REPONSE A ROGER GBEGNONVI |
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REPONSE A ROGER GBEGNONVI |
REPONSE A ROGER GBEGNONVI
Garrigues-Sainte-Eulalie, 07/10/09.
Bien cher Roger,
Dans mon remerciement de mavoir communiqué ta lettre à « Excellence Monsieur le Président de la République », jai promis de te répondre publiquement ; le tohu-bohu , les béninoiseries et saloperies qui ont offert à la scène internationale une image aussi triste que lamentable de notre pays ne mont pas permis de técrire aussi vite que je le désirais ; je suppose quil ne ta pas échappé que, bec et ongles, je me battais pour le candidat, non pas du Bénin, puisquil ne létait guère, mais simplement béninois nommé Nouréini Tidjani-Serpos.
À Héraklion (Crète) où nous sommes allés sur la tombe de Nikos Kazantzakis[1] érigée sur une éminence doù le regard embrasse la mer, Maryvonne a cueilli des fleurs de bougainvillier, en a déposé sur la tombe dEleni, épouse du célébrissime écrivain grec, morte centenaire ; elle en fit de même sur les épais pavés de marbre noir sous lesquels repose le corps de lauteur de Le Christ recrucifié, avant de me photographier, assis sur lassemblage de blocs de marbre où me traversa lesprit la phrase quil y a plus de trente ans javais lue dans LOdyssée[2], à mon avis louvrage dans lequel Kazantzakis aura concentré le paroxysme de sa création littéraire: Ci-gît la patience du monde. Sur lépitaphe en marbre, au pied dune croix dun calcinant dépouillement, est gravée en grec ces phrases de LOdyssée quen les découvrant je métais dit écrites pour moi :
« Je nespère rien
Je ne crains rien
Je suis libre »
Il est légitimité quil les eût gardées pour lui mais jen avais fait ma devise et ne les oublierai jamais.
*
En quittant la tombe de lécrivain, nous descendions du belvédère surplombant Héraklion quand mon portable sonna : de Paris, un compatriote minformait : « Nouréini Tidjani-Serpos nest plus candidat, le Bénin aurait exigé quil se retire de la compétition »
Crois-moi si tu veux, soudain spiralé de colère, jai entendu retentir dans ma tête comme si de sa tombe Kazantzakis hurlait la citation en exergue de lépilogue de LInitié[3]:
« Malheur à qui ne voit que le masque; malheur à qui ne voit que ce qui se cache derrière le masque !
Seul possède le regard parfait qui, au même instant, en un éclair, voit le masque très beau
et derrière lui le visage épouvantable. »[4]
Mon cher très cher Roger, en lisant ta lettre à « Excellence Monsieur le Président de la République », jy ai souligné plusieurs passages ; en voici la première :
« Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui quil ma plu de choisir (Matthieu, 3/17). Une transposition qui induit, malheureusement, le mélange des genres et comme une banalisation des textes sacrés, me permet néanmoins daffirmer que lonction reçue par Jésus-Christ à son baptême et lors de la Transfiguration sur le Mont Thabor (id., 17/5) ressemble - mutatis mutandis donc - à celle que le peuple béninois vous a conférée en mars-avril 2006. [ ] Les ethnies réunies et les partis réunis vous ont désigné comme lhomme de la situation, le Fils bien-aimé devant prendre la tête de notre marche vers la terre promise de lhomme nouveau, où nous avons décidé nous-mêmes daller. »
Dans la marge, jai griffonné : « Roger demeure un séminariste ; en permanence sur le terrain objectif, que navait-il pu songer quil y a dans lAncien Testament des passages qui brossent mieux le portrait de celui à qui il sadresse en se référant à Saint Matthieu ? Bof ! le ver étant déjà dans la pomme, il sera promu ministre ; une perte pour lintelligentsia ? Lénine la qualifiait de la merde du peuple. Je suis fier den être mais profondément triste que Roger sen soit vite extirpé. ».
Roger, toi aussi ne voyais « que le masque », mais pas « que ce qui se cache derrière le masque. » Aussi as-tu mis du temps, trop de temps à voir « le masque très beau et derrière lui le visage épouvantable. »
Serait-ce parce que, ayant objectivement choisi le camp des thuriféraires, tu désirais être ministre ? Un jour, en accueillant à Gléxwé lépouse du chef de lEtat, tu lui as conféré le titre dExcellence ; stupéfait, jai téléphoné à lami qui te connaît mieux que moi pour lui dire : « Roger rampe, il sest métamorphosé en wansúgogó, il sera ministre. »
Quand tu as eu fait le pas de clerc, lintéressé ta écrit que tu serais « comptable » des agissements de ce gouvernement. Nicéphore Soglo, qui me fait lamitié de mappeler du Bénin ou à son arrivée en France, a déclaré quand jai voulu connaître son avis :
« Si Gbégnonvi reste dix-huit mois, au maximum deux ans dans ce gouvernement, je ne suis plus Soglo ! »
Ce nétait pas une vue de lesprit : Guèdègbé, lexcellent BòkÓnÒ qui prédit au roi Béhanzin ce que lavenir lui réservait, naurait pas vu plus juste. Profondément démocrate dont la liberté et lesprit dindépendance ne seront jamais négociables, je métais contenté de te féliciter avant de tinformer de lessentiel de ma conversation, en 1966, avec le président L.S Senghor et Gabriel dArboussier, au sujet de lenseignement des langues africaines. En loccurrence, avec le temps et lévolution de la Francophonie, tu nas pas dû trop pâtir des entraves de ceux que Senghor traitait de « Grands Blancs » ; mais de la béninoiserie
Tu as dû lire ceci dans « Esquisse dun portrait en pied » :
« Ce nétait quà partir davril 2007 que jai commencé de mintéresser aux méthodes progressivement préoccupantes du président Thomas Boni Yayi, précisément parce quau lieu de ya yi quAlbert Tévoédjrè avait péroré, elles savéraient ya wa. 347 coupures de presse davril 2007 à mars 2009 ; ce serait une lapalissade que den inférer : Record largement battu. ».
Le texte ma valu la grogne, la hargne, les injures, voire les malédictions de la coterie des thuriféraires et des prébendés dont le chef de lÉtat achète la conscience, sans négliger celle du vulgum pecus auquel le Changement promis napporte rien. Serait-ce un euphémisme si jécrivais : « la misère régente le Bénin » ?
LOint que tu as semblé avoir perçu ne connaissait pas le pays et ne se décidera pas à le connaître dans ses fondements socioculturels ; à cause de cette ignorance et dune telle inculture, je le combattrai sans concession parce quil est nuisible ; tu as, toi aussi, dénoncé enfin des méthodes, des murs que le président nignorait pas.« Excellence, Monsieur le Président de la République », comment les ignorerait-il puisquil est à la source des corruptions, violations des droits de lhomme et des crimes qui demeurent sans jugement et impunis ? Léchec de son double jeu méprisable ma fait écrire BRAVO quand fut battu en brèche le candidat quen réalité il soutenait pour lélection du directeur général de lUnesco.
En lisant ta lettre, je nai pas eu le moindre doute que la déception, le regret de la faute commise ainsi que lamertume en eussent été les motivations ; homme patient jusquà lobstination, je suis fier davoir réagi avant que tu aies décidé de percer ce que le « masque » dissimule. Dautres preuves en ont été récemment fournies quand lAbbé André S. Quenum, un de mes nombreux neveux, écrivait dans La Croix du Bénin :
Funérailles festives dun scandale au Bénin
[ En ces temps-là, nos anciens connaissaient aussi la corruption. Lorsque, gérants de comptoirs pour des propriétaires blancs, ils étaient convaincus d«un manquant», comme on le disait, lors dun inventaire, on chuchotait une indignation écurée : «é du agban»! Quelle honte personnelle et familiale ! Quel scandale social !
« Mais aujourdhui, un ministre est indexé dans le scandale politico-financier de la Cen-Sad, il est «mis à lécart», puis peu après, réhabilité. Alors, il orchestre, dans son Avrankou natal, une pompeuse «cérémonie de remerciement» à la gloire du président de la République. Dans ce dossier où la plupart des noms impliqués sont réhabilités professionnellement ou de toute autre manière, supposez effectivement que le ministre soit «lavé de tout soupçon», en labsence même de la justice. Mais alors, pour quil soit aussi à laise, pour fêter à la barbe de toute la nation, où donc est la responsabilité morale de ce ministre-pasteur dans le tort de 70 milliards causé contre une nation affaiblie financièrement, sous sa garde ? Il ne faut pas oublier que le président quil remercie aujourdhui sest dit «responsable» mais non-coupable de ce tort.
« On dirait des funérailles festives pour fermer la page dun scandale emblématique. [ A son tour de parler, le médiateur de la République utilise une métaphore qui en dit tristement long : «On demande à une mère lequel des enfants elle aime le plus. Réponse: le plus petit jusquà ce quil grandisse, le malade jusquà ce quil guérisse, labsent jusquà ce quil revienne» ! Qui ici est mère ou père pour qui ? Qui infantilise-t-on ? Ce dernier épisode dans le dossier Cen-Sad est moralement plus grave que le tort des milliards. Et pourtant si nous ne prenons garde, le scandale sera ainsi enterré. Glorieusement. »
Abbé André S. Quenum
*
En cautionnant la corruption et autres agissements répréhensibles d« Excellence, Monsieur le Président de la République », Albert Tévoédjrè fournit la preuve du processus grâce auquel, même au pied de la tombe, tout thuriféraire est assuré dêtre récompensé.
Je ne vais pas recopier mes griffonnages et commentaires afférents à ta lettre de ministre échaudé ; la fin, ambiguë, préoccupante, laisse supposer que tu espères à léventuel retour au pouvoir de celui que tu as quitté. Mon cher Roger, après avoir écrit :
« un aveu déchec et dimpuissance. Il ny a pas de vision, nous ne savons pas où vous nous menez. Le changement, sous votre égide, a échoué. Nous devons recommencer à zéro »,
que sous-entends-tu par :
« Etes-vous capable de reprendre la main, capable de redevenir lhomme de la situation ? Vous seul pouvez répondre à la question. » ?
Et aussi : « Pour ce qui nous concerne, le messie viendra le lendemain de sa venue.» ?
Si tu persistes à voir en Monsieur Thomas Boni Yayi le messie (qui)viendra le lendemain de sa venue.,cest que tu ne tes pas réellement séparé de celui que as semblé renier. Jen conviens, Roger : Béninois « nous navons pas le droit de renoncer à lespoir, espoir tenace, actif et proactif, exigé par lurgence de la tâche de redressement de notre pays. »
Mais voici : nétant pas du tissu dun idolâtre, jen appelle à tous les artistes, intellectuels, universitaires et créateurs du pays et déclare : soucieux du maintien de ses assises, par médiocrité et lâcheté, quiconque savère incapable de reconnaître la vérité quand il est en face des constats, travaille à lirrémédiable déchéance du Bénin. Je nai quune parole et je précise : lécho de ma mort parviendra tard au pays natal ; nul ne verra mes phanères dans ce pays où lidolâtrie et lappât du gain demeureront les moteurs de la ruine du peuple.
À Rome, Pâques 1959, accueillant le 2ème Congrès des Écrivains et Artistes noirs.qui avait pour titre : Unité et Responsabilité de la Culture négro-africaine, lextraordinaire Pape Jean XXIII, se référant à la ville de Rome, déclara :
« Cest dans son cadre prestigieux que vous vous appliquez à étudier lunité et les responsabilités dune culture négro-africaine. Appartenant vous-mêmes à diverses nations de lancien et du nouveau monde, différents par la langue et par le style de vos uvres, vous vous affirmez liés par une unité, qui est celle de votre race dorigine, et par de communes responsabilités envers votre patrimoine ancestral.
« LÉglise apprécie, respecte et encourage un semblable travail dinvestigation et de réflexion, qui a pour objet de dégager les richesses originales dune culture propre, den retrouver les points dappui dans lhistoire, den manifester les harmonies profondes à travers des expressions variées, den faire bénéficier enfin, par des uvres nouvelles, les pays respectifs auxquels vous appartenez.
« Partout en effet où dauthentiques valeurs de lart et de la pensée sont susceptibles denrichir la famille humaine, lÉglise est prête à favoriser ce travail de lesprit.[ ] On ne peut donc que suivre avec intérêt, messieurs, vos efforts pour rechercher les bases dune communauté culturelle dinspiration africaine, en formant le vu quelle repose sur de justes critères de vérité et daction! »
Voilà lintelligence en action dans les profondeurs du Saint Père plus habilité que quiconque à se référer « au messie » à « lointe ».
Quand donc, au Bénin, lunanimité des couches sociales se décidera-t-elle à tuer en elle le vieil homme, à se débarrasser du faux oint qui, la plaçant sous son joug , la conduit vers la mort ?
Olympe BHÊLY-QUENUM.
[1] Rencontré à Antibes, en 1949 où je me promenais en compagnie de mon cousin Lucien Quenum, marin qui vivait à Marseille.
[2] Editions Plon, Paris 1971
[3] Roman dOlympe BHÊLY-QUENUM, édits Présence Africaine, publié en 1979, revu, remanié, redimensionné et réédité en 2003.
[4]Le Jardin des rochers, édits Plon, 1959.