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Les Africains en contre-plaqué.

Par Olympe BHÊLY-QUENUM*





Il y a plus d’un demi-siècle, Emmanuel Mounier[1] adressa à Alioune Diop[2] sa « Lettre à un ami africain » dans laquelle il stigmatisait les Africains « ennemis de leur propre passé…ces renégats qui n’arriveront qu’à produire, dans l’écume de quelques grandes villes, de faux Européens, des Européens en contre-plaqué.»



Ces propos sont d’actualité et trouvent leurs illustrations dans cette présidentielle où certains journaux exhibent des sortes de huppes couronnées, moins nombreuses à gauche qu’à droite, notamment dans le giron de Monsieur Sarkozy où elles seraient des symboles d’une immigration réussie.

Chacun en démocratie a le droit au choix de son camp, la politique du ventre n’étant pas une nouveauté la profession de foi de nombre de ces beaux oiseaux fait penser à Milton qui brossa le portrait pérenne de ceux qui, « pour l’amour de leurs ventres, rampent, se faufilent et grimpent dans le troupeau. »[3]

Il existe en France comme ailleurs en Europe des Africains et des Maghrébins dont l’insertion et la réussite sociale ne doivent rien à la politique, ni à une partitocratie. Fondamentalement, à droite ou à gauche, ce qui devrait compter dans le choix d’un camp, ce sont, autant que la conviction, la personnalité et les idées, voire l’idéologie de la personne qui représente son parti.

Nombre des déclarations de Monsieur Sarkozy sont inquiétantes, préoccupantes, dangereuses et augurent, dans leurs profondeurs, la dégradation des relations entre l’Afrique francophone et la France.

Ecrivain et chercheur résidant en France depuis 1948, je sais de quoi je parle ; mentir au sujet des praticiens africains dans ce pays, aller insulter et humilier l’Afrique en Afrique même sont des ignominies indignes d’un Français candidat à la présidence de la République, quand bien même il en serait un droit du sol, droit du sang. Monsieur Nicolas Sarkozy en a menti en déclarant et en récidivant qu’ « il y a plus de médecins béninois en France qu’au Bénin ». Ma réponse qu’à l’exception de trois périodiques africains en France aucun journal de l’Hexagone n’a voulu publier, la voici :



« Il faudrait n’être jamais allé dans cette ex-colonie française pour ignorer que rien qu’à Cotonou, ville de plus d’un million d’habitants, il y a plus de 400 médecins béninois dont plusieurs sont propriétaires d’une clinique ; y a-t-il plus de 400 médecins béninois en France ? Outré, subodorant la délation et la discrimination raciale dans le mensonge, j’ai ensuite rétorqué via l’Internet : « Ces médecins sont français ; certains sont nés français avant que Monsieur Sarkozy ne soit devenu français ; les grands-pères, pères et oncles de certains d’entre eux avaient fait des guerres qui n’étaient pas des guerres des Nègres, ceux qui y sont zigouillés l’ont été à merci. »



J’ajoute aujourd’hui : à Villers-au-Bois (Pas-de-Calais), le mensonge de Sarkozy a trouvé une solution dans l’acte de racisme caractérisé et criminel dont a été la victime un médecin d’origine béninoise de nationalité française.





Reléguant sous une chape d’acier le fait de constat qu’après la 2ème guerre mondiale, des immigrés d’Afrique noire et du Maghreb contribuèrent à la croissance économique de la France, Mère Patrie, Monsieur Sarkozy pérora à Bamako : « La France, économiquement, n’a pas besoin de l’Afrique. Les flux entre la France et l’Afrique représentent 2% de notre économie. »

Si je ne me trompe, Monsieur Eric Fottorino a fait paraître dans Le Monde une réponse cinglante souchée sur le pétrole et autres matières premières. Je suis maintenant étonné qu’après une telle déclaration, aucun journal de France n’ose révéler que dans le cadre de la présidentielle Sarkozy ne dédaigne pas de rendre visite à certains chefs d’Etat africains, surtout ceux qui ont du pétrole chez eux.



Tant pis pour les compradores africains et les Nègres en contre-plaqué : jusqu’à la fin de ma vie jamais je ne laisserai personne piétiner le continent africain ; si ma riposte fut campée sur le terre-à-terre qui ne saurait être sous-estimé, c’était parce qu’elle était motivée par des constats ; en effet, dans sa conception même des relations dites humaines, c’est, autant que le mépris, la négation même de ce que l’Afrique a dû apporter et peut encore proposer à la France qui est bafoué par Monsieur Sarkozy :



1° 1952, j’ai su -en lisant Histoire de l'Europe- qu’après les accords de Munich, la France affaiblie n’aurait jamais pu se maintenir parmi les grandes puissances, sans ses colonies en tant qu’alliées ; Simone Weil, philosophe extraordinaire, le confirme[4] ; qu’en 2006-l’inculture ou la mauvaise foi aidant- Monsieur Sarkozy eût proféré un mensonge, des inepties et une insulte face à des Africains dans leur pays, consistait à chasser les Africains jusque dans leurs cases ; Emmanuel Levinas est d’actualité qui a écrivit : « Revenir à soi, ce n’est pas s’installer chez soi, fût-on dépouillé de tous acquis ; c’est, comme un étranger, être pourchassé jusqu’à chez soi, contesté dans son identité et dans sa pauvreté même. »[5]



2° Eh bien, écrivain africain francophone, il ne me déplairait pas que le candidat de l’UMP réfléchisse à mes propos que voici qu’un grand quotidien de l’Hexagone a déjà refusé de publier : après l’indépendance des pays africains dont « la France, économiquement, n’a pas besoin », la cote de la langue française longtemps lourdement en berne dans les organisations internationales, y a fait des pas de géant sans jamais inquiéter la langue de Shakespeare ; « la question de la langue devrait primer la question économique »[6], écrivit Joyce ; et si les Nègres francophones cessaient de parler français? Et si ceux d’entre nous qui maîtrisent aussi bien l’anglais que le français décidaient de s’exprimer en anglais dans les séminaires, symposiums, colloques où les deux langues sont utilisées? Et si, francophones, nous apprenions le kiswahili, langue officielle de l’Union africaine, afin de nous entendre entre nous? Monsieur Sarkozy s’apercevrait-il que la France n’avait pas besoin de l’Afrique ? C’est un défi qu’il serait opportun qu’il relève dans sa campagne électorale.



3° Autre chose m’inquiète chez cet homme depuis que j’ai lu dans Le Monde (13/01/07) : « A l’occasion de la prochaine discussion du projet de loi sur le droit au logement opposable, Nicolas Sarkozy a estimé que s’ « il va de soi que les sans-papiers ne doivent pas y avoir accès », il a ajouté : « Je ne souhaite pas non plus que tous les étrangers en situation régulière y aient droit. »



Une telle déclaration connote la xénophobie, l’exclusion, le rejet de l’autre, voire le racisme ; n’empêche, Monsieur Sarkozy renforce ses idées avec son projet programmé afférent à la création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale : à pas agités, il progresse vers la récidive de l’Etoile jaune, de triste mémoire ; peut-être ferait-il stocker des badges d’Etoile noire, de Croissant de lune et d’étoile dans le ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Test de langue pour immigrés ? Je me souviens d’avoir donné, en 1960 à Romainville, des cours du soir à des Africains, Maghrébins, des Blancs aussi. D’autre part, Franc-Maçon de l’obédience anglaise depuis plus d’un demi-siècle, nombre des Africains et Asiatiques immigrés que je connais à Londres y exercent des activités fort honorables, sans avoir eu a subir l’oppression du diktat envisagé par Monsieur Sarkozy.



Evitons donc tout racisme, fut-il rampant : citoyen français, professeur de lettres en Normandie affecté dans un lycée de la région parisienne, le délit de faciès faisait de moi un étranger à qui des propriétaires refusaient de louer leurs logements pourtant déclarés libres ; c’était en 1958 ; plus tard, mes enfants, métis de mère normande, la plupart nés en Normandie, ont connu le même rejet ; il arrive à nos petits-enfants aussi d’en vivre l’expérience ; qu’en sera-t-il de nos arrière-petits-enfants de père maghrébin né français ? La reproduction par scissiparité est enseignée en botanique ; le souhait de Monsieur Nicolas Sarkozy ne ferait-il pas de nos descendants des « étrangers en situa­tion régulière » qui n’auraient pas droit au logement sur la terre de leur grand-mère et arrière-grand-mère où ils étaient nés ?



C’est le lieu de poser une des questions récurrentes dans plus d’une de mes nouvelles, avant qu’elle entre en action dans mon dernier roman : quand les chefs d’Etat africains francophones feraient-ils recenser dans nos pays les Blancs sans-papiers, notamment Français ? Plusieurs -faits de constat décriptés- se livrent à d’illicites trafics honteux ; je sais que rendre réel ce qui est dans un roman ferait taxer d’anti-France.



Olympe BHÊLY-QUENUM

* Ecrivain et chercheur.



www.obhelyquenum.com




[1] Philosophe personnaliste, fondateur la revue Esprit

[2] Fondateur de Présence Africaine

[3] Le Paradis perdu.

[4] Simone Weil. Œuvres , Quarto, édits Gallimard, Paris 2001.

[5] Entre-nous. Essais sur le penser-à-l’autre.

[6] James Joyce : Ulysse, édits Gallimard . 3 Edits Présence Africaine, Paris 1955. 4 Au mépris des peuples, François-Xavier Verschave et Philippe Hausser ; édits La fabrique.