Olympe BHÊLY-QUENUM OU LA PASSION DE LA FIDÉLITÉ |
LES APPELS DU VODOU. (1)
par Guy Ossito MIDIOHOUAN.
Olympe BHÊLY-QUENUM aura été déjà connu comme l’auteur de quatre romans : Un piège sans fin (1960), Le chant du lac (1965), Un enfant d’Afrique, 1970 ; L’initié (1979) et d’un recueil de nouvelles : Liaison d’un été et autres récits (1968). Avec la parution de son dernier roman, Les Appels du Vodou (Paris. L’Harmattan 1994) il s’impose sans conteste comme le plus fécond des prosateurs béninois.
Les Appels du Vodou est d’abord un livre du souvenir. Bien qu’écrit à la troisième personne, avec un héros apparemment distinct de l’auteur, il s’agit bel et bien d’une autobiographie qu’il convient de prendre comme telle.
Dans un entretien paru en 1983 dans le numéro spécial de la revue Notre Librairie consacré à la littérature béninoise, Bhêly-Quenum annonçait déjà ce roman sous le titre par la suite abandonné des Hymnes païens. « Ma mère, disait-il, est morte en juin 1980. L’idée du roman auquel je travaille, et qui relève de l’anthropologie culturelle, m’était venue à la morgue quand je m’étais trouvé face au cadavre de ma mère. Le corps nu de cette femme qui me mit au monde voici plus d’un demi-siècle déclencha en moi un mouvement, une sorte de dévidage d’un écheveau de faits, d’idées, de sensations et de personnages dont la plupart sont morts ; certains vivent encore. »
Bhêly-Quenum ne faisait ainsi rien d’autre que présenter la structure de son roman onze ans avant sa parution, avec cette différence que le « je » se trouve remplacé par le personnage d’Agblo, alias Agblo-Tchokôton, alias Eustache, Marc, Agblo Houénou : son double. L’essentiel des 336 pages que compte Les Appels du Vodou se déroule, pour ainsi dire, « dans la tête » de l’auteur rentré d’Europe pour les obsèques de sa mère, durant les quelques jours qui séparent le décès à Cotonou de l’inhumation au cimetière de Gléxwé.
Le récit épouse donc la vitesse extrêmement rapide du défilement des souvenirs, vitesse que traduit le nombre singulièrement élevé des chapitres (au total 63) dont la longueur varie entre 3 et 7 pages, avec une prédominance marquée des chapitres de 4 à 5 pages. C’est dire que le passé n’est évoqué que par bribes, mais suivant le tempo psychologique de l’auteur, qui, dans plusieurs chapitres, s’étend sur les plus petits détails, parfois résume, voire saute des années.
Lorsque l’on sait qu’Olympe Bhêly-Quenum, aujourd’hui âgé de 67 ans, vit en Europe depuis 1948, c’est-à-dire qu’il a passé deux fois plus de temps à l’extérieur que dans son Bénin natal, on imagine aussi la part de la nostalgie dans ce roman auquel il consacra une dizaine d’années. Et on est plus que sensible à l’étonnante fraîcheur et au parfum d’authenticité qu’exhale l’œuvre. En réalité, Bhêly-Quenum ne s’est jamais coupé de son pays. Depuis 1954, il ne reste jamais deux années de suite sans y retourner. « J’ai toujours pensé, déclare-t-il, qu’il serait inconvenant de ma part - compte tenu de la manière dont je ressens en moi la permanence de mon pays - de rester longtemps loin d’un tel pays…Le Bénin est une terre possessive, une femme tranquillement amoureuse qui vous épie. Moi, je l’aime ainsi. Et puis…j’y suis né ; j’y ai mes racines, aussi m’est-il difficile de m’en séparer.. »
Les Appels du Vodou se situe au Sud-Bénin, dans un espace dont les principaux pôles sont Gléxwé, Sègboxwè, Agbanto, Aziouto et Koutonou. Mais c’est, par-dessus tout, « la ville de Gléxwé surnommée Ouidah » -comme il est écrit dans la dédicace- qui est à l’honneur, célébrée par Olympe BHÊLY-QUENUM comme le tuf d’où s’épanouit sa personnalité. L’auteur d’Un enfant d’Afrique se réclame ici « Gléxwévijiji » ( natif de Gléxwé, c’est-à-dire fils d’un terroir qu’il porte dans son cœur, qu’il « connaît comme sa poche » en dépit de ses transformations récentes et auquel il se veut passionnément lié dans la vie et dans la mort.
Le roman est aussi une saga où Bhêly-Quenum évoque le souvenir de son père, des femmes de ce dernier, de ses frères et sœurs, de ses oncles, de ses tantes, de son grand-père et de sa grand-mère ; une saga à travers laquelle il rend compte, en fait de ce que l’on pourrait appeler « la vaste culture familiale », qu’il doit à une éducation typique de son milieu et qu’il n’hésite cependant pas à juger, le cas échéant, avec esprit critique. Il importe toutefois de souligner que dans cette histoire familiale, la relation entre l’auteur et sa mère est l’élément le plus important, le plus déterminant, celui autour duquel se greffent tous les autres.
Est-il besoin de rappeler que la mort de cette femme constitue la raison même de ce roman où, comme on l’observe bien souvent, l’amour de la mère se confond avec l’amour de la terre natale ? Olympe Bhêly-Quenum revit au cours de quelques jours de douleur vive des épisodes de l’ « amour exclusif, possessif, terrible » qui le liait à la défunte, depuis sa tendre enfance jusqu’à ses dernières vacances au pays. « Je suis ta vieille fiancée, celle que tu n’auras pas épousée parce qu’elle est ta mère et qui, jusqu’à sa mort, gardera de toi l’idée d’un jeune homme qui un jour, prendra son corps dans ses bras pour le déposer dans un cercueil », lui dit-elle un jour. Ce à quoi il répondit : « Sacrée Dada, je serais allé te chercher Dieu sait où, pour naître de toi, si tu n’étais pas déjà ma mère. »
Bhêly-Quenum se battit envers et contre tous pour conserver de bout en bout la direction des obsèques et exécuter scrupuleusement les volontés de la défunte. Au sortir du cimetière, « il avait la conviction de n’avoir pas inhumé sa mère, mais restitué à la glèbe de Gléxwé un objet d’art antique inéchangeable il y avait longtemps extirpé de son sein. »
Si l’auteur dédie cette œuvre en tout premier lieu « à la mémoire de la Grande Prêtresse que fut (sa) mère », c’est qu’il situe cette relation exceptionnelle sous le signe du vodou, ce que traduit du reste aussi le titre. Très tôt chevauchée et possédée par le vodou, comme nombre d’autres femmes et jeunes filles de Gléxwé, sa mère a en effet pu accéder à la dignité de Grande Prêtresse. Toute l’enfance de Bhêly-Quenum a donc été profondément imprégnée par la « culture vodou » à laquelle le roman rend un vibrant hommage : le monde mystérieux des couvents, les internements et les processions des vodounsi, les xwétanu et les cérémonies diverses, les séances de tam-tams et les danses rituelles, et surtout la beauté et la profondeur des chansons jusqu’au jour où, à l’école, il découvre avec stupéfaction l’interdiction de parler la langue locale, l’obligation de parler français, de porter des noms français et de s’habiller comme des Blancs. Son maître lui infligera même une correction mémorable parce qu’il commit la profanation de chanter un « hymne païen » dans une école catholique !
L’école ne réussit pourtant pas à le détourner de la culture de son milieu. C’était un des ces hymnes qu’il fredonnait en France quand il reçut l’appel téléphonique qui lui annonçait le décès de sa mère. Rentré au pays pour les obsèques, « ce furent ces mélopées vodou qui exhumèrent en lui tout un passé, faisant remonter dans le temps du plus profond de son être des messages enfouis hors du temps ». L’utilisation intensive de chansons mais aussi de prières en fon, de phrases, d’expressions et de mots fon, mina et yoruba ( traduits ou expliqués en notes), l’intégration au récit de certains éléments de la littérature orale, l’intérêt marqué pour les traditions et coutumes, ,la foi inébranlable accordée aux « réalités et mystères » du milieu participent d’une revendication identitaire dans ce roman que l’auteur présente comme « un mémorial de l’Afrique des profondeurs ».
Olympe Bhêly-Quenum n’a jamais oublié les paroles de son père lors de la dernière conversation qu’il eut avec lui avant son départ pour l’Europe : « Malheur à ceux que le vent nouveau aura tellement séduits qu’ils rejetteront leurs racines » ; « c’est dans la matrice de sa race et de son ethnie que tout homme devrait d’abord chercher sa propre signification ». Enracinement d’abord, ouverture ensuite, tel est le précepte dont il se veut l’incarnation et dont il a voulu faire de ce roman de la maturité, au style brillant et précis, un symbole.
Guy Ossito MIDIOHOUAN
Notre Librairie n°124, pp 126-127-Octobre-décembre 1995.