LETTRE A CHEIKH ANTA DIOP, UN LEMURE QUI DÉRANGE |
LETTRE A CHEIKH ANTA DIOP, UN LEMURE QUI DÉRANGE.
Par Olympe BHÊLY-QUENUM *

Très cher regretté Cheikh Anta
(cétait ainsi que je tappelais)
La question se pose depuis trois ans de savoir si je tavais connu ; en 2006, des Sénégalais - deux en Chine, cinq aux USA- mont laissé entendre avoir reconnu dans mon « vrai premier roman un personnage qui semble être Cheikh Anta Diop »; «[
] dans votre roman Années du bac, etc.,lAfricain qui a fait un discours constructif à la Mutualité, est-ce que cétait notre très regretté Cheikh Anta Diop ? », « Cher O B-Q, vous me rendrez un grand service, si vous confirmez que le personnage nommé Samb dans votre vrai premier roman était Cheikh Anta Diop
» etc. Eh bien ! voilà, même parti depuis longtemps, comment on ne toublie pas parce que tu continues de déranger; pour répondre simplement aux interrogations ci-dessus, je publie aujourdhui ta dédicace dans mon exemplaire de ton irremplaçable Nations nègres et culture.
Si jai décidé de técrire, cest aussi parce que trop de problèmes de nos longues discussions sont dactualité et quafin de sinsérer dans des créneaux que leur ouvrent les structuralistes du néocolonialisme, des Africains qui nétaient pas nés quand nous cherchions des solutions à des problèmes récurrents, simprègnent de lessence de ceux quEmmanuel Mounier1, dans « Lettre à un ami africain », piloriait en traitant d« ennemis de leur propre passé[
]ces renégats qui narriveront quà produire, dans lécume de quelques grandes villes, de faux Européens, des Européens en contre-plaqué.»
Après lélection dun fils dimmigrés à la présidence de la République de lex-Mère Patrie, des Nègres compradores parmi lesquels certains plumitifs, huppes couronnées quon exhibe en en faisant des symboles dune immigration réussie, illustrent le mépris du philosophe personnaliste qui écrivait à son ami Alioune Diop2.
Tu disais : « en démocratie chacun choisit le camp qui lui convient » ; nous savions aussi que la politique du ventre nétait pas une nouveauté mais il nempêche que la profession de foi de nombre de ces beaux oiseaux fait penser à Milton brossant le portrait de ceux qui, « pour lamour de leurs ventres, rampent, se faufilent et grimpent dans le troupeau. »3 Nest-ce pas singulier que le pâtre autour de qui sactivent les « Européens en contre-plaqué », courtisans asservis rongés par la malepeur, qui, nallant jamais dénoncer les corruptions et la misère dans leur pays natal, cautionnent la politique de létranger qui avait piétiné lAfrique en Afrique même ? Cet homme y avait déclaré : « La France, économiquement, na pas besoin de lAfrique. Les flux entre la France et lAfrique représentent 2% de notre économie. »
Linsolence ni le dédain ne lempêchaient pas de recourir à la supercherie que voici : «[
.] le candidat de lUMP cloisonne ses relations avec les dirigeants africains à travers une myriade démissaires. Cest ainsi avec son seul directeur de campagne, Claude Guéant, quil voit les émirs du golfe de Guinée comme le doyen Omar Bongo ou le président Denis Sassou Nguesso. Cest lancien ministre Olivier Stirn qui le représentait, le 3 avril à Dakar à linvestiture du président Abdoulaye Wade. Officiellement les dossiers sont gérés par le conseiller diplomatique David Martinon avec Pierre Régent et un jeune diplomate africain Bons Bouton. Parmi les secrétaires nationaux de lUMP, les ex-ministres .Jacques Godfrain et Hervé de Charrette, ne sont pas avares de notes, de même que Michel Barnier.» On pourrait y ajouter M. François Jay, un ancien de Bolloré recruté provenant de la SEM Coopération 92 .
Au cur du double jeu, autant la volonté dhumilier lAfrique que la haine et le racisme anti-nègres ont fait passer sous silence « le terrible constat » souligné par le regretté Président François Mitterrand clôturant la Conférence des Prix Nobel réunie à Paris : « [
] ce ne sont pas les pays du Nord qui contribuent à financer les pays du Sud, mais linverse. La Banque Mondiale vient de le confirmer : en 1987, comme en 1986, les « transferts nets » des pays du Sud vers les pays du Nord ont atteint près de 30 milliards de dollars », devait-il déclarer. En 1994 - réunion du Groupe des Sept pays les plus industrialisés- le même chef dEtat, qui avait personnellement répondu à une de mes lettres, stigmatisa derechef léchange inégal entre le Nord et le Sud, sans oublier laugmentation de lendettement du Sud malgré limportance des remboursements : « Vous savez quen dépit des sommes considérables affectées aux aides bilatérales et multilatérales le flux des capitaux qui viennent dAfrique vers les pays industriels est plus important que le flux des capitaux qui vont des pays industriels vers ce continent. »
Que des « intellectuels » africains, mille-pattes humains dans les arcanes du pouvoir en place, ne soient pas de létoffe de ceux de notre génération décrits dans mon « vrai premier roman » ne me choque guère ; mais quils se soient mis au service dun fils dimmigrés devenu le chef dEtat qui osa pérorer dans lUniversité qui porte ton nom dans ton pays natal, me déçoit de lAfrique actuelle. Un Africain francophone bardé de diplômes français, mais qui est devenu citoyen américain, ma écrit : «
quelle aurait été lattitude du regretté Cheikh Anta Diop, sil était dans la salle où un de ceux que feu président Senghor appelait « les grands Blancs » a prononcé un discours qui sapparente à linnommable, en traitant les Africains plus bas que terre ? Et vous même, comment auriez-vous réagi ? »
Aux questions claires, réponses sans équivoque; Cheikh Anta Diop se serait levé et aurait lissé sa moustache, prononcé une phrase en wolof et en français ; ayant exprimé son mépris, il aurait pris congé ». Est-ce que je me suis trompé ? Sans doute, cest ce qua fait ton lémure ; « quant à moi, jaurais invité le public à conspuer lorateur et à le chasser de lUniversité Cheikh Anta Diop, quitte à faire face à lire du président Wade.»
Non, lAfrique na plus de leçons à recevoir de qui que ce soit, surtout pas dun homme de demi-mesure, raciste caractérisé adepte de la politique du diviser pour régner aux yeux de qui « les Africains sont plus violents que les Arabes. » En lisant sa logorrhée à laquelle ne change rien ses dénonciations captatoires a posteriori, jai pensé à Hegel qui mavait fait renoncer à la Philosophie ; sans avoir mis pieds en Afrique, ni connu dAfricain, le grand homme avait, entre autres âneries, écrit doctement : « On doit se représenter les nègres comme une nation denfants qui ne sort pas de son état de simplicité, état où lon ne prend pas, et qui noffre pas dintérêt...Leur religion a quelque chose denfantin. Ils ne sattachent pas à ce quils sentent de plus élevé. I1 ny a là quune pensée fugitive qui, pour ainsi dire, leur traverse lesprit. Cet être élevé, ils lidentifient avec la première pierre venue, et ils sen font leur fétiche, dont ils se débarrassent au moment où ils ne leur est pas utile. »
Le racisme était à visage découvert ; on en descelle des relents dans le discours prononcé dans lUniversité qui porte ton nom. Il y a déjà eu des réactions et il y en aura encore, non pas de la part des Africains en quête de créneaux où sinsérer dans la nouvelle FrançAfrique, mais de ceux qui devront se battre comme de notre temps afin que lAfrique et la Négritude soient respectées. Madame Adame Ba Konaré a fait une proposition que japprouve en faisant fi des considérations du nouveau président dAfrique du Sud ; je serais étonné que lextraordinaire combattant quest le président Nelson Mandela soit de lavis de son successeur qui a apporté de leau au moulin dun raciste anti-repentance ; si linculture était aussi à lorigine du discours ignoble débité à Dakar, je suggèrerais quau scribe ainsi quà lorateur, les chefs dEtat africains francophones offrent les huit volumes de Histoire générale dAfrique publiés par lUNESCO ; les lire en diagonal ou les feuilleter palliera leur inculture et leur ignorance crasse ; une telle lecture les rendra-t-elle moins méprisants, moins racistes ? Ah, regretté Camarade et Ami, je te cite : « Il est difficile dessoucher complètement un rhizome. »
Mais, très cher Cheikh Anta, je te pose une question : jusques à quand les chefs dEtat africains et les intellectuels de nos pays toléreront-ils que quelquun - fût-il le chef du pays le plus riche, le plus puissant aussi du monde - traite notre continent et les nègres que nous sommes, en des termes pour lesquels il ne devra pas nous présenter ses excuses ? Je noublie pas que celui-là est ennemi de la repentance ; oui, sil était Allemand, il ny aurait pas à Berlin le Mémorial juif que jy ai récemment visité avec ma femme.
Telle est, dans ce débat, la position de lami avec qui, au Quartier latin, devant un verre de bière pour toi, une tasse de thé pour lui, tu aimais à soulever des problèmes qui vous menaient loin. Salut ! cher disparu qui ne lest pas à jamais.
Olympe BHÊLY-QUENUM.
*Ecrivain et chercheur, vice-président international Afrique de l'AICL - Association internationale de la critique littéraire- Olympe BHÊLY-QUENUM est auteur de plusieurs ouvrages dont certains ont marqué des générations d'Africains; son dernier livre intitulé LES APPELS DU VODÚN (cf. www.obhelyquenum.com ) basé sur les fondements culturels,
sociaux et politiques du Bénin, ne néglige pas la critique sociale, plonge dans
l'événementiel tout en explorant l'Afrique des profondeurs. Autant créateur de fiction que politique, l'écrivain prend position face au discours innommable prononcé à l'Université Cheikh Anta DIOP et livre un document inédit.