portait atteinte au passé du continent noir. Qui nierait que la perte du passé est aussi celle du surnaturel, matrice des traditions religieuses dont on perçoit les frémissements, même si on ne croit en aucune divinité, ni en Dieu ? Costis Palamas en fournit de magnifiques exemples dans La flûte du roi [9] qui « exhume l’histoire ensevelie. »
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Ecrivain africain francophone fier d’avoir enseigné le français, le grec et le latin, je rendrais un faux hommage à la langue française, si je déclarais que je ne me sentais pas ? Non, si je ne me sens pas de plus en plus profondément étranger quand je me rends compte que des coteries entravent l’essor de nombre d’écrivains africains ; dirais-je l’essor de l’Africain tout court ? Bien sûr, le recours aux antiennes permettra de rétorquer en citant quelques rares auteurs érigés en icônes, comme si leurs créations parfois douteuses, avant tout soumises à des modifications, réécritures et formatages sans lesquels elles n’auraient pu être publiées, devraient être représentatives de littérature africaine, des fondements culturels, et significatives dans les problèmes tant politiques que sociaux, bref, de la condition humaine du continent noir ; même myope, on s’aperçoit que de telles ingérences consistant à épurer les textes afin de satisfaire aux exigences des « nègres » de tel et tel écrivains africains montés en épingle, sont nuisibles et dénaturent notre littérature. Que dire des écrivains qui se soumettent à ces diktats ? Milton clouait au pilori ses contemporains de l’étoffe de ceux qui, « pour l’amour de leurs ventres, rampent, se faufilent et grimpent dans le troupeau. »[10]
Il n’en manque pas parmi les écrivains africains francophones, aussi la question s’est-elle posée de savoir si la Francophonie pouvait remédier à un tel état de choses. Institution internationale, la Francophonie n’y peut rien et je cite volontiers l’interview L’Afrique Dessinée, parue dans Le Gri-Gri international[11]:
« Les agences intergouvernementales de la Francophonie ont bien des unités de bande dessinée…mais ils ne font pas grand-chose. Un petit cours de temps en temps. Les dessinateurs qui y assistent espèrent entrer dans cette « phalange » mais tous leurs projets sont rejetés.[…]Franck Giroud avait repéré à Kinshasa […]un dessinateur, Barly Baruti à qui il a proposé de travailler avec lui. Barly vit à Bruxelles, il est devenu une référence en Afrique. C’est le phénomène d’aspiration des talents, comme dans le foot.[…]Les projets sont refusés en France, au prétexte que le public occidental ne peut pas s’intéresser à ce genre de choses…»
Une fois encore, on touche du doigt le fond du problème qui fait de moi un étranger : autant que le mépris, c’est la négation de ce que l’Afrique dans certains domaines avait apporté et peut encore proposer à la France: 1952, en lisant Histoire de l'Europe, j’avais compris qu’après les accords de Munich, la France affaiblie n’aurait jamais pu se maintenir parmi les grandes puissances sans ses colonies en tant qu’alliées ; 2006, à Bamako, Monsieur Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, déclara sans fioritures :
« La France, économiquement, n’a pas besoin de l’Afrique. Les flux entre la France et l’Afrique représentent 2% de notre économie. »
Qu’il ait eu l’outrecuidance de pérorer ainsi face à des Africains, sur leur terre, incite à la révolte et m’a fait penser au philosophe juif Emmanuel Levinas qui avait écrit : « Revenir à soi, ce n’est pas s’installer chez soi, fût-on dépouillé de tous acquis ; c’est, comme un étranger, être pourchassé jusqu’à chez soi, contesté dans son identité et dans sa pauvreté même. »[12]
Fils d’immigré venu en France après nombre d’Africains citoyens français, Monsieur Sarkozy manquerait-il de lecture ? On dit n’importe quoi quand la mauvaise foi en action conduit au mensonge mais il faut le rappeler : l’économie nationale des pays africains caractérisée par une gestion mauvaise, la constante détérioration des termes de l’échange dont on nous rebat les oreilles depuis l’An I des indépendances, les biens et patrimoines dilapidés par certains hommes politiques chasseurs de pots-de-vin grâce auxquels ils s’enrichissent en favorisant la mainmise étrangère sur le développement tant culturel que social, etc. sont tributaires de la situation qu’en des termes que voici le très regretté Président François Mitterrand dénonça, en clôturant la Conférence des Prix Nobel réunie à Paris :
« Je sais bien qu’il n’y a pas d’arithmétique du malheur, mais puisqu’il s’agit de chiffres, je voudrais évoquer le problème de la dette du Tiers- Monde, et d’abord le terrible constat : ce ne sont pas les pays du Nord qui contribuent à financer les pays du Sud, mais l’inverse. La Banque Mondiale vient de le confirmer : en 1987, comme en 1986, les « transferts nets » des pays du Sud vers les pays du Nord ont atteint près de 30 milliards de dollars. »
En 1994, lors de la réunion du Groupe des Sept pays les plus industrialisés, le même Président Mitterrand, qui avait personnellement répondu à une de mes lettres, stigmatisant derechef l’échange inégal entre le Nord et le Sud ainsi que l’augmentation de l’endettement du Sud, malgré l’importance des remboursements, devait déclarer :
« Vous savez qu’en dépit des sommes considérables affectées aux aides bilatérales et multilatérales le flux des capitaux qui viennent d’Afrique vers les pays industriels est plus important que le flux des capitaux qui vont des pays industriels vers ce continent. »
C’est dire qu’écrivain africain francophone, il ne me déplairait pas que Monsieur Nicolas Sarkozy, ministre d’Etat de la République française, réfléchisse à mes propos que voici : dès l’indépendance des pays africains dont « La France, économiquement, n’a pas besoin », la cote du français, autrefois lourdement en berne dans les organisations internationales, y a fait des pas de géant bien que toujours loin d’inquiéter la langue de Shakespeare ; revenant encore vers Joyce : « la question de la langue devrait primer la question économique » je pose les questions que voici : et si les Nègres francophones cessaient de parler français? Et si ceux d’entre nous qui maîtrisent aussi bien l’anglais que le français décidaient de s’exprimer en anglais dans les séminaires, symposiums et colloques où les deux langues sont utilisées? Et si, Africains francophones, nous apprenions le kiswahili, la langue officielle de l’Union africaine, afin de nous entendre entre nous? Monsieur Sarkozy s’apercevrait-il que la France n’avait pas besoin de l’Afrique ? Je le mets au défi de le dire dans ses jactances électorales.
Panique dans l’Hexagone : l’usage de la langue française, son ancrage et son expansion dans les ex-colonies françaises d’Afrique noire ; la peur des ayants droit français (droit du sol, droit du sang) que des Africains qui maîtrisent le français et l’anglais ou l’espagnol, auxquels le portugais emboîte le pas, utilisent de moins en moins la langue de Molière, de Voltaire et d’Aragon friserait la schizophrénie ; l’évolution d’une telle psychopathologie ne les empêcherait pas de continuer d’opérer parmi les écrivains africains francophones des choix qui aggraveraient davantage le déclin de la langue française chez les ressortissants de l’aire géopolitique qu’est l’Afrique francophone.
Nous le savons -constats obligent-, même bardés de diplômes universitaires français, des émigrés béninois, camerounais, congolais, gabonais, guinéens, maliens, sénégalais, etc. en Allemagne, Angleterre, Chine, Espagne, Italie, Japon, Norvège, Russie, Suède, s’expriment entre eux davantage dans la langue du pays hôte et dans leurs langues maternelles africaines qu’en français ; mentionnons aussi ceci dont j’ai des preuves : quand ces ex-colonisés écrivent à leurs compatriotes pourtant solidement francophones, c’est en anglais qu’ils s’expriment, parfois en espagnol ; quand ils résident en France après un long séjour en Allemagne, en ex-URSS, Chine ou Japon, c’est dans la langue de ces pays qu’ils se parlent quand ils ne veulent pas que d’autres personnes comprennent leurs conversations.
D’aucuns pourraient ne pas se sentir concernés par ce que je vais dire : ce que l’écrivain africain présente dans ses livres, ce qui fait que la réalité générée par son imagination paraît parfois plus crédible, plus puissante, plus tragique que l’évidence, c’est qu’il l’a créée en descendant dans le creuset des choses pérennes, dans l’Afrique des profondeurs où seules nos langues de Nègres permettent de percer l’opacité et le mystère des choses qui façonnent ou brisent l’homme dans nos sociétés comme dans toute organisation humaine.
Voyons : on croit avoir tout dit quand on a décrit l’Afrique des coups d’Etat militaires ou civils, des camps de concentration, des guerres tribales, des ghettos où des Nègres étaient chargés de zigouiller des Nègres, des guerres d’extermination avec les armes qui ne sont pas de notre invention, l’Afrique des ossuaires que les reporters filment, vendent en exhibant les images dans le monde entier ; les commerçants d’armes ont ainsi des occasions d’admirer l’excellence de l’usage des engins sophistiqués qu’ils vendent : durant plus d’une décennie d’indépendance, les journaux faisaient leurs choux gras de cette Afrique-là.
Qui affirmerait qu’aucun auteur africain n’avait imaginé et décrit un coup d’Etat en Afrique avant que le continent eût fait ses premiers pas en la matière ? Tout est possible, même le pire et je voudrais m’en expliquer sans vanité, ni en tirer la moindre fierté : entre 1961-1962, stagiaire en diplomatie à l’ambassade de France à Rome, j’ai écrit, sans savoir quel diable m’avait tenté, une nouvelle intitulée Mashoka elfu moja[13], expression kiswahili qui signifie : mille haches ; la nouvelle a pour sous-titre L'Insurrection des mille haches ; il s’agissait d’un coup d’État perpétré sans armes importées d’Europe, ni des Etats-Unis d’Amérique, ni d’Asie, mais avec des shoka, hachettes de fabrication locale, des armes traditionnelles. Moins d’un an plus tard, au Togo, le capitaine ou lieutenant Etienne Gnassingbé Eyadéma, plus tard autoproclamé Général, assassina Sylvanus Olympio, chef d’Etat démocratiquement élu ; c’était le premier coup d’Etat des pays de l’Afrique indépendante.
L’imagination créatrice était ainsi en avance sur la réalité politique; relisant récemment cette tragédie pour corriger des coquilles, supprimer des adjectifs et des adverbes, j’ai éprouvé une sorte de jubilation : des mots, des phrases en fon et en yoruba, mes langues maternelles, en kiswahili aussi, exfiltrés de mon subconscient, s’étaient imposés quand j’écrivais Mashoka elfu moja. Pas un instant je ne me suis senti étranger en relisant cette nouvelle écrite en français : j’étais en symbiose avec moi-même dans une langue d’emprunt faufilée de mots et de phrases en langues africaines.
Tel pourrait être un des apports de l’Afrique à la France, à l’Europe tout entière, si des clans n’ostracisaient pas les écrivains africains qui ne les caressent pas dans le sens du poil.
Copyright © Olympe BHÊLY-QUENUM
Garrigues-Sainte-Eulalie, 2 juin 2006.
[1] Platon.
[2] Des chapitres de mon roman Les Appels du Vodún décrivent des événements de cette époque.
[3] L’Iliade, vers 429- 462 ; éditions de La Différence.
[4] Ma conférence : Rituel vodou dans l’Iliade et dans l’Odyssée d’Homère. (cf. Mondes et Cultures : tome XLIX. Académie des Sciences d’Outre-Mer, Paris 1990)
[5] Homère.
[6] Ryszard Kapuściński. Mes voyages avec Hérodote, édits Plon. Paris, 2006.
[7] James Joyce ; édits Gallimard.
[8] Idem.
[9] Edits Stock, Paris 1934
[10] Le Paradis perdu.
[11] Le Gri-Gri international N° 52 du jeudi 1er juin 2006.
[12] Entre-nous. Essais sur le penser-à-l’autre.
[13] Publiée plus tard dans POUR NELSON MANDELA, édits Gallimard, Paris 1986.